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Groupe CRI
Paris, le 16 mars 2004
Communiste
Révolutionnaire
Internationaliste
QUE CHERCHE LE GROUPE BOLCHEVIK ?
Camarades,
Votre lettre du 11
février nous a consternés. À vrai dire, l’absence de réponse de votre part
pendant plus de quatre mois, contradictoire avec votre volonté affichée de
mettre au centre de votre orientation la préparation de la conférence
internationale, nous avait déjà fait craindre que vous ne refusiez la
discussion. De fait, le « retard » de votre lettre n’était que le
signe annonciateur de son contenu : on peut résumer celui-ci en disant que
vous refusez de discuter sérieusement les problèmes politiques que nous avons
soulevés dans notre contribution du 27 septembre 2003. En effet, au-delà de sa
grande faiblesse argumentative (ce qui ne serait évidemment pas en soi
rédhibitoire, même pour des gens qui se réclament de la méthode rationnelle du
marxisme), votre lettre témoigne d’un bout à l’autre d’une incroyable mauvaise
foi, notamment par l’usage de procédés intolérables dans le cadre d’une
discussion politique digne de ce nom entre groupes trotskystes — et que nous
n’avions retrouvés chez personne d’autre depuis la pénible époque de nos
échanges avec les dirigeants lambertistes (lors de notre tentative de susciter
une discussion politique de fond au sein du CCI-PT avant d’en être exclus de
façon bureaucratique pour cette raison même).
L’objet de la présente
lettre est de mettre en évidence, de la manière la plus précise possible, patiemment,
point par point, les procédés utilisés par la direction du GB pour refuser et
empêcher la discussion, pour éviter l’argumentation sérieuse, rationnelle et
réellement marxiste. Ainsi, comme nous allons le démontrer,
1.
Au lieu d’accepter le terrain d’une discussion politique sérieuse et
fraternelle, elle accuse le Groupe CRI de « ruser (et
de) manœuvrer » ;
2.
Elle accuse mensongèrement le Groupe CRI de recourir au procédé de la fausse citation ;
3.
Elle substitue à la discussion sérieuse la pratique systématique de l’amalgame
du Groupe CRI avec toute une série d’ennemis du marxisme et du
trotskysme ;
4.
Elle attribue au Groupe CRI des positions qui ne sont pas les siennes et
tronque à plusieurs reprises les citations qu’elle fait de nos textes ;
5.
Elle substitue la pratique systématique de la citation d’autorité découpée et
détachée de son contexte à l’argumentation rationnelle ;
6.
Dans un but grossier de « clivage », elle se livre à des attaques
personnelles contre un militant du Groupe CRI, et use d’un paternalisme
prétentieux pour les autres ;
7.
Elle refuse la discussion sérieuse sur les forces productives, montrant
notamment qu’elle n’a étudié sérieusement ni nos textes sur la question, ni
même Le Capital de Marx ;
8. Elle refuse la discussion sérieuse sur la crise du
mouvement ouvrier et de la conscience de classe aujourd’hui ;
9.
Elle attaque sans arguments sérieux l’activité du Groupe CRI dans les
syndicats ;
10.
Elle refuse la discussion sérieuse sur l’orientation en France (deuxième tour
des présidentielles de 2002, montée vers la grève générale de 2003)
11.
Elle refuse la discussion sur l’argentinazo.
Disons-le : face
à de pareils procédés, nous avons hésité avant de prendre la décision de
répondre au GB. Car, manifestement, la direction du GB a voulu aller à la
rupture avec le Groupe CRI ; elle a voulu biaiser et empêcher la
discussion pour briser nos relations ; en particulier, elle a cherché de
façon flagrante à débarrasser la phase de préparation de la conférence
internationale d’un partenaire trop gênant à son goût : elle a voulu
« cliver » de façon sectaire pour nous mettre hors-jeu.
Mais nous en avons vu d’autres. Il ne sera pas dit que nous acceptions le fait accompli. Prenant nos responsabilités, nous opposons à cette tentative évidente de la direction du GB d’aller à la rupture avec le Groupe CRI, notre volonté inébranlable de discuter sérieusement. En faisant l’effort de démontrer et de prouver de manière extrêmement précise, point par point, la manière inacceptable dont procède la lettre du 11 février, nous parions sur le fait que les différents groupes associés à la préparation de la conférence internationale et les militants du GB — y compris, nous l’espérons, les membres de la « CC du GB », signataire de la lettre — saurons en prendre conscience et réagir positivement en conséquence.
1. Au lieu d’accepter le terrain d’une
discussion politique sérieuse et fraternelle, la direction du GB accuse le
Groupe CRI de « ruser (et de)
manœuvrer »...
L’un
des axes majeurs de la direction du GB est d’accuser le Groupe CRI d’avoir
essayé, dans sa contribution du 27 septembre, de « ruser (et) manœuvrer » avec les organisations
signataires de l’appel à la conférence. Sur quoi s’appuie-t-elle pour faire des
accusations aussi graves ? Elle procède de la façon suivante :
a)
D’abord, elle prétend que « le Groupe CRI « déclare son adhésion à l’Appel
pour une Conférence internationale des trotskystes principiels et des
organisations ouvrières révolutionnaires » ;
b)
Ensuite, elle suggère que cet « accord
proclamé » dissimule une série de désaccords bien plus nombreux que
les points d’accord — la preuve étant, apparemment, la quantité de pages respectivement
consacrées aux uns et aux autres ! « La
contribution du Groupe CRI, écrit la direction du GB, est ainsi composée : un accord en deux paragraphes, suivis de
dix pages pour développer les désaccords avec le texte du
Collectif » ;
c)
enfin, croyant manifestement avoir longuement démasqué les « ruses et
manœuvres » du Groupe CRI, la direction du GB nous adresse une sommation
solennelle : « L’avant-garde a besoin
de clarté, pas de confusion. Relisez l’Appel : soit vous êtes en désaccord
fondamental avec lui et il faut le dire, sans ruser ni manœuvrer ; soit
vous constatez qu’il résume les principales leçons des grands événements de la
lutte des classes mondiales, qu’il définit l’orientation nécessaire à la
construction du parti communiste, révolutionnaire, internationaliste. Et il
faut en tirer sérieusement les conséquences (...). »
Manifestement,
ou bien la direction du GB ne comprend pas, ou bien elle fait semblant de ne
pas comprendre ce que nous avons écrit très clairement dans notre contribution
du 27 septembre. Elle s’enferme dans une opposition binaire entre « être
d’accord » et « n’être pas d’accord ». Prisonnier de ce schéma
simpliste, prédialectique, elle semble incapable de comprendre que l’on puisse
être à la fois « d’accord »
et « pas d’accord ». Il nous faut donc répéter ce que nous avons déjà
écrit très clairement :
- D’une part, nous
sommes d’accord avec « les motivations
des organisations qui ont rédigé et signé » l’appel[1],
et nous redisons que « ces éléments
(correctement précisés par la suite dans plusieurs points de l’appel) sont fondamentaux, ils constituent les bases
trotskystes rendant possible et
nécessaire la discussion ». Nous répétons aussi que, « en conséquence, le Groupe CRI
partage l’objectif de la conférence
internationale : ‘empêcher que le drapeau du trotskysme et du marxisme
révolutionnaire reste entre les mains de ces usurpateurs et imposteurs,
regrouper les rangs dispersés des internationalistes révolutionnaires,
combattre pour mettre sur pied des partis léninistes de combat, les doter d’un
centre international’. Il est donc
d’accord pour dire que ‘le regroupement des forces saines du mouvement
ouvrier et en particulier de ceux qui se revendiquent de la continuité du
trotskysme et de la IVe Internationale est indispensable’. Il demande dès lors à participer à la ‘conférence internationale
pour avancer dans la mise sur pied d’un Centre international du marxisme
révolutionnaire’, et à sa
préparation. »
-
Mais, d’autre part, « le Groupe CRI
n’est pas convaincu à ce stade que, dans son état actuel, le texte proposé
soit suffisamment clair et précis
pour faire réellement avancer la discussion. En effet, au-delà d’un certain
nombre de rappels certes tout à fait essentiels, mais néanmoins fort généraux,
avec lesquels les trotskystes authentiques ne peuvent qu’être d’accord, il est douteux que ce texte permette de se
diriger concrètement vers l’élaboration d’une stratégie générale et d’une orientation
pratique dans la lutte de classe qui puissent devenir communes aux
différentes organisations parties prenantes de cette conférence. C’est
pourquoi, dans le souci de commencer immédiatement la discussion de fond, la
présente contribution s’arrêtera en priorité sur les points de l’appel qui
semblent insuffisants, confus ou
erronés. »
Nous
maintenons ces formulations telles quelles. Il en ressort clairement que nous
ne sommes ni « d’accord »
purement et simplement avec le texte de l’Appel — notamment parce que,
précisément, nous ne pensons pas que, en raison de son haut degré de généralité
et d’abstraction, il « définisse »
de façon suffisamment précise et claire
« l’orientation nécessaire à la construction du parti communiste,
révolutionnaire, internationaliste » (pour reprendre les termes
de la lettre du GB, p. 29) ; ni « pas
d’accord » purement et simplement — puisque nous partageons les motivations des initiateurs, l’objectif de la conférence et un certain nombre de leurs positions que
nous estimons « fondamentales »,
que nous caractérisons comme « bases
trotskystes rendant possible et nécessaire la discussion ».
La
direction du GB est-elle réellement incapable de comprendre cette
position ? Est-elle réellement incapable de faire preuve d’une compréhension
dialectique ou du moins nuancée des choses ? Ou fait-elle plutôt semblant de ne pas comprendre... dans le
seul et unique objectif de nous présenter comme des gens qui essaient « de ruser (et de)
manœuvrer » ?
2.
La direction du GB accuse mensongèrement le Groupe CRI de recourir au procédé
de la fausse citation
Dans notre
contribution du 27 septembre, p. 2, nous avons écrit la phrase suivante :
Il
est indispensable, pour qui veut progresser dans la construction du parti
marxiste, de rompre définitivement avec les mythes et les fantasmes sur la
« décadence du capitalisme » et le non-développement des forces
productives.
La direction du GB
cite ce passage de la façon suivante (p. 2) :
Il est
indispensable, pour qui veut progresser dans la construction du parti marxiste,
de rompre définitivement avec les mythes et les fantasmes sur la
« décadence du capitalisme » et le « non-développement des
forces productives ». (Contribution
CRI, p. 2)
Et la direction du GB
commente dans les termes suivants :
Le
critique de l’Appel a inventé la citation du « non-développement des forces productives ». L’Appel
n’emploie pas cette expression.
On le voit (et on peut
le vérifier en reprenant les textes originaux), la direction du GB se livre à
une accusation gratuite : dans notre contribution du 27 février, toutes
les citations de l’Appel à la conférence internationale figurent à la fois entre guillemets et en italiques.
Or l’expression en question de « non-développement des forces
productives » ne se trouve ni en italiques, ni entre guillemets :
c’est la direction du GB qui se permet
d’ajouter les guillemets… puis qui
nous accuse d’ « inventer la citation » !
Là encore, s’agit-il
d’une incapacité réelle à lire et à citer un texte... ou d’une tentative
caractérisée pour jeter le discrédit, au détour d’une phrase, l’air de rien,
sur le Groupe CRI — ou sur l’un de ses membres (« le critique de l’Appel »), selon une
« méthode » de « personnalisation » sur laquelle nous
reviendrons ? S’agit-il, là encore, d’autre chose que de faire croire que
le Groupe CRI n’hésiterait pas à falsifier les citations quand bon lui semble
— sachant que, s’il le faisait une fois, il n’y aurait évidemment pas
de raisons qu’il s’en prive d’autres fois ? En d’autres termes, s’agit-il
d’autre chose que d’essayer de jeter la suspicion sur le Groupe CRI, dans la
continuité de l’accusation selon laquelle il aurait recours à la
« ruse » et aux « manœuvres » ?
Du reste, quant au
fond, la direction du GB pense-t-elle, oui ou non, que le capitalisme ne permet
plus le développement des forces productives ? Si elle le pense, pourquoi
chercher à nous attaquer sur la formulation que nous avons utilisée
(« non-développement des forces productives ») pour résumer la position des groupes
initiateurs de l’appel à la conférence internationale ? — Or, de
fait, elle le pense : elle nous reproche expressément de soutenir que « le capitalisme n’est pas en
déclin » (lettre du GB, p. 24) et que « le capitalisme permet(te) toujours le développement des forces
productives » (p. 3). Nous y reviendrons…
3. La direction du GB substitue à la
discussion sérieuse la pratique systématique de l’amalgame du Groupe CRI avec
toute une série d’ennemis du marxisme et du trotskysme
Au lieu de réfuter les
positions réellement défendues par le CRI, la direction du GB procède par
amalgame. Voici les exemples les plus graves :
a) Constatant que,
pour nous, le capitalisme continue de développer les forces productives, elle
nous accuse carrément de « renouer
avec le premier révisionnisme de la fin du 19e siècle au sein du SPD
et de la 2e Internationale », celui de Bernstein. Accusation purement gratuite que la direction du GB ne
prend même pas la peine de démontrer, se contentant d’une petite citation de
Bernstein — qui d’ailleurs, coupée de son contexte, est susceptible de
plusieurs interprétations indécidables. On est en droit de se demander si le GB
est une organisation sérieuse. Dans ce cas, qu’il fasse un exposé clair et
précis de la théorie de Bernstein, suivi de sa réfutation et enfin de la mise
en évidence de l’identité de nature entre cette théorie et ce que dit le Groupe
CRI. D’un point de vue méthodologique, tout le reste ne vaut rien. Mais est-ce
la théorie et la méthode qui intéressent ici la direction du GB... ou s’agit-il
pour elle uniquement de substituer à l’argumentation l’amalgame
diffamatoire ?
b)
Selon nous, la crise de la direction révolutionnaire, parce qu’elle n’a pas été
résolue, a conduit non seulement à de grandes défaites du prolétariat et de ses
mobilisations révolutionnaires depuis les années 1930, mais encore à la crise
du mouvement ouvrier organisé lui-même, notamment depuis les années 1980 (ce
point est développé dans nos textes, notamment dans notre Projet de programme CRI). Bien sûr, cette appréciation de la
situation peut se discuter fraternellement, sur la base des faits. Mais tel
n’est pas l’objectif du GB, qui substitue l’amalgame à la discussion et à la
réfutation. — Passons sur son opposition formelle, mécanique, entre « crise de direction » et « crise de conscience de classe »
(p. 1) : la direction du GB ne comprend pas ou fait semblant de ne pas
comprendre que, pour nous, comme pour Marx et tous les marxistes, le
développement de la conscience de classe en général, donc la résolution de la
crise contemporaine de la conscience de classe en particulier, ne peut être
résolue que dans et par le développement du parti marxiste révolutionnaire,
donc dans et par la construction d’une nouvelle direction. Elle écrit ainsi, à
propos d’une de nos formulations pourtant très simple: « Derrière
la sophistication du propos, on reconnaît l’antienne grossière des bureaucrates
et des appareils contre-révolutionnaires : les défaites, c’est la faute
aux travailleurs. » Là encore, au lieu d’essayer de comprendre notre
position et de la discuter, la direction du GB semble surtout chercher à
discréditer le groupe CRI en lui attribuant une position qui n’est pas la
sienne, et qui est même directement contradictoire avec toute sa politique.
c) À plusieurs
reprises, la direction du GB cite de minuscules passages extraits de l’un ou
l’autre des deux textes écrits par un camarade du Groupe CRI pour critiquer un
livre de Daniel Gluckstein, dirigeant de l’organisation lambertiste, et
auxquels il était fait référence dans notre contribution du 27 septembre. La
citation par la direction du GB de ces phrases, bien sûr découpées
soigneusement de leur contexte, n’a pas pour but de nourrir une discussions
sérieuse sur ces textes, mais d’ « étayer » de nouveaux amalgames. En
particulier, est cité le passage suivant : « La pression écrasante de la spéculation et du parasitisme […]
impose au capital productif des conditions drastiques pour sa
valorisation. » Et la direction du GB commente : « Affirmer que le parasitisme et la
finance gangrènent l’activité productive, sans dire qu’ils sont eux-mêmes le
résultat de la production capitaliste, donne au Groupe CRI des airs réformistes
de type PCF, PS, FO et ATTAC, à la recherche d’un bon capitalisme
productif. » Toute personne ayant lu, même en diagonale, les textes du
camarade Wolfgang contre Daniel Gluckstein sait évidemment que l’un des axes de
la polémique est précisément la réfutation de l’idée selon laquelle la
spéculation financière serait une force autonome dévorant l’économie réelle.
Prendre un bout de phrase pour faire endosser à son auteur une
« théorie » qui est à l’opposé de ce qu’il a démontré sur plusieurs
dizaines de pages, c’est vraiment se moquer du monde ! N’empêche que cela
fait toujours un amalgame diffamatoire de plus.
d)
Exactement de la même manière, la direction du GB essaie aussi de nous
amalgamer politiquement avec l’organisation lambertiste. Elle
« fonde » cette accusation en nous reprochant de « participe(r) à la confusion ambiante en rangeant la direction
révolutionnaire dans la catégorie plus générale des ‘organisations
ouvrières indépendantes’ »… sous
prétexte que nous avons écrit, au sujet de l’Argentine : « En raison du sang-froid et de
l’expérience de la bourgeoisie, en raison de la puissance de la bureaucratie
péroniste à son service et faute de disposer d’organisations ouvrières
indépendantes et en particulier d’une direction révolutionnaire, la
mobilisation n’est pas allée plus loin, et elle a finalement été défaite de
manière globalement pacifique, notamment par le recours aux urnes ».
La direction du GB se paie de mots. Prétendre voir dans cette phrase une
reprise de l’idéologie lambertiste qui fait de FO un syndicat indépendant,
c’est vraiment de la mauvaise foi. Il nous faut donc rétablir la vérité, en
rappelant ce que nous avons écrit par exemple dans Le Cri des travailleurs n°5-6 de juin-juillet 2003, où nous
avons consacré plusieurs pages à
dénoncer l’orientation des lambertistes couvrant l’appareil de FO contre la
grève générale. Au sujet d’une phrase de Lambert sur la défense de « l’indépendance »
des organisations syndicales, nous écrivions : « Autrement dit, aujourd’hui, à l’époque de l’impérialisme,
contrairement à ce que pensaient Lénine et Trotsky, les appareils syndicaux
garantiraient encore l’indépendance des syndicats à l’égard de l’État
bourgeois ! Sous prétexte que les syndicats ne sont, en effet, pas
institutionnellement des rouages de l’État (comme dans les régimes fascistes ou
corporatistes), ils seraient ‘indépendants’ ! Quel ridicule formalisme,
dépourvu de tout contenu politique, consistant à confondre une condition
nécessaire avec une condition suffisante ! Les réformistes, ralliés corps et
âme au système capitaliste et à l’État bourgeois, seraient ‘indépendants’, ou
du moins ils préserveraient encore les ‘bases mêmes’ de tout le mouvement
ouvrier ! Pour le PT, les syndicats réformistes sont ‘indépendants’ tant
qu’ils peuvent négocier. Là s’arrête sa conception politique des syndicats. Et
quand le gouvernement ne veut pas négocier, ‘la démocratie est en danger’…
C’est exactement ce que disent Thibault et Blondel. »[2]
— Ainsi, dans sa recherche enragée d’amalgames, la direction du GB en
arrive à traquer l’opportunisme sous la moindre virgule… et n’hésite pas à
faire dire à la moindre expression autre chose que ce qu’elle dit ; si elle
avait réellement voulu discuter sérieusement les positions réelles du Groupe
CRI, elle serait allée lire attentivement ses publications avant de porter
contre lui des accusations aussi ridicules.
e) Mais un des
amalgames le plus grotesques auxquels se livre la direction du GB est le
suivant : « Le radicalisme
anti-réformiste du CRI, écrit-elle,
n’est que de façade, il est d’ailleurs partagé par tous les centristes de
droite français ainsi que leurs petits clones (Combat, GR, Groupe La
Commune…) : la LCR, à son premier congrès, en 1969, avait déjà découvert
que le PS-SFIO était un simple parti bourgeois ; LO et le PT disent la
même chose. Mais, à y regarder de plus près, tous partagent la valorisation des
traîtres qui ont été liés à l’appareil du Kremlin par rapport aux traîtres
social-démocrates. Il n’est pas sûr que la contribution ne souffre pas du même
travers. » — Bref, ce n’est « pas sûr »... mais on le dit
quand même ! Hein, pourquoi se gêner, au point où on en est ? Un
amalgame « pas sûr » de plus, cela ne peut pas faire de
mal quand on n’a pas d’autre objectif que de discréditer son adversaire
sans argumenter ! Là encore, peut-on qualifier ce procédé autrement que de
lamentable ? — De fait, les deux phrases de notre contribution du 27
septembre citées par la direction du GB pour « prouver » qu’ « il n’est pas sûr que la contribution
ne souffre pas » d’une « valorisation
des traîtres qui ont été liés à l’appareil du Kremlin », ne suggèrent
absolument pas une telle attitude de notre part. Elles disent simplement :
« Les partis communistes se sont
effondrés… La social-démocratie est devenue un des principaux partis de la
bourgeoisie » ; et : « Le
‘stalinisme’, considéré en tant que courant politique organisé, en est à la
phase ultime de sa décomposition… La social-démocratie classique cesse d’être
une force ouvrière-bourgeoise et devient purement et simplement
bourgeoise. » Il faut vraiment être d’une très, très grande mauvaise
foi pour voir dans ces phrases une valorisation du stalinisme ! (Notons
que cette accusation gratuite et fausse n’est pas isolée, mais sera reprise par
la direction du GB p. 9, in fine.)
f) Mais la direction
du GB ne s’arrête pas en si bon chemin. Après avoir inventé l’amalgame
« pas sûr », elle n’hésite pas à inventer l’amalgame virtuel ! Constatant que le Groupe
CRI (dans sa majorité) caractérise le mode de production de l’URSS comme
« collectivisme bureaucratique », elle n’hésite pas à prédire que
cette position, dans laquelle elle croit reconnaître le nom de celle de Burnham
et de Schachtmann, ne peut que
conduire le Groupe CRI aux positions pro-impérialistes que ces
derniers finirent pas soutenir ! La direction du GB se demande
gravement : « Où va l’auteur de
la « contribution » ? Où ces positions risquent-elles de
conduire le Groupe CRI ? » Elle brave ainsi le ridicule en jouant
la diseuse de bonne aventure ! Car enfin, faut-il lui vraiment prendre la
peine de lui rétorquer que, avec ce genre d’arguments, on pourrait tout aussi
bien « prédire » que le GB va rejoindre les positions de Pablo, de
Mandel, de Lambert et de Moreno, puisque
tous ces gens-là étaient et sont d’accord avec lui pour caractériser l’URSS
comme un « État ouvrier dégénéré » ? L’argument serait
évidemment ridicule ; celui du GB ne l’est-il pas ?
La direction du GB a
la gentillesse de nous informer sur l’existence de Burnham, de Schachtmann et
de Cliff. Ne lui demandons pas d’argumenter et de réfuter ces auteurs, ou du
moins le troisième, si elle considère que Trotsky a réglé leur compte aux deux
premiers. Ne lui demandons pas non plus de s’intéresser en outre à la
conception que Bordiga se faisait de l’URSS, à celle des « communistes
conseillistes » ou à celle du Castoriadis des années 1950 : la
direction du GB a des certitudes, et un garant pour ces certitudes, qui
s’appelle Léon Trotsky ; pourquoi diable aurait-elle besoin en outre de
faire des arguments et de se cultiver ? La science infuse ne se diffuse
pas ! Et surtout… la pratique de l’amalgame est tellement plus
facile que la lecture de tous ces auteurs !
À partir de là, peu
importe à la direction du GB que le Groupe CRI (en sa majorité) réserve le
concept de « collectivisme bureaucratique » à l’URSS, à la Chine et
aux pays de l’Est de l’Europe, à l’exclusion des pays capitalistes, se
distinguant ainsi à la fois de Burnham et de Cliff. Peu importe que le
Groupe CRI ait écrit expressément, dans la contribution du 27 septembre, qu’il « est d’accord pour se prononcer
inconditionnellement pour la défaite de l’impérialisme en cas d’attaque contre
ces États [fondés sur le collectivisme bureaucratique] ; car, d’une
part, toute défaite de l’impérialisme ne peut que renforcer la lutte
internationale du prolétariat et des peuples opprimés et, d’autre part,
l’indépendance nationale réelle, la nationalisation des moyens de production,
le monopole du commerce extérieur, le plein emploi, etc. sont en eux-mêmes,
dans la mesure du moins où ils subsistent (c’est-à-dire de moins en moins) des
acquis pour le prolétariat et les peuples. Il est donc nécessaire de se
prononcer contre la restauration capitaliste, contre la pénétration
impérialiste, pour la défense des nationalisations, pour la préservation ou le
rétablissement du monopole du commerce extérieur et pour la défense de tous les
acquis que les masses ont arrachés par la révolution nationale — qui a
évidemment inclus un certain nombre d’aspects sociaux, ne serait-ce que pour
assurer l’assise populaire et la stabilité des nouveaux régimes bureaucratiques
partiellement et temporairement anti-impérialistes. » — Non, tout
cela n’intéresse pas la direction du GB, elle le passe sous silence, car tenir
compte de ce point l’obligerait à renoncer à ses amalgames et à argumenter, à
discuter sérieusement ; mais précisément, ce que montre, ici comme
ailleurs, l’attitude contraire de la direction du GB, c’est qu’elle ne poursuit
absolument pas cet objectif !
Pour sa part, le
Groupe CRI estime nécessaire d’avoir une attitude sérieuse à l’égard des
questions sérieuses. Sa faiblesse et la hiérarchisation de ses tâches ne lui
permettent pas de trouver le temps de mener des études approfondies sur
l’ensemble des questions importantes qui se posent à lui. Sur la question de
l’URSS, les lectures que nous avons faites nous ont conduits à contester la
validité de l’analyse de Trotsky pour l’URSS à partir des années 1930 et a fortiori pour la Chine et les pays de
l’Est. Écrire une contribution sur ce point fait partie de nos objectifs. Selon
nous, l’état actuel de la lutte de classe internationale ne rend pas urgent de
trancher cette question, d’autant que, pour ce qui est de la défense contre
l’impérialisme des acquis existant en Chine, en Corée du Nord et à Cuba
(notamment l’étatisation des moyens de production), nous sommes, encore une
fois, d’accord avec les groupes trotskystes qui reprennent sur ce point la
position traditionnelle de Trotsky... et notamment avec les mots d’ordre qui
figurent à la fin de la brochure du GB consacrée à la Chine (repris dans sa
lettre du 11 février). Dans ces conditions, faire aujourd’hui de cette question
une question de clivage, c’est témoigner d’un sectarisme vain — surtout,
encore une fois, si c’est en se contentant d’idolâtrer ce qu’a dit Trotsky sans
tenir compte des arguments de ses contradicteurs et en analysant mal les
événements historiques de l’après Seconde Guerre mondiale.
g) Mais laissons la
direction du GB résumer elle-même ses amalgames : concluant sa lettre,
elle n’hésite pas à nous proposer un inventaire à la Prévert en écrivant que
notre contribution « fait feu de
tout bois, puisant alternativement des ‘phrases du passé’ chez Bernstein,
Kautsky, Bauer, Adler, Gramsci, Burnham, Shachtman, Craipeau, Cliff, Pablo,
Mandel, Althusser, Lambert… Les révisionnismes les plus éculés sont mobilisés
de manière totalement éclectique, pour tenter de minimiser la question du
programme et de ridiculiser ceux qui le défendent. » Ouf ! Tout
cela rien que pour nous, et dans un seul texte ! Vraiment, n’en jetez
plus, c’est trop d’honneurs ! — Mais oui bien sûr, comment ne
l’avions-nous pas remarqué ? Par « contraste », en quelque sorte,
n’est-il pas évident qu’il n’y a au monde que… le GB qui soit
« marxiste », tout simplement ? — Vraiment ? Nous
aurons l’occasion de vérifier sa connaissance de la théorie de Marx. Pour le
moment, signalons simplement à la direction du GB qu’elle nous surestime en
croyant que nous sommes aussi cultivés qu’elle ; en vérité, pour notre part,
nous ne connaissons pas, ou mal, la plupart de ces auteurs ! — Nous
comptons donc sur elle et sur sa vaste culture pour nous faire un brillant exposé
critique et une réfutation en règle de leurs idées respectives : nous
pourrions peut-être inviter les dirigeants du GB pour animer nos
GECR (Groupes d’Études Contre-Révolutionnaires) ?
