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Président de la Vème République, Chirac a décidé de convoquer les « électeurs, électrices », le 29 mai, pour qu’ils répondent par OUI ou par NON à la question ainsi formulée :
Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une Constitution pour l’Europe ?
L’approbation ou le refus porte sur la ratification par le gouvernement français du traité constitutionnel, pas sur le traité lui-même qui reste abrité des résultats du référendum en France, comme des autres procédures de validation ou d’invalidation dans les autres pays de l’Union Européenne. Tous les chefs des gouvernements de l’UE ont approuvé le traité le 18 juin 2004 et l’ont signé, le 29 octobre 2004 à Rome. La règle d’or de tout référendum est respectée : question truquée pour réponse impuissante, laissant les mains libres au pouvoir en place.
Par ailleurs, le dit traité comprend un préambule, quatre parties, deux annexes, trente-six protocoles, 448 articles sur 150 pages de jargon incompréhensible par les non-initiés. Le référendum du 29 mai ressemble comme un jumeau aux précédents : c’est une opération politique antidémocratique, une duperie qui prétend que les « citoyens » se prononcent sur un texte qu’ils ne peuvent pas lire, dont ils ne peuvent démêler les arcanes.
La simple défense des libertés démocratiques aurait exigé que les organisations ouvrières (confédérations et fédérations syndicales, syndicats, partis) dénoncent le référendum et qu’elles organisent en front unique son boycott, c’est à dire qu’elles empêchent la tenue de l’opération Chirac.
Au lieu de quoi, le PS, le PCF ont réclamé le référendum au nom de la démocratie. Comme d’habitude, LO emboîte bravement le pas au PCF :
Pour la multitude de traités et de décisions qui
ont façonné l’Union Européenne, on ne nous a pas demandé notre avis. Cette
fois-ci, on le fait. (Lutte de classe, 12 janvier 2005)
La CGT est sur la même ligne. Lors de la réunion de son comité confédéral national du 3 février 2005, elle a adopté une longue résolution qui pèse les supposés mérites et les tares du traité constitutionnel et conclut :
Le CCN se prononce pour le rejet de ce traité constitutionnel. Il s’engage à poursuivre et développer les débats initiés. La CGT a exigé l’organisation d’un référendum sur le traité constitutionnel, elle appelle tous les salariés à y participer.
Voilà ce qui a été commenté comme un événement majeur, un sursaut « à gauche » de la confédération syndicale majoritaire. Dans la résolution, les phrases qui suivent cet appel à participer rafraîchiront (peut-être) les têtes chaudes prêtes à embrasser les valeureux combattants du « non » dans l’appareil CGT :
Au-delà du vote des citoyens de France et d’Europe et quelles que soient les options de chacun, il y aura nécessité absolue de rassembler les salariés sur des actions revendicatives au niveau européen. La CGT continuera à informer, à faire partager l’importance de ces enjeux dans la vie de tous les jours, chacun demeurant libre, en tant que citoyen, de son opinion définitive et de son suffrage.
Plus alambiqué, c’est difficile. C’est « non » si on veut, mais c’est « oui » si on préfère. D’ailleurs Thibault, plusieurs fois interrogé sur son propre choix a toujours répondu qu’il entendait garder son vote secret. Alors, pour Bernard, c’est OUI ?
Les partis PS et PCF qui partagera avec la LCR (idem pour les bourgeois de l’UMP, UDF, RPF, MPF, FN, Verts) seront rétribués à hauteur de 800 000 euros pour la campagne de participation au référendum. Partis et syndicats, qu’ils appellent à voter OUI ou qu’ils appellent à voter NON, s’inscrivent dans le cadre de l’escroquerie référendaire. Ils légitiment cette procédure dans laquelle le bonaparte bâtard « dialogue avec chacun de ses sujets ». Une fois encore, ils manifestent leur respect absolu des institutions de l’Etat bourgeois, encore une fois, ils votent Chirac.
