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L’horreur du tremblement de terre en Haïti
Impérialisme, racisme et famine

 

Workers Vanguard n° 951                                                                                 29 janvier 2010

25 janvier – N’importe quel pays dont la capitale aurait été frappée par un tremblement de terre de magnitude 7 sur l’échelle de Richter aurait subi de graves dégâts, mais le nombre inimaginable de morts et l’ampleur des destructions en Haïti témoignent de la pauvreté infligée à ce pays par les impérialistes racistes. Le nombre de morts est estimé à plus de 200 000, et beaucoup meurent chaque jour à cause du manque de nourriture et d’eau propre, ou d’infections non traitées. Trois millions de personnes sont devenues sans-abri et essaient de survivre dans la rue, au milieu des décombres. Les médecins et infirmières qui ont été transportés par avion pour participer aux opérations de secours opèrent dans des « hôpitaux » de fortune en plein air, souvent sans anesthésie ni même de quoi stériliser leurs instruments. L’administration d’Etat délabrée s’est effondrée, et le gouvernement opère maintenant depuis un commissariat de police à l’aéroport.

Pays le plus pauvre des Amériques, Haïti était totalement vulnérable aux ravages du tremblement de terre. Avant même le séisme, le taux de chômage était de près de 80 %, plus de la moitié de la population vivait avec moins d’un dollar par jour, et près d’un Haïtien sur deux n’avait pas d’accès régulier à l’eau potable. Vu la quasi-inexistence d’une classe ouvrière locale, beaucoup d’Haïtiens dépendent des versements envoyés par les travailleurs haïtiens aux Etats-Unis, au Canada et ailleurs, qui représentent près d’un quart du produit intérieur brut (PIB) du pays. Beaucoup de personnes vivaient dans des baraques en tôle qui se sont effondrées au moment du tremblement de terre, et beaucoup d’immeubles en béton étaient de si mauvaise qualité qu’ils se sont simplement écroulés sur leurs habitants.

Du fait de la misère et de l’absence d’infrastructures, la population haïtienne se trouve maintenant totalement dépendante de l’aide internationale. Du personnel médical et des secouristes volontaires de plusieurs pays se sont précipités par milliers en Haïti pour y apporter leur aide. Parallèlement, les Nations Unies ont renforcé de 3 500 soldats supplémentaires les 9 000 hommes de leur force d’occupation, tandis que l’administration Obama a expédié 10 000 soldats, des avions militaires et une flottille de navires. Si les « socialistes » réformistes comme l’International Socialist Organization (ISO) et le Workers World Party (WWP) demandent aux Etats-Unis d’envoyer de l’aide sans utiliser la puissance militaire américaine, nous-mêmes nous n’avons pas ce genre d’illusions. En fait, pour les forces américaines en Haïti la « sécurité » est davantage prioritaire qu’apporter de l’aide. Plusieurs avions transportant de l’aide ont atterri à l’aéroport de Port-au-Prince, qui est maintenant contrôlé par les forces américaines, mais d’autres ont été criminellement déroutés, les Etats-Unis faisant atterrir en priorité les avions transportant le personnel militaire.

Sur fond d’occupation meurtrière de l’Afghanistan et de l’Irak, et d’une augmentation des frappes aériennes au Pakistan, les « opérations de secours » en Haïti sont pour l’administration Obama un moyen de ravaler la façade « humanitaire » de l’impérialisme américain. Comme nous l’avons souvent souligné, après les huit années du régime dément de George W. Bush, qui affichait ouvertement l’arrogance et la barbarie impérialistes, Obama est la personne idéale pour essayer de restaurer l’image ternie de l’impérialisme US dans le monde entier. Mais que le commandant en chef soit un démocrate ou un républicain, l’impérialisme US reste la puissance impérialiste la plus rapace et la plus sanguinaire sur cette planète. Les prétentions « humanitaires » d’Obama en Haïti ne sont qu’un paravent qui peine à dissimuler l’oppression raciste et l’asservissement impérialiste.

Un des objectifs centraux de l’impérialisme US est d’empêcher les Haïtiens de fuir leur île. C’est pourquoi les Etats-Unis ont rapidement organisé un blocus naval à grande échelle pour empêcher un exode par la mer de réfugiés cherchant asile aux Etats-Unis. Un avion de l’US Air Force vole quotidiennement au dessus d’Haïti pour diffuser en créole un appel de l’ambassadeur haïtien aux Etats-Unis demandant aux Haïtiens de ne pas tenter de s’enfuir du pays par bateau.