4. La direction du GB attribue au Groupe
CRI des positions qui ne sont pas les siennes et tronque à plusieurs reprises
les citations qu’elle fait de nos textes
Mais
la direction du GB ne se contente pas d’accusations fausses et d’amalgames
ridicules. Elle a également recours au bon vieux procédé
lamberto-justo-gluscksteinien consistant à attribuer à son adversaire des
positions qui ne sont pas les siennes, allant jusqu’à tronquer de manière
éhontée les citations. Il y a dans la lettre du 11 février plusieurs
exemples ; prenons-en quelques-uns[3] :
a) La direction du GB
prétend que, pour le Groupe CRI, « le
capitalisme peut développer à l’infini les forces productives ». Nous
n’avons jamais écrit cela, c’est une attaque sans fondement (visant là encore à
nous amalgamer avec les tenants de l’idéologie bourgeoise). Nous savons, grâce à
Marx, que, comme toute réalité naturelle ou historique, comme tout mode de
production, le capitalisme finira pas disparaître et, si la planète et l’espèce
humaine lui survivent, qu’il laissera place à un mode de production supérieur
(communisme) ou peut-être inférieur (en cas de catastrophe guerrière ou
écologique généralisée, différents modes de production étant alors possibles
selon ce qu’il restera des forces productives de l’humanité). Ce que nous
disons, en revanche, c’est que, tant que le capitalisme existera, il ne pourra
pas, de manière générale, ne pas
développer les forces productives, car c’est là la base même de son
fonctionnement (la source de la plus-value relative, nous y reviendrons). À
cela, ajoutons trois précisions : si une guerre inter-impérialiste de
portée mondiale intervient, la destruction des forces productives nous ramènera
évidemment des décennies en arrière en ce qui concerne le niveau de
développement de celles qui resteront (si l’humanité survit). D’autre part,
nous ne nions nullement que, pendant des périodes déterminées, le capitalisme
puisse ne pas développer les forces productives et que celles-ci puissent même
régresser : nous avons écrit expressément que tel fut le cas, par exemple,
pendant les années 1930, dans les pays capitalistes développés (il est donc
tout à fait faux, encore une fois, de dire que nous n’avons pas « envisagé un déclin des forces
productives »). Enfin, on peut concevoir toute une période où le
capitalisme détruirait des forces productives autant ou plus qu’il en
produirait de nouvelles (période de guerres, de convulsions économiques
durables…) ; mais la période actuelle n’est absolument pas de cette
nature, de sorte que, aujourd’hui, comme, globalement, depuis la Seconde Guerre
mondiale, les forces productives de l’humanité continuent de croître sous
l’impulsion capitaliste… et croissent même beaucoup plus massivement et
rapidement qu’au cours du XIXe siècle.
b) La direction du GB
prétend également : « Le Groupe
CRI semble estimer que la limite fondamentale du capitalisme est une
insuffisante consommation des masses. » Là encore, dans aucun texte
nous n’avons écrit cela ; au contraire, notre camarade Wolfgang s’est
opposé, dans sa critique du livre de Daniel Gluckstein, à toute explication des
limites du capitalisme par le marché (cf. par exemple sa deuxième contribution,
pp. 58-60). — Par ailleurs, on notera une fois de plus le glissement
auquel procède la direction du GB pour nous attribuer cette position :
elle commence par dire que « le
Groupe CRI semble estimer »…
puis elle nous attribue carrément « une
telle théorie de la sous-consommation » ! Et, comme prise à son
propre jeu, la voici qui se met à expliquer doctement : « Le Groupe CRI estime que ce n’est pas
pour des raisons particulières liées au stade d’évolution du mode de production
capitaliste, mais parce que les marchandises sont utilisées et réparties de
manière injuste, que le capitalisme doit être abattu et il condamne le
capitalisme pour la même raison qu’il était condamné par les socialistes
utopiques dans sa phase concurrentielle, c’est-à-dire des raisons d’injustice
sociale » (p. 4). Et encore : « Le
Groupe CRI se retrouve aux côtés des socialistes utopiques et des économistes
classiques, son analyse du mode de production capitaliste n’est pas marxiste
mais pré-marxiste, et sa révolte envers le capitalisme est basé sur des
questions de répartition et de justice sociale, et non sur l’exigence d’un
développement harmonieux des forces productives » (p. 2). On pourrait
revenir en détail sur chacune de ces formulations, mais ce qui est ici
remarquable, c’est que toutes ces tirades semblent sorties tout droit de
l’imagination de leurs auteurs, elles n’ont absolument aucun fondement textuel
dans les publications du Groupe CRI — bref, on a affaire ici à un cas
caractérisé de « délire interprétatif » — qui, comme tout
« délire », entraîne l’incapacité de ceux qui en sont victimes à s’en
rendre compte ! — Du reste, le caractère complètement arbitraire de
ce passage de la lettre du GB est d’autant plus frappant qu’il coexiste dans le
même texte, sans que ses auteurs s’en aperçoivent, avec l’accusation
directement contraire — et tout aussi dépourvue du moindre fondement objectif
—, selon laquelle on pourrait dire du Groupe CRI ce que Marx dit de Ricardo dans
les Théories sur la plus-value, à
savoir qu’ « il lui est
absolument indifférent que le développement des forces productives tue de la
propriété foncière ou tue des travailleurs » (p. 2) ! Ainsi, à force de vouloir faire feu de
tout bois, la direction du GB en vient-elle à dire tout et son contraire, dans
le seul but de « charger la barque » de ses accusations fausses.
c)
L’exemple concernant la position du Groupe CRI sur le Brésil est
particulièrement intolérable : car, cette fois, la direction du GB va plus loin, elle n’hésite pas à
« fonder » toute son accusation sur une citation qu’elle tronque
délibérément. — Passons sur l’accusation purement gratuite selon
laquelle « la présentation d’un
candidat communiste, révolutionnaire et internationaliste est une question qui
n’intéresse pas le critique du CRI ». Passons également sur les
phrases comme « peu importe le
parti, demain le prolétariat et la paysannerie pauvre résoudront tout seuls le
problème, quand ils seront dessoûlés, quand leurs yeux s’ouvriront. (…) Pour le
rédacteur de la « contribution » signée du Groupe CRI, l’organisation
révolutionnaire ne sert pas à grand chose. Face aux illusions des masses, elle
doit s’aligner sur elles. » Ce ne sont là que quelques-unes des
multiples attaques que compte la lettre du GB, qu’il serait vain d’énumérer
toutes et qui sont dépourvues de tout fondement, comme le prouve la lecture,
même superficielle, de nos publications.
Tenons-nous
ici au fait que la direction du GB nous
accuse ignominieusement de préconiser un soutien au front populaire
Lula-Alencar. Or, pour faire passer cette marchandise falsifiée, elle
n’hésite pas à recourir à la méthode de la citation tronquée. Qu’on en
juge :
-
Voici ce que nous avons écrit dans notre contribution du 27 septembre :
« Pour le Groupe CRI, si le soutien
au programme électoral et au gouvernement de Lula-Alencar est bien une
trahison, l’appel à voter Lula dans un contexte qui n’était nullement
révolutionnaire et dans le cadre du deuxième tour des élections présidentielles
était juste, à condition qu’il s’accompagne bien évidemment d’une exigence de
rupture de l’accord de front populaire avec Alencar. »
- Et voici ce qu’il
reste de cette phrase « citée » par la direction du GB :
« L’appel à voter Lula dans un
contexte qui n’était nullement révolutionnaire était juste… (Contribution CRI,
p. 7) »
Incroyable !
La direction du GB tronque sciemment la « citation » pour faire
croire 1) que nous aurions préconisé de voter pour Lula dès le premier tour
(elle élimine sans le signaler le passage disant expressément : « dans le cadre du deuxième tour des
élections présidentielles ») ; 2) que nous n’aurions pas
caractérisé et dénoncé comme une trahison l’accord de front populaire
Lula-Alencar. S’agit-il d’autre chose que d’une malhonnêteté ignoble et
intolérable ?
À
partir de là, la direction du GB a le front de nous accuser de « reprendre aux staliniens » cette
ligne de front populaire que nous n’avons jamais préconisée. Elle nous accuse
en même temps de défendre la même position que les « organisations brésiliennes moréniste (PSTU) et lambertiste
(O’Trabalho) » (et peu importe si le PSTU a refusé d’appeler à voter
Lula au premier tour, présentant son propre candidat, alors que les
lambertistes ont soutenu Lula dès le premier tour : décidément, la
direction du GB ne sait pas procéder autrement que par amalgames). Sur sa
lancée, la direction du GB ne s’arrête jamais : elle va jusqu’à nous
accuser de « négliger
Alencar », de le réduire à un « détail »,
avant de nous amalgamer encore une fois aux « réformistes et (à) leur flancs-gardes, les révisionnistes du
trotskysme, les liquidateurs pablistes, morénistes et lambertistes de la 4e
internationale »... Tout cela parce que nous avons osé écrire : « Tout le monde savait que les masses
allaient se saisir de cet événement électoral… Tout le monde savait que le
prolétariat et les paysans pauvres allaient massivement voter pour Lula malgré Alencar… » Ainsi la
direction du GB n’hésite-t-elle pas à trouver de l’opportunisme non seulement
dans nos positions, mais encore dans nos diagnostics... fussent-ils
rétrospectifs ! Pour elle, peu importe que, de fait, les masses ouvrières
et paysannes aient voté massivement Lula malgré Alencar (et malgré la
politique menée par le PT dans les municipalités et les États qu’il dirige
depuis des années) : ici comme ailleurs, ce qui compte pour elle, ce n’est pas
la réalité, c’est la recherche par tous les moyens de
« citations » (tronquées au besoin, on l’a vu) lui permettant
d’amalgamer et de calomnier !
Mais ce n’est pas
tout : victime de ses propres « méthodes », la direction du GB
se couvre carrément de ridicule lorsque, comme si elle avait oublié sa petite
opération de mutilation délibérée de la citation, elle se met à nous expliquer
doctement : « Le donneur de
leçons prend ses rêves pour la réalité : au second tour de l’élection
présidentielle, le PT a décidé de présenter une candidature conjointe de Lula
da Silva et de José Alencar, pour la présidence et pour la
vice-présidence. » Suit une caractérisation d’Alencar et de ses
suppôts. Incroyable « méthode » ! D’abord on tronque le passage
de la citation proposant d’appeler à voter Lula sous réserve de l’exigence
indissociable d’une « rupture de
l’accord de front populaire avec Alencar » ; ensuite on se met
dans la position de celui qui fait doctement la leçon sur la nature d’Alencar
et du front populaire en général ! On a beau jeu alors d’expliquer
doctement que « les bolcheviks,
quand ils appellent à voter, malgré
leur programme bourgeois, pour les candidats d’autres partis ouvriers, disent,
pour les démasquer : Rompez avec la bourgeoisie ! Prenez seuls le
pouvoir ! Il s’agit d’une tactique
de front unique ouvrier sur le terrain électoral. »
Enfin, la direction du
GB nous accuse de « considérer avec
beaucoup de détachement » les souffrances subies par les masses à
cause du front populaire. Nous avons
écrit : « Pour qu’ils (les
travailleurs) comprennent la véritable nature de Lula et du PT (parti
ouvrier-bourgeois), il fallait qu’ils fassent leur propre expérience, qu’ils
éprouvent la trahison non par sur le papier, mais dans leur chair ».
La direction du GB fait mine de s’indigner : « Les bolcheviks s’opposent de toutes leurs forces à ce que les
masses payent, ‘dans leur chair’, les
conséquences des trahisons des appareils syndicaux et politiques au service de
la bourgeoisie. » Certes. Mais pourquoi faire un mauvais
procès et faire semblant de ne pas comprendre le sens de cette phrase en
nous accusant d’être partisan du front populaire ? Pourquoi jouer les
vierges effarouchées ? Si la direction du GB préfère citer Trotsky,
retenons ce passage qu’elle est censée connaître, puisqu’il est extrait d’un
texte qu’elle cite par ailleurs (« Classe, parti et direction », in Œuvres, XX, p. 326) : « Le prolétariat peut ‘tolérer’ pendant
longtemps une direction qui a déjà subi une dégénérescence interne totale mais
n’a pas encore eu l’occasion d’exprimer cette dégénérescence dans le cours de
graves événements. Il faut un grand choc historique pour qu’apparaisse
brutalement la contradiction entre la direction et la classe. » Eh
oui, de « graves événements », un « grand choc » !
— Quant à Lénine, il explique lui aussi, dans Le Gauchisme, maladie infantile du communisme (in Œuvres, XXXI, pp. 79-83) que, pour passer au communisme, les
ouvriers doivent d’abord « faire
l’expérience » concrète et pratique de la trahison réformiste
— donc inévitablement, à moins d’être benêt, « dans leur
chair ». Lénine constate que « la
majorité des ouvriers d’Angleterre suit encore les Kérenski ou les Scheidemann
anglais » (c’est-à-dire les travaillistes traîtres) car « elle n’a pas fait encore l’expérience
du gouvernement de ces hommes, expérience qui a été nécessaire à la Russie et à
l’Allemagne pour amener le passage en masse des ouvriers au communisme ».
Il faut « aider la majorité de la
classe ouvrière à se convaincre par sa propre expérience que nous avons raison,
c’est-à-dire que les Henderson et les Snowden ne sont bons à rien, que ce sont
des petits bourgeois perfides ». Dès lors, le rôle des communistes est
d’ « aider la masse ouvrière à
juger le gouvernement Henderson-Snowden [travaillistes] d’après ses
actes ». Par conséquent, ils « doivent
aider les Henderson et les Snowden à vaincre Lloyd George et Churchill réunis
[les libéraux et les conservateurs] ». Et il précise : « Agir autrement, c’est entraver
l’œuvre de la révolution, car si un changement n’intervient pas dans la manière
de voir de la majorité de la classe ouvrière, la révolution est
impossible. » Mais ce changement ne peut se faire par le seul
papier : « Ce changement, c’est
l’expérience politique des masses qui l’amène, et jamais la seule
propagande. » La direction du GB va-t-elle pousser des cris d’orfraie
contre Lénine ? — Précisons d’ailleurs que, à ce moment-là, « une partie des libéraux, tels les
rats d’un navire en perdition, courent rejoindre le Labour Party » et
que les Henderson et Snowden avaient passé une alliance avec « leurs nouveaux amis — ou leurs
nouveaux maîtres — les libéraux passés au Parti travailliste
indépendant ». Néanmoins, quel est, pour les communistes, l’intérêt de
cette tactique consistant à
proposer un bloc avec les travaillistes pour les pousser et les aider à battre
la droite ? « En cas de
victoire de Henderson et de Snowden sur Lloyd George et Churchill, répond
Lénine, la majorité, perdant toute
illusion sur ses chefs, en viendra rapidement à soutenir le communisme (ou en
tout cas à la neutralité et le plus souvent à une neutralité bienveillante à
l’égard des communistes) ». Et, « si
les Henderson et les Snowden refusent de faire bloc avec nous à ces conditions,
nous aurons gagné encore davantage. Car nous aurons d’un seul coupé montré aux
masses (…) que les Henderson font passer
leur intimité avec les capitalistes avant
l’union de tous les ouvriers. Nous aurons gagné du premier coup devant la masse qui (…) sera sympathique à l’union de tous
les ouvriers contre la coalition de Loyd George avec les conservateurs. Nous
aurons gagné du premier coup, car nous aurons démontré aux masses que les
Henderson et les Snowden ont peur de vaincre Lloyd George, de prendre seuls le
pouvoir, qu’ils cherchent à s’assurer secrètement l’appui de Lloyd George qui tend ouvertement la main aux conservateurs contre le Labour Party. »[4]
Il est donc clair que,
sur la question brésilienne, par ses méthodes intolérables, la direction du GB
refuse et empêche la discussion[5].
— Pourtant, tout en ayant une position sur la question et en sachant
évidemment que telle n’était pas celle des initiateurs de la conférence, le
Groupe CRI aurait trouvé tout à fait normal et sain de discuter et de
polémiquer sérieusement avec le GB et les autres groupes initiateurs de la
conférence sur l’opportunité d’appeler ou non à voter Lula au second tour,
étant donné le contexte (c’est-à-dire appeler à voter Lula malgré son programme
bourgeois et en exigeant qu’il rompe avec Alencar, ou appeler au boycott en
dénonçant l’alliance de Lula avec Alencar). Selon nous, en effet, c’était là
une question tactique, à partir du moment où l’on dénonçait clairement le front
populaire et le programme de Lula allié avec Alencar. De même, en France en
1974 ou 1981, c’était une question tactique d’appeler à voter Mitterrand 1) au second tour, 2) malgré l’alliance du PS avec le Parti radical bourgeois et 3) en exigeant la rupture de ce front
populaire et la réalisation du front unique ouvrier (car évidemment, le fait
que, pour des raisons purement techniques — constitutionnelles —, cette
alliance de front populaire, scellée par le « programme commun » pour
les législatives de juin 1981, se soit réalisée sur le nom du premier
secrétaire du PS lors de la présidentielle uninominale de mai — ce fait ne
constitue qu’une différence minime par rapport à la situation brésilienne, où
l’alliance de front populaire s’est manifestée pour la présidentielle
binominale par le ticket Lula-Alencar, il ne change rien au fond et n’empêche
donc nullement la comparaison).
Mais au fait… que disait la direction du GB avant les
élections brésiliennes d’octobre 2002 ? On a beau lire et relire les
différents numéros de son journal (qui publie des articles, mais aussi tous les
tracts édités par le GB), il n’y a rien à faire : force est de constater
que le GB, qui prétend aujourd’hui (ou
au printemps 2003) savoir mieux que personne quelle position il fallait prendre
au moment des élections brésiliennes, n’a pris aucune position avant qu’elles
aient lieu, elle ne s’est même pas
intéressée à cet événement, dont elle n’a rien eu à dire ni dans le numéro 5 de
septembre 2002 de son journal, ni dans le numéro 6 de novembre 2002 !
d) Dans le cadre de
son attaque ignoble sur la question brésilienne, la direction du GB procède à
une déformation délibérée de notre position sur la question du front unique
anti-impérialiste (FUA). En effet, elle fait semblant de confondre la tactique
du FUA — dont nous avons souligné l’utilité avec un certain nombre d’arguments
que la direction du GB refuse d’examiner — avec la stratégie
contre-révolutionnaire du front populaire. Ainsi ose-t-elle nous accuser de « reprendre aux staliniens le ‘front
uni anti-impérialiste’ et ses applications démocratiques bourgeoises comme le
vote Lula-Alencar » ; et elle prétend que « le rédacteur de la contribution du CRI juge nécessaire
d’ajouter à son vote Lula-Alencar un plaidoyer en ‘défense de la tactique
du front unique anti-impérialiste’ ».
La mauvaise foi de la direction du GB atteint ici des proportions
sidérantes : elle sait parfaitement
que l’alliance Lula-Alencar n’est absolument pas pour nous un cas de tactique
de front unique anti-impérialiste ; elle sait parfaitement que nous
avons condamné clairement ce front populaire dès le premier numéro de notre journal[6]
(ainsi que dans les numéros 3 et 8).
C’est manifestement de
manière délibérée que la direction du GB fait semblant de confondre la tactique du FUA avec la stratégie contre-révolutionnaire du
front populaire, pour l’opposer artificiellement à la stratégie trotskyste de
la révolution permanente. Elle fait semblant de poser la question : « Révolution permanente ou front uni
anti-impérialiste ? » Comme si l’on pouvait mettre sur le même
plan une orientation programmatique et une tactique ! Autant faire
semblant de se demander gravement : « Révolution permanente ou front
unique ouvrier ? ». Mais, pour faire passer sa falsification de nos
positions, et alors que nous avons parlé expressément de « tactique du
FUA », elle fait croire que le FUA serait pour nous une
« stratégie » : « Le
rejet de fait de la révolution permanente, ose-t-elle écrire, explique l’adoption de la stratégie du front uni anti-impérialiste. »
Et de « conclure » ce passage par la phrase suivante : « On comprend l’insistance à voter
Lula-Alencar et à ripoliner le schéma sclérosé du front uni
anti-impérialiste. » Ce procédé est vraiment scandaleux !
La direction du GB
prétend que « le front uni
anti-impérialiste (...) a toujours servi à subordonner le prolétariat à la
bourgeoisie, au nationalisme bourgeois ». Autant dire (comme le font
les gauchistes, bordiguistes, etc.) que la tactique du front unique ouvrier
« a toujours servi à subordonner le prolétariat » aux staliniens et
aux sociaux-démocrates. De même, rien n’autorise la direction du GB à nous
amalgamer avec ceux qui « s’en
remettent aux forces petites-bourgeoises et bourgeoises », et se
« subordonnent (...) à des courants nationalistes bourgeois ».
Sur tous ces points, sur la fonction et les limites de la tactique du FUA, sur
le fait qu’elle est subordonnée, comme toute tactique, à la stratégie de la
révolution permanente car « toute
révolution doit avoir la classe ouvrière à sa tête, même dans les pays arriérés
où elle est minoritaire » (lettre du GB, p. 20)... notre contribution
était parfaitement claire, et seule la mauvaise foi éhontée propre à la
direction du GB peut lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit[7].
Enfin, la direction du
GB nous reproche de ne pas donner d’exemples de situations où nous
préconiserions la tactique du front unique anti-impérialiste. C’est vrai. Mais
nous avons écrit clairement dans notre contribution que, selon les
circonstances, elle peut et doit être appliquée « dans beaucoup de pays coloniaux et semi-coloniaux (où) la
paysannerie, les masses petites bourgeoises et souvent une partie conséquente
du prolétariat lui-même font confiance à ces organisations nationalistes
petites-bourgeoises justement parce qu’elles se présentent à eux, plus ou moins
frauduleusement, comme nationalistes et anti-impérialistes. La tactique du
front unique anti-impérialiste est aussi utile et nécessaire dans les pays
coloniaux et semi-coloniaux où il existe des organisations nationalistes
paysannes ou petites bourgeoises de masse, que celle du front unique ouvrier
dans les pays impérialiste et dans tous les pays où il existe des organisations
ouvrières-bourgeoises de masse. » Il s’agissait de lancer la
discussion sur l’utilité de cette tactique en général. Par exemple, dans les
années 1970, la tactique du front unique anti-impérialiste pouvait être
appliquée à l’égard de l’OLP qui, par sa lutte contre l’État sioniste,
représentait les espoirs de la population palestinienne ; pour faire
comprendre aux masses palestiniennes la véritable nature de l’OLP, sa nature
bourgeoise et, par là même, la caractère limité , inconséquent et finalement
traître de son combat contre Israël, il était certainement utile de frapper
avec elle, tout en marchant séparément, en gardant la totale autonomie de
l’organisation trotskyste et en dénonçant sa couardise, son alliance avec les
bourgeoisies arabes complices d’Israël, etc. De même, aujourd’hui, en Amérique
latine, en Asie ou en Afrique, le front uni de l’organisation révolutionnaire
avec des syndicats et associations de masse de petits propriétaires paysans ou
de petits bourgeois urbains ruinés par l’impérialisme, est certainement
envisageable et utile selon les circonstances.
e) On retrouve le procédé
de mutilation délibérée de nos citations (l’exemple du Brésil n’est donc
nullement un accident) dans l’attaque de la direction du GB contre l’une de nos
phrases disant :
« La place essentielle occupée par
les syndicats dans les mobilisations et les grèves quotidiennes des
travailleurs, en particulier le rôle joué, en France, par la CGT-FO et la CGT
dans le puissant mouvement de grèves de novembre-décembre 1995, entraînant des
millions de travailleurs contre le plan Juppé, pour la défense de la Sécurité
sociale et des régimes spéciaux de retraite, montrent que la situation du
syndicalisme n’est pas exactement la même que celle du mouvement ouvrier
politique… » (Programme CRI, p. 36.)
La direction du GB
commente : « La place
essentielle tenue par les bureaucraties
syndicales en 1995 se résume ainsi : sauver Chirac-Juppé, faire passer la
‘réforme’ de la Sécurité sociale en se dressant contre la grève générale (…).
Mieux vaut ne pas commenter le niveau de conscience dont témoigne là le Groupe
CRI. » Sauf que, pour faire croire que nous aurions pour le moins des
illusions sur les directions syndicales, elle tronque encore une fois notre
propos, qui se poursuit, après deux points de ponctuation (:) dans les termes
suivants :
« malgré les multiples trahisons des
appareils réformistes et staliniens qui dirigent les syndicats, et qui
aggravent de ce fait le déclin du taux de syndicalisation et du nombre de
grèves, les syndicats ouvriers continuent d’exercer une influence sur les
travailleurs et de contribuer à leur lutte de classe, bien au-delà du cercle
restreint des syndiqués. Le déclin des syndicats ne signifie pas d’abord le
déclin en leur sein du poids relatif des appareils traîtres, réformistes et
staliniens, mais le déclin des organisations qui constituent la classe ouvrière
comme classe, qui lui appartiennent donc même si les bureaucrates s’efforcent
de les accaparer. (…) Les militants communistes révolutionnaires
internationalistes participent activement à la construction des syndicats de
masse. En aucun cas ils ne les abandonnent aux bureaucrates. » (Ibid.)
Pourquoi n’avoir pas
cité ce passage, sinon pour essayer de faire passer en fraude une accusation
injustifiée ? Pourquoi n’avoir pas eu l’honnêteté de renvoyer au numéro
5-6 de notre journal, où tout un passage est consacré à la trahison par les
dirigeants syndicaux de la montée vers la grève générale de 1995 ?
Pourquoi faire semblant de confondre la direction de syndicats et la masse de
leurs militants et adhérents ?[8]
f) Mais voici encore
un exemple de déformation de nos positions par mutilation de citation, qui
prouve qu’il s’agit décidément, pour la direction du GB, d’une véritable
« méthode » délibérément utilisée. Ce cas se trouve cette fois dans
la mauvaise polémique de la direction du GB contre nos positions sur la
Palestine. Prenons-la dans l’ordre de son développement :
La direction du GB
écrit qu’elle « considère que ce mot
d’ordre démocratique [d’Assemblée constituante] peut encore garder un sens
révolutionnaire pour la Palestine », qu’il peut constituer « un levier pour unifier le prolétariat
juif et arabe, contre l’État colonial d’Israël et les trahisons des directions
bourgeoises arabes cléricales ou laïques ». Très bien. Pour notre
part, c’est dès le premier numéro de notre journal, en février 2003, que nous
avons mis ce mot d’ordre en avant en essayant de lui donner une
formulation claire, saisissable pour nos lecteurs : c’est un fait, quand bien
même on estimerait maladroites nos formulations. En revanche, le GB n’a mis ce
mot d’ordre en avant ni dans l’article éditorial du premier numéro de son
journal (février 2002), qui évoque pourtant la question palestinienne dans son
titre et dans son contenu (cf. pp. 1 et 3-4), ni dans l’article spécialement
consacré à la Palestine dans le n°4 (juin 2002, p. 24). À notre connaissance,
ce n’est que dans sa déclaration sur l’Argentine d’avril 2002 et dans son
journal de juin 2003 (p. 42) que ce mot d’ordre est évoqué par le GB … mais
seulement en passant, sans y insister, sans lui donner une réelle importance. À
partir de là, nous sommes tout à fait prêts à discuter de la manière dont nous
avons formulé ce mot d’ordre, mais force est de constater que le GB n’est
certainement pas le mieux placé pour nous donner des leçons sur ce point.
Mais, après tout, là
n’est pas le principal problème : le principal problème, c’est que, une
fois de plus, la direction du GB déforme nos positions clairement formulées
— fussent-elles, encore une fois, discutables. Pour notre part, nous avons
essayé de combiner le mot d’ordre de Constituante (nécessaire pour tracer
l’objectif de l’unité des travailleurs arabes et juifs sur tout le territoire
de la Palestine) et la stratégie de la révolution permanente (mot d’ordre
transitoire de « gouvernement
d’unité des organisations ouvrières et populaires arabes et juives non
sionistes », dont la fonction est de prévenir immédiatement les masses
qu’on ne peut compter sur un gouvernement bourgeois pour convoquer une
Constituante). Voici notre formule, citée par la direction du GB : « Gouvernement d’unité des
organisations ouvrières et populaires arabes et juives non sionistes chargé de
préparer et de convoquer une Assemblée constituante souveraine réunissant les
délégués élus, mandatés et révocables des travailleurs juifs et arabes qui décidera
de la forme et du contenu de la République palestinienne ! » (Le Cri des travailleurs n°1, février
2003 ; cf. aussi l’article paru dans les numéro 5-6 et 9, que la direction
du GB n’évoque pas.) La direction du GB accuse cette formule d’être confuse...
mais lui fait dire autre chose que ce qu’elle dit : elle prétend que nous
aurions parlé d’ « un gouvernement
non ouvrier chargé de convoquer une constituante (…) ». Puis la
direction du GB nous reproche de donner à cette Constituante une « physionomie de Soviet ». Ce
n’est pas faux, nous l’assumons : encore une fois, autant le mot d’ordre
de Constituante est nécessaire pour réaliser l’unité des travailleurs juifs et
arabes de Palestine, autant l’organisation trotskyste ne peut laisser planer de
doute sur le fait que la convocation de cette Constituante ne peut être le fait
que d’un gouvernement de rupture avec la bourgeoisie et ne peut qu’ouvrir une
période posant immédiatement la question des soviets.