La quasi totalité des dirigeants du Parti socialiste apportent avec zèle leur soutien au traité constitutionnel. C’est ce qu’ils appellent « être pro-européens ». En fait, ils épaulent en toutes circonstances l’impérialisme français, défendent ses intérêts. Le PS est un parti ouvrier bourgeois, c’est à dire un parti qui est né du mouvement ouvrier mais que la bourgeoisie a corrompu jusqu’à l’os, un parti traître, entièrement passé du côté de la défense du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise depuis 1914. Quand il est au gouvernement, il mène la politique que le capital lui dicte. Ainsi, sous la plume de Jospin, il a cosigné avec Chirac, à Barcelone, l’allongement de la durée du travail. Aujourd’hui, « dans l’opposition », il vote Giscard et milite pour que Chirac ne soit pas battu au référendum. Les Hollande, Lang, Strauss-Kahn et consorts exhortent les travailleurs et la jeunesse « à ne pas se tromper de scrutin », à attendre gentiment 2007. Ils déclarent à chaque occasion que Chirac restera en place, quel que soit le résultat du vote. Ils essaient d’enfoncer dans la tête des travailleurs qu’il n’y avait pas d’autre choix que le vote Chirac en 2002, qu’il n’y a pas d’autre choix que de le garder.
M. Hollande a mis en garde les électeurs de gauche
qui voudraient, comme un certain 21 avril 2002, « envoyer un
message » et à ceux qui « auraient envie de revenir sur leur vote du
5 mai 2002 ». « Mais Jacques Chirac sera là jusqu’au bout, jusqu’au
dernier jour ! » (Le Monde, 23 avril 2005)
Il n’est pas davantage question chez les tenants du NON de chasser Chirac. Ni pour le PCF, ni pour la LCR ou LO. De meetings en conférences de presse, tous expliquent que « la victoire du NON, ce n’est pas le chaos » (tract LCR du 18 avril 2005) :
La victoire du NON accentuerait la pression sur le
gouvernement Raffarin et favoriserait une véritable alternative en 2007. (Bernard Cassen, ATTAC, L’Humanité, 8 mars 2005)
La palme revient peut être aux JCR, les « jeunes » de la LCR dont le journal titre :
On n’attendra pas 2007 pour virer Raffarin ! (Red, mars
2005)
Raffarin a peu de chance de survivre au référendum, quel qu’en soit le résultat. Et Chirac, vous gardez ? Il choisira le prochain premier ministre qui appliquera les attaques contre le prolétariat et la jeunesse que réclame la défense des intérêts des capitalistes. Ces accents guerriers des JCR camouflent, en fait, le même aplatissement servile devant les institutions de la Vème République que son organisation mère, la LCR, qui a appelé à voter Chirac en 2002.
En acceptant de participer à son référendum et en refusant de le chasser du pouvoir, le PS qui dit OUI et le PCF qui dit NON (avec tous ses alliés « 100% à gauche ») sauvent la mise à Chirac qui ne peut guère compter sur la très large victoire du OUI qu’il avait espérée.
Chirac avait choisi le référendum de ratification, plutôt que le vote du Parlement, en s’estimant à l’abri puisque la bourgeoisie française, dans son immense majorité, avait tranché en faveur de l’Union Européenne. Son camp est bien moins divisé qu’au moment du traité de Maastricht. De plus, le vote positif sur l’approbation du traité constitutionnel à 59 % lors de la consultation interne au PS lui a paru un confortable matelas pour rebondir après des résultats calamiteux aux élections régionales et européennes. Peut-être même a-t-il considéré que la division du PS qui s’en est suivie complétait bien le tableau.
Mais le calcul apparaît aussi ajusté qu’en 1997, quand Chirac a dissout une Assemblée nationale à sa botte. Chirac ne sera pas plébiscité : qu’ils n’aillent pas voter ou qu’ils votent NON, en masse les travailleurs, les jeunes chercheront, eux, à sanctionner le gouvernement Chirac-Raffarin-Fillon et sa politique, parce qu’ils aspirent à les battre et les chasser. C’est ce qui déterminera leur attitude face au référendum imposé, surtout dans une situation où l’Union européenne fait l’unanimité dans les partis, à l’exclusion des formations les plus réactionnaires de Le Pen, de Villiers, ou de Chevènement et ses amis du Parti des Travailleurs.
En effet, vous ne trouverez pas plus « européens » que tous les dirigeants de l’ex-gauche plurielle et de leurs compagnons « d’extrême-gauche » qui participent à la campagne du référendum chiraquien. Les dirigeants du Parti socialiste, sans exception, saluent l’Union européenne comme une construction progressiste à laquelle ils ont toujours contribué. Fabius qui appelle à voter NON était premier ministre lors de l’adoption de l’Acte unique européen en 1986 ; de Maastricht à Amsterdam, en passant par le traité de Nice, le PS a soutenu tous les traités de l’UE.