L’administration Obama a annoncé que les Haïtiens sans papiers aux Etats-Unis se verraient accorder « un statut protégé temporaire » leur permettant de rester et de travailler dans ce pays – s’ils peuvent trouver un boulot dans cette économie où sévissent le chômage et l’exclusion. Cependant, beaucoup d’Haïtiens blessés se sont vu refuser un visa qui leur aurait permis d’être transférés à Miami pour y être opérés et soignés ; la police de l’immigration en Floride a même appréhendé un enfant haïtien de deux ans qui avait besoin de soins médicaux. Au camp militaire américain de Guantánamo, à Cuba, près de 200 prisonniers de la « guerre contre le terrorisme » restent incarcérés dans des conditions inhumaines. Le délai qu’Obama avait fixé pour la fermeture de cette prison a expiré la semaine dernière dans l’indifférence générale. Les autorités militaires à Guantánamo construisent en toute hâte un camp capable de détenir jusqu’à 13 000 réfugiés haïtiens.

En se préparant à empêcher les réfugiés haïtiens d’atteindre les Etats-Unis, Obama marche sur les traces de George W. Bush et des précédents présidents, en droite ligne du traité signé en 1981 par le président Ronald Reagan et le dictateur fantoche « Bébé Doc » Duvalier. En septembre 1991, un coup d’Etat militaire avait renversé le président Jean-Bertrand Aristide, un prêtre populiste, après moins d’un an au pouvoir, provoquant la fuite d’un grand nombre de ses partisans dans des embarcations de fortune. L’administration de Bush père avait tiré de leurs bateaux des milliers de réfugiés haïtiens et les avait emprisonnés indéfiniment à Guantánamo, sans le droit de voir un avocat – une politique qui a continué sous le démocrate Bill Clinton. A bas l’interdiction de séjour raciste pour les réfugiés haïtiens ! Pleins droits de citoyenneté pour tous les immigrés ! Etats-Unis hors de Guantánamo !

A bas l’impérialisme US !

Les libéraux déçus par la politique de l’administration Obama en Afghanistan et en Irak ont perçu le tremblement de terre en Haïti comme une occasion pour les Etats-Unis de montrer un visage bienveillant. Cette idée a trouvé un écho chez les partisans réformistes quelque peu désenchantés d’Obama, comme l’ISO et le WWP. L’ISO exige qu’« Obama mette fin immédiatement à l’occupation militaire d’Haïti », et appelle en même temps les Etats-Unis à « inonder le pays de médecins, d’infirmières, de nourriture, d’eau et d’engins de construction » (Socialist Worker en ligne, 19 janvier). De même, une déclaration du 14 janvier sur le site internet de Workers World réclame « le retrait de toutes les troupes de combat de l’ONU », et demande que « tous les bonus des cadres des institutions financières qui ont reçu l’argent des plans de sauvetage soient versés à Haïti ».

L’idée qu’on pourrait contraindre l’impérialisme US à se mettre au service des besoins des opprimés, plutôt que de ses propres intérêts de classe, montre des illusions sans bornes dans les bons offices de la bourgeoisie américaine rapace. Dans les manifestations contre la guerre américaine en Irak, les réformistes comme l’ISO et le WWP n’ont jamais manqué de réclamer que les priorités dans les dépenses du gouvernement américain soient transférées de la guerre vers les services sociaux comme l’enseignement. Mais la domination et la prédation néocoloniales sont inhérentes à l’impérialisme, et aucune pression ou supplication n’y pourra rien changer.

Le traitement brutal couramment infligé aux Haïtiens cherchant asile aux Etats Unis – détention, humiliation, expulsion – contraste violemment avec la manière dont les Etats-Unis accueillent les contre-révolutionnaires cubains, les gusanos (vers), qu’ils encouragent à « fuir » Cuba. Une révolution sociale à Cuba a renversé le capitalisme dans ce qui était une néocolonie misérable, et depuis la bourgeoisie américaine est déterminée à renverser la Révolution cubaine et à rétablir l’exploitation capitaliste à Cuba. Nous sommes pour la défense militaire inconditionnelle de l’Etat ouvrier bureaucratiquement déformé cubain contre l’impérialisme et les forces de la contre-révolution interne. En même temps nous nous battons pour une révolution politique ouvrière pour chasser la bureaucratie stalinienne au pouvoir et la remplacer par un régime basé sur la démocratie ouvrière et l’internationalisme révolutionnaire.

