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Editorial de Révolution Socialiste n°15
Assez
du chapelet des journées d’action ! Assez de la politique de participation
des sommets syndicaux aux attaques gouvernementales !
Après deux années et demi d’action pour préserver et
renforcer nos solidarités, retrouver une croissance soutenue, restaurer
l’autorité de l’Etat, restaurer les valeurs de la République, le temps est venu
de déployer notre projet pour l’avenir. (J.
Chirac, discours télévisé, 31 décembre 2004)
Le Président UMP pour lequel le PS, le PCF, la LCR, les dirigeants syndicaux ont appelé à voter, peut malheureusement se targuer de belles victoires contre les conditions d’existence de millions de prolétaires : un chômage massif, des retraites amputées et encore reculées, un accès aux soins médicaux toujours plus coûteux, des privatisations menaçant statuts des personnels et services rendus à la population, une précarité accrue via les nouveaux contrats de travail version Borloo, un droit du travail réduit comme peau de chagrin, une baisse du pouvoir d’achat que les augmentations du prix du gaz, de l’électricité, des timbres, des loyers vont encore plomber.
Tandis que la bourgeoisie taille dans les allocations chômage, dans les budgets pour l’enseignement ou la santé, dans les salaires des travailleurs du public et du privé, elle renforce son appareil répressif, recrute policiers et militaires, affecte 8 milliards d’euros à un nouveau programme de missiles nucléaires, finance son intervention coloniale en Côte d’Ivoire. Chaque jour, sur des jeunes privés d’emploi, sur des exilés privés de papiers, sur des familles privées d’un logement décent, s’abat « la restauration de l’autorité de l’État et des valeurs de la République ».
Tant qu’il gardera le pouvoir, le gouvernement Chirac-Raffarin cherchera à pousser plus loin son avantage :
Poursuivre la baisse de l’impôt sur le revenu et la baisse des charges… Encourager l’exportation et renforcer notre présence sur les grands marchés émergents… Moderniser le service public de l’emploi… J’ai voulu également qu’une réforme vienne aider notre école à s’adapter aux exigences et aux défis de notre temps. La loi d’orientation commencera à s’appliquer dès la rentrée de septembre. Elle est capitale pour la réussite de chaque enfant et pour le dynamisme de la nation tout entière. (J. Chirac, discours télévisé, 31 décembre 2004)
Les deux tiers des baisses d’impôt sur le revenu ont profité à 10% des contribuables, autrement dit, aux plus riches. Par contre, l’impôt le plus injuste, la TVA, n’a pas été touché. D’autres prélèvements sur les salaires et sur les retraites sont même en hausse (CSG).
La suppression de la taxe professionnelle s’applique d’ores et déjà aux nouveaux investissements des petites et moyennes entreprises : coût pour le budget de l’État, 2,5 millions d’euros cette année. En 2005, les cadeaux (officiels) aux entreprises atteignent 2 milliards d’euros. Avec la baisse de l’impôt sur les sociétés, 450 millions d’euros viennent arrondir les poches des capitalistes. Quant aux exonérations de « charges patronales », elles constituent un vol du salaire différé des travailleurs ; elles creusent les déficits de la Sécurité sociale, car l’État, grand exonérateur de patrons, ne paie pas sa dette aux caisses ainsi pillées. Blocage des salaires, intensification du travail, allongement de sa durée, flexibilité à tous les étages : soigner la compétitivité des capitalistes français, accroître leurs profits impliquent de faire baisser la valeur de la force de travail.
C’est à quoi s’attache la loi de « cohésion sociale » qui a tracé les contours de la « modernisation du service public de l’emploi » : d’abord en le rendant moins « public » et plus privé, en ouvrant grand les portes aux boîtes d’intérim, aux patrons qui pourront satisfaire leurs besoins de main d’œuvre dans des secteurs où les conditions de travail, de salaires, ne soulèvent pas l’enthousiasme. Ensuite en intensifiant les pressions contre les chômeurs, tenus pour responsables de la situation que leur fait subir le capitalisme : obligation de mobilité sous peine de sanction financière, déni de la qualification ou du niveau de salaire antérieur, etc. Pour rester dans la modernité, la loi Borloo entend doubler le nombre de jeunes en apprentissage ; une modernité qui ramène avant 1945, avant l’organisation de l’enseignement professionnel public, c'est-à-dire non patronal.