Mais que propose le
GB quant à lui ? Dans son article consacré à la Palestine, paru dans
le n°4 de son journal, il nous dit successivement que « la seule solution, c’est l’édification d’un État laïque sur tout
le territoire de la Palestine » (mot d’ordre qui laisse indéterminé le
contenu de classe de cet État) et que « la
fusion de leurs forces [celles des « prolétaires arabes et
juifs »] est nécessaire pour édifier un État ouvrier garantissant
leurs droits ». Vous avez dit « méli-mélo » ?
En fait, ici comme
ailleurs, ce qui intéresse la direction du GB, ce n’est pas de discuter pour
élaborer la meilleure orientation politique possible, mais c’est de se livrer à
des attaques gratuites et ridicules. Ainsi ne voit-elle aucune contradiction
entre sa critique de la « physionomie
de Soviet » de la Constituante dont nous parlons, d’une part, et son
attaque sans fondement selon laquelle, pour le Groupe CRI, « la constituante n’est pas un moyen mais une fin » !
Le seul but de la direction du GB est de faire croire que nous serions des
« démocrates », et de suggérer finalement un nouvel amalgame, cette
fois entre nous et les lambertistes[9]
: elle nous accuse de « passer
pudiquement sur l’insurrection, la prise du pouvoir, le renversement de l’État
bourgeois et de ses institutions et rester joliment sur une ligne de la démocratie
jusqu’à la fin du conte de fées ». Et de citer le chapitre du Programme de transition qui est consacré
au surgissement des soviets ! Vraiment, la direction du GB est-elle
sérieuse ? La discussion porte sur la question des mots d’ordre de
transition… et elle nous sort de son chapeau la prise du pouvoir par les
soviets ! Faut-il conclure que, selon la direction du GB, pour être
catalogué comme opportuniste il suffit de ne pas parler dans chaque article des
soviets, de l’insurrection et de la prise du pouvoir ? Ça c’est de la
stratégie révolutionnaire ![10]
C’est alors que, dans
son vain acharnement pour nous présenter comme des démocrates effrayés par la
révolution, la direction du GB n’hésite pas à recourir une nouvelle fois à la
« méthode » de la mutilation délibéré de citations. Voici le passage
de notre contribution qu’elle cite, au sujet du mot d’ordre d’Assemblée
constituante palestinienne :
« […] c’est là un mot d’ordre
indispensable [… pour que les masses] comprennent que la seule solution pour en
finir avec la spirale de la violence sioniste est la substitution à l’État sioniste lui-même d’une République… » (La direction du GB met en gras le mot
« substitution » pour nous accuser ensuite de faire « un tour de passe-passe » en
n’indiquant pas comment se fera cette
substitution.)
Or, voici la suite
immédiate de cette citation, sciemment tronquée par la direction du GB :
« … dont ils auront eux-mêmes
élaboré les formes — et pour laquelle
l’organisation communiste révolutionnaire internationaliste doit proposer
d’emblée quant à elle le programme de la révolution socialiste. »
Ainsi
est-ce au moment même où elle nous accuse faussement de faire un « tour de passe-passe » et
même de préconiser une « ligne de
prestidigitateur en gants blancs » (sic !), que la direction du
GB n’hésite pas à travestir la vérité, à falsifier nos positions en tronquant
de notre citation le passage qui contredit son accusation ! Quelle
honte ![11]
En
vérité, la direction du GB s’acharne-t-elle sur un mot pour mieux cacher la
vérité de nos positions. Car, bien évidemment, dans nos publications, le sens
de cette « substitution » est très clair : par exemple, dans le
n°5-6, notre article se termine de la manière suivante : « Dès lors, il n’y a pas d’autre
solution viable à la crise qui ensanglante le Moyen-Orient, il n’y a pas
d’autre solution réaliste pour réaliser la paix et la sécurité de tous les
citoyens, donc pour satisfaire les droits nationaux, démocratiques et sociaux
en Palestine, que la destruction de l’État colonial sioniste et la construction
d’une République laïque et démocratique sur tout le territoire de la Palestine.
Or seule la classe ouvrière de toute la Palestine, seuls les travailleurs unis
quelle que soit leur origine, entraînant les masses opprimées de Palestine, sont
à même de mener ce combat. Car le combat contre l’État sioniste ne peut être
mené jusqu’au bout que par la classe sociale qui, quelle que soit l’origine de
ses membres, a objectivement intérêt à en finir avec l’impérialisme, le
colonialisme et le racisme en général, dont l’État sioniste est le représentant
au Moyen-Orient ; et le combat pour une République palestinienne ne peut
aboutir que si celle-ci est construite et dirigée par les travailleurs
eux-mêmes réalisant jusqu’au bout toutes leurs revendications et aspirations,
en étroite collaboration avec les classes ouvrières des autres pays du
Moyen-Orient, construisant ensemble une fédération des Républiques ouvrières de
la région. Ici comme ailleurs, cette voie est naturellement celle du
socialisme. » Décidément, les faits sont têtus !
5. La direction du GB substitue la
pratique systématique de la citation d’autorité découpée et détachée de son
contexte à l’argumentation rationnelle
Qui
sont, pour les marxistes révolutionnaires, les individus qui ont pour nom Marx,
Engels, Lénine, Trotsky, etc. ? Sont-ce des dieux, ou du moins des
surhommes se distinguant du commun des mortels par le caractère nécessairement
juste de tout ce qu’ils ont écrit ? Même si on le nie formellement,
faut-il considérer que les différents textes qu’ils ont écrits (notamment aux
différentes époques de leur vie) ont tous la même valeur scientifique ?
Faut-il ne faire aucune différence entre des textes de jeunesse et des texte de
maturité, entre des manuscrits non publiés et des ouvrages livrés au public par
leur auteur, entre des textes de circonstance et des textes scientifiques,
entre de simples préfaces et des chapitres d’ouvrages scientifiques ?
Enfin, même en ce qui concerne les textes scientifiques, leur caractère scientifique
implique-t-il nécessairement leur vérité indiscutable, faut-il considérer
qu’ils ne peuvent faire l’objet d’aucune critique sous peine de commettre un
crime de lèse-marxisme ?
Autant
de questions que, manifestement, la direction du GB refuse de poser, car pour
elle la réponse positive va de soi. Elle fait preuve ici d’un obscurantisme qui
n’a rien à envier à celui des curés. C’est ce que prouvent les exemples
suivants :
a)
Citant trois lignes et demi d’un passage célèbrissime de l’avant-propos de la Contribution à la critique de l’économie
politique, où Marx résume à grands traits sa théorie du matérialisme
historique[12],
la direction du GB — comme Lambert, Bloch, Gluckstein et bien d’autres de
l’OCI avant lui — s’en contente pour rendre son verdict définitif :
tout refus de prendre pour argent comptant cette formule de trois lignes et
demi (appartenant d’ailleurs à une simple préface), toute attitude critique à
son égard, fût-elle nourrie et justifiée par l’étude de l’ensemble de la
théorie marxiste exposée dans Le Capital
et les autres ouvrages de la maturité de Marx (manuscrits préparatoire au Capital de 1857-1858, de 1861-1863,
etc.) est « incompatible avec le
fait de se revendiquer marxiste »[13]. Pitoyable attitude de curés décernant les
accusations d’hérésie et se réservant le monopole du dogme ! Que cache un
tel obscurantisme ? C’est ce que nous comprendrons bientôt.
Quant à L’Idéologie allemande, nul n’a nié son
importance fondamentale pour « l’élaboration du matérialisme
historique » ; mais, là encore, ignorer que, en 1845-1846, Marx
commençait à peine son étude de l’économie politique et était encore à mille
lieux d’avoir élaboré sa propre théorie (notamment la théorie de la plus-value,
le centre même de sa critique de l’économie politique), c’est faire preuve
d’une ignorance qui en elle-même n’est pas scandaleuse, mais qui « est incompatible avec le fait »
de se poser comme donneur de leçons ès
œuvres marxistes.
Enfin, à propos de la « lubie althussérienne »,
oserons-nous demander à la direction du GB de nous exposer l’interprétation
d’Althusser et de la réfuter ? Espère-t-elle, ici comme ailleurs, que nous
allons la croire sur parole quand elle prétend maîtriser les sujets dont elle
parle ? Pour notre part, nous essayons de ne parler que de ce que nous avons
étudié, et nous refusons la substitution de caractérisations péremptoires
quelles qu’elles soient à la nécessité incontournable de la lecture sérieuse et
de la critique argumentée des textes, fussent-ils écrits par des penseurs
d’obédience stalinienne.
b)
Si l’on pouvait apprécier la connaissance d’un auteur au nombre de citations
qu’on en fait, il faudrait conclure que la direction du GB connaît mieux
Trotsky que Marx. En tout cas, elle affectionne particulièrement les citations
de Trotsky… et n’hésite pas affirmer, selon sa chère « méthode » de
l’accusation gratuite, que « le
Groupe CRI n’aime pas que l’on prenne Trotsky trop au sérieux ». Mais
qu’est-ce que prendre un penseur au sérieux ? Pour le Groupe CRI, c’est
étudier ce qu’il a écrit, vérifier la pertinence de ses analyses et de ses
propositions, et ne pas hésiter à les critiquer dès qu’il le faut. Pour la
direction du GB, en revanche, « prendre
Trotsky au sérieux », c’est aller chercher des bribes de citations et
les ériger comme arguments d’autorité censés suffire pour clore (en fait pour
empêcher) une discussion sérieuse. Par exemple, Trotsky a écrit : « Le capitalisme agonisant, comme nous
le savons, a aussi ses cycles, mais des cycles déclinants, malades. Seule la
révolution prolétarienne peut mettre fin à la crise du système capitaliste. La
crise conjoncturelle fera inévitablement place à une brève et nouvelle reprise
s’il ne survient pas entre-temps la guerre ou la révolution. » Trotsky
l’a écrit : donc, pour la direction du GB, cela reste vrai soixante ans
plus tard… Un peu comme la Bible, en somme !
c)
Autre exemple : pour la direction du GB, il est absolument défendu de
parler d’ « immaturité du prolétariat » : devant l’Éternel,
« les arguments sur l’immaturité du
prolétariat relèvent du plus pur opportunisme » (p. 5). En somme,
fermez les yeux très forts sur la réalité quelle qu’elle soit et vous ne serez
jamais « opportunistes » ! À ce sujet, l’un des
« arguments »-massues du GB est de citer un passage de Trotsky
concernant la conscience de classe des ouvriers russes au début de l’année
1917 ! Et le GB, de nous demander glorieusement : « Qu’en pensent les militants du Groupe
CRI ? » Pour
le Groupe CRI (mais aussi pour quiconque fait preuve d’un minimum de bon sens),
le diagnostic que Trotsky a produit sur la conscience de telle classe ouvrière
à telle date et dans tel pays (ou même sur la conscience de la classe ouvrière
internationale à telle ou telle date) ne saurait prouver quoi que ce soit quant
à la classe ouvrière de telle autre époque et de tel autre pays ; par
définition, aucune « analyse concrète d’une situation concrète » ne
saurait être généralisée à toutes les situations concrètes ![14]
Mais
il serait fastidieux de reprendre une à une les références à Trotsky qui
émaillent la lettre du GB, car elles ont toutes la même fonction
crypto-religieuse. Ce qui est frappant, en effet, c’est que toutes ces
citations, d’ailleurs toujours extrêmement brèves, sont systématiquement prises
en soi, indépendamment de leur contexte et de la date de leur rédaction, telles
des dogmes éternels. À partir de là, leur fonction n’est nullement de nourrir
une argumentation faite par ailleurs, ni même de faire une comparaison utile
pour l’analyse : non, leur seule et unique fonction est de « prouver »
que les positions du Groupe CRI sont différentes, voire opposées, à ce que
disent ou semblent dire (peu importe) ces petites phrases, donc à Trotsky, donc au
trotskysme… ; et que, re-donc,
« il doit s’agir d’autre chose »… ; comme le
« prouvent » d’ailleurs, justement,
la ressemblance réelle ou apparente (peu importe, bis) de certaines formulations du Groupe CRI avec d’autres petites
phrases… sauf que ces autres petites phrases (citées de la même manière que
celles de Trotsky, suivant une remarquable unité « méthodologique » !)
sont cette fois de Bernstein, de Cliff, de Mandel, de Lambert, etc. Vraiment,
les militants du GB pensent-ils que ce schéma « argumentatif » a la
moindre de chance de convaincre quiconque se sert de son cerveau pour réfléchir ?[15]
Pour
finir sur ce point, signalons que le culte de la citation coupée de son
contexte dont fait preuve la direction du GB… va vraiment très loin. On lit
ainsi dans la lettre du GB, la phrase suivante :
« Le ton plein de morgue de la
‘contribution’ approuvée par le Groupe CRI nous est apparu d’autant plus
affligeant qu’il est difficile de concevoir comment on a pu concentrer en si
peu de lignes tant de banalités, trivialités, faussetés. »
Or
cette phrase, donnée sans le moindre guillemet, est en réalité… tout droit
sortie d’un texte de Trotsky, où la direction est allée chercher son
« inspiration » :
« Cette morgue théorique est
d’autant plus magnifique qu’il est difficile de concevoir comment on a pu
concentrer en si peu de lignes tant de banalités, trivialités, faussetés... »
(« Classe, parti et
direction », in Œuvres, EDI,
tome XX, p. 323.)
Ainsi
la direction du GB n’hésite-t-elle pas à pousser elle-même sa propre
« méthode » jusqu’à la caricature : son psittacisme servile à
l’égard de petits bouts de phrases proclamés vérités éternelles la conduit à
recopier purement et simplement celles de Trotsky... en s’en attribuant
frauduleusement la paternité.
6. Dans un but grossier de
« clivage », la direction du GB se livre à des attaques personnelles
contre un militant du Groupe CRI, et use d’un paternalisme prétentieux pour les
autres
Mais
ce n’est pas tout. Comme si elle craignait que ses accusations fausses, ses
amalgames, ses manipulations de citations et ses arguments d’autorité restent
sans effet sur les militants du Groupe CRI — qui, encore une fois, en ont vu
d’autres — la direction du GB saupoudre sa lettre du 11 septembre d’attaques
personnelles contre un camarade du Groupe CRI en particulier, appelé tour à
tour, selon un crescendo de qualificatifs qui se croit manifestement très
habile, « le
rédacteur du CRI » (p.
7), « l’auteur de ces lignes » (p. 10),
« le rédacteur de la ‘contribution’
signée du Groupe CRI » (p. 14),
« le dirigeant du CRI » (p. 16), « le donneur de leçons » (p. 16), « notre néophyte » (p. 19) et finalement carrément « le
camarade L. » (p. 26)…
Ainsi reconnaît-on la bonne vieille méthode du « clivage », appliquée
par la direction du GB avec une sorte de naïveté vraiment touchante.
Par
exemple, toute contente d’avoir prédit que, en raison de ses positions sur
l’URSS, le Groupe CRI serait conduit à suivre la pente des Burnham, Schachtmann
et al., elle demande gravement :
« Où va l’auteur de la
‘contribution’ ? Où ces positions risquent-elles de conduire le Groupe
CRI ? » Sachant que cette interrogation se relie au petit laïus
si émouvant sur les « espoirs
déçus » du GB qui, avant notre
contribution du 27 septembre, espérait une fusion et qui, depuis, est « déçu »…
Voici la petite histoire que la direction du GB nous raconte : avant, il « entrevoyait un rapprochement avec un
groupe de jeunes intellectuels, apportant leurs talents à une éventuelle
fusion » ; mais voilà : après, « ils ont été déçus. Les militants du Groupe bolchevik constatent
aujourd’hui que ceux qui sont sortis du PT français chauvin et de la « 4e
Internationale » crypto-réformiste de Lambert & Gluckstein et qui
s’étaient prononcés pour la défaite de l’impérialisme en Irak, qu’ils avaient
accueillis dans leur 2e Conférence, semblent tourner le dos au
programme trotskyste, en reprenant toute une série d’attaques révisionnistes et
de positions opportunistes qu’ils connaissent fort bien ». — Faut-il
croire à cette histoire de « déception » que nous raconte,
apparemment la larme à l’œil, la direction du GB ?
En
fait, il n’en est rien : c’est ce que prouve le fait que, dans sa lettre
du 11 février, elle n’attaque pas
beaucoup moins de citations de textes que nous avons écrits avant notre contribution du 27
septembre — et même avant le mois d’avril 2003 — que de citations extraites de
cette contribution ![16]
— À moins de considérer que la direction du GB ait forgé ses espoirs de
fusion… sans avoir lu nos textes, ce qui ne serait vraiment pas sérieux, il
semble donc évident que, ici, elle invente de toutes pièces cette petite
histoire. — En fait, la direction du GB chercher manifestement à trouver
des prétextes pour justifier son attitude qui, comme nous l’avons vu, consiste
en un ensemble de procédés inacceptables, le but réel de l’opération étant
manifestement d’aller à la rupture avec le Groupe CRI. Dans ce cadre, elle se
livre à une tentative de clivage pour essayer de séparer le bon grain de
l’ivraie…
En
tout cas, le fait est qu’elle cherche à présenter le camarade L. comme le
vilain petit canard en se livrant à une série d’attaques personnelles. Pour ce
faire, elle n’hésite pas à présenter comme des faits les purs produits de son
imagination, comme le prouve le passage suivant : « À plusieurs reprises, écrit-elle, le camarade L. a insinué que la lenteur du Groupe bolchevik tenait à
l’incapacité à répondre au brio des arguments de la contribution ». Voyez-vous
cela : « à plusieurs
reprises », le camarade L. aurait « insinué » :
en voilà des faits précis et vérifiables ! Ainsi la direction du GB, dont
on a déjà vu qu’elle n’hésitait pas à faire des accusations fausses et à
tronquer nos citations pour nous attribuer des positions qui ne sont pas les
nôtres, va-t-elle maintenant jusqu’à inventer des « faits » !
L’attaque personnelle et le colportage de rumeurs invérifiables dans le but de
cliver : en voilà une bonne méthode ![17]
Autre
invention du GB, qui prouve qu’on ne peut décidément croire en la véracité de
ce qu’il dit : sur la question de la nature de l’URSS, celui qu’elle croit
identifier comme l’ « auteur de
la contribution », c’est-à-dire le « camarade
L. », se serait permis « de
se prononcer au nom du groupe CRI » ! Autrement dit, le méchant
« camarade L. » aurait fait passer sa position pour celle de ses
gentils camarades, il les aurait pour ainsi dire trompés ou serait passé en
force ! La direction du GB prend-elle vraiment le camarade L. pour un
dictateur en herbe et les camarades du Groupe CRI pour des imbéciles ? Sa
rage « personnalisée » est-elle si forte qu’elle l’empêche de
comprendre qu’il puisse y avoir une majorité et une minorité au sein d’un même
groupe sur certaines questions — ce que nous avions eu l’élégance de
signaler publiquement, tout en mesurant parfaitement l’importance de cette
question ? À moins que, ici comme ailleurs, la direction du GB soit
incapable de comprendre qu’une position politique sérieuse ne peut jamais
consister à répéter bêtement ce que d’autres ont dit avant nous, mais nécessite
d’enrichir et de poursuivre la discussion même lorsqu’elle convainc, après une
première étude, une majorité de camarades ? — On dit parfois que,
dans une guerre, les seuls « bons ennemis » sont les ennemis
morts ; la direction du GB pense-t-elle, de même, qu’une
« discussion » n’est bonne que si elle est
« achevée » ?[18]
On
pourrait continuer d’énumérer les procédés par lesquels la direction du GB
essaie de « cliver » grossièrement le Groupe CRI, et qui sont plus
risibles les uns que les autres :
-
Considérations psychologisantes : en particulier, la direction du GB parle
à notre sujet, ou au sujet du « camarade
L. », c’est selon, de « morgue »,
de « suffisance », d’attitude
« pren(ant) de haut
l’appel »… Vraiment, la direction se croit-elle marxiste quand
elle use de telles considérations purement subjectives, invérifiables et
qui, politiquement, ne valent rien ? À cette aune, comment faut-il
qualifier les expressions qui, quant à elles, sont réellement utilisées contre nous par la direction du GB, telles que
notre « caractérisation » comme des « petits sages », la prétendue « hypothèse »
que notre contribution soit « un jeu
d’intellectuel désœuvré » ou encore la qualification de l’une de nos
positions comme « stupide » (p. 24) ? — Pour notre part,
nous avons, dans notre contribution du 27 septembre, fait des critiques
politiques ; nous sommes restés corrects — et, croyant avoir affaire
à des gens corrects, nous n’avions aucune raison de ne pas l’être. Au
contraire, la direction du GB n’hésite pas à recourir aux attaques
personnelles, aux insultes et au mépris[19].
- Mais le bâton ne va
jamais sans la carotte : le GB mêle donc à cet arsenal quelques pincées de
paternalisme. Le Groupe CRI, dit-il, est un « groupe
de jeunes intellectuels », alors que « le Groupe bolchevik, même s’il ne comporte pas beaucoup
d’écrivains, est composé pour moitié de travailleurs ayant lutté et fait des
sacrifices trente années ou plus pour la révolution ». Dès lors, nous
qui croyions pouvoir discuter d’égal à égal avec le GB, pour qui nous
sommes-nous pris ? Nous ne
sommes que des « néophytes » (p.
19) ! Mais, heureusement, il y a le GB, il est beau, il est grand, il est fort,
nous l’avons rencontré ; et, même si nous n’avions pas remarqué les galons
de ses dirigeants, il a la magnanimité de bien vouloir nous pardonner nos
péchés : après nous avoir brillamment « démontré » que nous
étions tout de même (et à la fois…) rien de moins que des utilisateurs de « manœuvres opportunistes » (p.
29) des crypto-réformistes, des « bernsteiniens, kautskystes, baueriens,
adleriens, gramscistes, burnhamiens, shachtmanistes, craipeauiens, cliffistes,
pablistes, mandeliens, althusseriens, lambertistes » (pour reprendre la liste décidément hilarante de nos péchés
établie devant l’Éternel par la direction du GB, p. 26), après avoir donc
administré, de sa main calleuse, une sévère correction sur nos « jeunes » fesses d’ « intellectuels », la
direction du GB nous « tend la
main » (la même !)... Pour que nous la baisions ? Non,
pardon : pour que nous saisissions l’opportunité que, dans sa grandeur
d’âme, elle nous offre : car, évidemment sans aucune « suffisance », la direction du GB nous dit que cette
soi-disant « main tendue » de sa part constitue « un de ces moments qui comptent pour toute une existence
politique, comme regroupement, mais aussi en tant que militante, en tant que
militant » (p. 29). Et surtout, ne demandons pas de quel côté est la morgue !
Bref, la direction du
GB voudrait nous faire croire que les accusations fausses, les amalgames
multiples, les déformations délibérées et répétées de nos positions, les
citations d’autorité substituées à l’argumentation, les attaques personnelles,
la présentation comme des faits des produits de son imagination et les
caractérisations aussi péremptoires que sans fondement... que tout cet arsenal
qu’elle a déployé l’a été par un souci d’éducation de notre trop jeune
conscience révolutionnaire... — Quant au « clivage », nous
sommes vraiment désolés pour la direction du GB, mais il faudra repasser. Bien
sûr, chaque camarade du Groupe CRI est tout à fait prêt à se laisser cliver…
mais, à moins de nous prendre pour des imbéciles, il faudra essayer autre chose
que ces méthodes inacceptables.
7.
La direction du GB refuse la discussion sérieuse sur les forces productives
Sur
la question des forces productives, la direction du GB refuse la
discussion. Elle se contente de remarquer que notre position contredit
celle du début du Programme de transition
(et de son titre), ainsi que certains passages des textes adoptés par les
premiers congrès de l’Internationale communiste (l’unique citation donnée par
la direction du GB n’étant d’ailleurs nullement la plus intéressante qu’elle
pût utiliser contre nous ; nous lui indiquerons les autres à
l’occasion !...). C’est là, on s’en doute, pour la direction du GB, un
« argument » essentiel, voire suffisant. Et à part ça ?
a) La direction du GB entretient la confusion
Si l’on en croit ce qu’elle écrit, la
direction du GB pense que :
1) il
est erroné de dire que « les forces
productives continuent de croître » et que « le capitalisme permet toujours le développement des forces
productives » — puisqu’elle nous reproche (respectivement p. 8 et p.
3) de soutenir cette position ; elle nous reproche (p. 24) de nier que « le capitalisme (soit) en
déclin » ; elle soutient que, «
lors de la phase ascendante du capitalisme (…), la tendance au
développement des forces productives correspondait aux besoins du
capital », par opposition avec la période impérialiste (p. 4) ;
2) il
est faux également de parler de « non-développement
des forces productives » — puisqu’elle nous a reproché d’avoir
résumé par cette expression la position des organisations initiatrices de la
conférence ; elle va même, pour faire semblant de se distinguer des
lambertistes, jusqu’à se payer le luxe de leur reprocher de « pose(r) comme hypothèse à toute
analyse que les forces productives ont cessé de croître »…
Mais alors (troisième
hypothèse logiquement envisageable)… pense-t-elle que les forces productives
stagnent ? Non plus ! Ou en tout cas il ne soutient nulle part
pareille idée… Quelle est donc la position du GB ?
Nous avons vu que,
pour la direction du GB, il n’est pas possible, à moins d’user de « ruses et (de) manœuvres »,
d’être à la fois d’accord avec certains aspects d’un texte et en désaccord avec
d’autres ; en revanche, cela ne le dérange nullement de nier à la fois,
dans le même temps et sur le même sujet deux propositions contradictoires !
C’est certainement là un secret de la pseudo-dialectique
lamberto-blocho-justienne, naïvement reprise à son compte par la direction du
GB, et fondée sur la croyance que la dialectique marxiste (d’origine hégélienne)
dispense de la rigueur logique élémentaire[20].
Mais la direction du
GB a au moins une conviction : c’est que le socialisme devient « à l’ordre du jour » à partir
du moment où « le maintien des rapports de production capitaliste entrave le
développement des forces productives de l’humanité, les gaspille et les
détruit » ; or, dit-elle, l’impérialisme « au sens où l’entend Lénine » se distingue de la période
antérieure en ce qu’il est « marqué
par une entrave au développement des forces productives ». Autrement
dit, pour la direction du GB, il y avait autrefois (à l’époque de ce qu’il
appelle le « capitalisme ascendant ») un bon capitalisme qui
n’entravait pas le développement des forces productives, qui ne les gaspillait
pas et qui ne les détruisait pas... C’est bien évidemment faux. Marx a montré,
tout au contraire, que le développement même du capitalisme reposait à la fois
sur le développement des forces productives et sur l’entrave à ce
développement, incluant le gaspillage et la destruction des potentialités
productives des hommes et des forces de travail elles-mêmes.
La direction du GB va même plus loin : elle soutient que le mode de production capitaliste n’est « contradictoire » qu’à partir du moment où il devient une « entrave au développement des forces productives » ; comme, nous venons de le voir, elle estime que ce n’était pas le cas à l’époque de ce qu’il appelle le « capitalisme ascendant », elle en conclut que celui-ci ne connaissait « pas (de) contradiction entre forces productives et rapports de production » (p. 3). Et, au sujet de la phrase de notre Projet de programme CRI qui évoque de façon générale la « contradiction entre l’accroissement des forces productives et le maintien du mode de production capitaliste », la direction du GB écrit : « Pourquoi ? Le mystère reste entier : le mode de production capitaliste ne constituant pas une entrave au développement des forces productives, il reste toujours à connaître la raison pour laquelle il doit être combattu, puisque si le capitalisme permet toujours le développement des forces productives, cela signifie qu’il n’y a pas contradiction entre forces productives et rapports de production. » Plus loin on lit carrément : « Depuis le début du vingtième siècle, ouverture de la phase au cours de laquelle le développement des forces productives entre en contradiction avec les intérêts du capital. »
Ainsi
la direction du GB montre-t-elle qu’elle ne connaît rien au Capital, où Marx montre au contraire que
le mode de production capitaliste est par
lui-même, intrinsèquement contradictoire (la direction du GB ne connaît
d’ailleurs rien non plus à L’Idéologie
allemande, puisque, dans ce texte, Marx et Engels affirment déjà le
caractère de part en part contradictoire du mode de production capitaliste,
même si alors ils n’en avaient pas encore compris le fonctionnement réel). Or
ce caractère contradictoire du mode de production capitaliste tient précisément
au fait que, par nature, et donc
aujourd’hui comme hier, il est à la fois
un moteur et une « entrave » au développement des forces productives.