Cuba fournit du personnel médical et une formation médicale à tous les pays d’Amérique latine et ailleurs, et les universités cubaines ont formé gratuitement plus de 500 médecins haïtiens. Avant le tremblement de terre, environ 350 médecins et infirmières cubains travaillaient déjà en Haïti. Quelques heures après le séisme, Cuba a expédié 69 médecins supplémentaires appartenant au « Contingent international Henry Reeve pour les situations d’urgence et les épidémies majeures ». Cette brigade, ainsi baptisée en l’honneur d’un citoyen américain qui avait combattu pour l’indépendance cubaine contre l’Espagne à la fin du XIXe siècle, avait été créée par le gouvernement cubain en septembre 2005 pour venir en aide aux victimes de l’ouragan Katrina (les médecins cubains s’étaient vu refuser l’entrée aux Etats-Unis).

Même le très conservateur Wall Street Journal (17 janvier) a été obligé de le reconnaître : « Les autorités américaines ont invoqué des raisons de sécurité pour retarder la mise en place des secours. Pourtant on a vu lundi une équipe de médecins cubains en train de traiter des centaines de patients, sans une arme à feu ou un soldat en vue. » De plus, malgré des tentatives répétées de l’impérialisme US pour fomenter une contre-révolution – y compris des décennies d’embargo américain destiné à affamer le pays – Cuba a temporairement autorisé les avions militaires américains à survoler son espace aérien afin d’accélérer l’acheminement de l’aide vers Haïti.

Les avantages d’une économie collectivisée sur l’anarchie capitaliste sont particulièrement évidents quand on voit comment Cuba fait face aux catastrophes naturelles. Cuba, qui est régulièrement balayée par des ouragans, est bien connue pour faire efficacement évacuer ses citoyens face à de tels désastres. Quand le séisme a frappé Haïti, la partie sud-est de Cuba a été mise en état d’alerte au tsunami pendant 90 minutes. Sur cette brève période, les autorités cubaines ont évacué environ 30 000 personnes de Baracoa, la partie de l’île la plus proche d’Haïti ; toutes ont pu rentrer chez elles le soir même.

Une histoire de viol néocolonial et de dépossession

Depuis 200 ans, les masses haïtiennes paient de leur sang pour la révolution qu’elles firent sous la direction de Toussaint-Louverture contre l’esclavagisme colonial français. Directement inspirée par la Révolution française, la Révolution haïtienne de 1791-1804, qui aboutit à la création du premier Etat noir indépendant de l’époque moderne, fut un modèle qui inspira les révoltes d’esclaves dans toutes les Amériques. Elle fut accueillie par une hostilité contre-révolutionnaire frénétique et raciste, de la part de la France napoléonienne comme des Etats-Unis esclavagistes.

En échange de sa reconnaissance par la France, Haïti fut contraint d’indemniser les anciens propriétaires d’esclaves à raison de 150 millions de francs-or – l’équivalent approximatif de 20 milliards de dollars d’aujourd’hui. De leur côté, les Etats-Unis refusèrent d’accorder à Haïti la reconnaissance diplomatique jusqu’en 1862, pendant la guerre civile [dite de Sécession] contre le régime esclavagiste sudiste. Pendant tout le XIXe siècle, les Etats-Unis et les puissances européennes utilisèrent la diplomatie de la canonnière et les menaces d’intervention militaire pour extorquer le remboursement de la dette. A la fin du XIXe siècle, 80 % du budget national haïtien était consacré à rembourser ses anciens exploiteurs, et le pays est aujourd’hui encore une nation endettée et affreusement misérable.

Les Etats-Unis intervinrent militairement en Haïti en 1888, en 1891 et en 1914. En 1915, les Etats-Unis débutèrent une occupation sanglante du pays qui allait durer jusqu’en 1934. Un historien estime que le régime militaire américain en Haïti fut « probablement le plus sanglant de toutes les Caraïbes » (Revolution and Counterrevolution in Central America and the Caribbean [Révolution et contre-révolution en Amérique centrale et dans les Caraïbes], textes rassemblés par Donald Schulz et Douglas Granham, 1984).