Voilà un volet essentiel du projet de loi Fillon, dont la finalité est bien de centrer l’école sur les intérêts du capitalisme français : réduction massive des coûts (suppression de milliers de postes dans l’Éducation nationale), disponibilité et flexibilité de la main d’œuvre. La sélection précoce des élèves vers l’apprentissage implique qu’elle aura l’échec scolaire pour critère. Dans la société actuelle, cet échec frappe surtout les enfants des classes laborieuses : ce sont eux et pas la portée des Gaymard qui fourniront les apprentis. Pour eux, un savoir minimum non garanti, un baccalauréat n’ouvrant plus la porte de l’université, des flics et pas des étudiants-surveillants.
Par dizaines de milliers depuis plus d’un mois, les lycéens manifestent, conspuant les mesures de carte scolaire et le projet de loi Fillon, exigeant son retrait.
Il n’y a pas une ville où pour défendre leur emploi (Alsthom), leur salaire (SKF), les embauches à temps plein (hôpitaux de Villejuif, de Lyon ; centre de tri de Pau), les travailleurs ne se mobilisent. Mais leur résistance est laissée isolée, éparpillée. Pas question que tous ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre sentent leur poids social, comprennent qu’ils sont l’immense majorité, qu’ils ont des intérêts communs qui s’opposent radicalement à ceux de la classe parasite des capitalistes.
Divisions catégorielles, expulsion de l’emploi de 4 millions de prolétaires, inégalités des droits selon l’origine géographique, campagnes incessantes contre les plus légitimes revendications (droit au travail, à l’instruction, au logement, aux soins…), arsenal répressif contre les grévistes, les manifestants, les jeunes : la bourgeoisie connaît, elle, la force potentielle de la classe qui produit tout et ne possède rien. Pour maintenir l’exploitation, elle a recours à la collaboration active de ses agents au sein du prolétariat : les bureaucraties politiques et syndicales. Elles portent la responsabilité du désarroi dans lequel se trouvent les opprimés, elles sont les organisatrices des défaites.
Pendant que les lycéens arpentent les rues, les dirigeants des syndicats de l’enseignement public participent à des « groupes de travail » sur les différents volets de la loi Fillon. Partout où ils l’ont pu, les bureaucrates jeunes et vieux ont empêché les cortèges communs entre lycéens et enseignants (Nantes, Bordeaux, Marseille…). La FIDL (liée à la FSU) et l’UNL (liée à l’UNSA) tentent de réduire la volonté des lycéens à une pression sur le gouvernement pour obtenir « une bonne réforme ». Leur refus d’appeler à la grève générale, à la manifestation centrale au parlement protège Chirac-Fillon. D’un commun accord, ils multiplient les journées d’action pour essouffler la résistance et pour donner du temps au gouvernement : le projet de loi est arrivé à l’Assemblée nationale. Le cirque de la bataille d’amendements, pour la galerie, n’empêche pas les coups de mains entre amis :
A l’unanimité des présents, moins une voix, les
députés ont adopté cette nuit, avec l’accord du gouvernement, un amendement du
député communiste Jean-Pierre Brard sur l’enseignement du fait religieux. (Ouest-France,
19 février 2005)
Pendant que chercheurs et doctorants défendent les postes, les budgets de la recherche publique, les dirigeants des syndicats de leur secteur organisent des États généraux au cours desquels ils accueillent Fillon, écoutent un message de Sarkozy et se prononcent pour les contrats précaires.
Pendant que des milliers d’hommes et de femmes craignent les rafles de la police, les camps de rétention, les charters de retour dans les pays de misère et de répression, s’usent en travaux pénibles sous payés puisque le travail légal est interdit aux sans papiers, Malek Boutih, ancien président de SOS-Racisme et actuel secrétaire national du PS, prône « une politique de quotas des flux migratoires permettant de prévoir les besoins et les capacités d’accueil de notre société ».
Pendant qu’ils font des phrases sur les méfaits du projet de constitution européenne qui mangerait cru le droit de grève, les dirigeants de la CGT signent à la SNCF, le 28 octobre 2004, un accord de « vigilance sociale et de prévention des conflits » qui porte atteinte au droit de grève.
Pendant que les travailleurs affrontent une déréglementation accrue, les dirigeants des syndicats accompagnent Larcher, le ministre délégué aux relations du travail, dans un voyage au Danemark pour étudier de près un système champion en Europe de la flexibilité tous azimuts.
Il faut aussi rappeler que toutes les directions syndicales ont participé au « conseil d’orientation des retraites » qui a débouché sur la loi Fillon réduisant les pensions et reculant l’âge de départ.
Toutes les directions syndicales cogèrent les universités et les établissements d’enseignement secondaire, les hôpitaux et le CNRS, la SNCF ou EDF, la Poste ou France Télécom.