Sur ce point, on se reportera aux textes de L. Wolfgang, qui citent de nombreux
passages prouvant que, selon Marx, le capitalisme est bien contradictoire par
nature, et non seulement à partir d’un certain stade de son histoire. Ajoutons
ici seulement quelques citations. Marx écrit par exemple : « Le capital est une contradiction en
procès : (…) d’une part, il éveille toutes les forces de la science et de
la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales,
afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps
de travail utilisé pour elle. D’autre part, il prétend mesurer les gigantesques
forces sociales ainsi créées d’après l’étalon du temps de travail et les
enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que
valeur, de la valeur déjà produite. » (Manuscrits de 1857-1858, ES, II, p. 194.) La contradiction du
capitalisme tient donc au fait que ce mode de production tend à développer au
maximum les forces productives, mais que ce développement est limité, donc
entravé, par la forme valeur des produits du travail. Mais l’apparition et le
développement de la grande industrie (c’est-à-dire le point le plus élevé de ce
que les lambertistes et les justiens de tout poil appellent le
« capitalisme ascendant » constitue en lui-même un approfondissement
de cette contradiction qui définit l’essence même du mode de production
capitaliste : « Je représente
la grande industrie, écrit Marx, comme la mère de l’antagonisme mais aussi
comme la créatrice des conditions matérielles et spirituelles nécessaires à la
solution de cet antagonisme, solution qui évidemment ne pourra se faire en
douceur. » (Lettre à Kugelmann du 17 mars 1868, in Lettres sur « Le Capital », ES,
p. 201). Bien sûr, cette contradiction ou cet antagonisme fondamental est la
cause des crises périodiques que connaît l’économie capitaliste : « Ces contradictions conduisent bien
sûr à des explosions, à des crises. » Mais celles-ci ne peuvent être
en elles-mêmes fatales au capitalisme, il n’y aura pas d’auto-effondrement du
capitalisme, ni de putréfaction sur place : après la période de crise,
plus ou moins longue, et qui, à l’époque capitaliste, tend à déboucher sur des
guerres, le capitalisme repart de plus belle si, durant la crise, les
conditions politiques ne sont pas réunies pour la révolution socialiste. En
effet, en elles-mêmes, les crises ne sont rien d’autre que ces moments où « la suppression momentanée de tout
travail et la destruction d’une grande part de capital ramènent ce dernier par
la violence à un point où il est en mesure d’exploiter au maximum ses capacités
productives sans être conduit au suicide ». (Manuscrits de 1857-1858, II, p. 238.)
À
la limite, à défaut d’avoir raison, la direction du GB aurait au moins été
claire si elle avait dit que, au XIXe siècle, les rapports de production
étaient une entrave relative au
développement des forces productives alors que, après 1914, ils sont devenus
une entrave absolue. C’est en gros ce
que soutiennent les lambertistes, les justiens et les morénistes dans les
années 1970, à une époque où ils avaient complètement tort, mais où au moins
ils s’exprimaient clairement. La particularité de leurs disciples
contemporains, qu’ils s’appellent Daniel Gluckstein ou « CC du GB »,
c’est qu’ils ne sont même plus capables d’exprimer clairement leurs propres
croyances, se contentant les uns comme les autres d’un bien prudent (et
ridicule) « ni… ni » (ni
elles ne croissent, ni elles ne décroissent) !
Certes,
la direction du GB prétend se distinguer des élucubrations de Daniel
Gluckstein, se contorsionnant même pour faire semblant de réaliser le tour de
force d’un renvoi dos-à-dos des croyances lambertistes et des thèses du Groupe
CRI ! Elle écrit ainsi : « Il
est totalement obscurantiste de nier l’existence du progrès technique.
Gluckstein cherche à démontrer que toute production est une destruction de
forces productives, tandis que pour le Groupe CRI, le moindre mouvement du
capital est un accroissement des forces productives. » En réalité, ce
faisant, la direction du GB dit n’importe quoi, aussi bien sur Gluckstein que
sur le Groupe CRI, attribuant une fois de plus aux gens des positions qui ne
sont pas les leurs — et le fait que Glusckstein affectionne lui aussi ce
procédé cher à la direction du GB ne rend pas plus acceptable de l’appliquer à
ses propres positions. Mais sur le fond, la direction du GB soutient des idées
et des arguments exactement semblables à ceux de Daniel Gluckstein — le
fait qu’aucun amalgame ne soit possible entre leurs positions politiques respectives, qui sont
opposées, n’empêchant pas que, malheureusement, leur matrice originaire commune
(lamberto-justienne) continue de produire ses effets ; tant il est vrai
que, ici comme ailleurs, si l’on en croit Marx, « le mort saisit le vif ! »
b)
La direction du GB a-t-elle réellement lu les textes de L. Wolfgang dont elle
cite quelques bribes ?
Il est cependant
surprenant que la direction du GB se soit contentée de répéter sans aucune
argumentation sérieuse quelques-unes des élucubrations
lamberto-justo-blocho-glucksteiniennes sur la question des forces productives.
En effet, elle est censée avoir lu les textes écrits par L. Wolfgang contre
Daniel Gluckstein, où cette question des forces productives et de la nature de
l’impérialisme occupe une place privilégiée, puisqu’elle cite à six reprises de
minuscules bribes de ces textes. Or on aurait pu s’attendre à ce qu’elle fasse
un minimum d’effort pour réfuter de manière un tant soit peu précise les
positions développées dans ces textes. Pourtant, il n’en est rien. En réalité,
tout indique que la direction du GB n’a pas lu entièrement ou en tout cas
sérieusement les textes en question. En effet, il est clair que, si elle
l’avait lu, non seulement elle ne se serait pas contentée de faire deux ou
trois petites citations d’intérêt tout à fait secondaire, non seulement elle
aurait pris la peine de réfuter sérieusement l’argumentation de L. Wolfgang,
mais encore elle aurait évité de reprendre sans la moindre précaution les mêmes
arguments éculés dont L. Wolfgang a longuement et précisément montré la
fausseté. Loin de nous l’idée que l’argumentation et la démonstration de notre
camarade soient sans faiblesses ; après tout, elles sont peut-être même
fausses… Mais, dans ce cas, et dans le cadre d’une réelle discussion avec le
Groupe CRI, pourquoi ne pas avoir fait un minimum d’efforts pour nous tirer
d’erreur, pourquoi ne les avoir pas réfutées, pourquoi n’en avoir pas tenu
compte ? Tout semble indiquer que, au lieu de lire les textes de Wolfgang
avec l’objectif de les étudier et de les comprendre sérieusement, la direction
du GB a considéré a priori qu’ils
étaient erronés (puisque contradictoires avec ce que disait Trotsky il y a plus
de soixante ans) et elle s’est contentée de les survoler dans le seul et unique
but d’en extraire quelques bribes qui pussent lui donner l’occasion d’attaques
sans fondement et d’amalgames. Là encore, question de méthode…
Dans cette situation,
il serait vain que nous revenions nous-mêmes ici sur cette question des forces
productives et de l’impérialisme, tant que nos arguments n’auront pas été
sérieusement pris en compte et soumis à la critique. Nous nous contenterons
donc de rappeler quelques-uns des « arguments » évoqués par la direction
du GB, mais sans tenir le moindre compte de la réfutation que L. Wolfgang en a
faite (si le lecteur s’intéresse sérieusement à la question, il n’aura pas de
mal à retrouver cette réfutation dans les textes en question, qui sont divisés
en nombreux chapitres, sous-chapitres, sous-parties…) :
- Refus
de définir clairement les forces productives… tout en vitupérant ceux qui,
comme notre camarade L. Wolfgang, essaient au moins de proposer une définition,
fût-elle critiquable. La direction du GB écrit ainsi : « Le Groupe CRI procède à une
séparation analytique stricte entre les forces productives, dont il donne une
définition purement structurelle. » Bien, bien… mais encore ? La
direction du GB se contente de nous ressortir le vieux dogme lambertiste selon
lequel la classe ouvrière est « la principale » des « forces
productives de l’humanité »[21]. De
même pour la question des forces productives « au sens
étroit » ;
- Croyance
en une « incompatibilité entre la dégradation des conditions d’existence
des travailleurs et le développement continu des forces productives »[22]
;
- Invocation
de la notion de « forces destructrices »… mais sans dire ni ce que
l’on entend par là, ni comment on les prend en compte ou comment on les
soustrait dans la détermination du développement ou du non-développement des
forces productives ;
- Invocation,
corrélative ou non, de la « dimension
qualitative » des forces productives… comme prétexte pour ne pas se
prononcer clairement sur leur dimension quantitative, c’est-à-dire leur
croissance, déclin ou stagnation, alors même que c’est bien là la question
posée !
- Pose
pseudo-matérialiste, et réellement obscurantiste, consistant à refuser l’
« empirisme »… pour mieux justifier le refus d’établir les
faits : si la direction du GB écrit que « le Groupe CRI arrête le raisonnement là où il ne fait que
commencer, c’est-à-dire à l’observation », c’est avant tout pour
essayer de justifier que, quant à lui, il se soucie comme d’une guigne de
l’observation (et d’ailleurs aussi des raisonnements, on l’a vu !) ;
- Corrélativement,
tirades contre les méchants « statisticiens
(et) comptables de la bourgeoisie »… mais sans nous dire le moindre
mot sur la façon dont elle détermine, elle, si les forces productives croissent
ou non… tout en prétendant savoir parfaitement qu’elles ne croissent plus
(seul argument en fait : c’est Trotsky qui l’a dit) !
- Invocation
vague de « tendances
structurelles » ou de « l’aspect
nécessairement tendanciel du phénomène étudié »… pour mieux noyer le
poisson en camouflant son refus de se prononcer clairement sur le fait même de la croissance ou de la
non-croissance — et sur la nature et la manière de se réaliser de ces
« tendances » — conçues apparemment comme des sortes de
forces occultes ;
- Croyance
que la distinction entre le capitalisme du XIXe siècle et le capitalisme
parvenu à son stade impérialiste repose sur l’opposition entre une époque où il
développait les forces productives et une époque où il ne les développe
plus ; incapacité à comprendre qu’une «
transformation qualitative » n’est pas une transformation de nature[23] et
que la transformation du capitalisme fondé sur la
« libre concurrence » traditionnelle en capitalisme dominé par
les monopoles, ne met nullement en cause les lois fondamentales du mode de
production capitaliste (entraînant donc les mêmes effets, quoique à une échelle
incomparablement plus grande), donc en particulier le développement des forces
productives comme seul moyen qu’a le capitalisme moderne de fonctionner, si du
moins l’on en croit Marx et Lénine ;
- En
lieu et place d’une argumentation sur ce point, recours à la métaphore des
stades biologiques de la vie pour désigner l’évolution du capitalisme (« mode de production juvénile »,
« agonie », « mort ») ;
- Croyance
que les conditions objectives du socialisme seraient pour Marx non pas
simplement un haut développement des forces productives assuré par le
capitalisme, mais le franchissement d’un seuil au-delà duquel le capitalisme ne
pourrait plus développer les forces productives[24] ;
- Confusion
entre la base de l’histoire (le
développement des forces productives) et son moteur (la lutte des classes), et incompréhension corrélative de
leurs relations dialectiques[25]…
c) La direction du GB a-t-elle la moindre connaissance du Capital ?
Mais, à défaut d’avoir
lu sérieusement les textes de L. Wolfgang (qui se contentent en fait de
rappeler les points fondamentaux de la théorie de Marx et l’apport de Lénine),
on est en droit d’attendre de la direction du GB qu’elle ait une connaissance
minimale de la théorie marxiste, puisqu’elle croit pouvoir accuser le Groupe
CRI de ne pas se « situer dans le
cadre du matérialisme historique, ni de la théorie de la plus-value » et
même de « prend(re) également ses
distances avec l’œuvre scientifique, en particulier avec la théorie de la
plus-value formulée par Marx » et même — tenons-nous bien — d’avoir
« dépouillé le marxisme de ses deux
fondements scientifiques ». Rien que ça ! Diable, diable :
aurions-nous enfin rencontré ces fins connaisseurs du Capital dont nous rêvions ?
Mais alors, pourquoi,
encore une fois, la direction du GB ne fait-elle pas preuve de cette fraternité
et même de cette humanité élémentaire consistant à nous montrer nos
erreurs ? Pourquoi, en particulier, puisqu’elle est censée l’avoir lue, ne
nous montre-t-il pas les erreurs que contiennent les dizaines de pages
consacrées par L. Wolfgang à la théorie de la plus-value ? Car enfin, s’il
était vrai que nous « prenions nos distances » avec la théorie de la
plus-value, s’il était vrai que nous en « dépouillions le marxisme »,
il ne devrait pas être difficile d’en fournir une ribambelle de preuves !
Or, aussi étonnant que
cela paraisse, ces jugements définitifs et péremptoires sur l’attitude du
Groupe CRI à l’égard de la théorie de la plus-value s’appuient sur… une seule
citation de nos textes ! Et cette citation, la direction du GB la liquide
d’un revers de main, sans prendre la peine de
développer son « argument » et, par là, de nous ouvrir les
yeux sur notre erreur. Bref, il doit s’agir de rien de moins, avec cette
citation, que d’une erreur tellement grave de notre part qu’elle rend caduc à
elle seule tout ce que nous avons pu écrire par ailleurs sur la théorie de la
plus-value… Quelle est donc cette phrase mystérieuse qui fait s’écrouler tout
ce que nous croyions savoir sur cette question, et dont la réfutation par la
direction du GB prouve définitivement que cette dernière a tout compris à cette
théorie, au point de n’avoir même pas besoin d’en dire plus ? La
voici :
« C’est seulement par la production
d’une masse toujours plus grande de marchandises qu’une quantité croissante de
plus-value peut être extraite des producteurs et capitalisée. » (Programme CRI, p. 6)
Et voici le
rétablissement de la Vérité par la direction du GB, accompagné de son
commentaire qui se veut cinglant :
« Il
suffit aux capitalistes d’augmenter la plus-value relative en intensifiant le
degré d’exploitation (pl/v) pour extraire ‘une
quantité croissante de plus-value’, tout en n’augmentant pas la quantité de
marchandises produites. Il est possible de diminuer la production tout en
augmentant la plus-value. N’envisageant pas cette possibilité, le Groupe CRI ne
peut pas non plus envisager la possibilité d’un déclin des forces
productives. »
Aïe, aïe, aïe !
Même Daniel Gluckstein n’aurait peut-être pas montré tant d’incompréhension de
la théorie marxiste « en si peu de
lignes ». Une connaissance élémentaire de la théorie marxiste suffit
pour savoir que, à l’exact opposé de ce
que croit la direction du GB, la production de plus-value relative a comme condition impérative le développement de
la productivité du travail social, donc l’augmentation
de la quantité de marchandises produites en un temps donné. Ici, il est
inévitable de citer Marx, non pas, contrairement au GB, pour faire des
arguments d’autorité, mais pour vérifier ce que Marx a vraiment théorisé et
écrit : « la survaleur [Mehrwert, ‘plus-value’ dans la trad. Roy, NDR]
relative est directement proportionnelle à la force productive du travail. Elle
croît avec la croissance de la force productive et baisse quand celle-ci
baisse. »
(Le Capital,
livre I, PUF, p. 359.) En effet, le principe même de la plus-value
relative est la diminution de la valeur de la force de travail, c’est-à-dire de
la partie de la journée de travail nécessaire à la production d’une valeur équivalente
à celle de la force de travail ; c’est ce qui permet l’augmentation corrélative
du temps de surtravail, une fois supposée une durée inchangeable de la journée
de travail (telle est la différence avec la plus-value absolue). Or, la seule
possibilité de diminuer la valeur de la force de travail, c’est de diminuer la
valeur des marchandises entrant dans la consommation courante des travailleurs
(et des moyens de production de ces marchandises). Bien sûr, ce processus ne
peut être effectif qu’à un niveau social, global, et non au niveau d’une seule
entreprise : « Le taux général
de survaleur n’est (…) finalement touché par l’ensemble du procès que lorsque
l’augmentation de la force productive du travail a atteint les branches de
production (et y a fait baisser le prix des marchandises) qui ressortissent à
la sphère des moyens de subsistance nécessaires et constituent par là même des
éléments de la valeur de la force de travail. » (Ibid.) — Il faut
souligner en outre que ce développement de la productivité du travail social
(le sens marxiste de ce concept de « productivité » ne se confondant
pas avec celui de l’économie bourgeoise) est identifié par Marx (à partir du
moment où son vocabulaire se stabilise, des Manuscrits
de 1857-1858 — dits « Grundrisse »
— au Capital) au « développement
des forces productives ». C’est ainsi qu’il écrit par exemple : « La production de survaleur relative, c’est-à-dire la production de
survaleur fondée sur l’accroissement et sur le développement des forces
productives, exige la production de nouvelle consommation ; exige qu’à
l’intérieur de la circulation le cercle de la consommation s’élargisse autant
que précédemment celui de la production. Premièrement, élargissement
quantitatif de la consommation existant : deuxièmement, création de
nouveaux besoins par l’extension des besoins existants à un cercle plus
large ; troisièmement, production de nouveaux besoins et découverte et
création de nouvelles valeurs d’usage. » (Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », Éditions sociales, tome I, pp. 347-348).
Mais la direction du GB répondra peut-être que l’augmentation des marchandises produites en un temps donné n’implique pas leur augmentation absolue ? De fait, elle croit — exactement comme Daniel Gluckstein — que le fait que « le capital a toujours soif d’accumulation » peut ne pas impliquer, à une échelle sociale générale et durable, le fait qu’il développe absolument les forces productives… Mais on ne ferait alors que repousser le problème : car, pour Marx, les lois de l’accumulation capitaliste ne sont que la réalisation des lois de la production de la plus-value, tout particulièrement de la plus-value relative. Et, dans ce cas, il faudrait aller consulter d’urgence la septième section du livre I du Capital et le livre II. En attendant, le lecteur pourra toujours méditer les passages suivants des Théories sur la plus-value : « Le simple accroissement quantitatif du capital implique en même temps que sa force productive s’accroisse. Si son accroissement quantitatif découle du développement de sa force productive, inversement celle-ci se développe si l’on suppose une base capitaliste plus large. Il y a là action réciproque. La reproduction sur une base plus large, l’accumulation, si, à l’origine, elle n’est qu’une extension quantitative de la production — on produit plus avec plus de capital dans des conditions de production inchangées — se présente toujours, à un certain point, sous un aspect qualitatif aussi, comme une plus grande efficacité des conditions dans lesquelles s’opère la reproduction. Ce qui fait que l’accroissement de la masse des produits ne s’est pas fait dans la simple proportion où le capital s’est accru dans la reproduction élargie — dans l’accumulation. » (ES, II, pp. 621-622.) Pour Marx, si « la production [est] en constante expansion, s’élargit chaque année », c’est « pour deux raisons : premièrement parce que le capital investi dans la production ne cesse d’augmenter, deuxièmement parce qu’il est employé de façon constamment plus productive ; au cours de l’accumulation et de la reproduction s’accumulent constamment de petits perfectionnements qui finalement ont transformé toute l’échelle de la production. Il se produit une accumulation des perfectionnements, un développement cumulatif des forces de production » (II, p. 624). En particulier, « le développement des forces productives multiplie (…) régulièrement les sphères de production, permettant ainsi des investissements de capital qui n’existaient pas jusqu’alors. Dans le cours du développement, la production ne se fait pas seulement à meilleur marché, elle s’élargit en se diversifiant » (II, 643).
La méconnaissance de
la théorie de la plus-value et de l’accumulation de Marx par la direction du GB
est donc flagrante. Dès lors, on comprend mieux pourquoi la direction du GB,
confondant la théorie du matérialisme historique avec trois lignes et demi de
Marx, s’était contentée de citer celles-ci, extraites d’ailleurs d’une simple
préface, pour nous dénier le droit de nous « revendiquer
marxistes » : il est tout de même beaucoup plus facile de se
croire marxiste après avoir lu une préface de quatre pages résumant à grands
traits une théorie… plutôt que de gros ouvrages qui comptent quant à eux des
milliers de pages et dont les analyses sont très précises ! — Bien sûr,
la direction du GB a parfaitement le droit de ne pas prendre le temps de lire
les ouvrages économiques des Marx ; et nous sommes les premiers à reconnaître à
la fois leur grande difficulté et la tendance difficilement évitable de
privilégier la « pratique ». Mais qu’elle cesse alors de se présenter
en défenseur de la théorie marxiste alors même que, manifestement, elle n’y
connaît rien !
Bref, contrairement à
ce qu’elle dit (p. 26), ce n’est pas le Groupe CRI qui « ridiculise » la direction du GB : en réalité, elle
le fait très bien toute seule !
8. La direction du GB refuse la discussion
sérieuse sur la crise du mouvement
ouvrier et de la conscience de classe aujourd’hui
Mais il y avait au
moins un sujet sur lequel on aurait pu s’attendre à ce que la direction du GB
mène une discussion sérieuse, fût-elle polémique : c’est la question de la
situation actuelle du mouvement ouvrier et de la conscience de classe. Or, là
encore — et cela nous a vraiment surpris — elle refuse en fait,
globalement, cette discussion.
Nous avons déjà évoqué
longuement sa « méthode » de la citation d’autorité, les déformations
de nos positions auxquelles elle se livre et les amalgames qu’elle commet, sur
la base de ressemblances réelles ou supposées entre certaines de nos formulations
et celles d’auteurs par ailleurs révisionnistes ou opportunistes avec lesquels
nous n’avons le plus souvent pas de points communs quant à l’orientation
politique[26].
Cependant, nous allons nous efforcer de voir si, dans le flot de ces procédés,
ne surnagent pas parfois quelques bouts d’arguments, que nous essaierons alors
de repêcher pour les examiner et voir s’il y a quelque chose à en faire.
a)
Sur la question des partis ouvriers-bourgeois aujourd’hui
Ici
comme ailleurs, la direction du GB s’amuse manifestement à chercher des
passages de nos textes qui pourraient lui donner l’occasion de nous accuser de
« plat opportunisme » à l’égard du réformisme. Elle écrit par
exemple : « Pour le CRI (comme pour le PT
d’ailleurs), il y a un bon réformisme ». Et
elle se met à nous faire sa petite leçon à deux sous : « Les
marxistes n’ont jamais considéré que les partis staliniens ou
sociaux-démocrates recevaient un coup de chapeau quand on leur accrochait
l’étiquette léniniste de ‘partis ouvriers-bourgeois’. C’est au contraire la
marque de l’infamie, de la traîtrise. Les militants qui forment le Groupe CRI
ont cru, à l’école de Lambert, que cela voulait dire « mi chèvre-mi
chou. Aujourd’hui, ils découvrent que ces partis (mais surtout le PS,
selon eux) ont une politique entièrement bourgeoise (ce qui est un progrès de
la subjectivité du CRI). »
Ce
faisant, la direction du GB montre une fois de plus qu’elle n’est pas sérieuse,
qu’elle n’a pas lu sérieusement notre Projet de programme
CRI, où nous ne montrons aucune illusion sur
la nature bourgeoise et traître des PS et des PC respectivement depuis 1914 et
1933-1934. Il serait donc vain de revenir sur ce point[27].
Plus
fondamentalement, toute la « discussion » sur la nature des partis
ouvriers-bourgeois (ou réformistes) est rendue impossible par la manière dont
la direction du GB pose le problème : « Les partis
ouvriers-bourgeois, demande-t-elle,
sont-ils les partis de la réforme ou de la trahison. » À partir de là, toute son argumentation consiste à choisir
le deuxième terme de cette alternative artificielle par
opposition au premier : pour elle,
les partis ouvriers-bourgeois sont des partis traîtres, un point, c’est tout.
Mais ils ne sont pas réformistes dans le sens où ils feraient des réformes
favorables à la classe ouvrière : la direction du GB nous reproche de
penser que les partis réformistes (elle les appelle «
les partis dits « réformistes »)
seraient des « partis qui (font) des réformes ». Pour vider le mot « réformiste » de tout contenu
de réforme et le réduire unilatéralement ce terme au mot « traître »,
elle va si loin que, bravant le paradoxe, elle écrit, au sujet de la période
actuelle, où il n’y a plus de réformes : « Les
bureaucraties ouvrières, qu’elles soient syndicales ou politiques, ne sont pas
moins réformistes qu’auparavant. Soumises à l’exigence du capitalisme en
décadence, elles sont de plus en plus réformistes. »[28]
En
revanche, ce que cache mal cette attitude, c’est le fait que la direction du GB
ne comprend ni la nature réelle des partis réformistes, ni l’intérêt majeur
qu’ils ont représenté pour la bourgeoisie lorsque le mouvement ouvrier organisé
était puissant. Pour notre part, nous avions écrit : « Jusque
dans les années 1970, lorsque la social-démocratie exerçait le pouvoir, en
général avec le soutien des staliniens, c’était ou bien en réalisant des
réformes dans le cadre d’un compromis de long terme avec la bourgeoisie, ou
bien pour briser une montée révolutionnaire, donc de manière brève… » (Contribution CRI, p. 3). Cette formulation avait le mérite à la fois de
partir d’un fait historique évident (exemple du premier cas : la
social-démocratie suédoise ; exemple du second cas : le PCF et le PS
en France en 1944-1947) et de ne pas séparer, mais de lier
dialectiquement : « trahison » (de la révolution) et
« réformisme » (pratique politique consistant à revendiquer et
parfois à obtenir ou à octroyer, en
canalisant la lutte de classe, des
acquis pour la classe ouvrière qui ne mettent pas en cause le système
capitaliste). La direction du GB ne réfute pas ce passage, elle se contente
d’une pirouette ironique (« ‘Autrefois’, comme le réformisme
était beau ! ») Ce faisant, elle révèle
son incapacité à faire preuve d’une compréhension marxiste de la réalité, à une
analyse en termes de rapports de force entre les classes et de lutte des
classes, elle substitue un discours subjectiviste, réduisant le concept de
« trahison » à une question morale, au lieu de comprendre le
réformisme comme phénomène social. Voyons son argumentation de plus près.
L’argument
selon lequel « la mise en cause des
acquis ne date pas du gouvernement Jospin ou du gouvernement Schröder »
et que « loin d’accomplir des
‘réformes’, à partir de 1929, tout à sa haine des soviets et à sa défense de la
République ‘constitutionnelle’ de Weimar, le SPD a approuvé les attaques contre
les acquis ouvriers qu’imposait le rétablissement du taux de profit », cet
argument passe à côté de la question posée. Que la social-démocratie, pour
éviter la mobilisation des masses, joue un rôle contre-révolutionnaire et
soutienne dans les faits, voire parfois explicitement, un gouvernement
bourgeois, c’est évident. Mais, comme le remarque la direction du GB elle-même,
la social-démocratie a justement été « exclue
du gouvernement après l’instauration du régime présidentiel ». Or il
faut se demander pourquoi : pourquoi la bourgeoisie a-t-elle justement
considéré que, si elle pouvait compter sur le soutien de la social-démocratie
dans la lutte de classe (pour briser la révolution et canaliser la classe
ouvrière), elle ne pouvait en revanche plus la mettre au pouvoir quand il
s’agissait de briser les acquis sociaux ? — Précisément parce que la
bourgeoisie savait très bien que cela conduirait à une transformation de la
nature même du SPD, donc à une rupture massive de la classe ouvrière socialiste
avec lui, et par là même, à la perte de cette soupape de sûreté fondamentale
que constituait la social-démocratie. Or, cela n’était pas envisageable en
cette période extrêmement dangereuse pour la bourgeoisie où le mouvement ouvrier
était puissant et où l’on sortait d’une période révolutionnaire intense,
quoique désormais terminée ; cela n’était pas envisageable car cela aurait
conduit à un renforcement décisif du parti communiste (à une époque où celui-ci
n’était pas encore, rappelons-le, mort pour la révolution). — En revanche, le
soutien apporté par le SPD au gouvernement Brüning ne pouvait en aucun cas
changer en lui-même sa nature de parti ouvrier-bourgeois, réformiste. Il
demandait à la classe ouvrière d’accepter des sacrifices en ces temps
difficiles, tout en lui promettant des réformes pour la période suivante… et en
fondant ces promesses sur un argument de poids : les réformes qui, de
fait, avaient été octroyées par les gouvernements sociaux-démocrates de
l’après-guerre (pour éviter la révolution).