Comme ministres ou dans une majorité parlementaire en soutien des gouvernements Mitterrand ou Jospin sous l’égide de Chirac, les dirigeants du PCF se sont directement associés à l’édification de l’UE, et de la CEE avant elle. Et quand ils proclament une opposition au traité constitutionnel, ils ne touchent pas un cheveu de l’UE :
Tout dans les évolutions du monde appelle la
poursuite et le renforcement du processus de construction européenne, jusque
dans ses dimensions politiques. Ces mêmes raisons appellent qu’on remette
l’ouvrage sur le métier […] grandit
l’idée qu’il est nécessaire et possible de négocier un nouveau traité pour
lequel, enfin, nous pourrions voter « oui ». (Daniel Cirera, responsable des relations internationales du PCF, L’Humanité, 7 avril 2005)
LO qui a choisi de participer à l’entourloupe référendaire, contrairement à sa position lors de la ratification du traité de Maastricht, mais en cohérence habituelle avec la position du PCF, assimile UE et unification de l’Europe :
C’est le capitalisme qui est à combattre et pas le
fait que, contraintes et forcées, avec un retard d’un siècle, les bourgeoisies
nationales aient fini par unifier, ne fût-ce que partiellement, l’Europe. (Lutte de Classe,
février 2005)
Au contraire, comme l’explique Le Manifeste du Collectif Révolution Permanente que nous publions dans ce numéro, les vieilles bourgeoisies sont incapables de fusionner et d’abandonner leur Etat national dans le cadre duquel leur capitalisme s’est construit. Elles bricolent entre elles des compromis fragiles pour tenter de dépasser l’étroitesse de leurs frontières, pour donner chacune, dans la bataille qu’elles se livrent sans relâche, les meilleures chances d’extraction et de réalisation du profit à leurs entreprises capitalistes.
« C’est le capitalisme qu’il faut combattre »… Cela veut dire qu’en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, etc, il est distinct de l’UE ? La réponse est évidemment négative. Alors que veut dire LO ?
Même telle quelle, réalisée sur des bases
capitalistes, avec tout ce qui en découle d’injustices et d’insuffisances,
l’Union européenne représente un progrès dans un certain nombre de domaines. (Lutte de classe,
février 2005)
Là, on a bien compris. D’ailleurs, pour exemple d’un « progrès » « sur des bases capitalistes », Lutte ouvrière cite
la liberté de circulation des personnes à l’échelle
d’une partie du continent [qui]
représente un avantage appréciable par rapport aux contrôles, aux barbelés,
bien que cette liberté ne soit pas pleinement reconnue aux immigrés qui vivent
et travaillent dans l’Union. (Lutte de
Classe, février 2005)
L’Europe des visas Schengen, l’Europe des camps de rétention, d’une multitude de lieux d’enfermement et de regroupement forcé des exilés qui se tournaient vers elle pour trouver un refuge, un travail. 24 morts dont 11 enfants dans l’incendie de l’hôtel Paris-Opéra le 15 avril. L’Europe des charters, des reconduites aux frontières, des contrôles au faciès, de la ségrégation, de la chasse aux pauvres, l’Europe de la peur pour des centaines de milliers de sans-papiers. A bas la forteresse Europe ! A bas l’UE !
L’appel des 200, sous-titré « Dire NON au traité constitutionnel pour construire l’Europe », initié par le PCF, cosigné par la LCR etc, énonce le but que se fixent ses auteurs :
Nous voulons une Europe démocratique, fondée sur la pleine citoyenneté de tous ses résidents. Nous proposons une Europe dont les peuples seront les acteurs d’un authentique processus constituant, qui leur permette de décider vraiment des choix politiques et de contrôler leur mise en œuvre. Pour que cette Europe si nécessaire devienne possible, il faut partout donner la parole aux citoyens et refuser cette prétendue « constitution » européenne.
De ce verbiage démocratique bourgeois émergent des « citoyens », des « peuples », autant de termes qui masquent l’existence des deux classes sociales absolument antagoniques, la bourgeoisie et le prolétariat. Et qui « donnera la parole aux citoyens » ? Tous les dirigeants des pays de l’UE qui devraient imiter le démocrate Chirac (vous vous souvenez, ce grand républicain qui protégeait la république contre Le Pen en 2002) et appeler partout à référendum ? Et l’Europe serait changée avec ces « paroles » ? alors il serait plus juste que les 200 charlatans les nomment prières ou incantations.