Toutes ont participé au diagnostic partagé du Haut conseil pour l’avenir de l’assurance maladie et aucune n’a levé le petit doigt devant l’attaque du gouvernement contre la branche maladie de la Sécu.
Toutes les directions syndicales ont joué le jeu du « grand débat sur l’école » qui légitime le projet de loi Fillon contre le droit à l’instruction et contre les travailleurs de l’enseignement public. Face à l’exigence de retrait de ce texte, les dirigeants syndicaux et leurs jeunes clones de la FIDL et de l’UNL réclament « des négociations… Il faut une autre loi d’orientation ». C’est une façon de poursuivre la collaboration avec ce gouvernement. A cette orientation, s’oppose celle des militants qui combattent pour que lycéens et personnels de l’enseignement public infligent une défaite au gouvernement : Le gouvernement Chirac-Raffarin-Fillon œuvre pour les intérêts de la bourgeoisie française. A l’école comme ailleurs, on ne peut attendre de lui que des coups. La première mesure à prendre, c’est de l’isoler : dirigeants des syndicats, rompez toute discussion avec Chirac-Fillon. Sortez de tous les organismes de participation à la politique Chirac-Fillon. Appelez à la grève générale pour les battre et les chasser.
Le corollaire de cette politique participationniste est l’organisation par les sommets syndicaux de « journées d’action » auxquelles les salariés sont appelés, catégorie par catégorie, avec ou sans arrêt de travail. Elles servent de soupape de sécurité quand le mécontentement monte, comme chez les enseignants ou à la SNCF par exemple ; ou de tentative d’enterrement programmé quand les directions syndicales ont décidé de laisser passer l’offensive patronale sans même faire semblant de l’empêcher (comme à la Poste). Dans tous les cas, elles ne sont pas faites pour gagner, elles noient les vraies revendications sous un fatras cotonneux et ne font trembler que les sonos qui la plupart du temps diffusent une musique de boîte de nuit.
Le 18 janvier, CGT, FO, SUD, CFTC appuient sur le bouton d’une grève de 24h à La Poste, le jour où le projet de loi préludant la privatisation arrive à l’Assemblée nationale. Les postiers tout seuls. Une journée d’action quand le gouvernement a annoncé qu’en deux jours, le projet serait voté.
Le 19 janvier, les chirurgiens des hôpitaux publics sont appelés à ne pas opérer. Les internes prendront leur tour de journée d’action le 22 janvier. Les autres catégories d’hospitaliers sont priées de manifester plutôt le 20 janvier, avec le reste de la Fonction publique.
Le 19 janvier, la CGT seule donne un mot d’ordre de grève de 24h à EDF-GDF et, avec six autres syndicats, appellent à cesser le travail pour une journée à la SNCF. A Seillière et des députés UMP qui s’agitent aussitôt, de Robien ministre des transports répond dans le journal Le Monde sous le titre : « Service minimum, l’accord plutôt que la loi » :
« Si la loi peut apparaître à priori plus rapide, elle n’est pas forcément plus efficace. » Le ministre parie sur le succès de l’accord SNCF du 28 octobre 2004 sur la prévention des conflits. Sans lui, plaide M. de Robien, « il y aurait eu sept fois plus de préavis de grève » depuis octobre. « Tous les trains sur lesquels la SNCF s’était engagée ont circulé » constate le ministre.
L’accord « a produit ses effets mercredi » a estimé le président de la SNCF, Louis Gallois. « Non pas sur le conflit qui a eu lieu et qui a été suivi, mais sur la prévisibilité et une meilleure continuité du service le jour de la grève. » (Le Monde, 22 janvier 2005)
Le 20 janvier, à l’appel de toutes les fédérations syndicales de la Fonction publique, des centaines de milliers de travailleurs ont manifesté et fait 24h de grève. Au centre des préoccupations, les salaires, les suppressions massives de postes de fonctionnaires, le projet de loi Fillon. Ils se comptent sans doute sur les doigts d’une seule main, les naïfs qui croyaient obtenir satisfaction au soir du 20 janvier. Chacun comprend que gagner l’augmentation générale des salaires, l’arrêt de la « réforme de l’Etat », la remise en cause du budget 2005 qui orchestre les suppressions de postes, le retrait du projet de loi d’orientation, nécessite un combat général, nécessite d’affronter clairement le gouvernement, de lui déclarer la guerre. Au contraire, les « généraux » vendus à l’ennemi avaient un autre scénario en tête :
M. Dutreil a annoncé son intention de recevoir les
syndicats dans des rencontres bilatérales, à partir de la semaine prochaine.