L’argument selon
lequel les partis réformistes ont un « programme
bourgeois » est simpliste, donc faux. Qu’entend-on par
programme ? Leur programme officiel, c’est-à-dire celui qu’il présente aux
masses les « jours de fête » (comme dirait Trotsky), celui sur lequel
ils font adhérer les travailleurs, n’est ni bourgeois, ni « mi-ouvrier, mi-bourgeois » (comme le GB nous accuse à
tort de le penser), mais ouvrier :
le programme du SPD (jusqu’au congrès de Bad Godesberg en 1959) revendique
l’objectif du socialisme et du pouvoir ouvrier et se réclame de la lutte de
classe et du marxisme ; de même pour le programme de la SFIO, encore dans
les années 1960. En même temps, ces partis promettent à la classe ouvrière une
amélioration « réaliste » de ses conditions de vie par des réformes qu’elle promet d’imposer à
la bourgeoisie. Nous maintenons donc notre formulation (Projet de programme CRI, p. 10), car elle est conforme aux faits. —
Maintenant, cela signifie-t-il que, dans la pratique, les partis réformistes
fassent toujours des réformes ?
Bien sûr que non. Mais il n’en reste pas moins vrai que, oui, « être réformiste, c’est faire des
réformes »[29]
— c’est-à-dire non pas seulement « se réclamer » de la réforme, mais
aussi être capable d’en faire au moins de temps en temps, soit en gérant des
municipalités et en obtenant des mesures progressistes au Parlement, soit (pour
les réformes les plus importantes) dans le cadre de compromis
contre-révolutionnaires avec la bourgeoisie (quand il s’agit ainsi d’empêcher
ou d’éviter une montée révolutionnaire du prolétariat : Allemagne après la
Première Guerre mondiale, France et Italie après la Seconde, etc.). Si les partis réformistes se montraient
absolument incapables de faire quelque réforme que ce soit, prix à payer pour
canaliser la lutte de classe, comment auraient-ils réussi à garder la confiance
de la classe ouvrière pendant des décennies ? S’ils n’avaient
effectivement fait passer aucune réforme, que signifierait la théorie léniniste
selon laquelle le réformisme a pour base l’intégration de l’aristocratie
ouvrière à la société bourgeoise grâce aux surprofits permettant de financer
les réformes ?
Faute de dialectique,
la direction du GB ne comprend pas correctement la nature du réformisme. Elle
écrit que « les bureaucraties ont
trahi encore durant la période dite des ‘30 Glorieuses’, puisqu’elles ont mené
une politique réformiste, c’est-à-dire ne nuisant pas fondamentalement aux
intérêts du capital, comme dirait le Groupe CRI qui ne conclut pas, malheureusement,
contrairement aux marxistes : donc nuisant aux intérêts du
prolétariat ». Son argument est que, « depuis qu’elle est irrémédiablement passée du côté de la défense
de l’ordre bourgeois, par sa capitulation en 1914, jamais [ô] grand jamais, pas
plus en Suède qu’au Chili (…) la social-démocratie n’a défendu les intérêts du
prolétariat ». Ce passage résume à lui seul son incompréhension du
fait que le réformisme, courant politique bourgeois dirigeant le mouvement
ouvrier, ne peut « nuire aux
intérêts du prolétariat », c’est-à-dire de la révolution… qu’au prix
de l’obtention de réformes améliorant réellement les conditions de vie
immédiates du prolétariat. En effet, l’obtention de réformes est le seul moyen
de canaliser la lutte de classe et d’intégrer la classe ouvrière dans la
société bourgeoise. Il n’y a donc aucune incompatibilité, mais une relation
dialectique, entre le fait que les réformes soient le produit de la lutte de
classe et le fait qu’elles soient mises en place — et gérées — par
les réformistes. — Pour reprendre l’exemple du SPD des années 1920, il est
clair que les millions de travailleurs adhérents de ce parti avaient un
argument de poids contre leurs collègues communistes : abstraction faite
de l’idéologie démocratiste anti-soviétique de leur organisation, ils pouvaient
faire valoir que celui-ci avait bel et bien mis en place des réformes
améliorant réellement leurs conditions de vie… et ils avaient le plus souvent
du mal à croire sur parole leurs collègues communistes qui leur rétorquaient, à
juste titre, que ces réformes avaient été en réalité une trahison, le prix à
payer par la bourgeoisie pour acheter la paix sociale, le sous-produit de la
lutte de classe[30].
Or, aujourd’hui,
avons-nous encore affaire à des partis réformistes, c’est-à-dire traîtres à la
révolution, qui soient donc en même temps
réalisateurs de réformes (par la canalisation de la lutte de classe) ? À
des partis qui ne participent au gouvernement bourgeois que le temps de briser
une montée révolutionnaire ou pour maintenir un compromis de long terme avec la
bourgeoisie, sur la base de la gestion des réformes ? Non. Or quelle a été,
quelle est la conséquence immédiate de cela ? C’est la rupture —
inégalement réalisée, mais partout engagée — de la classe ouvrière
contemporaine d’avec les partis sociaux-démocrates. Au cours des vingt
dernières années, des centaines de milliers de travailleurs ont cessé de voter
pour ces partis (se réfugiant en général dans l’abstention), des dizaines de
milliers n’ont pas repris leur carte. Aujourd’hui, le PCF est moribond et les
adhérents du PS français se recrutent dans leur écrasante majorité parmi les
classes moyennes, les enseignants, les cadres. En ce moment même, des dizaines
de milliers de travailleurs déchirent leur carte du SPD de Schröder ou du PT de
Lula. Ces faits, cette rupture massive de la classe ouvrière avec ses partis
traditionnels, vérifient qu’un parti réformiste qui non seulement ne fait plus
de réformes (pour canaliser la lutte de classe), mais encore met en œuvre la
destruction des réformes qu’il avait gérées jusqu’à présent, cesse d’être un
parti réformiste : soit il disparaît (cas de la plupart des PC), soit il
devient un parti purement et simplement bourgeois (cas des partis
travaillistes, socialistes, sociaux-démocrates — ce processus étant
cependant en cours, mais inachevé, dans de nombreux pays). La direction du GB
reproche au « rédacteur du
CRI » de n’être « faute de
dialectique, qu’empirique ». Le problème de la direction du GB, c’est
qu’elle n’est ni dialectique… ni même empirique ! Sa devise semble
être : « Écartez ces faits que
je ne saurais voir » !
La direction du GB
argue que les partis « sociaux-démocrates » seraient encore des
partis ouvriers-bourgeois parce qu’ils ont une « origine ouvrière »,
qu’ils sont « issus du
prolétariat ». Cette idée, qui est le principal argument avancé (« Voilà ce que veut dire ‘ouvriers’
quand on parle de ces partis »), est aussi le plus faible. En effet,
l’origine d’une réalité socio-historique est une chose, sa réalité contemporaine
— des décennies plus tard — en est une autre. La direction du GB pense de
manière parfaitement métaphysique. Cela l’empêche de regarder lucidement la
réalité contemporaine et d’en faire une analyse sérieuse. Elle écrit aussi que « la nature de classe d’une organisation ne
se définit pas exclusivement par la politique qu’elle mène ». Soit.
Mais si, en plus de la politique bourgeoise qu’elle mène (comme depuis des
décennies), cette organisation ne se réfère même plus formellement au
socialisme, à la rupture avec le capitalisme et à la lutte de classe ; si
elle ne compte plus de prolétaires en son sein et n’a plus la confiance de la
classe ouvrière… alors que reste-t-il de sa « nature de classe », à
part son « origine » lointaine ? — La direction du GB se croit
grande dialecticienne, mais elle refuse de voir que la quantité se change en
qualité : tout en prétendant que ces partis « mènent une politique de plus en plus bourgeoise » et en
reconnaissant que ces « vieux
partis, liés corps et biens à la défense de ce vieux monde, entrent aussi en
décomposition » (p. 8) — tout en sachant que les PC et
partis sociaux-démocrates n’ont plus grand-chose à voir avec ce qu’ils étaient
dans les années 1970, à la fois en termes de discours, de pratiques et de
nombre d’adhérents, elle persiste à appliquer les catégories du passé sur un
phénomène dont la nouveauté lui échappe.
La direction du GB
croit pouvoir expliquer notre position par le subtil raisonnement
suivant : « La position du
Groupe CRI est parfaitement cohérente avec l’affirmation que les forces
productives continuent de croître : le développement des forces
productives ouvrant un espace pour des réformes favorables à la classe
ouvrière, les partis ouvriers-bourgeois peuvent se permettre de revendiquer des
réformes. Or, les partis ouvriers actuels n’utilisant pas cet espace pour
revendiquer des réformes, cela voudrait dire qu’ils sont devenus entièrement
bourgeois. Par conséquent, l’erreur qui consiste à affirmer que les forces
productives continuent de croître conduit à l’affirmation erronée selon
laquelle des partis ouvriers-bourgeois cessent d’être ouvriers à partir du
moment où ils cessent de prôner les ‘réformes’ ». Nous apprécions cet
effort inhabituel d’argumentation… mais il fait fausse route. En effet, nous
n’expliquons pas les réformes par des raisons économiques (le développement des
forces productives), mais par la puissance du mouvement ouvrier, de la lutte de
classe canalisée par les réformistes. Pour nous, la raison décisive qui
explique les réformes, ce ne sont pas les conditions économiques favorables
(vision économiste et mécaniste des choses qui est celle de la direction du GB
comme de Daniel Gluckstein), mais la lutte de classe : de fait, les
principales conquêtes du prolétariat français, par exemple, n’ont pas été
arrachées dans des conditions économiques favorables, mais au creux de crises
terribles pour le capitalisme (1936, 1944-45) ! Inversement, la raison
pour laquelle il n’y a plus de réformes aujourd’hui, mais des contre-réformes,
ce n’est pas seulement (à l’heure de ce que les médias appellent la
« mondialisation ») la plus grande difficulté de l’accumulation
capitaliste comparée aux conditions des « Trente glorieuses », mais
c’est avant tout la crise générale qui frappe le mouvement ouvrier organisé
(ultime produit de la crise non résolue de la direction du prolétariat), et qui
permet l’offensive tous azimuts de la bourgeoisie.
Quant à la question de
savoir si « les lois Aubry sont plus
graves que l’écrasement de la révolution allemande de 1919 et que les guerres
coloniales », elle est évidemment risible. D’abord, elle se heurte à
l’affirmation de la direction du GB selon laquelle les partis
sociaux-démocrates « mènent une
politique de plus en plus bourgeoise » (p. 8) : on pourrait
donc retourner cette question contre elle en lui demandant s’il est
« moins bourgeois » d’écraser une révolution prolétarienne que
d’annualiser le temps de travail. Ensuite, quand bien même on penserait que le
PS est encore un parti ouvrier-bourgeois, il est clair qu’on ne pourrait poser
la question de cette manière : la gravité d’une trahison est proportionnée
à l’intensité d’une situation. Trahir une révolution est historiquement plus
« grave » que de faire une contre-réforme gouvernementale, mais cela
procède d’une même politique anti-ouvrière[31].
Notre position sur la
décomposition des ex-partis ouvriers bourgeois ou leur transformation en partis
purement et simplement bourgeois signifie-t-elle que, selon nous, la
bourgeoisie prenne le risque de ne plus pouvoir compter sur des partis
ouvriers-bourgeois pour empêcher la révolution ? Non. D’abord parce que,
aujourd’hui, nous ne sommes plus après la Première ou après la Seconde Guerres
mondiales : la bourgeoisie ne craint
plus la révolution, elle sait très bien, quant à elle, que celle-ci n’est pas à
l’ordre du jour, notamment en raison de la crise du mouvement ouvrier et de la
conscience de classe ouvrière. Or, pourquoi continuer à financer les
réformes dans ces conditions, alors que cela plombe la compétitivité des entreprises ?
Sachant que, le jour venu, il sera toujours temps d’acheter les organisations
ouvrières nouvelles qui auront surgi entre-temps — peut-être les organisations
néo-réformistes qu’auront construites les actuelles directions centristes
pseudo-trotskystes… — D’autre part, si la bourgeoisie n’a recours au
réformisme que lorsque le mouvement ouvrier organisé est puissant, elle dispose
d’autres moyens de contrôle de la classe ouvrière que le réformisme
social-démocrate et stalinien, qui avait l’inconvénient de lui coûter
cher ; comme le rappelle elle-même la direction du GB « dans certains pays (…) il n’y a jamais eu de partis
représentants de la classe ouvrière ». Mais pour quelles
raisons ? Parce que c’est un parti bourgeois qui a réussi à se faire passer
pour la représentation politique des travailleurs, c’est-à-dire à gagner leur
confiance (cas de l’Argentine et des États-Unis). Ces exemples prouvent que,
lorsque le mouvement ouvrier organisé est faible, la bourgeoisie peut se passer
dans une large mesure de partis ouvriers-bourgeois, assurant elle-même le
maintien de l’ordre social. Or, avec la transformation des partis
ouvriers-bourgeois en partis bourgeois, ce cas de figure pourrait bien se
généraliser, tant que le mouvement ouvrier en crise n’aura pas été reconstruit.
Mais, bien évidemment,
que de nouveaux partis ouvriers-bourgeois apparaissent ou qu’il n’y ait plus de
partis ouvriers du tout, que la direction du GB se rassure : il y aura
toujours besoin d’un parti révolutionnaire pour combattre les bourgeois, pour
diriger, construire ou reconstruire le mouvement ouvrier, pour dégager une
avant-garde ![32]
En ce sens, c’est de manière gratuite et fausse, une fois de plus, qu’elle nous
accuse de mettre la « sourdine (…)
sur la nécessité de construire le Parti révolutionnaire ». Quiconque
lit notre presse sait parfaitement qu’il n’en est rien. Mais ce qui est
vrai, c’est que l’évolution contemporaine des partis ouvriers-bourgeois
traditionnels oblige à ne pas se contenter de reprendre les vieilles recettes du
passé… contrairement à ce que fait la direction du GB. Celle-ci persiste à
croire que, comme autrefois, l’ « avant-garde »
ouvrière serait aujourd’hui dans les partis sociaux-démocrates et
ex-staliniens, et qu’il s’agirait de les « arracher à l’emprise des partis traîtres ». Quiconque
s’intéresse un tant soit peu à la lutte de classe en France, par exemple,
notamment au mouvement de mai-juin 2003, sait que, tout au contraire,
l’ « avant-garde » qui s’est dégagée n’appartenait, dans son
écrasante majorité, à aucun parti politique et dans bien des cas à aucun
syndicat. Où a-t-on vu des militants de base du PS en mai-juin ? Quant aux
militants de base du PCF (pour ne pas parler des cadres), ils étaient presque
systématiquement parmi les plus retardataires des travailleurs qui
participaient au mouvement sous une forme ou sous une autre. Aujourd’hui, la
masse des travailleurs n’ont plus d’illusions dans les partis staliniens
moribonds et les partis « sociaux-démocrates » qui ne sont même plus bons,
se disent-ils à juste titre, pour faire des réformes. Les uns ne votent plus,
d’autres votent pour la « gauche » sans illusion, en se disant que ce
sera « moins pire » que la droite. Ce n’est pas le Groupe CRI qui a « proclamé déchus » ces
partis, contrairement à ce que croit la direction du GB : ce sont les
masses. Si la direction du GB ne comprend pas cela ; si elle se contente
de répéter sempiternellement que « la
social-démocratie et les morceaux décomposés et recomposés de l’ex-appareil du
Kremlin occuperont leur poste » comme ils l’ont toujours fait ;
si elle ne saisit pas l’état d’esprit des masses à leur égard — alors elle
risque de perdre beaucoup de temps — et de faire perdre beaucoup de temps
à ses militants. En particulier, la tactique du « front unique ouvrier »
n’a plus aucun sens à l’égard du PS (et elle n’en aura sans doute bientôt plus
non plus à l’égard du PCF s’il subsiste), car il n’y a plus de travailleurs
d’avant-garde à y gagner (tel est, rappelons-le, l’un des objectifs majeurs de
cette tactique pour l’organisation révolutionnaire)[33].
Mais, dit la direction
du GB, « le prolétariat ne change
pas d’organisation comme de chemise ». Certes. Mais il peut vivre
torse nu.
b) Sur la question des syndicats aujourd’hui
Cependant, les
travailleurs n’ont pas tout à fait la même relation avec les syndicats qu’avec
les partis traditionnels. La crise du mouvement ouvrier ne se manifeste pas
exactement de la même manière dans les deux cas. La direction du GB nous
attaque aussi sur ce point. Quels sont ses « arguments » ?
Passons sur le titre
du paragraphe consacré aux syndicats : « Les
syndicats restent-ils indépendants ? », comme si nous avions
jamais soutenu cette idée (cf. ci-dessus, point 4, e). En revanche,
peut-on dire qu’ils « resteraient,
eux, ‘réformistes’ » ? Dans une large mesure, oui. Le fait qu’ils
« continuent de rassembler
massivement les travailleurs » (Contribution
du CRI, p. 3) en est un symptôme. L’objection de la direction du GB
sur ce point ne porte d’ailleurs pas très loin : d’abord parce qu’elle
prend l’exemple original de la France (où les taux de syndicalisation sont
particulièrement faibles, sans que cela suffise d’ailleurs à mesurer
l’influence, bien supérieure, des syndicats) ; ensuite parce qu’elle
exagère les chiffres de 1945 (qui étaient de 25% au grand maximum, CFTC
comprise, et non de 50%) ; enfin parce que, en donnant des pourcentages, elle
masque le fait que les syndicats rassemblent encore aujourd’hui, en France,
chacun, des centaines de milliers d’adhérents — alors que le PS et le PC
ne comptent que quelques dizaines de milliers de cartes chacun (soit moins que
l’UMP !). Cependant, loin de nous l’idée de nier la crise qui frappe les
syndicats, et qui est au contraire l’une des preuves les plus tangibles de ce
que nous appelons la « crise du mouvement ouvrier et de la conscience de
classe » (nous y reviendrons)…
Mais, plus
fondamentalement, les bureaucrates syndicaux se distinguent des élus politiques
en ce qu’ils ne dépendent pas du suffrage universel (inter-classiste et non mis
en cause directement par l’abstention), mais sont condamnés par leur fonction
même à rester les soi-disant représentants des travailleurs, et notamment des
syndiqués. Même s’ils sont soutenus et financés par la bourgeoisie, les
entreprises et l’État, perdre totalement la confiance dont ils jouissent chez
une partie significative des travailleurs, ce serait perdre leur assise sociale
fondamentale — alors que la perte de confiance du prolétariat dans le PS, par
exemple, n’empêche pas le PS de garder ses élus grâce aux voix des classes
moyennes. En ce sens, la défense de leur propre fonction et leurs propres
intérêts de bureaucrates, notamment de la gestion des réformes, passe par un
minimum de défense de ces réformes quand celles-ci sont attaquées. C’est
pourquoi ils sont régulièrement amenés à appeler les travailleurs à se
mobiliser, même si c’est évidemment dans un cadre strict qu’ils font tout pour
ne pas déborder. Ne pas comprendre la particularité des bureaucrates
syndicaux au sein de la gent réformiste, ce serait faire preuve d’un
idéalisme enfantin, croire que les bureaucrates syndicaux n’auraient
aucune base matérielle et ne seraient que de méchants bonshommes à la tête des
organisations ouvrières.
Or cette particularité
de la bureaucratie syndicale — qui n’empêche évidemment nullement que leur
politique soit bourgeoise et que beaucoup de bureaucrates soient membres
du PCF, voire du PS, nous y reviendrons — confère une certaine autonomie à
l’évolution des appareils syndicaux comparée à celle des ex-partis réformistes.
D’un côté, l’intégration des syndicats à l’État et notamment leur
co-élaboration des contre-réformes gouvernementales, sont toujours plus
poussées ; mais, d’un autre côté, certains secteurs des appareils
syndicaux sont amenés à distendre leurs liens avec les ex-partis réformistes au
pouvoir, comme le montre par exemple la crise actuelle dans l’appareil de la
DGB. (Bien évidemment, ces tensions et conflits qui traversent la bureaucratie
syndicale ne signifient nullement que des secteurs de celle-ci puissent être
« récupérées » pour le combat révolutionnaire ! Mais nier que
les contradictions traversent la bureaucratie syndicale (comme d’ailleurs, sur
d’autres plans, la bourgeoisie en général, ce serait là encore ne pas voir la
réalité et risquer, en particulier, de pas profiter de ces divisions pour aider
les travailleurs à s’approprier les syndicats contre les bureaucrates de tout
poil.)
Enfin, la direction du
GB fait semblant de nous poser une série de questions, non pas pour commencer
enfin à discuter sérieusement avec nous, mais pour y répondre à notre
place ! Nous ne le lui permettons pas : ses soi-disant
« réponses » sont évidemment fausses.
- « Qui dirige la CGT ? » Réponse du CRI :
D’abord l’appareil du PCF, qui est justement un parti ouvrier-bourgeois, en
phase ultime de décomposition, mais qui existe encore comme tel ; ensuite,
un ensemble de bureaucrates syndicaux qui n’ont pas ou qui n’ont plus aucun
lien avec le PCF depuis des années (en particulier, bien des militants du PCF
ont rompu avec ce parti et ont décidé de se consacrer exclusivement à des
tâches syndicales, ce qui ne change rien ni à leur nature de bureaucrates
réformistes).
- « Qui dirige la FSU ? » Réponse
du CRI : Idem, mais il faut
ajouter l’appareil de la LCR.
- Qui dirige l’UNSA ? L’appareil du
PS, certes… mais justement c’est là
une organisation non seulement très petite, mais surtout dont le caractère
« ouvrier » est douteux (policiers, enseignants petits-bourgeois
coupés de la classe ouvrière…).
- [Qui dirige] l’UNEF ?
L’appareil du NPS, courant du PS, avec l’aide de celui de la LCR… mais justement c’est là une coquille vide, un
tout petit syndicat étudiant complètement coupé de la classe ouvrière, qui se
distingue de la CGT, de FO ou de la FSU en ce que sa réalité organisationnelle
se réduit à son petit appareil,
lequel fonctionne quasiment comme l’organisation de jeunesse des futurs cadres
du PS, à peu près de la même façon que l’UNI (dont la taille est comparable)
fonctionne comme école des cadres de l’UMP.
- Le cas de FO est
plus compliqué que les précédents — et la direction du GB en convient
implicitement, car au lieu de demander « qui dirige FO ? », comme
dans le cas des autres syndicats (où la réponse étant connue de tout le monde),
elle demande : « Pourquoi les
secrétaires généraux de la CGT-FO prennent-ils leur carte au PS ? »
Eh oui ! Les secrétaires généraux de FO prennent leur carte au PS… mais on
ne peut pas dire que FO soit dirigé par le PS, à l’exception de certains
secteurs. Du coup, la direction du GB se fait prendre à son propre piège :
il y a au moins un syndicat en France dont la bureaucratie est évidemment de
nature bourgeoise et réformiste, mais qui n’est pas directement et massivement
liée à un parti réformiste... certains de ses secteurs étant même directement
liés au grand parti de la droite, l’UMP !
- Enfin, on remarque
que le GB ne pose pas la question de savoir « qui dirige la CFDT ».
Certainement parce que la CFDT n’est pas « issue » du mouvement
ouvrier. Certes. Mais justement… tout un secteur de la CFDT, certainement plus
gros qu’à FO, est dirigé par un secteur du PS ! La direction du GB passe
ce fait sous silence, car cela aurait affaibli considérablement son
argumentation sur la nature du PS.
De ces différentes
réponses, il résulte deux conclusions, qui donnent raison au Groupe CRI contre
la direction du GB :
1. Le
PS a décidément cessé d’être un parti
ouvrier-bourgeois : il ne dirige plus qu’un petit bout de syndicat
réformiste (FO), un gros bout d’un syndicat qui n’est pas issu du mouvement
ouvrier (CFDT), un petit syndicat de policiers et de petits-bourgeois
enseignants (l’UNSA) et une coquille vide intégralement composée de ses futurs
cadres (l’UNEF) ;
2. Il
y a des syndicats dont la bureaucratie, tout en étant « réformiste »
(vivant de la gestion des réformes et plus ou moins
« revendicative »), est soit « indépendante » de tout parti
(ce qui ne veut pas dire, bien sûr, indépendante de la bourgeoisie !),
soit liée à un parti bourgeois. — D’ailleurs, à notre tour de jouer au jeu des
questions et des réponses avec la direction du GB : « Qui dirige l’AFL-CIO ? » « Personne »…
ou une bureaucratie réformiste liée à
un parti bourgeois, le parti
démocrate ? « Qui dirige la CGT
argentine ? » « Personne »… ou une bureaucratie réformiste liée à un parti bourgeois, le parti justicialiste ?
Etc.
c) Sur la crise de la conscience de classe
Sur la question de
l’état de la conscience de classe aujourd’hui, la direction du GB n’a au fond
rien à dire. Elle se contente de s’offusquer, refuse de se prononcer autrement
qu’en répétant des citations de Trotsky et, le reste du temps, comme sur la
question des forces productives, elle noie le poisson dans la confusion la plus
totale. Qu’on en juge :
- D’un côté, elle
condamne avec une grande violence le Groupe CRI parce qu’il pense que les
travailleurs ne sont « pas assez
conscients » ; elle considère qu’il n’est pas nécessaire de dire
aux travailleurs de « lutte(r) plus
et mieux » ; elle vilipende LO pour avoir dit que « les
idées réactionnaires progressent dans la classe ouvrière » ; elle
accuse le PTS de « déblatérer (…)
sur ‘la crise de la conscience de classe’ du prolétariat » — en un mot
elle nie qu’il y ait une crise de la conscience de classe.
- De l’autre côté,
cependant, non seulement elle reconnaît que l’une des tâches fondamentales du
parti est « le développement de la
conscience de classe » (« sans combat acharné pour dénoncer la
trahison des sociaux-démocrates et des staliniens d’hier et d’aujourd’hui, la
complicité des renégats, pas de défense du marxisme, pas de combat pour le
Parti ouvrier révolutionnaire, pas de
développement de la conscience de classe » ; « combattre pour faire grandir la conscience de classe,
c’est mettre toutes ses forces pour construire le parti mondial de la
révolution socialiste et ses sections ») ; mais encore elle parle
d’une « augment(ation) considérable
(de) la confusion politique dans les rangs du prolétariat » ; non
seulement elle reconnaît que « les
organisations social-démocrates, travaillistes, ex-staliniennes sont toujours
plus adaptées aux besoins du capital et participent à la pénétration de
l’idéologie de la classe dominante » ; mais encore que ces « vieux partis, liés corps et biens à
la défense de ce vieux monde, entrent aussi en décomposition » et
que, par exemple en France, le taux de syndicalisation est au plus bas.
Si
l’on comprend bien, la direction du GB pense que, à cause des multiples
trahisons des directions, et faute d’une organisation révolutionnaire, la
conscience de classe est de plus en plus confuse, qu’elle perd du terrain face
aux assauts de l’idéologie dominante, qu’elle se manifeste notamment par une
réduction du mouvement ouvrier organisé, en un mot qu’elle régresse de manière
générale et massive… ; mais elle refuse de dire qu’elle est en
« crise » ! Serait-ce donc, finalement, une question de
mots ? La direction du GB croit-elle, une fois de plus, qu’il lui suffit
de ne pas utiliser le mot « crise »
pour ne pas tomber dans l’opportunisme ? On peut d’autant plus se le
demander qu’elle nous prétend déceler de l’opportunisme dans notre « formulation » de « crise de la conscience de classe » (on
se rappelle qu’elle accuse le Groupe CRI de « reprend(re)
malheureusement les formulations de
tous les centristes, comme le PTS d’Argentine d’aujourd’hui, comme le Bureau de
Londres d’avant-hier, comme les pablistes d’hier »)…
Quelle
est donc exactement la position de la direction du GB ? Répéter que, « sans
combat acharné pour dénoncer la trahison des sociaux-démocrates et des
staliniens d’hier et d’aujourd’hui, la complicité des renégats, pas de défense
du marxisme, pas de combat pour le Parti ouvrier révolutionnaire, pas de
développement de la conscience de classe »,
c’est une généralité intemporelle, une évidence pour des trotskystes
authentiques… mais cela ne suffit pas pour répondre à la question de savoir
quel est l’état de la conscience de classe aujourd’hui.