Sans révolution sociale, aucun changement radical des conditions de vie des masses laborieuses ne peut être escompté. Sans que les prolétaires renversent l’Etat bourgeois dans les frontières duquel la bourgeoisie nationale les exploite, sans qu’ils édifient leurs propres organes de décision et de contrôle, autrement dit, sans que les opprimés prennent le pouvoir, aucune « autre Europe » n’est « possible ».
Derrière le « NON de gauche » campe le réformisme le plus plat, celui qui prêche que la situation du prolétariat peut être améliorée dans le cadre de l’UE, dans le cadre du maintien du mode de production capitaliste.
Le problème est que l’Union européenne, Turquie comprise, devienne un jour vraiment l’Europe des travailleurs. (Lutte ouvrière, 11 mars 2005)
Collée au « NON de gauche », il y a la cocarde bleu blanc rouge des défenseurs de « la France », des pourfendeurs de « l’étranger » qui assaille «l’industrie nationale ». Est resservi le vieux mensonge de l’unité des intérêts des patrons et des ouvriers, pourvu qu’ils soient français. L’éditorialiste de L’Humanité, sous le titre « Avec le « non », arrêtons le massacre ! » commet une prose aux accents de « péril jaune » :
La suppression des quotas d’importations, dans le cadre
des accords de l’Organisation mondiale du commerce, a abouti à une augmentation
exponentielle des importations de produits textiles chinois en Europe. […] L’article 314 stipule que « l’Union
contribue à la suppression progressive des restrictions aux échanges
internationaux et aux investissements étrangers directs, ainsi qu’à la
réduction des barrières douanières ». Cela signifie que nous n’aurons
aucun moyen de nous opposer à la déferlante des importations. (L’Humanité,
26 avril 2005)
Sur le site internet « ouvert à l’expression de tous les mouvements politiques démocratiques défendant le NON », le drapeau tricolore en premier plan et le drapeau de l’UE à l’arrière abritent tout le panel des « NON ». On peut par exemple y lire une déclaration de De Villiers qui présente la Turquie comme la plus grave menace contre l’Occident chrétien… ; ou bien une tribune de Myard (UMP) qui jure que De Gaulle n’aurait pas appelé à voter « OUI ». Le PCF donne pleinement son accord :
Faire triompher le « non » réclame donc
de tendre la main et de dialoguer avec toutes celles et tous ceux qui
s’interrogent : les électeurs de gauche, mais aussi toutes celles et tous
ceux qui sont attachés aux valeurs républicaines, à la laïcité et aux services
publics. (L’Humanité, 14 avril 2005)
Quand le « NON de gauche » flirte avec le « NON de droite », en quelque sorte.
L’exemple le plus répugnant de cette collusion s’incarne dans la campagne pour le « non » du Parti des travailleurs (Lambert, Gluckstein). A Paris, le 22 janvier 2005, sur la place de la République (toujours avec une majuscule chez eux), des « militants de toutes tendances du mouvement ouvrier, démocratique, républicain » entourent la statue dont leur journal, Informations ouvrières, se pare inévitablement. Là, sans rire, ils « prêtent serment » !
Nous en faisons le serment : à dater d’aujourd’hui, et jusqu’à la date du référendum, chacun d’entre nous, au sein des organisations auxquelles il appartient, dans son milieu professionnel, dans sa localité, s’engage à faire campagne pour la victoire du vote NON.
On ne sait pas s’ils ont craché par terre en jurant, ou s’ils avaient la main droite levée, mais on sait que le très bourgeois MRC de Chevènement était là, que des « élus » portaient fièrement leur écharpe bleu blanc rouge. On parie aussi que personne n’a proposé aux « citoyens » présents de prendre les armes… Ensemble, ils ont déclaré :
La République est en danger. La République une et indivisible, celle que nous a léguée la Révolution de 1789, celle qui a érigé l’égalité des citoyens en principe de gouvernement où que ses citoyens se trouvent sur le territoire national, celle qui s’incarne dans l’existence de la démocratie communale et dans l’existence de syndicats indépendants et de partis politiques, notre République est menacée.
Sans commentaire.