S’il ne leur annoncera rien de plus sur les salaires, il entend commencer à les
sonder sur une réforme des statuts qu’il souhaite engager en 2005. (Le Monde, 22
janvier 2005)
L’objectif du ministre de la Fonction publique est de dynamiter les 900 corps actuels, pour liquider statuts et garanties s’y rattachant. On passerait à « 28 cadres statutaires ». L’avancement reposerait sur le « succès dans les fonctions exercées ». Il annonce cette attaque en règle au soir de la journée d’action du 20 et les dirigeants syndicaux répondent présents.
Le 10 mars, une nouvelle journée d’action, interprofessionnelle, est décrétée « pour défendre les 35 heures, l’emploi, et le pouvoir d’achat ».
Le 5 février, les ouvriers, les employés du public ou du privé qui ont défilé dans 118 villes de France, entendaient évidemment s’opposer à une agression supplémentaire commise par le gouvernement Chirac-Raffarin : l’augmentation du contingent d’heures supplémentaires que les patrons pourront imposer, rallongeant ainsi la durée annualisée du travail. Les travailleurs et les jeunes ressentent l’impérieuse nécessité d’abaisser au contraire le temps de travail, pour permettre l’embauche de tous ceux qui veulent un emploi, pour protéger la santé et la vie personnelle ou familiale.
Par contre, la CFDT qui a pris l’initiative de cette journée, suivie par toutes les centrales d’origine ouvrière, a un point de vue divergent : l’appel à manifester un samedi, explicitement pour éviter la grève, s’adresse au gouvernement sur le ton du « ne crains rien » et aux travailleurs sur l’axe du « n’y comptez pas ». Pas question de remettre en cause les lois Aubry, fleuron des réalisations du gouvernement bourgeois de la gauche plurielle. En ce sens, les directions syndicales ont organisé une diversion. Les dispositions Aubry ont rayé de la carte une définition hebdomadaire de la durée du travail ; elles ont généralisé la flexibilité et l’annualisation ; elles ont bloqué les salaires, surtout chez les ouvriers ; elles ont ouvert la possibilité d’accords de branches et d’entreprises, associant syndicats et patrons, dérogeant au code du travail. C’est tout à fait frauduleusement qu’elles ont été baptisées par leurs laudateurs « lois des 35 heures ».
Au moment de leur mise en place, les lois Aubry ont été combattues par les travailleurs. Pas de doute, ils devaient avoir flairé l’arnaque et pas le cadeau. Quant aux patrons des grandes entreprises capitalistes, nulle part ils n’ont dénoncé les accords Aubry, parce qu’ils y ont parfaitement trouvé leur compte.
Pour la répartition du travail entre tous les travailleurs, par la diminution hebdomadaire de sa durée sans diminution de salaire, pour le droit au logement de qualité et bon marché, pour le droit à l’instruction et à la santé, les « discussions » avec le gouvernement Chirac-Raffarin-Fillon-de Villepin valent capitulations. Aucune de ces revendications vitales pour le prolétariat ne peut être acquise sans battre le gouvernement, sans le chasser. Tous les bureaucrates syndicaux le protègent au contraire.
Le prolétariat est désemparé ; il subit une offensive sévère et ne voit pas les moyens de la bloquer. Le poids du rétablissement du capitalisme en Russie, des succès antérieurement remportés par la classe des capitalistes, comme en France sur les retraites, la branche maladie de la Sécurité sociale, pèse sur ses épaules. En même temps, les travailleurs sont de plus en plus nombreux à comprendre le rôle des partis traîtres et de leurs pendants syndicaux.
Se défendre, bloquer l’offensive du gouvernement et des patrons exigent de surmonter les obstacles que dressent en permanence contre la mobilisation ouvrière les appareils politiques et syndicaux domestiqués par l’Etat bourgeois et par le capital. Dans les organisations syndicales, il faut faire entendre la voix du syndicalisme de lutte de classes, contre le syndicalisme de cogestion. Dans les assemblées générales, il faut œuvrer à l’auto organisation, ouvrir la perspective des comités de grève élus et révocables.
La jeunesse et la classe ouvrière ont besoin d’autres directions syndicales que celles des Thibault, Mailly ou Aschieri pour riposter. La jeunesse et la classe ouvrière ont besoin d’un autre type de parti que le PS ou le PCF : l’avant-garde des travailleurs doit se rassembler, avancer vers la constitution d’un nouveau parti ouvrier, qui soit révolutionnaire et internationaliste.
Avec un tel instrument, le prolétariat pourra édifier son propre gouvernement, prendre le pouvoir, apporter une solution radicale au chômage et à la misère en expropriant les capitalistes, en planifiant l’économie pour répondre aux immenses besoins sociaux.
25 février 2005