De
manière plus générale, quel lien fait la direction du GB entre direction
révolutionnaire et conscience de classe ? On peut se le demander
puisqu’elle reproche à Mandel (« et le CRI l’imite », précise-t-elle, goguenarde…) de « sépare(r)
la classe et l’avant-garde de manière formaliste » dans la phrase suivante : « La
crise de l’humanité est la crise de la direction révolutionnaire (et de la
conscience de classe) du prolétariat. » Que
l’on veuille voir dans cette phrase, écrite, rappelons-le, en 1976, un moyen
pour Mandel de justifier sa capitulation devant le stalinisme et la
social-démocratie, d’accord (à condition qu’une telle caractérisation se fonde en réalité non pas sur cette citation, mais sur bien d’autres textes de Mandel et sur sa
pratique politique, qui prouvent en effet l’orientation en question). Mais que
l’on reproche à Mandel de « séparer la classe et l’avant-garde
de manière formaliste », c’est fort
surprenant : cette citation lie au contraire la direction révolutionnaire et la conscience
de classe, ce qui est très juste : pas de construction
d’une direction révolutionnaire sans progrès de la conscience de classe, pas de
progrès de la conscience de classe sans construction d’une direction révolutionnaire. Bien sûr, la construction du parti est décisive
pour orienter et cristalliser la
conscience de classe ; mais il ne peut se développer tout seul, par
enchantement, par accroissement progressif, et surtout pas dans les périodes de
crise de la conscience de classe. Car celle-ci ne peut se
développer réellement que par et dans la lutte de classe réelle du prolétariat. C’est pourquoi la crise de la direction ne pourra se
résoudre en dehors de puissants mouvements du prolétariat industriel — dont
l’intervention dans la lutte de classe est justement à son plus bas niveau
aujourd’hui partout dans le monde, comme en France au printemps 2003 ou… en
Argentine en 2001 (où ce sont avant tout les piqueteros, la petite bourgeoisie et les fractions supérieures du
salariat qui se sont massivement mobilisés). Que la responsabilité politique de
cette situation incombe aux directions du mouvement ouvrier (ou de ce qu’il en
reste) et de leurs flancs-gardes centristes, c’est un point sur lequel nous
sommes d’accord, et la direction du GB le sait très bien ; mais nier
l’état de crise actuelle de la conscience de classe comme expression de la
crise du mouvement ouvrier, et croire corrélativement qu’il suffirait d’appeler les masses à construire le parti pour qu’il se
construise, c’est se mettre le doigt dans l’œil et prendre le risque de ne pas
avancer.
Mais il est temps de
revenir à présent sur une citation de Trotsky brandie par le GB comme argument
d’autorité (p. 5). Il s’agit d’une citation extraite de l’article « Classe,
parti et direction. Pourquoi le prolétariat espagnol a-t-il été
vaincu ? », in Œuvres, XX,
p. 328. Nous avons déjà dit ci-dessus quel usage en faisait la direction
du GB, croyant pouvoir s’en servir comme d’un argument d’autorité. Mais il faut
revenir ici sur sa signification car, en réalité… elle ne dit pas ce que la direction du GB veut lui faire dire. Non
seulement, en effet, il est ridicule de la plaquer sur une situation non
révolutionnaire (comme l’est globalement la situation actuelle à l’échelle
internationale) alors qu’elle ne concerne pas n’importe quelle période, mais…
rien de moins que le début de la révolution russe (!) ; mais encore il est
clair qu’elle ne signifie pas, contrairement à ce que prétend la direction du
GB, que, « au début de la révolution
d’Octobre, le niveau du prolétariat russe était extrêmement bas ». En
réalité :
1) Trotsky ne parle nullement du
« début de la révolution d’octobre »,
mais du début de la révolution russe, donc
de février 1917, ce qui change
évidemment tout !
2) Dans ce passage, Trotsky ne se
prononce pas directement sur le « niveau du prolétariat », mais il
veut montrer, contre les spontanéistes et les opportunistes, que, en période de crise révolutionnaire, ce
qui est décisif, ce n’est pas tant le
niveau initial de la maturité des travailleurs, quel qu’il soit (il s’agit de toute façon, « en partant du niveau de leur ‘maturité’, de les lancer en
avant »), mais de la
stratégie correcte du parti marxiste révolutionnaire (« la victoire n’est nullement le fruit mûr de la ‘maturité’ du
prolétariat. La victoire est une tâche stratégique ») ; et, bien
évidemment, le rôle du parti (le « travail »
qu’ont « fait les bolcheviks »),
c’est, dans cette époque comme dans les
autres, et plus encore que dans les autres, d’ « apprendre (aux travailleurs) à comprendre » la
situation, c’est-à-dire de faire « mûrir » et progresser leur
conscience de classe.
3) La direction du GB se garde bien de
citer les passages de l’article de Trotsky comme celui disant (p. 328) que
« la victoire d’octobre constitue un
sérieux témoignage de la ‘maturité’ du prolétariat » (même si « elle est relative ») ou celui qui
rappelle (p. 327) que « le parti
(bolchevik) avait de l’autorité sur les ouvriers d’avant-garde »
et que, après l’alignement du parti « sur
la conception de Lénine, c’est-à-dire sur le cours réel de la
révolution (…), il trouva le soutien de dizaines de milliers d’ouvriers
d’avant-garde », ce qui lui permit, « en quelques mois, prenant appui sur le développement de la
révolution, le parti fut capable de convaincre la majorité des ouvriers de la
justesse de ses mots d’ordre ». Autrement dit, Trotsky, contrairement
à la direction du GB, ne refuse nullement la discussion sur la question de la
maturité du prolétariat, mais préconise une « façon
dialectique d’aborder ce problème » (p. 325), en intégrant dans l’appréciation de la
maturité du prolétariat l’existence même du parti bolchevik et celle de Lénine
en particulier (« un
facteur colossal de la maturité du prolétariat russe en février ou en mars 1917
était Lénine » ; p. 327). Mais… Lénine lui-même « ne tombait pas du ciel. Il
personnifiait la tradition révolutionnaire du prolétariat ». En un
mot, ce que la direction du GB ne comprend pas, c’est qu’il y a pour Trotsky une relation dialectique entre l’existence
même du parti et la justesse de sa politique, d’une part, et la maturité du
prolétariat et de son avant-garde influencée par le parti, d’autre part.
Or, de là, si l’on veut rester fidèle à l’esprit de ce passage de Trotsky, il
n’est pas difficile de conclure que, aujourd’hui, il y a de la même façon, mais
à l’inverse, une relation dialectique entre la crise de subjectivité du
prolétariat et… l’absence d’un parti de type bolchevik ayant « de
l’autorité sur l’avant-garde ».
Suivant les
indications de Trotsky, venons-en à l’examen des attaques portées par la
direction du GB contre nous sur les questions d’intervention pratique dans la
lutte de classe et de tactique. Bien évidemment, la direction du GB nous
attaque tant qu’elle peut : ses accusations se résument à l’affirmation
ridicule que, « pour la
‘contribution’, la stratégie n’est rien, la tactique est tout » et, à
partir de là, à un amalgame avec Bernstein... Ce à quoi elle oppose, glorieuse,
que, « pour liquider toutes les
directions traîtres, la seule stratégie qui vaille est la révolution
prolétarienne ». Bien, bien[34]...
Au-delà de la mauvaise foi, des accusations, des amalgames et de la vaine
gloriole — que nous allons être obligés d’examiner de nouveau en détail dans
certains cas — cette attitude exprime quant au fond un refus d’analyser la
situation réelle, la crise du mouvement ouvrier traditionnel et,
corrélativement, de la conscience de classe, un enfermement idéologique dans
les schémas sclérosés du passé — non pas d’ailleurs ceux de Lénine ou de
Trotsky, contrairement à ce que voudrait faire croire la direction du GB, mais,
au mieux, ceux de l’OCI de Lambert-Just… C’est ce que nous allons examiner à
travers quelques exemples.
9. La direction du GB attaque sans arguments sérieux
l’activité du Groupe CRI dans les syndicats
La direction du GB
s’en prend à l’activité syndicale du Groupe CRI. Sous le titre aguicheur « le concret du CRI, c’est
l’opportunisme », elle procède à trois attaques :
a) Elle commence par
demander : « Que font par
exemple les militants du CRI à l’intérieur des syndicats ? Pourquoi le
journal du CRI, Le Cri des Travailleurs ne reproduit-il pas les prises de
positions syndicales des militants qui interviennent en son nom : motions,
interventions, votes ? » Question purement gratuite, accusation
(implicite) sans fondement : la direction du GB cite elle-même l’article
du n°5-6 de notre journal qui explique notre orientation dans le syndicalisme
étudiant ; et elle a eu entre les mains le n°9 (puisqu’elle en cite un
passage p. 10), qui contient le compte-rendu d’une réunion syndicale nationale
et du combat que l’une de nos camarades y a mené pour dénoncer la bureaucratie
de FO, se heurtant à la direction lambertiste. Bref, une nouvelle fois, la
direction du GB fait preuve d’une évidente mauvaise foi. Que les militants du
Groupe CRI aient peu de positions syndicales, c’est un fait ; mais qu’on
ne nous accuse pas de ne pas nous battre autant que nous le pouvons dans les
syndicats, pour organiser les travailleurs ou les étudiants, et contre les
bureaucrates[35].
b) Ensuite, la
direction du GB nous reproche d’avoir écrit dans notre projet de programme que
« les militants communistes
révolutionnaires internationalistes […] ne
cherchent pas à imposer aux syndicats auxquels ils participent le programme du
parti ». Et elle commente : « Y
a-t-il d’un côté la politique et de l’autre le syndicat ? Chez Trotsky,
non, et cette question n’est pas affaire de ‘circonstances’ » — Passons sur le fait que, encore
une fois, la direction du GB tronque la citation, qui dit exactement : « Les militants communistes
révolutionnaires internationalistes ne constituent pas de ‘syndicats rouges’ et
ne cherchent pas à imposer aux syndicats auxquels ils participent le programme
du parti. Cela ne signifie cependant pas
qu’il faille fétichiser l’indépendance du parti et des syndicats ou renoncer à
se battre pour que le syndicat adopte des mots d’ordre « politiques »
de rupture avec la logique du système capitaliste. Selon les circonstances,
il est nécessaire — tout en respectant scrupuleusement la démocratie et les
règles internes des syndicats — de leur
proposer d’adopter des mots d’ordre politiques généraux, d’en faire la
‘courroie de transmission’ entre le parti et les travailleurs
conscients. » Passons sur cette nouvelle mutilation éhontée, car
on connaît cette « méthode » de la direction du GB, et cela devient
lassant. Elle cite alors Trotsky sous forme d’un argument d’autorité : « À l’époque de l’impérialisme
décadent, écrit Trotsky, les
syndicats ne peuvent être réellement indépendants que dans la mesure où ils
sont consciemment dans l’action des organes de la révolution prolétarienne.
Dans ce sens, le programme transitoire adopté par le dernier Congrès de la 4e
Internationale est non seulement le programme d’activité du parti mais,
dans ses lignes essentielles, également le programme de l’activité
syndicale. » Oui, c’est vrai en dernière analyse. Mais cela n’empêche
pas que, en même temps, « les
syndicats n’ont pas et, vu leurs tâches, leur composition et le caractère de
leur recrutement, ne peuvent avoir de programme révolutionnaire achevé ;
c’est pourquoi ils ne peuvent remplacer le parti » (Programme de
transition). C’est précisément cette idée que nous avons voulu
souligner : d’une part, contre le « fétichisme
syndical », il faut affirmer que les syndicats doivent être « courroie de transmission » du
parti ; d’autre part, il serait ridicule d’arriver dans une réunion
syndicale et, quelles que soient les circonstances — la situation politique et
l’état d’esprit des masses —, de soumettre à la discussion et au vote le
programme du parti. Ce serait se couper des syndiqués et discréditer le parti,
au lieu de combattre leurs illusions en proposant des résolutions et motions
correspondant réellement au besoin politique du moment, et tenant compte
— sans s’y adapter — de leur état d’esprit.
c) La direction du GB
écrit aussi : « Dans l’enseignement,
il semble que les militants du Groupe CRI adhèrent à FO. Ce ne sont pas les
syndicats majoritaires de la profession. Le choix est par conséquent
subjectif. » En réalité, premièrement le choix de laisser certains
camarades du CRI à FO n’est pas subjectif, mais tient compte des liens que nous
avons établis avec les travailleurs pendant les années où, membres de l’organisation
lambertiste, nous étions évidemment syndiqués à FO-enseignement ; en
particulier, la camarade qui a pu intervenir dans la réunion nationale dont il
est fait un compte-rendu dans le Cri des travailleurs n°9 assure la continuité
d’une petite section syndicale locale que nous avons construite et animée
pendant des années. Cela ne signifie d’ailleurs pas que nous concevions cette
situation comme définitive. Deuxièmement, nous avons décidé depuis déjà un
certain temps que certains de nos camarades, qui étaient syndiqués à FO,
devaient passés à la FSU ; c’est d’ailleurs dans cette optique que,
rappelons-le, nous avions proposé au GB de mener un travail commun…
d) La direction du GB
nous attaque également parce que « les
militants du Groupe CRI, à l’université, n’adhèrent pas non plus à l’UNEF
majoritaire. Le CRI a choisi la FSE (Fédération syndicale étudiante) ».
Nous avons déjà écrit, dans notre journal, cité par la direction du GB, et
ci-dessus, que l’UNEF était devenu une coquille vide, c’est-à-dire réduite pour
l’essentiel à son appareil politicien. Par contre, nous n’avons pas dit que ce
n’était « plus un syndicat »,
contrairement à ce que prétend faussement la direction du GB, pour nous accuser
de faire des « zigzags
opportunistes »... Ce que nous disons, c’est que ce n’est plus un
syndicat de masse — ce qui ne
signifie pas du tout la même chose et justifie qu’il faille s’adresser à lui
(comme nous l’avons préconisé, mais comme la FSE a malheureusement refusé de le
faire malgré notre combat en ce sens et contre la ligne gauchiste de
l’ « unité à la base »). De fait, l’UNEF est devenue
squelettique, elle est même carrément absente d’une grande partie des
universités françaises, et réduite à une poignée d’adhérents réels dans les autres.
La direction du GB objecte que c’est le syndicat majoritaire. Dans le désert syndical qu’est devenue l’Université,
c’est vrai : il compte encore plus de militants que SUD, la FSE, la CNT ou
le CVSE (mais sans doute pas beaucoup plus que l’UNI !). Mais il ne faut
pas jouer sur les mots : le devoir des militants révolutionnaires n’est
pas de militer dans les syndicats « majoritaires » (à ce compte, il
faudrait aller à la CFDT dans bien des secteurs !), mais dans les
syndicats de classe et de masse. Or l’UNEF n’est ni l’un, ni
l’autre. Voilà pourquoi il est vain de perdre son temps à aller y combattre les
bureaucrates alors qu’il n’y a presque personne à y gagner. Et — pour répondre
à la question que nous pose la direction du GB — voilà « en quoi (l’UNEF) (se) distingue (…) de FO, de la CGT,
etc. » : ne pas comprendre la différence entre des syndicats de
masse dirigés par des traîtres et un syndicat de traîtres sans troupes, c’est
tout de même un peu embêtant.
Bien sûr, la direction
du GB se demande si « le Groupe CRI
ne prend pas ses désirs pour des réalités ». Cette interrogation se
comprend. Mais alors, pourquoi, là encore, n’avance-t-elle aucun élément
factuel et vérifiable, aucun argument sérieux, qui lui permette de nous
convaincre que nous nous trompions ? Réponse : parce que,
manifestement, elle ne connaît rien à la réalité du syndicalisme étudiant
d’aujourd’hui. Que dit-elle, en effet ?
- Elle prétend que,
dans la FSE, « les sensibilités en
présence ne sont pas diverses, elles puent les obédiences staliniennes à plein
nez. Pour l’essentiel, les regroupements qui constituent la FSE sont des débris
de l’ancienne UNEF-SE (PCF) ». La direction du GB ne fait que prouver
par là qu’elle ne connaît rien à la réalité du syndicalisme étudiant, et
qu’elle n’hésite pas à user d’une calomnie qui, comme elle dit, « pue à plein nez ». En effet,
la quasi-totalité des adhérents actuels de la FSE n’ont jamais été membres de
l’UNEF-SE. Les membres (de la gauche) du PCF se comptent sur les doigts d’une
main au niveau national (rappelons que la direction du PCF a mis depuis trois
ans les étudiants de ce parti dans l’UNEF « réunifiée »). La FSE-SE a
été refondée en juillet 2003 sur la base du regroupement de sections locales
qui étaient restée autonomes (ou liées entre elles) depuis parfois sept ans.
Elles étaient et elles sont animées notamment par des militants qui se
réclament du syndicalisme révolutionnaire ou du communisme (sans être organisés
politiquement), par des membres du GSI moréniste, par d’anciens membres ou
sympathisants de l’organisation La Commune (issue du PT), par des membres du
Groupe CRI… Vraiment, que la direction du GB vienne nous expliquer la nature
d’une organisation à laquelle elle ne connaît manifestement rien, alors que,
pour notre part, nous contribuons à la
construire, voire à la diriger (rappelons que le camarade S. en est le
secrétaire national), c’est un peu fort de café !
-
Mais l’ignorance manifeste de la réalité du syndicalisme étudiant dont fait
preuve la direction du GB ne s’arrête pas là. Elle écrit : « C’est
l’UNEF qui a contrôlé la mobilisation des étudiants contre les projets de Ferry
à l’automne dernier. Pour trahir, évidemment ! (…) Par milliers, les
étudiants se sont mobilisés… » La
direction du GB a raison de dire que l’UNEF a contrôlé et trahi la mobilisation
des étudiants ; mais elle aurait tort de croire qu’elle ait eu un rôle
quelconque dans leur mobilisation : celle-ci a été impulsée et animée pour
l’essentiel par la FSE, SUD et la CNT. C’est d’ailleurs pour cette raison
qu’elle été très limitée (réduite à une quinzaine d’universités seulement, dont
un tiers en grève réelle), l’UNEF refusant de convoquer des AG là où elle était
implantée, mais où aucune autre organisation ne lui faisait concurrence.
Manifestement, la direction du GB semble ignorer que le point de départ de la
mobilisation, la journée d’action du 20 novembre, avait été convoquée et
minutieusement préparée par… la FSE ! (Décision de son conseil national de
septembre.) Le rôle majeur de l’UNEF s’est joué dans la coordination nationale
(pour laquelle deux cents militants PS-LCR suffisaient), mais elle a été très
peu présente dans les Universités réellement mobilisées, sauf dans
quelques-unes, comme Rennes-II. En fait, comme le prouve son tract sorti
pendant le mouvement, l’appréciation de la direction du GB s’appuie
manifestement sur la presse bourgeoise, et non sur des informations directes.
Or il se trouve que la presse bourgeoise a délibérément exagéré le caractère
massif de ce mouvement et, en son sein, le rôle de l’UNEF ; cela lui a
permis de présenter comme une « victoire » l’annonce par le
gouvernement du report de la loi sur l’autonomie des universités… cette ligne
de l’UNEF étant celle qui lui a permis de briser la mobilisation contre la
réforme Lang-ECTS-LMD qu’elle soutient et applique depuis avril 2002 dans les
conseils de gestion. Symptomatique à cet égard est la fin du tract du GB sur le
mouvement étudiant, qui cite un article de Libération rendant compte de l’invasion du CA de Paris-III par les
étudiants. Or, dans cette Université, l’UNEF est ridicule, elle n’a joué aucun
rôle… et c’est la section FSE (alliée avec SUD) qui a dirigé la mobilisation…
e)
Enfin, la direction du GB s’indigne parce que la FSE (et le Groupe CRI est
d’accord avec cela) considère qu’il est utile de siéger dans les conseils
d’administration des Universités tout en dénonçant la cogestion (c’est-à-dire
sur une ligne d’opposition systématique à la direction de l’Université et aux
appareils collaborationnistes qui l’appuient). Prenant la pose de la vierge
effarouchée (« camarades du CRI, nous ne mangeons pas
de ce pain-là… »), elle nous accuse de « collaboration
de classe » et d’ « opportunisme »,
d’adoption de « l’orientation
(…) des staliniens », etc. Ces accusations
sont, une fois encore, dépourvues de fondement et calomniatrices. Le fait
de siéger dans un organisme institutionnel
de la bourgeoisie n’implique pas en lui-même la collaboration (ce cas se distingue donc du fait de siéger
dans des commissions ad hoc spécialement
mises en place par le gouvernement pour préparer une « réforme » en
établissant un « diagnostic partagé » et en faisant des
« concertations », comme le « haut conseil de l’assurance
maladie »… ou les commissions de mise en place de la réforme
ECTS-LMD) Siéger dans un conseil d’administration d’université, dans un
comité d’entreprise ou dans un Parlement bourgeois, est une question tactique.
Ce choix ne remet pas en cause les principes si l’on se sert de ce siège non
pas seulement pour avoir des informations, mais avant tout comme d’une tribune
pour dénoncer la politique de la bourgeoisie et se faire le porte-parole des
revendications. Ce qui est criminel, c’est de soutenir la bourgeoisie et de
collaborer avec elle. Nous ne voyons pas pourquoi il faudrait faire une
différence de nature entre un Parlement bourgeois qui vote les lois appliquées
par le gouvernement et un conseil d’administration qui vote les textes
appliqués par le président. En tout cas, si le GB veut mener une discussion
sérieuse sur ce point, il faut qu’il cesse de procéder, ici comme ailleurs, par
amalgame entre cette position du Groupe CRI et de la FSE et celle des
bureaucrates syndicaux. D’ailleurs, la direction de l’Université Paris-I, elle,
sait très bien faire cette différence quand, avec le soutien de l’UNEF, elle
poursuit devant les tribunaux les militants de la FSE (dont un militant du
Groupe CRI) qui ont organisé la grève, en les accusant notamment de
« rébellion » et d’ « atteinte à l’autorité de
l’État » ; quand, avec le soutien de l’UNEF, elle essaie de faire
taire, y compris par des menaces physiques, en pleine séance du CA, l’élu de la
FSE qui l’affronte courageusement, seul contre tous à l’intérieur, mais en
s’appuyant sur les étudiants massés à l’extérieur et entourés par un cordon de
CRS ; quand cet élu de la FSE dénonce le budget et les réformes, rend
compte aux étudiants et aux personnels de la manière dont leurs
« représentants » syndicaux, notamment de l’UNEF, votent à tour de
bras les textes de la présidence et du gouvernement, qui se fait le relais des
motions votées par l’assemblée générale des étudiants… Dans ces conditions, la
direction du GB comprendra que, même si elle n’approuve pas cette tactique,
nous ne saurions tolérer qu’elle traite nos camarades de collaborateurs
staliniens.
10. La direction du GB refuse la discussion sérieuse sur
l’orientation en France (deuxième tour des présidentielles de 2002, montée vers
la grève générale de 2003)
a) Quelle orientation après le premier tour de la
présidentielle en 2002 ?
Dans notre
contribution, nous avons indiqué que, selon nous, lors des élections
présidentielles en France en 2002, la situation n’était pas mûre pour appeler
le prolétariat à la grève générale. La direction du GB ne répond pas sur ce
point, se contentant de remarquer que « le
Groupe CRI déclare qu’il est d’accord avec le mot d’ordre de boycott, mais pas
avec la grève » (p. 15) — l’adjectif « générale » étant
ainsi discrètement mis de côté (de même qu’à la page suivante).
Affirmant que « le Groupe bolchevik a utilisé le mot
d’ordre de boycott comme un appel à l’activité politique des masses et comme
une dénonciation de la politique des appareils traîtres et de leurs valets
‘centristes’ qui soutenaient directement Chirac ou jouaient la
neutralité », elle s’interroge dans les termes suivants au sujet de la
position du Groupe CRI : « Alors il
faut comprendre que le Groupe CRI n’était pas pour le boycott mais pour
l’abstention : les travailleurs allaient au boulot le samedi, ils
s’abstenaient de deuxième tour le dimanche et ils retournaient au boulot le
lundi. » Réponse : oui et non. Formellement, le boycott ne
pouvait, dans les conditions données, que prendre la forme pratique de
l’abstention. Néanmoins, l’agitation pour le boycott, impliquant l’intervention
dans les manifestations de masse, dans les entreprises, les facultés et les
quartiers populaires, aurait évidemment eu un contenu de mobilisation
politique : celui de la mise en évidence de la nature du régime de la Ve
République, de la gauche plurielle, des appareils syndicaux et des centristes.
Autrement dit, dans les circonstances, en l’absence d’une mobilisation de
classe des travailleurs, le groupe révolutionnaire ne pouvait faire qu’un
travail de dénonciation, de propagande et d’organisation.
En conséquence, pour
une fois, la direction du GB n’a pas tort quand elle écrit : « Cela signifie que le Groupe CRI ne
pensait pas un instant que le prolétariat et la jeunesse avaient la puissance
de modifier la donne, d’imposer le boycott du deuxième tour, c’est à dire
d’empêcher qu’il se tienne. » Parfaitement, c’est ce que le Groupe CRI
aurait certainement pensé s’il avait existé. Car encore une fois, c’est
certainement très regrettable, mais c’est un fait : le prolétariat ne
s’est absolument pas soulevé comme classe au printemps 2002 — et c’est là la
différence gigantesque avec la situation du printemps 2003, où une partie
significative des travailleurs salariés se sont mobilisés et ont eux-mêmes mis à l’ordre du jour la grève
générale. — Quant à l’idée du GB selon laquelle la situation mettait à
l’ordre du jour la « dispersion du
FN par la force » et l’ « écrasement
du Front national », elle est elle aussi d’un irréalisme total.
Décidément, la
direction du GB est-elle incapable de faire preuve d’un sens élémentaire de la
réalité politique ? Il est facile, dès qu’il se passe quelque chose dans
un pays contre quoi on pense que le prolétariat devrait se mobiliser, de dire
qu’il faut en appeler à la grève générale, à l’armement du prolétariat et à
tout ce que l’on veut. Simplement, le prolétariat, lui, ne l’entend pas
toujours de cette oreille. Quand il ne met pas lui-même, par sa propre
mobilisation, la grève générale à l’ordre du jour, on ne peut en appeler de
manière intemporelle à la grève générale, sauf pour faire de la propagande
pure. Certes, on peut toujours dire que la responsabilité de l’absence de
mobilisation du prolétariat incombe aux directions de ses organisations :
c’est vrai de façon générale, à l’échelle historique, et pour cette raison, cela se vérifie dans n’importe quelle position
politique qu’elles prennent, et qui doit donc être dénoncée par l’organisation
révolutionnaire. Mais cette propagande n’a jamais dispensé et ne dispensera
jamais l’organisation révolutionnaire de tenir compte de la réalité de la lutte
de classe, d’analyser concrètement la situation concrète, et notamment
d’apprécier correctement l’état d’esprit des masses. À moins qu’elle ne veuille
se discréditer aux yeux des travailleurs, en les appelant à des
« actions » irréalistes dans les circonstances…
La direction du GB nous
rétorque que le boycott non plus ne « correspondait
(pas) à l’état d’esprit des masses ». C’est évident, mais cette
situation n’empêchait absolument pas, mais exigeait évidemment, que
l’organisation révolutionnaire appelle au boycott en expliquant sa signification
politique : c’était une question de principe, il fallait sauver l’honneur
du mouvement ouvrier, en allant à contre-courant de l’état d’esprit des masses.
L’appel au boycott, qui était impératif pour toute organisation ouvrière digne
de ce nom, ne peut donc absolument pas être comparé à l’appel à la grève
générale ou à l’écrasement du FN. Car dans ce dernier cas il ne s’agit pas
seulement de principe, mais de réalisme très pratique.
D’ailleurs, le GB
semble reconnaître à demi-mots que son « appel » à la grève générale
et à l’écrasement du FN n’était que propagandiste. Il présente son orientation
comme « la ligne qu’un Parti ouvrier
révolutionnaire aurait développée
dans cette situation ». Bien sûr, si
l’on avait un Parti révolutionnaire, on pourrait
faire plein de choses. Sauf qu’il n’y en a pas. Telle est la dure réalité
que néglige la direction du GB : faut-il en conclure que, pour elle, l’absence
de parti révolutionnaire ne doit pas empêcher un groupe minuscule de faire comme s’il était le parti
révolutionnaire dirigeant la classe ouvrière ou en tout cas un parti jouissant
d’une influence de masse ?
Bref, entre les deux
tours de la présidentielle, ce tout jeune groupe qu’était à l’époque le GB a
développé une ligne de préconisation
purement verbale, déconnectée de la réalité, d’une orientation purement
gauchiste, au sens léniniste du terme. La direction du GB écrit, au sujet
du Groupe CRI, « un groupe politique
peut naître déformé ». En tout cas, ce que révèle l’analyse lucide de
la politique du GB, c’est qu’un groupe, fût-il « composé pour moitié de travailleurs ayant lutté et fait des
sacrifices trente années ou plus pour la révolution », peut naître
aussi en étant atteint d’une maladie typiquement infantile… dont chacun sait
qu’elle est beaucoup plus difficile à soigner quand elle touche des adultes.
b) Quelle orientation en mai-juin 2003 ?