L’occupation et l’imposition ultérieure du travail forcé provoquèrent à partir de 1916 le soulèvement national des cacos (bandes de paysans), qui dura cinq ans avant d’être noyé dans le sang. Comme l’écrivait Mumia Abu-Jamal, le prisonnier de classe le plus connu des Etats-Unis, dans une tribune publiée en 1994 (« La haine américaine d’Haïti », Workers Vanguard n° 609, 28 octobre 1994) :

« Quand le peuple s’est rebellé contre cette servitude involontaire avec l’insurrection des cacos, les Marines américains ont répondu par une répression impitoyable, qui a fait environ 15 000 morts parmi les paysans.
« Un officier américain des Marines, le colonel Littleton W.T. Waller (Virginie), a laissé ses impressions sur le peuple que les historiens disent aujourd’hui être venus “aider” : les Haïtiens étaient “de vrais n----s, et ne vous y trompez pas – certains ici présentent bien, sont bien instruits et raffinés, mais ce sont de vrais n----s sous les apparences”.
« Un parfait exemple de l’exportation de la “démocratie” américaine. »

Depuis lors, les Etats-Unis ont soutenu toute une série de despotes haïtiens, dont chacun saignait un peu plus le pays du peu de ressources restantes. Parmi ces dictateurs meurtriers figurait le tristement célèbre « Papa Doc » Duvalier, avec ses nervis, les « tontons macoutes », qui a fait tuer 50 000 opposants. Son fils, le psychopathe « Bébé Doc », a été forcé de s’enfuir en France après un soulèvement de masse en 1986. On estime que « Bébé Doc » a volé l’équivalent de rien moins que 4,5 % du PIB haïtien pendant chacune des années de son règne. Comme le décrit Graham Greene dans son roman les Comédiens, les Etats-Unis ont été responsables de l’instauration de « la république du cauchemar ». Les Américains peuvent lire le roman ; les Haïtiens ont dû le vivre.

Le mécontentement massif qui a chassé du pouvoir « Bébé Doc » Duvalier a finalement conduit à l’élection du prêtre catholique radical Jean-Bertrand Aristide en décembre 1990. Pratiquement toute la gauche internationale lui a donné un soutien politique. Le WWP a salué Aristide parce qu’il avait soi-disant promis d’introduire entre autres la « justice économique », un gouvernement « honnête » et « une ample participation du peuple » (Workers World, 27 décembre 1990). L’article du WWP cite un message de solidarité qu’ils ont envoyé à Aristide pour saluer son « grand courage de porter le flot de la lutte des masses dans la campagne électorale ». De même, l’ISO a applaudi l’élection d’Aristide, prétendant qu’il était « tout à fait conscient que pour que la démocratie survive en Haïti, le système tout entier devra être restructuré » (Socialist Worker, novembre 1991).

Au contraire, nous écrivions : « Soit Aristide jouera le rôle d’instrument docile de la bourgeoisie haïtienne et de ses parrains impérialistes américains, soit il sera balayé par une répression réactionnaire destinée à soumettre de manière décisive une population impitoyablement opprimée » (« Haïti : Raz-de-marée électoral pour le prêtre radical », Workers Vanguard n° 517, 4 janvier 1991). Ces deux thèses se sont réalisées.

Au début, Aristide a agacé la bourgeoisie américaine en résistant à ses diktats économiques et en établissant des relations diplomatiques avec Cuba. Ce fut l’un des rares mérites du régime d’Aristide, car cela a permis que des infirmières et médecins cubains commencent à travailler en Haïti. Aristide a été renversé en 1991. En 1994, après un embargo de famine contre Haïti, le président Clinton a remis Aristide au pouvoir à la pointe des baïonnettes ; les Marines ont occupé le pays au cours d’une intervention militaire baptisée « Opération défendre la démocratie ». Aristide avait soutenu l’embargo et l’invasion. Il avait prouvé à ses maîtres américains qu’ils pouvaient compter sur lui, en acceptant d’avance qu’à son retour au pouvoir en 1994 il mettrait en place un programme d’austérité drastique, la privatisation de l’industrie nationalisée, des licenciements massifs dans le secteur public et l’abolition de fait des droits de douane. Cette dernière mesure a provoqué l’écroulement de l’économie locale, car le marché a été inondé de produits américains comme le riz, vendu moins cher que le riz produit en Haïti même. Ayant dissous l’armée (un foyer d’opposition à son régime), Aristide a maintenu son régime à l’aide d’une police brutale et par la terreur des gangs.