Comme les partisans du « OUI », les dirigeants des partis et des syndicats qui prônent le vote « NON » se situent sur le terrain de la défense des intérêts de la bourgeoisie française. C’est fondamentalement pourquoi ils n’appellent pas au boycott de ce référendum et ne l’organisent pas. Réalisé par le front unique des organisations ouvrières, partis et syndicats, il exigerait de chasser Chirac, son gouvernement, sa majorité ; il romprait avec les institutions de la république bourgeoise ; il ouvrirait une voie pour l’activité indépendante du prolétariat combattant pour instaurer son propre gouvernement, son propre pouvoir. C’est ce que veulent empêcher les dirigeants de toutes les organisations ouvrières depuis longtemps vendues au maintien de l’ordre bourgeois, à l’acceptation du capitalisme comme seul horizon.
A l’époque de l’impérialisme, le capitalisme a épuisé tout rôle progressiste, c’est « la réaction sur toute la ligne » (Lénine). L’Union européenne et tous ses accords n’ont pas réalisé l’unification de l’Europe ; le dernier traité en date est ainsi frauduleusement appelé « constitution ». L’Europe reste un continent divisé en Etats bourgeois où le rétablissement du capitalisme a abouti à la multiplication des frontières (Tchéquie, Slovaquie, Serbie, Monténégro, Slovénie…).
Le mot d’ordre des Etats-Unis d’Europe est une
revendication irréalisable en régime capitaliste… ou un mot d’ordre réactionnaire
qui signifie une alliance temporaire des grandes puissances d’Europe… (Lénine, Note à propos du mot d’ordre des
Etats-Unis d’Europe, août 1915)
L’UE est une association de capitalismes nationaux concurrents, il n’y a pas de capitalisme européen.
Une unité économique quelque peu complète de
l’Europe, qui serait réalisée par en haut, à la suite d’une entente entre
gouvernements capitalistes est une utopie. (Trotsky,
Qu’est-ce qu’un programme de paix ? 1915-1916)
Dans la grande mascarade, l’Etat unifié qui n’existe pas est dressé en protection des Etats nationaux qui, eux, existent, avec leurs gouvernements qui agissent au service du capital. Il est bien utile contre l’action des travailleurs de décréter que « c’est Bruxelles qui décide », alors qu’aucune décision ne se prend sans l’accord des chefs d’Etat et de gouvernement des différents pays de la zone ; en particulier, rien ne se fait sans l’aval des impérialismes allemand et français. La fameuse directive Bolkestein, par exemple, avait été adoptée à l’unanimité de la Commission, dont les membres sont désignés par les exécutifs des pays membres.
Le traité constitutionnel dont a accouché la convention présidée par Giscard d’Estaing codifie la donne créée par la dislocation de l’URSS, le rétablissement du capital en Russie et dans les pays de l’Europe de l’Est où il avait été exproprié. Il a donné lieu à de multiples tractations dans lesquelles les impérialismes dominants ont tout fait pour limiter le poids politique des nouveaux entrants ou des capitalismes mineurs (réduction du nombre de commissaires, attribution du nombre des voix de chaque pays pour les votes « à la majorité qualifiée). Ni les « OUI », ni les « NON » ne s’élèvent contre cette domination de l’impérialisme français (et de l’impérialisme allemand) sur le reste de l’Europe. Au contraire, ils réclament « plus » pour leur propre bourgeoisie.
Ainsi, une brochure du PS, intitulée « 5 raisons de dire oui », cocoricote que le traité constitutionnel « fait passer le poids de la France de 9 % à 13 % » et que les impérialismes dominants se sont taillé la part du lion :
Les 6 pays fondateurs de l'Europe représenteront à eux seuls une majorité des voix, ce qui fera d'eux le vrai moteur de la construction européenne. Cette solution permettra d'en finir avec un des défauts majeurs du Traité de Nice : la sur-représentation des petits pays.
Le traité s’inscrit dans la droite ligne des traités précédents que, d’ailleurs, il intègre en grande partie. C’est déjà bien suffisant pour se déclarer contre cet énième jalon de l’Europe des capitalismes. Mais que penser de ce que raconte la LCR ?