Mais la direction du
GB, gauchiste dans ses mots d’ordre de 2002, le fut déjà beaucoup moins un an
plus tard, en mai-juin 2003, si l’on considère que, parmi les traits
caractéristiques des « communistes de gauche » contre lesquels
polémiquait Lénine, il y avait non seulement les mots d’ordre abstraits
traduisant un refus d’affronter la réalité telle qu’elle était, mais également
la valorisation abstraite des « masses » contre les
« chefs ». En effet, en mai-juin, la direction du GB a considéré au
contraire qu’il fallait s’adresse aux chefs, mais pas aux masses. C’est cela
qui a empêché que nous parvenions à un tract commun.
Pour la direction du
GB, en effet, il fallait non seulement dénoncer expressément le rôle traître
des directions du mouvement ouvrier (point sur lequel il y avait évidemment un
accord avec le Groupe CRI), mais encore il fallait réduire l’intervention de l’organisation révolutionnaire à une
injonction adressée aux chefs (aux directions syndicales) pour qu’ils appellent
à la grève générale. En revanche, il ne fallait pas appeler les masses à se
mobiliser, à se mettre en grève, à « construire la grève » :
elle reproche au Groupe CRI de s’être, comme elle dit, adressé « aux travailleurs pour qu’ils luttent
plus et mieux » et elle nie le fait que les travailleurs « n’étaient pas assez
conscients ». En un mot, la
direction du GB nie le responsabilité et le rôle central de l’organisation
révolutionnaire pour mobiliser la classe ouvrière dans la mesure de ses forces
et développer la conscience de classe.
Quant à nous, nous ne
proposions pas exactement de
« construire la grève générale », contrairement à ce que dit la
direction du GB, mais de « construire
la grève » pour « imposer
la grève générale » (cf. notre tract du 25 mai). Et nous avons insisté
sur la nécessité de convaincre les
travailleurs, qui étaient très nombreux à en douter, que la victoire contre le
gouvernement par la grève générale était possible.
En effet, à moins de se raconter là encore des histoires, nul ne peut nier
qu’il y n’avait qu’un très petit nombre de secteurs qui étaient en grève réelle
en mai-juin, même parmi les manifestants, et que les discours des appareils sur
l’inopportunité d’appeler à la grève générale avaient une influence
considérable sur la conscience des travailleurs.
Cependant, si la
direction du GB était honnête, elle rappellerait que cette orientation de
« conscientisation » qui était la nôtre (d’où le titre de notre
tract : « Pour vaincre le
gouvernement, une seule solution : grève générale jusqu’au retrait du plan
Fillon-Chérèque, etc. ») ne s’opposait absolument pas, mais intégrait
au contraire l’exigence que les directions syndicales appellent à la grève générale :
c’est ce que prouve le contenu de notre tract du 25 mai, dont les
sous-titres étaient : « Assez
de division ! Asses de ‘journées d’action’ dispersées et atomisées !
Maintenant, cela suffit ! Dirigeants des syndicats, choisissez votre
camp : appelez immédiatement à la grève générale ! » Dès
lors, faire croire que « le Groupe
CRI n’était pas d’accord pour concentrer l’agitation contre la politique des
dirigeants des syndicats » est un mensonge. Simplement, le Groupe CRI
estimait que cette exigence indispensable et la dénonciation des appareils,
principal obstacle à la montée vers a grève générale, devaient être combinées à l’appel à la mobilisation et
à l’auto-organisation des travailleurs (d’où la fin de notre tract : « Partout, dans nos entreprises, dans
nos établissements, en assemblée générale souveraine, avec les syndicats
combatifs, imposons aux directions nationales CGT, FO, FSU, UNSA qu’elles
appellent dans l’unité à la grève générale ! Partout, unissons-nous,
organisons-nous, définissons nos revendications claires et précises,
construisons la grève, constituons nos comités de grève ! Partout, élisons
nos délégués mandatés et révocables, fédérons à tous les niveaux nos comités de
grève pour imposer la grève générale ! »). — Si la direction
du GB n’est pas d’accord avec cette combinaison
de mots d’ordre, avec la combinaison entre
l’appel de l’organisation
révolutionnaire à la mobilisation et à la grève des travailleurs, et l’exigence que les directions appellent à
la grève générale, c’est son droit ; si elle est incapable de comprendre
notre position, tant pis pour elle ; mais, une fois de plus, qu’elle ne
retienne pas un seul aspect de notre intervention, qu’elle ait l’honnêteté de
la présenter telle qu’elle fut réellement !
Sur le fond, notre désaccord
avec la direction du GB portait — et porte en général — sur le fait que,
de manière formelle et mécanique, dès qu’il arrive quelque chose quelque part,
celle-ci réduit son intervention à
une distribution de tracts et à une intervention en AG soumettant au vote une
motion qui appelle les directions (syndicats et/ou partis ouvriers bourgeois) à
faire ceci ou cela. Si l’on en croit les journaux du GB (comme ceux de feu le
groupe Just et des autres groupes issus de son explosion), l’activité des militants
du GB se limite à cela sur le terrain
de la lutte de classe. De façon caricaturale, en mai, un militant du GB a même
choisi de faire signer une pétition exigeant des directions syndicales qu’elles
appellent à la grève générale… plutôt que de réunir lui-même les travailleurs en AG pour organiser la prise de parole
ouvrière et s’auto-organiser ! — Pour le Groupe CRI, au contraire, il ne faut pas faire croire aux masses que
les directions soient susceptibles de se laisser convaincre ou de céder par des
tracts et des motions. Quand a lieu une montée réelle vers la grève
générale, le devoir des militants
révolutionnaires est d’être aux avant-postes pour construire la grève, sans
attendre que les directions répondent aux exigences des grévistes. Car en aucun
cas les militants révolutionnaires ne peuvent faire croire que les directions
attendent de compter les voix qui se prononcent pour la grève générale pour y
appeler ; ils doivent au contraire expliquer que seul le développement réel de la
grève peut imposer aux directions qu’elles finissent par y appeler.
Bien évidemment, cette
orientation qui est la nôtre, et qui se réalise dans la combinaison de
l’adresse aux directions et de l’appel à la grève et à l’auto-organisation,
procède de notre appréciation de l’état du mouvement ouvrier et de la
conscience de classe. Pour le GB, il n’y a pas de crise de la conscience de
classe, dès qu’il se passe quelques chose dans le pays (fût-ce seulement la
présence de Le Pen au second tour de la présidentielle), le prolétariat est en
définitive prêt à la grève générale, il n’a pas besoin d’être convaincu !
Pour le Groupe CRI, au contraire, les militants révolutionnaires doivent en
permanence, mais tout particulièrement lors des mobilisations réelles du
prolétariat et des travailleurs, être à l’avant-garde du travail de
« conscientisation », ne pas abandonner ce terrain aux bureaucrates
syndicaux, ne pas semer d’illusions sur les directions, expliquer aux
travailleurs qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes et sur leur auto-organisation
pour imposer le front unique ouvrier, condition de victoires contre le patronat
et le gouvernement.
11. La direction du GB refuse la discussion sur l’argentinazo
Sur
l’argentinazo, la direction du GB
manifeste la même attitude que sur le reste : elle refuse la discussion
sérieuse et la confrontation des idées, elle lui substitue des pirouettes, des
citations d’autorité et la déformation de nos positions.
a) Elle
prétend que, selon nous, « on ne
doit utiliser le terme de révolution que si elle est victorieuse ». et
que nous « attend(ions) la victoire
pour récompenser l’activité des masses argentines du titre glorieux de
‘révolution prolétarienne’ ». C’est là une invention de sa part, nous
n’avons jamais dit cela. Mais ces attaques lui évitent d’examiner et de réfuter
sérieusement ce que nous avons réellement dit, c’est-à-dire la série
d’arguments que nous avons avancés (cf. notre contribution sur l’appel, pp.
4-5 ; notre argumentation à ce sujet ne fait pas « deux lignes », comme le prétend mensongèrement le GB,
mais une bonne trentaine, sans compter celles consacrées à la ligne dont nous
estimons qu’elle eût été la meilleure) ;
b) Elle
nous reproche de n’avoir « donné aucune
position pendant les événements »… alors que notre groupe n’existait
pas à cette époque ! Décidément, elle n’a vraiment pas peur du
ridicule : elle qui, on l’a vu, n’avait rien à dire sur les élections
brésiliennes alors que son groupe existait depuis près d’un an et que, selon
ses dires, il serait « composé pour
moitié de travailleurs ayant lutté et fait des sacrifices trente années ou plus
pour la révolution »… elle ose nous reprocher de n’avoir pas pris de
position lorsque notre groupe n’existait pas ! Encore une fois, quelle
insondable mauvaise foi ![36]
c)
Elle s’indigne que nous osions critiquer l’analyse de l’argentinazo que proposent les organisations signataires de l’appel
et nous traite de « petits
sages ». Bref, elle substitue le mépris à l’argumentation.
d) Elle
s’en indigne d’autant plus qu’elle a elle-même écrit une déclaration sur les
événements argentins (en février 2002)… revendiquant de façon ridicule une
sorte de droit de préséance.
e) La direction du GB
ne cite que l’un de nos arguments, qui est le suivant : « Le prolétariat et les masses
d’Argentine, faute d’avoir pu poursuivre leur mobilisation, [ont] choisi un
retour à l’ordre en renouvelant par leur vote leur soutien au péronisme le plus
traditionnel… Là encore, nier qu’il y ait une ‘crise de la subjectivité’ en
Argentine comme ailleurs, c’est s’aveugler au lieu d’examiner lucidement la
situation, qu’elle nous plaise ou non. » À cela, la direction du GB
répond par une piteuse pirouette qui se veut ironique (« Voilà, l’observateur mesuré a rendu son verdict… »)…
mais qui cache mal, une fois de plus, son refus de discuter sérieusement.
— Elle se distingue en cela d’un Lénine, par exemple. Celui-ci, dans Le Gauchisme, maladie infantile du
communisme, cite une brochure des gauchistes allemands disant, à propos de
l’Allemagne (où, faut-il le rappeler, la situation de bouillonnement
révolutionnaire, portée par la révolution d’octobre, était certainement
beaucoup plus patente qu’en Argentine en 2001) : « Des millions d’ouvriers qui suivent encore la politique du
Centre (du parti catholique du « Centre ») sont contre-révolutionnaires.
Les prolétaires des campagnes forment des légions des troupes
contre-révolutionnaires » Lénine s’offusque-t-il, comme le fait la
direction du GB ? Se met-il à hurler à la capitulation devant les
réformistes, les staliniens, les centristes ? Non. Il écrit : « Le fait essentiel est
indiscutable. » (Œuvres
XXXI, p. 53.) Et il généralise, donnant un conseil sur lequel la direction du
GB ferait bien de méditer (puisqu’il aime les citations d’autorité) : « Vous êtes tenus de surveiller d’un
œil lucide l’état réel de conscience et de préparation de la
classe tout entière (et pas seulement de son avant-garde communiste), de la masse travailleuse tout entière (et pas seulement
de ses éléments avancés. » (Ibid.
p. 54.)
f) Relevant que nous
qualifions le péronisme de « représentation politique
traditionnelle » des masses argentines, la direction du GB écrit : « Cela illustre une fois de plus que le
Groupe CRI ne comprend rien à la différence entre parti bourgeois et parti
ouvrier-bourgeois. » Comment, pourquoi, que veut-elle dire ? On
ne le saura pas, la grande direction tellement marxiste et révolutionnaire du
GB abandonnant une fois de plus le Groupe CRI à son ignorance…
g)
Heureusement, si elle-même n’a rien à dire d’intéressant, elle a toujours
quelques citations de Trotsky en réserve ! En l’occurrence, une citation
qui concerne le prolétariat espagnol en 1936-1937, c’est-à-dire à l’apogée de
la mobilisation révolutionnaire (elle est extraite de l’article déjà
cité : « Classe, parti et direction. Comment le prolétariat espagnol
a-t-il été vaincu », in Œuvres
XX). Une fois encore, la direction du GB croit-elle vraiment que toute citation de Trotsky puisse être
appliquée à n’importe quelle
situation ? Quel schématisme abstrait ! — Mais à la limite, si la direction
du GB pense réellement que la situation était révolutionnaire en Argentine, si
elle pense que la « maturité » du prolétariat argentin en 2001 était
comparable à celle du prolétariat espagnol en 1936-1937, on peut comprendre
qu’elle recherche des analogies. Cependant, comment alors pourrait-elle nous
convaincre par ce genre de citations, puisque, précisément, nous ne pensons pas
que la situation en Argentine ait été révolutionnaire ? Ne voit-elle pas
que c’est là une pétition de principe ? À moins que, encore une fois, il
faille conclure que la direction du GB ne se soucie nullement de nous
convaincre et que par conséquent, comme elle dit (p. 3), « il doit s’agir d’autre chose »… — En tout cas,
l’utilisation de ce texte est d’autant plus maladroite que son objet n’est
nullement de discuter de la question de savoir si la situation était
révolutionnaire en 1936-1937 (l’adversaire de Trotsky en est convaincu), mais,
comme son titre l’indique, d’établir les causes de la défaite (l’immaturité des
masses révolutionnaires, comme le pense l’adversaire de Trotsky, ou la
direction, comme le soutient ce dernier). — Quant à la situation
révolutionnaire, Trotsky la résume en quelques mots le prolétariat « a fondé ses organes de pouvoir, saisi
les entreprises, cherché à régler la production » (p. 335) ; et,
en « En 1936 (…) les ouvriers
espagnols ont repoussé l’assaut des officiers qui avaient mené à bien leur
complot sous l’aile protectrice du Front populaire. Les masses ont improvisé
des milices et bâti des comités ouvriers, citadelles de leur propre
dictature. » (p. 324). Comparer une telle situation avec celle de
l’Argentine en 2002, n’est-ce pas décidément — nous y insistons, au risque
d’offusquer de nouveau la direction du GB — prendre ses rêves pour des
réalités ?[37]
h) Sur la question des mots d’ordre transitoires, la direction du GB fait semblant de ne pas comprendre notre critique — évidemment liée à celle concernant l’appréciation de la situation — qui consistait à dire que, en l’absence de structures d’auto-organisation massives du prolétariat, on ne pouvait se contenter de mots d’ordre soviétistes, c’est-à-dire faire comme si elles existaient ou comme s’il suffisait d’appeler à leur constitution pour qu’elles surgissent, de sorte qu’il fallait combiner cette orientation avec d’autres mots d’ordre, destinés à mobiliser les travailleurs qui, dans leur grande majorité, et notamment parmi le prolétariat industriel, sont restés à l’écart. Il est regrettable que la direction du GB refuse de discuter sérieusement sur ce point.
i) Même sur le mot
d’ordre de « constituante libre et
souveraine », la direction n’a aucun argument sérieux. — D’abord,
elle nous accuse, comme si c’était un crime, de « discuter avec les correspondants du PTS argentin, la FTSI
France » (passons sur le fait qu’elle-même a longuement
« discuté » avec eux tout en connaissant parfaitement leur position).
Ensuite, dans un but grossier de « clivage », elle profite de
l’occasion pour essayer d’obtenir l’indignation de la LOI (née d’une exclusion
du PTS…) contre le Groupe CRI. Enfin, elle prétend que, si le Groupe CRI « avait été en Argentine, il aurait
donc poussé du côté de la restauration du parlementarisme, quand les masses ont
chassé du pouvoir un président élu, un gouvernement représentatif de l’assemblée. Il
aurait prêté la main à la remise en selle de la bourgeoisie »…
Sur ce dernier point,
elle fait ainsi semblant d’oublier que, pour nous, justement, le
« parlementarisme » bourgeois n’avait nullement besoin d’être
« restauré » et la bourgeoisie avait à peine besoin d’être
« remise en selle », la situation n’étant justement pas
révolutionnaire. En particulier, les masses n’avaient nullement rompu avec le
parlementarisme, d’où, précisément, la nécessité de mettre en avant des mots d’ordre
leur permettant de comprendre sa nature et de rompre avec les illusions
qu’elles nourrissaient dans leur écrasante majorité envers le régime bourgeois,
y compris après la chute des deux gouvernements fin décembre. — Encore une
fois, on peut parfaitement contester notre analyse de la situation (il faudrait
toutefois nous prouver alors que nous
avons tort, ce que la direction du GB n’essaie même pas), mais on ne peut nier
que nos positions sont cohérentes avec notre diagnostic. C’est pourquoi
l’analogie avec la France en 1945 est parfaitement oiseuse, une fois de plus,
puisque, à ce moment-là et dans ce pays (comme d’ailleurs dans d’autres,
notamment en Europe et en Asie), la situation était pré-révolutionnaire (sans
revenir sur la situation de 1944-1947, rappelons que la majorité absolue des
électeurs votait pour des partis ouvriers-bourgeois… et non pour des candidats
péronistes !). Dans une telle situation, dans un contexte où les masses
organisées du mouvement ouvrier nourrissaient certes des illusions envers les
dirigeants staliniens et sociaux-démocrates, mais déjà beaucoup moins envers la
République bourgeoise qu’elles avaient subie pendant des décennies et qui
s’était auto-sabordée en 1940, revendiquer une constituante élue au suffrage
universel, comme l’a fait le PCF et la SFIO, c’était bien évidemment
contre-révolutionnaire.
En revanche, lorsque la situation n’est pas
révolutionnaire et que l’on est dans un pays semi-colonial où les masses
ont de forts sentiments nationalistes-anti-impérialistes, mais votent pour les
candidats de la bourgeoisie et où, notamment à cause de l’expérience de la
dictature, elles restent très attachées au parlementarisme bourgeois, qu’elles
tendent à identifier avec les libertés démocratiques, alors le mot d’ordre de
constituante peut être avancé. Oui, Trotsky, cité par la direction du GB, a
raison de souligner que, « le parti
doit se souvenir que, par rapport à son objectif principal (la conquête du
pouvoir les armes à la main), les mots d’ordre démocratiques n’ont qu’un
caractère secondaire, provisoire, passager, épisodique » ; il n’empêche qu’il doit savoir avancer
de tels mots d’ordre, à condition de les combiner avec les mots d’ordre plus
avancés. En ce qui concerne l’Argentine, nous n’avons jamais dit que le mot
d’ordre de constituante dût être le seul et unique à avancer : une
nouvelle fois, c’est la direction du GB qui focalise sur ce point, qui
l’extrait artificiellement de son contexte et qui fait semblant d’oublier que,
pour nous, il s’agissait de le combiner
tactiquement avec d’autres mots d’ordre plus avancés, dans le but non pas de « restaurer le parlementarisme »,
mais au contraire d’aider les masses à rompre idéologiquement avec le régime en
place. Une nouvelle fois, il faut donc rétablir la citation en entier :
dans le but de « faire
rompre les masses avec leurs représentations politiques traditionnelles, et en
particulier avec le péronisme, fût devenu inutile, sous prétexte qu’une
fraction ultra-minoritaire était plus ou moins profondément radicalisée
(…), le mot d’ordre de
‘gouvernement ouvrier et populaire’ et même, à certains moments, celui
d’ ‘assemblée constituante libre et souveraine’ étaient justes,
contrairement à ce que pensent les camarades de la LOI et du GB, car ils
permettaient de faire comprendre aux masses et au prolétariat en particulier
qu’il était nécessaire et possible de rompre avec le régime bourgeois et ses
deux partis, d’exiger et d’imposer la rupture des directions syndicales avec le
péronisme tout en commençant à expulser des syndicats les bureaucrates les plus
ouvertement corrompus, en un mot de réaliser le front unique ouvrier pour le
gouvernement des organisations ouvrières et populaires. Cela n’aurait rien eu
de contradictoire, mais aurait au contraire dû être combiné avec le combat pour
le développement des organismes d’auto-organisation, dans la perspective de
créer une situation de double pouvoir. »
Encore
une fois, la direction du GB a parfaitement le droit de trouver qu’il y a là de
la maladresse, de l’erreur, de l’illusion ; mais pourquoi déformer nos
positions, se livrer à des procès d’intention et, en dernière analyse, empêcher
ainsi la discussion honnête et sérieuse ?
Pour terminer, redonnons la parole à
Lénine, encore une fois dans Le
Gauchisme, maladie infantile du communisme. Pensait-il que le fait de
participer aux élections pour une assemblée constituante pendant une période révolutionnaire, et même au moment de la prise du
pouvoir par les soviets, fût en soi et pour soi de l’opportunisme
réformiste et parlementariste et une infâme trahison justifiant toutes les
insultes possibles et imaginables ? Non. Il pensait tout au contraire que
cela pouvait s’avérer utile pour aider les masses retardataires nombreuses… à rompre avec le parlementarisme. Le
passage que nous allons citer n’a pas pour but de comparer des situations qui,
à notre avis, ne sont pas comparables ; mais nous estimons que la
direction du GB, au lieu de faire des accusations péremptoires, ferait bien
d’aller relire et méditer calmement ce texte — comme, pour notre part, nous
avons tenu à aller lire et méditer calmement ceux qu’elle a cités dans sa
lettre. « La tactique, écrit
Lénine, qui n’avait pas peur des mots, doit
être tracée de sang-froid, avec une objectivité rigoureuse, en tenant compte de
toutes les forces de classe dans un État
donné (de même que dans les États qui l’entourent et dans tous les États, à
l’échelle mondiale), ainsi que de l’expérience des mouvements révolutionnaires.
Manifester son ‘esprit révolutionnaire’ en se contentant d’invectiver
l’opportunisme parlementaire, de répudier la participation au gouvernement, est
très facile. Mais justement parce qu’elle est trop facile, cette solution ne
résout pas un problème ardu et même très ardu. » (Op. cit., p. 59.) Aux gauchistes, qui proclamaient que, la période
étant révolutionnaire, « le
parlementarisme a politiquement fait son temps », Lénine répond :
« Si c’était vrai, les communistes ‘de
gauche’ seraient en bonne position. Mais il faudrait le prouver par une analyse
très sérieuse ; or, les communistes ‘de gauche’ ne savent même pas aborder
cette tâche » (p. 55). C’est alors que Lénine explique la relation
entre l’agitation pour l’assemblée constituante et le travail dans les soviets
en Russie en 1917. Rappelant que le Parti bolchevik a « participé aux élections pour le parlement bourgeois de Russie,
pour l’Assemblée constituante, en septembre-novembre 1917 », il écrit
: « Nous, les bolchéviks russes,
n’avions-nous pas, en septembre novembre 1917, plus que tous les communistes d’Occident, le droit d’estimer que le
parlementarisme avait politiquement fait son temps en Russie ? Nous
l’avions, évidemment, car la question n’est pas de savoir si les parlements
bourgeois existent depuis longtemps ou depuis peu, mais si les grandes masses
laborieuses sont prêtes (idéologiquement,
politiquement, pratiquement) à adopter le régime soviétique et à dissoudre le
parlement démocratique bourgeois — ou à en permettre la dissolution. Que
la classe ouvrière des villes, les soldats et les paysans aient été, en
septembre-novembre 1917, par suite de conditions particulières, admirablement
préparés à l’adoption du régime soviétique et à la dissolution du plus
démocratique des parlements bourgeois, c’est là un fait historique tout à fait
indéniable et parfaitement établi. Et cependant les bolchéviks n’avaient
pas boycotté l’Assemblée
constituante ; ils avaient, au contraire, participé aux élections avant
et après la conquête du pouvoir politique
par le prolétariat. » Et Lénine termine son raisonnement par la
généralisation suivante : « De là
une conclusion absolument indiscutable : la preuve est faite que même
quelques semaines avant la victoire de la République soviétique, même après cette victoire, la participation à un
parlement démocratique bourgeois, loin de nuire au prolétariat révolutionnaire,
lui permet de démontrer plus
facilement aux masses retardataires pourquoi ces parlements méritent d’être
dissous, facilite le succès de leur
dissolution, facilite l’
‘élimination politique’ du parlementarisme bourgeois. »
Conclusion
Pour notre part, nous
avons pris l’Appel à la conférence internationale au sérieux. Répondant à la
proposition des organisations initiatrices, nous avons écrit une contribution
politique argumentée, indiquant clairement les points fondamentaux avec
lesquels nous étions (et sommes) en accord, et développant les points d’analyse
et de tactique avec lesquels nous étions (et sommes) en désaccord. C’est là,
jusqu’à preuve du contraire, la seule méthode qui vaille pour avancer.
Au
contraire, la lettre signée de la direction du GB n’est pas sérieuse, et elle
ne nous prend pas au sérieux. Nous avons démontré et prouvé que, pendant près
de trente pages, la direction du GB ne cesse de multiplier non seulement des
« arguments » qui, dans la quasi-totalité des cas, n’en sont pas et
ont comme seule et unique fonction d’éviter la discussion politique sérieuse,
mais encore les attaques et les procédés les
plus intolérables : accusations fausses, amalgames avec les
traîtres, déformations de positions, manipulations de citations, attaques
personnelles, paternalisme prétentieux… Nous avons vu que l’axe principal de la
direction du GB est de nous traiter « d’intellectuel(s)
désœuvré(s) », de nous dénier le droit de nous « revendiquer marxistes », de nous accuser de « mépris(er) » le programme,
d’utiliser des « manœuvres opportunistes »
et d’être des cryto-réformistes, des crypto-staliniens, des
crypto-pablistes et de crypto-lambertistes…
Si un tel diagnostic
était vrai, il est clair qu’aucune organisation révolutionnaire sérieuse ne saurait
nourrir le moindre espoir à l’égard du groupe qui en serait l’objet. La
conclusion de la lettre du 11 février peut donc paraître extrêmement
surprenante, elle suffirait même à elle seule à faire s’écrouler les trente
pages qui la précèdent, ou à montrer que la direction du GB n’est pas sérieuse.
En effet, le flot d’accusations toutes plus graves les unes que les autres
qu’elle adresse contre le Groupe CRI ne l’empêche pas de prétendre que « le Groupe CRI est à la croisée des
chemins », qu’elle « ne ferme
pas le débat avec (n)ous », qu’elle « (n)ous tend la main »...
Au-delà de l’aspect
risible de cette palinodie finale, comment interpréter cette attitude ?
Officiellement, « le Groupe
bolchevik répond parce qu’il s’agit de l’avenir d’un groupe politique récemment
apparu et que rien ne doit être négligé pour délimiter du marais centriste (des
révolutionnaires en parole et réformistes en pratique), les forces qui sont
authentiquement ‘communistes, révolutionnaires, internationalistes’ ». Le
Groupe CRI serait-il donc, pour la direction du GB, « authentiquement
communiste, révolutionnaire, internationaliste » ? Il y a fort à en
douter : rien ne l’indique dans la lettre du 11 février, dont tout
l’objectif est précisément de montrer le contraire. Or, cette lettre est censée
s’appuyer sur l’ensemble de nos publications, depuis notre Projet de programme CRI jusqu’au numéro de novembre 2003 de notre
journal, en passant par nos contributions théoriques et notre contribution du
27 septembre sur l’Appel à la conférence internationale. En réalité, le seul
point positif indiqué par la direction du GB dans l’ensemble de ces
publications (soit plusieurs centaines de pages), c’est que nous nous sommes « prononcés pour la défaite de
l’impérialisme en Irak ». Par rapport à ses tares, cette qualité pèse
tout de même d’un poids bien léger dans la balance, pour que le Groupe CRI soit
« à la croisée des chemins » : en réalité, aux yeux de la
direction du GB, il est déjà bien enfoncé dans le fossé.
Il faut donc écarter une
telle interprétation de la phrase citée, et la relire pour essayer de trouver
sa véritable signification. En fait, elle ne dit évidemment pas que le Groupe
CRI fait partie des « forces authentiquement communistes,
révolutionnaires, internationalistes », mais qu’il est « récemment apparu », donc
qu’il est jeune (en plus d’être composé de « jeunes intellectuels »)
et que, par principe, « rien ne doit
être négligé pour délimiter du marais centriste (des révolutionnaires en parole
et réformistes en pratique), les forces qui sont authentiquement ‘communistes,
révolutionnaires, internationalistes’ ». Autrement dit, il s’agit en
fait, pour la direction du GB, comme le confirment les passages que nous avons
analysés ci-dessus (point 5), non pas de gagner
le Groupe CRI à ses positions (d’où le refus de discuter sérieusement et d’analyser
réellement nos positions, que nous avons longuement constaté)… mais de récupérer des militants du Groupe CRI.