En 2004, alors qu’Haïti était secoué par une nouvelle vague de révoltes armées (dont certaines étaient soutenues par les néoconservateurs de Washington), Bush a envoyé les Marines américains envahir Haïti, tandis que des soldats US exfiltraient Aristide du pays et l’expédiaient en exil en Afrique. Les démocrates du Congressional Black Caucus [un groupe de députés noirs au Congrès] avaient fait pression sur l’administration Bush pour qu’elle surmonte ses hésitations à envoyer les Marines, officiellement pour défendre Aristide. Les invasions américaines de 1994 et 2004, toutes les deux effectuées avec le soutien de l’ONU, étaient en grande partie motivées par la détermination de la bourgeoisie américaine à empêcher les Haïtiens d’atteindre les côtes de l’Amérique. Nous avons insisté que l’occupation américaine d’Haïti représentait aussi un danger pour l’Etat ouvrier déformé cubain, ainsi que pour le prolétariat combatif de la République dominicaine, qui partage l’île d’Hispaniola avec Haïti (voir « Haïti : Troupes US/ONU dehors ! », Workers Vanguard n° 821, 5 mars 2004).

Après l’invasion américaine de 2004, une force d’occupation a été mise en place sous les auspices de l’ONU ; elle a amené avec elle une police haïtienne composée de violeurs et d’assassins sadiques. Depuis sa création à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’ONU a toujours servi de couverture à des agressions impérialistes caractérisées contre des pays néocoloniaux. Après la catastrophe du tremblement de terre, les nervis de la police haïtienne, armés par les Etats-Unis, ont abattu de sang froid les « pillards », dont une adolescente de 15 ans tuée d’une balle dans la tête alors qu’elle tenait dans ses bras des décorations murales récupérées dans les ruines.

Le système impérialiste, qui impose à ses sujets dans les pays coloniaux et semi-coloniaux une misère terrible et dégradante, doit être balayé par une révolution prolétarienne internationale. Pour cela, les travailleurs haïtiens aux Etats-Unis, au Canada et ailleurs constitueront un lien crucial entre la lutte pour l’émancipation nationale et sociale en Haïti et le combat pour la révolution socialiste dans les centres impérialiste d’Amérique du Nord, qui ont transformé ce pays en enfer néocolonial.

Pour l’internationalisme révolutionnaire

Dans un article du 20 janvier posté sur leur site internet, les centristes de l’Internationalist Group (IG) argumentent que le tremblement de terre fournit une ouverture pour la révolution socialiste en Haïti. L’IG écrit que « ce prolétariat petit mais combatif [d’Haïti] peut se placer à la tête des masses des pauvres urbaines et rurales en cherchant à organiser leur propre pouvoir, en particulier aujourd’hui où l’appareil de l’Etat capitaliste est largement [enterré] sous les décombres, en plus de quelques bandes de policiers maraudeurs ».

La triste réalité que l’IG cherche à nier, c’est que : a) avant même le tremblement de terre, il n’y avait pratiquement pas de classe ouvrière en Haïti ; b) au lendemain du tremblement de terre, ce n’est pas seulement l’Etat qui « est largement enterré sous les décombres » mais aussi la société dans son ensemble, y compris la population désespérée et dépossédée ; et c) il y a une puissance militaire en Haïti qui est loin d’être « enterrée sous les décombres », et c’est l’impérialisme US.

L’IG exige « Troupes US et de l’ONU hors d’Haïti ! », et dépeint la présence militaire US aujourd’hui en Haïti comme ayant pour but de réprimer un soulèvement populaire : « Cette énorme occupation militaire n’est pas destinée à acheminer l’aide, mais a le but de réprimer l’agitation par les travailleurs et les pauvres d’Haïti » (souligné dans l’original). Si l’on suit le raisonnement de l’IG, le gouvernement cubain doit être condamné pour avoir ouvert son espace aérien aux avions militaires américains après le tremblement de terre. L’IG fait cyniquement des phrases, sans se préoccuper du fait que dans le monde réel, si la politique qu’il préconise était appliquée, elle provoquerait la mort par famine d’un grand nombre de personnes.