En instaurant pour des décennies la libre
concurrence généralisée, le traité constitutionnel européen entend imposer un
modèle global de développement au continent. Ce modèle libéral qui, venu
d’outre-Atlantique et d’outre-Manche avec Ronald Reagan et Margaret Thatcher à
l’aube des années 1980, a très vite pris les traits d’une contre-révolution
conservatrice. Avec pour corollaire la toute-puissance d’institutions internationales
aux mains des Etats-Unis, la destruction des conquêtes de l’Etat social au
Nord, la soumission des pays les plus pauvres aux fluctuations des marchés et
au pillage orchestré des transnationales. (L.
Meier, Campagne et argumentaire de la LCR contre le projet de
constitution)
Le nouveau traité « instaurerait la concurrence » ? Alors avant lui, elle n’existait pas ? Retour aux sources de l’UE :
L’action de la Communauté comporte : a)
l’élimination, entre les Etats membres, des droits de douane et des restrictions
quantitatives à l’entrée et à la sortie des marchandises, ainsi que de toutes
autres mesures d’effet équivalent, […] c)
l’abolition, entre les Etats membres, des obstacles à la libre circulation des
personnes, des services et des capitaux, […] f)
l’établissement d’un régime assurant que la concurrence n’est pas faussée dans
le marché commun. (Traité de Rome instaurant la
Communauté Economique Européenne, 1957, article 3)
La LCR ne se prononce pas contre l’UE. Par contre, elle dénonce le péril venu de l’étranger, un soi-disant « modèle anglo-saxon » qui aurait déstabilisé un capitalisme sans reproche et son « Etat social ». A se demander pourquoi il y a eu une grève générale en mai et juin 1968 en France, la vague de grèves de 1969 en Italie, une révolution au Portugal en 1974. A se demander pourquoi, à partir des années 1970, dans le monde entier, du Japon aux Etats-Unis en passant par la Suède et l’Allemagne, toutes les bourgeoisies, tous leurs Etats, tous les gouvernements ont œuvré dans le même sens contre leur prolétariat : revenir sur les acquis sociaux, augmenter l’intensité du travail, la flexibilité, casser les bastions ouvriers, baisser la part des salaires dans la valeur ajoutée… Il y a un lien intrinsèque entre cette action généralisée contre la valeur de la force de travail et les manifestations des contradictions du capitalisme : baisse mondiale du taux de profit des années 1960, effondrement du système monétaire international en 1971, crise économique mondiale de 1973, inflation galopante…
La LCR, dont l’organisation sœur a fourni un ministre au gouvernement bourgeois Lula-Alencar au Brésil, et qui est visiblement prête à faire de même en France si Marie-George en est, doit être citée au nombre des défenseurs du capitalisme français qui serait menacé de l’extérieur. Elle oublie que 20 000 ouvriers de Nissan au Japon ont été licenciés, en octobre 1999, non par un champion du modèle anglo-saxon, mais par le français Renault. En Bolivie, l’un des pays les plus pauvres d’Amérique Latine, la population laborieuse de El Alto s’est soulevée en novembre 2004 contre l’exploiteur Suez-Lyonnaise des Eaux, fleuron du capital français. Au final, c’est ni communiste - ni révolutionnaire que la ligue de Besancenot devrait s’appeler.
Le Groupe Bolchevik lutte contre la bourgeoisie française et les gouvernements à son service, dénonce et combat l’Union européenne, le traité constitutionnel et tous les traités antérieurs. Il leur oppose la lutte pour la révolution prolétarienne, le gouvernement ouvrier, la dictature du prolétariat pour exproprier les capitalistes et organiser la production selon un plan élaboré et réalisé sous contrôle ouvrier, répondant aux immenses besoins des masses. Le Groupe Bolchevik se prononce et se bat pour les Etats Unis Socialistes d’Europe.