Contrairement aux élucubrations grotesques et délirantes de l’IG, il n’y a pas aujourd’hui d’alternative favorable pour Haïti. L’armée des Etats-Unis est la seule force sur le terrain qui a la capacité (camions, avions, bateaux…) d’organiser le transport du peu de nourriture, d’eau, de matériel médical et autres qui arrivent jusqu’à la population d’Haïti. Et elle le fait de la manière brutale et grossière qui caractérise l’impérialisme américain. Nous nous sommes toujours opposés aux occupations par les Etats-Unis et l’ONU en Haïti et ailleurs – et il pourra devenir nécessaire d’appeler au retrait d’Haïti des troupes US et de l’ONU dans un avenir proche – mais nous n’allons pas appeler à l’arrêt du peu d’aide que les masses haïtiennes désespérées peuvent recevoir. Comme le dirigeant bolchévique Léon Trotsky l’expliquait dans son article de 1938 « Il faut apprendre à penser : un conseil amical à certains ultra-gauchistes » :

« Une attitude intransigeante à l’égard du militarisme bourgeois ne signifie pas du tout que le prolétariat, dans tous les cas, entre en lutte contre sa propre armée “nationale”. Au minimum, les ouvriers n’empêcheraient pas les soldats d’éteindre un incendie ou de recueillir des gens en train de se noyer pendant une inondation, au contraire, ils aideraient, aux cotés des soldats et fraterniseraient avec eux. […]
« Dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, les ouvriers placent en réalité un signe moins là ou la bourgeoisie place un signe plus. Dans dix cas cependant, ils sont obligés de mettre le même signe que la bourgeoisie, avec leur propre sceau, dans lequel s’exprime leur méfiance à l’égard de la bourgeoisie. La politique du prolétariat ne se déduit pas du tout automatiquement de la politique de la bourgeoisie, en mettant simplement le signe contraire (cela ferait de chaque sectaire un maître stratège). Non, le parti révolutionnaire doit chaque fois s’orienter de facon indépendante, dans la situation intérieure comme extérieure, et arriver à prendre les décisions qui correspondent le mieux aux intérêts du prolétariat. »

L’IG invente aujourd’hui de toutes pièces une opposition révolutionnaire prolétarienne en Haïti ; c’est la logique délirante de leur glorification du nationalisme du tiers-monde. En pratique ils nient l’impact terrible qu’ont eu sur Haïti près de deux siècles de déprédations des Etats-Unis et d’autres puissances capitalistes. L’amère vérité, c’est que la situation désespérée qui est aujourd’hui celle d’Haïti ne peut pas être résolue de l’intérieur d’Haïti. La clé de la libération d’Haïti passe par une révolution prolétarienne dans toutes les Amériques, révolution dans laquelle la mobilisation de l’important prolétariat haïtien de la diaspora peut jouer un rôle clé. En plus des ouvriers de la canne à sucre haïtiens brutalement opprimés en République dominicaine et ailleurs dans les Caraïbes, des centaines de milliers de travailleurs haïtiens vivent aujourd’hui en ville, comme à Montréal ou Miami. Ces travailleurs peuvent être un lien vital avec la lutte de classe du puissant prolétariat nord-américain.

L’article de l’IG ne mentionne même pas les centaines de milliers de travailleurs haïtiens dans les centres urbains d’Amérique du Nord. Au contraire, comme un porte-parole de la Spartacist League l’expliquait lors d’un meeting en octobre 1991 à New York (« Travailleurs haïtiens : luttez pour le pouvoir ! », Workers Vanguard n° 537, 25 octobre 1991) :

« Les nationalistes haïtiens déplorent toujours l’existence de la diaspora haïtienne. Camarades, c’est une très bonne chose que vous ayez cette diaspora ! Elle internationalise la lutte des travailleurs haïtiens, leur donne une puissance sociale, et contribue à forger une avant-garde internationale directement liée au prolétariat américain, qui est capable de mettre l’impérialisme à genoux […].
« Les travailleurs haïtiens de la diaspora sont aujourd’hui un lien vital entre la lutte de classe en Haïti et dans toutes les Caraïbes et sur le continent nord-américain. Organiser ses éléments les plus conscients dans un parti bolchévique international, un parti trotskyste, c’est la tâche que s’est fixée la Ligue communiste internationale, dans le cadre de la lutte pour la révolution socialiste mondiale. »

Seul ce programme internationaliste révolutionnaire offre une véritable perspective de libération pour les masses haïtiennes.