L’avant-garde prolétarienne d’Europe dira aux
maîtres du jour : Pour unifier l’Europe, il faut avant tout vous arracher
le pouvoir. Nous le ferons. (Trotsky, Le
désarmement et les Etats-Unis d’Europe, 4
octobre 1929)
Les tenants du « OUI » et les tenants du « NON au traité constitutionnel mais OUI à l’UE » ont poussé les mêmes hurlements à l’annonce des 29 millions d’euros que l’ex PDG de Carrefour vient d’empocher comme prime de départ. « Ça prouve qu’il y a de l’argent et ils ne veulent pas partager ». Ils préconisent « une plus juste répartition des richesses entre les salariés et les patrons ». Seulement voilà, c’est omettre l’essentiel : les formidables profits accumulés chez Carrefour (ou ailleurs) sont le résultat d’une politique de réduction drastique des coûts de la main d’œuvre, par la stagnation voire la baisse des salaires à cause des temps partiels imposés, la diminution du salaire différé grâce aux attaques contre la Sécurité sociale. Le PDG Bernard ou son jumeau sont récompensés justement parce qu’ils refusent aux travailleuses du magasin de Port-de-Bouc (23 jours de grève) l’augmentation de 1,5 euro du ticket restaurant. Les profits chez Carrefour sont aussi le produit de la politique d’achat aux plus bas prix et de l’exploitation directe de salariés dans les pays dominés par l’impérialisme. Autrement dit, quand le Capital va bien, c’est que le Travail a ramassé de sacrés coups dans la gueule. Et tant que les capitalistes ne seront pas expropriés, ils poursuivront leur guerre au prolétariat pour lui arracher le plus possible de valeur, de travail non payé, pour que leur capital investi rapporte toujours davantage que leur mise de départ. Les geignards n’y changeront rien. Seule la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière règlera son compte à ce mode de production capitaliste, non en rêvant de réconcilier le loup et l’agneau mais en arrachant toutes les dents du prédateur.
Le gouvernement Chirac-Raffarin tient sa place aux côtés des capitalistes français, utilisant la machine étatique pour les favoriser contre la classe ouvrière en France et contre leurs concurrents sur le marché mondial. Au conseil des ministres du 13 avril, Breton (Economie et finances) a présenté une nouvelle série de mesures « destinées à dynamiser les entreprises » parmi lesquelles :
-Aide financière pour les repreneurs ou créateurs d’entreprises ; aide aux entreprises, notamment les plus grandes, pour financer leur développement, que ce soit par la Bourse ou via la nouvelle Agence de l’innovation industrielle.
-Exonération fiscale pour les dons familiaux finançant des PME ; allègement de la fiscalité sur les donations d’entreprises : l’abattement passe 50 % à 75 % de la valeur des biens transmis.
Ces mesures s’ajoutent aux milliards pris dans le budget 2005 au détriment des hôpitaux, de l’école publique, de tout ce qui contribue à l’entretien et la reproduction de la force de travail.
Le prolétariat et la jeunesse sont les cibles permanentes des attaques que le gouvernement au service des capitalistes déchaîne. Malgré tous les obstacles à leur mobilisation, ils essaient de se défendre. Les personnels de hôpitaux, par exemple, multiplient les actions pour exiger les moyens de soigner décemment, le rétablissement des milliers de lits fermés. Les lycéens ont montré leur détermination contre la loi Fillon votée à l’Assemblée nationale le 25 mars 2005. Depuis trois mois, ils manifestent massivement et font grève. Ils sont parvenus dans un premier temps à imposer le mot d’ordre de retrait du projet de loi, alors que tous les appareils syndicaux, petits et grands, réclamaient de le « négocier ». Ils ont déjoué la manœuvre consistant à leur faire avaler qu’une fois mise de côté la « réforme » du baccalauréat, la nocivité de cette loi était battue, quand le cœur du dispositif réside dans la réduction du droit aux études pour des centaines de milliers de jeunes issus du prolétariat, voués à l’apprentissage non choisi, au « socle » minimum de connaissances. Directement touchés par les suppressions de postes d’enseignants dans le secondaire, la liquidation des LP, de la formation professionnelle publique, les lycéens contre Chirac-Fillon se sont comptés en centaines de milliers.
Mais leur spontanéité, leurs forces ont été gaspillées par la politique des bureaucraties syndicales de l’enseignement et leurs clones FIDL ou UNL. Sans relâche, elles ont maintenu les liens avec Fillon, avec le gouvernement. Toutes les directions syndicales ont participé aux « groupes de travail » sur le texte gouvernemental alors que les enseignants et les lycéens manifestaient leur opposition et exigeaient le retrait. Elles ont utilisé la tactique des « journées d’action » contre la grève générale de l’enseignement public jusqu’au retrait de la « réforme ». La FIDL, l’UNL, la coordination ont aussi appelé à de multiples « journées d’action », aux grèves « reconductibles » locales, aux occupations établissement par établissement. Par toutes ces manœuvres, les dirigeants syndicaux ont laissé les lycéens isolés des enseignants afin que le gouvernement n’ait rien à craindre. Ils lui ont permis de faire adopter sa loi. Contre les lycéens qui refusaient de lâcher prise, l’Etat bourgeois a envoyé la matraque. Dans plusieurs villes de France, les manifestants ont été frappés. Silence assourdissant des Aschieri et consorts. Le 20 avril, à Paris, 158 personnes ont été arrêtées, 11 mises en examen et placées sous contrôle judiciaire pour « violence, violence à agent, dégradation de bien public en réunion », en application de la loi Perben 2. Le bureau national de la FSU a commis un communiqué qui commence par « refuser de cautionner toute violence » et qui appelle à rien du tout, en lieu et place de la nécessaire mobilisation pour obtenir la levée de toutes les inculpations.
Cette politique de trahison a permis à la loi Fillon de passer. Les « journées d’action » à répétition ont autorisé le gouvernement à ouvrir contre les personnels de la Fonction publique, une nouvelle étape de sa « réforme de l’Etat ». Toutes les directions syndicales y participent, en racontant que ces « négociations » sont le fruit du 10 mars. En réalité, les revendications salariales de rattrapage du pouvoir d’achat perdu et d’augmentation des salaires n’ont aucunement été satisfaites. Le ministre a décidé d’un calendrier de rencontres qui s’étalent « de mai à décembre 2005 », avec « à l’automne, l’ouverture d’une négociation salariale pour 2006 ». Autrement dit, Dutreil avance sur le programme qu’il avait auparavant annoncé, le « Projet d’avenir pour la Fonction publique » qui prévoit la suppression de milliers de fonctionnaires. Un communiqué de la Fédération des Fonctionnaires CGT l’avoue, évidemment dans le style limpide qu’on lui connaît :
Le gouvernement tente, à travers l’ouverture d’un
ensemble de chantiers, de récupérer le coût des mesures salariales déjà
concédées et celles à venir, notamment par la compression de l’emploi public. (18 avril 2005)
Des syndicats défendant réellement les travailleurs refuseraient de siéger avec Dutreil qui veut la liquidation des statuts, le salaire au mérite. Ils déclareraient la guerre à ce gouvernement honni et choisiraient le 16 mai, que Chirac-Raffarin ont décrété jour de travail gratuit, pour lancer l’offensive, la grève jusqu’à satisfaction des revendications urgentes pour le prolétariat, comme l’augmentation générale des salaires et des allocations versées aux chômeurs, l’interdiction des licenciements, l’abrogation de la loi Fillon, la régularisation de tous les sans papiers…
Conséquences des coups portés par les patrons, par le gouvernement à leur service, le prolétariat accumule désarroi et colère. Les appareils des syndicats qui disent parler en son nom éparpillent sa puissance dans des fausses grèves, dans des pseudo actions divisées par catégorie, par secteur, par ville ; leur imagination est sans borne pour protéger ceux qui ont le pouvoir. Les partis PS et PCF affichent chaque jour leur allégeance à la bourgeoisie et à son Etat. Sur demande de Debré, leurs députés ont participé, debout, à l’hommage rendu au chef de l’église catholique, à l’intérieur de l’Assemblée nationale qui a adopté la loi contre le voile avec les voix de 140 députés PS et de 7 députés PCF.
La classe ouvrière et la jeunesse ont besoin d’une direction ouvrière révolutionnaire, d’un parti qui rassemble sur le programme de la révolution sociale. Si un tel parti existait, il appellerait au boycott du référendum Chirac et l’organiserait ; il prendrait la tête de la bataille politique pour chasser Chirac et ses semblables ; il engagerait la lutte pour un gouvernement ouvrier. C’est la position que défend le Groupe Bolchevik.
Mais la tâche de construire ce parti n’a pas été réalisée, ce qui laisse les mains libres au PS et au PCF, aux appareils syndicaux, flanqués de la LCR et de LO. Cette tâche reste devant nous. C’est pourquoi le prolétariat subit ce référendum, comme il subit l’offensive que la classe bourgeoise déploie pour assurer sa domination, la survie du mode de production capitaliste.
Avancer vers la construction du parti ouvrier révolutionnaire, le regroupement des internationalistes : rien n’est plus nécessaire, rien n’est plus urgent. Rejoignez le GB qui lève le drapeau rouge des Etats-Unis socialistes d’Europe !
29 avril 2005