C’est pourquoi, en
particulier, comme nous l’avons vu, la direction du GB se livre à des attaques
personnelles contre un membre du Groupe CRI en particulier, qu’elle soupçonne
d’être la cause de tous les vices. Et, concluant sa lettre, elle en remet une
louche, des fois que nous n’aurions pas compris : « Le porte-parole du Groupe CRI se dit partisan de la révolution, mais soutient que le capitalisme n’a
pas épuisé son rôle progressiste ; se réfère à la 4e
Internationale, mais ne veut pas
appliquer son programme ; déclare que l’Appel est une très bonne idée, mais ne le publie pas, mais refuse de l’appliquer en
France ; réclame de participer au Collectif qui a initié l’Appel, mais refuse d’ouvrir son débat aux
représentants de la Liga obrera internacionalista et du Groupe bolchevik, mais s’abstient de condamner les
agressions stalino-lambertistes du PO argentin contre les militants du
Collectif ; proclame condamner la collaboration de classes dans ses
publications, mais applique en
coulisses la participation gaulliste à l’université. » Ainsi le Groupe
CRI irrécupérable se réduirait-il à l’un de ses membres… tout l’
« effort » de la direction du GB s’expliquant alors par sa tentative
de sauver les autres du naufrage…
La ligne de la
direction du GB à l’égard du Groupe CRI est donc claire et nette :
l’objectif à peine dissimulé de sa lettre du 11 février comme l’intégralité de
son contenu, montrent qu’il ne s’agit nullement pour elle de « prendre au sérieux » nos
positions et de discuter avec nous dans le cadre de la préparation de la
conférence internationale, mais d’aller à la rupture avec le Groupe CRI en tant
que tel, et de récupérer quelques militants dans l’opération. C’est un choix.
« Le style, c’est
l’homme » : par cet objectif, par ces procédés, la direction du GB
révèle sa vraie nature. Elle n’a pas tiré le bilan de son propre passé. Elle
n’a pas rompu avec les méthodes fameuses de Lambert et de Just, celles de l’OCI
d’antan — co-dirigée pendant trente ans par Lambert et Just —, celles
reprises à l’identique dans le groupe Just (CPS) jusqu’à la mort de son
fondateur et son explosion. Pour la direction du GB, le Groupe Just est censé
avoir maintenu une ligne principielle et dénoncé inlassablement tous les
sociaux-démocrates, staliniens et centristes. Elle n’explique pas sa stagnation
et finalement sa destruction très rapide. La réponse en termes de
« trahison » de ses responsables après la mort de Just n’est
évidemment pas une explication : elle ne fait que repousser la question.
L’explication par le national-troskysme est beaucoup plus pertinente : rappelons
ici que c’est précisément sur cette base que le Groupe CRI a décidé d’entrer en
relation avec le GB, alors qu’il ne l’a pas fait avec les autres groupes issus
de l’explosion de CPS[38].
Cependant, ce n’est là qu’un aspect du problème. Les autres aspects sont :
1) les
« méthodes » de l’OCI, construite et dirigée en commun pendant des
années par Lambert et Just : sectarisme, refus de la discussion sérieuse au
moindre désaccord, violence verbale en lieu et place de l’argumentation
rationnelle, pratique de l’amalgame et de la calomnie, déformations des
positions d’autrui (et souvent aussi violence physique contre les militants
ouvriers…) ; ces « méthodes » ont contribué à entraver le
développement de l’OCI (ainsi que du CIQI et CORQI) dès les années 1960, à accélérer
sa décomposition opportuniste et trade-unioniste — mais aussi à putréfier le
Groupe Just dès sa constitution, contribuant de façon décisive à son incapacité
à se développer nationalement et internationalement, et aboutissant finalement,
de façon logique, à son explosion après la mort de son dirigeant, qui avait été
l’un des principaux « champions » de ces méthodes à l’OCI[39] ;
2) l’incapacité
à analyser de manière réellement marxiste le capitalisme contemporain,
l’évolution du mouvement ouvrier et de la conscience de classe depuis les
années 1970 et, corrélativement, la reprise formelle, abstraite, déconnectée de
la réalité, des schémas, « analyses » et mots d’ordre de l’OCI des
années 1970 (eux-mêmes très souvent discutables, d’ailleurs). Autant de questions
qui concernent bien l’application des principes, la détermination d’une
stratégie adéquate à l’époque et de tactiques en conséquence.
Sur ces deux points
fondamentaux, décisifs, la direction du GB n’a pas fait de bilan à ce stade,
elle n’a pas compris, et elle reprend à son compte plusieurs des vices majeurs
de l’organisation dont elle est issue. Ces vices sont le produit de la crise de
la IVe Internationale : bien des organisations qui s’en sont réclamées ont
tendu à reprendre à leur compte et à leur niveau les méthodes des bureaucraties
réformistes, en particulier stalinienne, ce qui a considérablement accéléré
leur propre dégénérescence. Et, à leur tour, les groupes qui rompent d’avec les
organisations centristes tendent souvent à reproduire ces méthodes, qui sont
des obstacles considérables à la construction de l’Internationale communiste
révolutionnaire (nouvelle IVe Internationale).
Reste à savoir si la
direction du GB peut en prendre conscience et changer : la présente
réponse en elle-même signifie que nous n’en désespérons pas ; notre
patient effort d’argumentation et de démonstration, opposé aux procédés
inadmissibles qu’elle a employés, signifie que nous ne baissons pas les bras
face à ces obstacles auxquels se heurte — et se heurtera — le
processus de regroupement des groupes trotskystes issus des organisations
centristes.
Reste à savoir aussi
ce qu’en penseront les autres groupes parties prenantes de la conférence
internationale : la LOI, le GOI, LM, le CWG, le GG et la TCI. La présente
lettre leur est bien évidemment adressée également, de même qu’ils ont reçu
celle du GB. Nous espérons qu’elle les fera enfin réagir et intervenir dans la
discussion.
Car nous regrettons
très vivement qu’ils n’aient pas répondu à ce jour à notre contribution du 27
septembre. Rappelons que le Groupe CRI a été la première organisation et longtemps
la seule (jusqu’au texte de la TCI) à
écrire une contribution à la discussion sur la base de l’appel à la conférence
internationale. Selon nous, les différentes organisations parties
prenantes ont commis une erreur politique en ne nous répondant pas — ni
individuellement, ni collectivement. À nos yeux, il n’est absolument pas
acceptable, pour des organisations qui affirment mettre au centre de leur
activité la préparation d’une conférence internationale, sur la base d’un texte
auquel nous avons répondu de manière précise et argumentée, d’avoir laissé sans
suite notre contribution, alors même qu’il n’y en a pas eu d’autres pendant des
mois. En particulier, nous ne sommes pas d’accord avec la LOI lorsque, dans son
message du 10 février, en réponse à notre lettre du 3 février, elle justifie
l’absence de réponse de sa part ou de la part du collectif en tant que tel dans
les termes suivants : « Vous comprendrez bien que, c’est le GB — section officielle
du Collectif en France — qui doit donner une réponse officielle à votre
document, question pour laquelle, dès maintenant, nous proposons toute notre
collaboration et appui. » Non, nous
ne « comprenons » pas cette manière de voir les choses, ou plutôt nous
ne l’approuvons pas. Pour nous, l’intérêt que représente l’Appel à la
conférence internationale des organisations trotskystes principielles, c’est
précisément d’offrir un cadre international
pour une discussion de fond, un cadre qui permette de dépasser les
limitations nationales et locales. En ayant choisi ou accepté d’enfermer
le Groupe CRI dans une discussion « bilatérale »,
« franco-française », avec le GB, les autres organisations ont fait preuve
d’une défaillance internationaliste, elles ont fait un pas en arrière par
rapport au texte de l’Appel — dont, encore une fois, nous avons souligné
l’importance fondamentale, malgré nos divergences. En ce sens, elles
portent une part importante de responsabilité dans le tour tout à fait
regrettable qu’a pris la « discussion » avec la direction du GB. Elles doivent donc maintenant réparer cette erreur et
intervenir, rapidement, dans la discussion.
Avec nos
salutations révolutionnaires,
Groupe CRI
PS : L’Appel à la conférence
internationale et notre contribution du 27 septembre 2003 ont été mis en ligne
sur notre site : http://groupecri.free.fr
Copie de la présente lettre aux
organisations initiatrices de l’appel à la Conférence internationale (LOI et
GOI, CWG, LM) et aux organisations associées à la préparation de cette
conférence (TCI et GG)
[1] « En particulier
— précisions-nous — (avec) les
appréciations et caractérisations suivantes, contenues dans le préambule qui
justifie cette initiative : prise de position pour la défaite de
l’impérialisme dans la guerre contre l’Irak ; caractérisation de l’époque
actuelle comme celle de défaites du prolétariat international et des peuples
opprimés face aux offensives de l’impérialisme, alors que la période précédente
était au contraire celle d’une montée pré-révolutionnaire et
révolutionnaire ; dénonciation du rôle décisif des directions traîtres
« traditionnelles » du mouvement ouvrier (les PC, la social-démocratie,
les directions syndicales, etc…) ; dénonciation du Forum social mondial
dans lequel ces directions tendent aujourd’hui à se grouper ; dénonciation du
nationalisme bourgeois et petit-bourgeois traître des pays opprimés ;
dénonciation de l’ONU, institution intégralement impérialiste ;
dénonciation du rôle complètement et définitivement néfaste que jouent de plus
en plus dans la lutte de classe les différentes organisations centristes
révisionnistes et liquidatrices de la IVe Internationale, suppôts des appareils
contre-révolutionnaires (SUQI, lambertisme, LO en France, MST et PO en
Argentine, etc.). »
[2] En note, nous faisions référence à « Trotsky : Les syndicats à
l’époque de la décadence impérialiste,
texte de 1940 qu’on ne trouve jamais cité dans les publications des
lambertistes, et pour cause ! » — La direction du GB en
profite pour nous donner paternellement un conseil : « Les camarades du CRI, écrit-elle (p. 6), tireraient bénéfice de l’étude des contributions de Stéphane Just au
combat contre le révisionnisme lambertiste. Ils y apprendraient qu'en dehors du
parti ouvrier révolutionnaire, il ne peut y avoir d' ‘organisations
ouvrières indépendantes’ en dehors du
parti ouvrier révolutionnaire, il ne peut y avoir d’ ‘organisations
ouvrières indépendantes’ ». Certes — et cette idée, bien avant
Stéphane Just, a été expliquée par Lénine et Trotsky notamment...
Cependant, il faut préciser que, si cette idée est donc juste et fondamentale en dernière analyse, cela n’empêche pas
que, de manière temporaire, des syndicats et des partis ouvriers indépendants
puissent se constituer dans la lutte des classes sans direction marxiste, leur
destin se jouant alors assez rapidement entre leur transformation en parti
révolutionnaire (si les marxistes en prennent la direction) ou en parti
ouvrier-bourgeois ; c’est d’ailleurs ce que montre… le GB lui-même ! (Cf. le passage de sa lettre du 11 février où
il reproduit son article sur le PT brésilien de mars 2003, citant notamment à
juste titre un texte de Trotsky sur ce point.)
[3]
Passons sur le suivant, au bénéfice du doute : dans notre
contribution, nous écrivions :
Le concept
d’ « État ouvrier déformé à la naissance » est une contradiction
dans les termes, une absurdité…
Dans
la lettre du GB, on lit :
Notre auteur prétend qu’un
« État ouvrier déformé est une contradiction dans les termes ».
En
oubliant « à la naissance »,
la direction du GB change évidemment le sens de notre phrase... Mais il s’agit
peut-être ici d’un oubli involontaire... contrairement, nous allons le voir, aux
nombreux autres cas de déformations de citations qui parcourent la lettre du
GB, et qui sont manifestement délibérées. — Rappelons cependant, en
l’occurrence, la suite immédiate de notre phrase, que la direction du GB a
coupée… alors qu’elle en expliquait évidemment le début :
… un État ouvrier peut
dégénérer, comme en URSS (et cette dégénérescence conduit alors nécessairement,
tôt ou tard, à un saut qualitatif qui fait que, en l’absence d’une réelle
dictature du prolétariat, l’État finit par cesser d’être « ouvrier »)
; mais il ne peut naître dégénéré, ce qui est absurde.
[4] Contre les gauchistes dont la ligne
est : « en avant, sans
compromis, sans dévier de sa route », Lénine écrit dans le même
texte : « Ce mot d’ordre est
manifestement erroné. C’est comme si 10 000 soldats se jetaient dans la
bataille contre 50 000 ennemis, alors qu’il faudrait ‘s’arrêter’, ‘faire un
détour’ et même conclure un ‘compromis’, pour donner le temps d’arriver aux 100
000 hommes de renfort qui doivent venir et qui ne peuvent entrer en action
sur-le-champ. C’est un enfantillage d’intellectuels, ce n’est pas la tactique
sérieuse d’une classe révolutionnaire. »
[5] Passons ici (cela devient franchement
lassant tant c’est grotesque) sur la suggestion mensongère de la direction GB selon
laquelle nous appellerions à voter « pour
‘la gauche’ au deuxième tour des régionales françaises ». Voici
l’ « argument », qui atteint une fois de plus le comble de la
mauvaise foi et de l’amalgame (contre le CRI, mais aussi d’ailleurs contre
LO, qui n’a jamais soutenu pareille position sur les partis en question ou sur
Alencar) : « Les Verts, le Parti
radical, le MRC ou le patron Alencar importent peu à LO, à la LCR et au
rédacteur de la contribution du CRI, puisque leur théorie commune de ‘la
crise de la subjectivité’ attribue la responsabilité des défaites aux
masses et non aux appareils. »
[6] Nous y écrivions notamment, p. 13 :
« Il ne saurait être question, pour
les militants et les groupes communistes révolutionnaires internationalistes,
de soutenir, même de façon critique, le gouvernement Lula. Malgré la pression
gigantesque, il faut être capable, contre le courant, de prévenir les masses
contre leurs illusions, de s’engager dans un travail patient et persévérant de
propagande et d’agitation, avec l’objectif de montrer aux masses que le
gouvernement Lula, parce qu’il est un gouvernement au service de la bourgeoisie
(un gouvernement de type « front populaire »), ne peut réaliser leurs
aspirations, et que seul un gouvernement des travailleurs, par les
travailleurs, pour les travailleurs sera en mesure de le faire
réellement. »
[7] Nous écrivions notamment, dans notre
contribution du 27 septembre : « Cette
tactique ne met nullement en cause le programme de la révolution permanente, du
moment qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une stratégie d’ensemble visant à
mettre le prolétariat à la tête des masses populaires en colère. Seul le
prolétariat peut aller jusqu’au bout du combat anti-impérialiste, en rompant
avec le FMI, en refusant de payer la dette, en expulsant les bases militaires
impérialistes, en rompant les « accords » commerciaux avec
l’impérialisme et en expropriant la grande bourgeoisie, qui est nécessairement
compradore — bref, en instaurant sa dictature. Cependant, pour parvenir à ce but,
le prolétariat, qui est minoritaire dans les pays coloniaux et dans la plupart
des pays semi-coloniaux, a absolument besoin de s’allier avec les autres
forces et organisations paysannes et petites bourgeoises nationalistes de
masse, qui sont incontournables même si elles ne sont que partiellement et même
très partiellement « anti-impérialistes » tant qu’elles ne subissent
pas l’hégémonie du prolétariat et de son parti communiste révolutionnaire. Bien
évidemment, comme la tactique du front unique ouvrier, la tactique du front
unique anti-impérialiste n’est légitime que si le parti révolutionnaire du
prolétariat (contrairement au parti communiste chinois dirigé par
l’Internationale boukharino-stalinienne dans les années 1920, mais conformément
à ce que préconisaient Lénine, puis Trotsky et l’Opposition unifiée) reste
complètement indépendant d’un point de vue programmatique, organisationnel et
militaire, des autres organisations du front, et s’il continue à mettre en
avant ses propres mots d’ordre, ses propres perspectives, son propre programme,
en critiquant et en dénonçant ouvertement le programme et le double langage de
ses alliés temporaires. »
[8] À ce compte, le GB va-t-il accuser
Trotsky d’opportunisme à l’égard de la bureaucratie syndicale quand il écrit
dans le Programme de transition :
« La puissante montée des syndicats
en France et aux États-Unis est la meilleure réponse aux doctrines
ultra-gauches de la passivité qui prêchaient que les syndicats ‘avaient fait
leur temps’ » ?
[9] À ce sujet, la direction du GB accuse
les lambertistes d’avoir « trouvé
chez Bernstein » leurs formules sur la démocratie. Pour
« preuve », elle cite Bernstein, qui écrit : « La démocratie est un outil pour
instaurer le socialisme et la forme même de sa réalisation. » La
direction du GB semble donc ignorer la vérité, que l’honnêteté intellectuelle
oblige à rétablir : c’est à… Engels que Bernstein a lui-même emprunté
cette formule. On lit ainsi non seulement, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (ES,
p. 284), que « la forme d’État la
plus élevée, la république démocratique, qui devient de plus en plus une
nécessité inéluctable dans nos conditions sociales modernes (…) est la forme
d’État sous laquelle peut seule être livrée jusqu’au bout l’ultime bataille décisive
entre prolétariat et bourgeoisie » — mais encore, dans la « Critique du programme
d’Erfurt » la phrase suivante : « Une chose absolument certaine, c’est que notre Parti et la
classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme d’une république
démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature
du prolétariat, comme l’a montré la grande Révolution française. »
(Marx-Engels, Critique des programmes de
Gotha et d’Erfurt, ES, 1966, p. 103.) — La direction du GB va-t-elle
se mettre à hurler que Engels n’était qu’un révisionniste ? Ou va-t-elle
enfin comprendre qu’une position politique se peut se réduire à de petits bouts
de phrases et qu’on ne peut donc mener une discussion sérieuse à coup
d’accusations péremptoires et de citations détachées de leur contexte, voire
carrément tronquées ?
[10] Dès lors, notre demande que l’appel ne
s’en tienne pas à une orientation purement propagandiste, mais « élabore des mots d’ordre de transition pour
intervenir concrètement dans la lutte de classe », se heurte au refus
de la direction du GB de proposer quoi que ce soit à cet égard et à des
accusations fumeuses sur notre prétendu refus de « prendre le programme au sérieux », etc. Quant à la
fausse question que se pose la direction du GB quand nous demandons
l’établissement de « mots d’ordre concrets » (« Fort bien, mais lesquels ? », « lesquels ?
s’il vous plaît monsieur le concret »), on pourrait s’en étonner si
l’on n’était vacciné contre sa mauvaise foi, puisqu’elle est censée avoir lu notre
article de février 2003, qu’elle cite, et qui se termine par une longue série
de tels mots d’ordre : « Vive
l’Intifada et la résistance palestinienne, à bas le sionisme et
l’impérialisme d’Israël ! Droit au retour inconditionnel pour tous les Palestiniens
chassés de leurs terres ! Halte à la terreur militaire, lever du
couvre-feu, démantèlement de tous les barrages, barbelés et miradors
israéliens, retrait des chars, retour de tous les soldats dans leurs
foyers ! Amnistie de tous les prisonniers politiques palestiniens enfermés
dans les geôles d’Israël et de l’Autorité palestinienne ! Arrêt de la
colonisation sioniste, démantèlement juridique de toutes les colonies,
reconstruction des villages et des quartiers palestiniens détruits,
réorganisation des municipalités sur la base de l’égalité des droits des tous
les citoyens juifs et arabes de Palestine ! Réforme agraire,
redistribution des terres palestiniennes sur la base d’un partage équitable
entre tous les paysans arabes et juifs de Palestine ! Constitution de milices
et de tribunaux ouvriers et populaires bi-ethniques chargés de lutter contre
les bourreaux sionistes et de maintenir l’ordre et la sécurité de la
population dans les quartiers, les villes et les villages ! Contrôle ouvrier
sur les usines et les banques par des comités ouvriers bi-ethniques !
Mesures d’urgence sociale et économiques : plan de résorption du chômage, plan
de grands travaux publics, plan de
construction de logements et d’hôpitaux pour tous les Palestiniens, plan de
scolarisation, etc. ! Gouvernement d’unité des organisations ouvrières et
populaires arabes et juives non sionistes, chargé de préparer et de convoquer
une Assemblée constituante souveraine réunissant les délégués élus, mandatés et
révocables des travailleurs juifs et arabes, qui décidera de la forme et du
contenu de la République palestinienne ! » — Tant qu’on y est,
rappelons également que la direction du GB est censée connaître également nos
articles sur la Palestine parus dans les numéros 5-6 et 9 — et que ce dernier
se termine lui aussi par une série de mots d’ordre : « Halte à la construction du mur ! Démantèlement de toutes
les colonies ! Halte aux assassinats de militants et à toutes les
opérations de terreur de l’armée israélienne contre les Palestiniens et leurs
biens ! Retour des soldats à la maison ! Liberté de circulation pour
tous les Palestiniens ! Libération de tous les militants politiques
détenus en Israël et en Palestine ! Égalité des droits sociaux et
économiques sur tout le territoire de la Palestine historique ! Un seul
Code du travail ! Une seule Sécurité sociale ! Conventions
collectives identiques ! Une seule confédération syndicale ! Rupture
de toutes les organisations ouvrières en Israël avec l’État sioniste ! Pour
une seule République laïque et démocratique sur le territoire de toute la
Palestine historique ! Pour la convocation d’une Assemblée constituante
rassemblant les délégués de toute la Palestine historique, quelles que soient
leur origine et leur religion ! » Bref, la direction du GB se moque du
monde quand elle suggère que nous ne proposerions pas de mots d’ordre
concrets !
[11] La direction du GB nous accuse de faire
un deuxième « tour de
passe-passe » en ayant « une
position pour (nos) lecteurs et une autre pour le Collectif, ou plutôt contre
lui ». Qu’en est-il ? Dans le n°1 de notre journal, nous avons
écrit : « Vive l’Intifada et la
résistance palestinienne », car nul ne peut nier la résistance
palestinienne, quels que soient son degré et ses formes, et la nécessité, pour
les révolutionnaires, de la saluer. Cependant, il est vrai que nous avions
tendance alors à surestimer le caractère massif de cette résistance. En tout
cas, face aux passages de l’appel à la conférence internationale évoquant à
plusieurs reprises « la lutte
héroïque du peuple palestinien », nous avons tenu à souligner dans
notre contribution que, « depuis
l’automne 2001, on n’assiste pas à une lutte héroïque du peuple palestinien en
tant que tel, mais uniquement à une ‘résistance passive’…
Le peuple palestinien, et en particulier son prolétariat est plongé au
contraire dans une relative apathie… » Ne perdant pas une occasion de
nous attaquer gratuitement, la direction du GB se permet de nous accuser de
duplicité. À cette aune, elle est bien mal placée : nous lui devons l’honnêteté
de lui dire que c’est en partie grâce à elle que nous avons compris cette
tendance qui était la nôtre à surestimer le caractère massif de ce qu’il est
convenu d’appeler médiatiquement la « deuxième Intifada ». Ce point
avait été souligné par les dirigeants du GB lors de sa deuxième conférence, à
laquelle ils nous avaient invités. À l’époque, ils avaient contredit les
camarades de la LOI, également présents, dont l’appréciation de la résistance
palestinienne était beaucoup plus optimiste. Ont-ils depuis été réellement
convaincus par la LOI… ou s’agit-il de leur part d’une « manœuvre opportuniste » (p. 29) pour essayer (ici comme
ailleurs, nous y reviendrons) d’isoler le Groupe CRI dans la discussion
internationale ? Peu importe. Simplement, que la direction du GB ne vienne
pas nous accuser de tour de passe-passe quand nous nuançons notre analyse… en
tenant compte notamment de ses propres arguments !
[12] « À un certain stade de leur
développement, les forces productives matérielles de la société entrent en
contradiction avec les rapports de production existants… De formes de développement des forces
productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves… Alors s’ouvre une époque de révolution
sociale. » (K. Marx, Contribution
à la critique de l’économie politique, 1859, Éditions Sociales, p. 3).
[13] Rappelons que la citation assénée par la direction du GB est extraite d’un passage où Marx résume en un peu plus d’une page ce qu’il appelle le « résultat général » des « recherches » qu’il avait menées... entre 1843 et 1846 — soit plus de treize ans auparavant, plus de dix ans avant la première version du Capital (les Manuscrits de 1857-1858). De plus, le passage en question commence dans les termes suivants : « Le résultat général auquel j’arrivai et qui une fois acquis servi de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi... » (Ibid., p. 2.) Pour réduire le « marxisme » au bref résumé d’un « résultat général » expressément présenté par son auteur comme un simple « fil conducteur » pour ses recherches ultérieures... il faut vraiment ne pas avoir peur du ridicule !
[14] Quant à la signification réelle de cette
citation de Trotsky, nous y revenons ci-dessous p. 32.
[15] « Ressemblance
réelle ou apparente », avons-nous dit. En effet, si la direction du GB
ne se prive pas, dans sa recherche enragée de l’amalgame, de trouver des
ressemblances là où il n’y en a pas, nous assumons parfaitement le fait que,
dans certains cas, il y en ait. Mais le fait que telle formulation ou telle
analyse puisse se retrouver dans tel ou tel auteur ne signifie nullement que
l’on adopte les positions politiques de cet auteur ! Disons-le
tranquillement : les écrits de Mandel ou de Cliff sont souvent très
intéressants, et il serait parfaitement ridicule, quand on se réclame du
marxisme, de ne pas se donner l’objectif de les lire et de réfléchir aux idées
et aux arguments de ces auteurs, quels que soient le crypto-stalinisme du
premier et l’opportunisme du second. Seul celui qui a peur d’être incapable
d’éprouver ses propres convictions et d’assumer une démarche rationnelle en
général peut croire que, sous prétexte que ces auteurs ont défendu bien des
positions révisionnistes, ils n’auraient dit que des imbécillités et écrit que
des phrases révélant dans la moindre virgule leur opportunisme. — Dans
cette mesure, nous assumons par exemple parfaitement la convergence partielle,
relevée par la direction du GB, entre notre analyse de la révolution chinoise
et celle de Tony Cliff ; à ce sujet, d’ailleurs, soulignons qu’il est
mensonger de dire, comme le fait la direction du GB, que Cliff aurait « rejeté la révolution
permanente » ; il a, en effet, élaboré une théorie très
intéressante (car ne fermant pas les yeux sur la réalité, à la différence de
l’analyse produite ultérieurement par l’OCI de Lambert et de Just par exemple,
et permettant une dénonciation très claire du stalinisme
contre-révolutionnaire, quand Pablo et Mandel couvraient Mao et le stalinisme
en Chine) ; il a appelé cette théorie la théorie de la « révolution
permanente déviée » : on a parfaitement le droit de la contester et
de la critiquer, mais il n’est pas honnête de la présenter comme ce qu’elle
n’est pas. Cependant, sur ce point, comme nous l’avons déjà dit, nous nous
distinguons théoriquement et politiquement de Cliff car 1) nous ne partageons
pas son idée d’un « capitalisme d’État » pour désigner le mode de
production soviétique ou chinois et 2) nous sommes pour la défense de la
propriété étatique contre l’impérialisme (et bien sûr de pays dominés — or
la Chine combinait les deux caractères au moment de la guerre de Corée par
exemple). — De même, signalons (mais nous y reviendrons) que nous assumons
parfaitement la convergence de nos formules sur la conscience de classe avec
celle du PTS, et nous serions même prêts à reprendre à notre compte les
citations de Mandel exhumées par la direction du GB… si elles n’avaient été
écrites au milieu des années 1970, c’est-à-dire à une époque où, selon nous, la
crise de la direction du prolétariat n’avait pas encore débouché à une échelle
massive sur la crise de décomposition qui frappe le mouvement ouvrier organisé,
donc la conscience de classe, depuis les années 1980. — Mais, sur tous ce
points, peut-on réellement discuter avec la direction du GB ? Cela ne sera
possible que si elle renonce à sa pratique de l’amalgame et à ses petites
citations qui lui servent d’arguments d’autorité, croyant naïvement qu’elles la
dispensent d’une argumentation rationnelle et critique respectueuse des
positions réelles de ses interlocuteurs.
[16] Selon un rapide comptage, on relève une
trentaine de références à notre contribution du 27 septembre, mais aussi une
douzaine de citations de notre « Projet
de programme CRI », une demi-douzaine de références aux textes de
Wolfgang critiquant le livre de Daniel Gluckstein, et trois citations de
numéros de notre journal parus avant septembre 2003.
[17] À l’opposé de tout colportage de rumeur,
rappelons ce fait vérifiable : dans notre lettre du 3 février aux
organisations initiatrices de la conférence internationale, nous interrogeant
sur l’absence de réponse de leur part à notre contribution du 27 février, nous
avons écrit : « La question se pose donc de savoir ce que
les cinq organisations initiatrices de la conférence veulent vraiment.
Avez-vous décidé que le Groupe CRI, en raison de ses positions et des critiques
qu’il a adressées à votre texte d’appel à la conférence, devait être écarté de
la préparation de celle-ci ? Dans ce cas, pourquoi ne pas nous le faire
savoir clairement ? Pourquoi refuser la discussion ou même la
polémique contre nos positions ? Il y a là selon nous un problème de
méthode. Toute méthode qui essaie de contourner la nécessité de la discussion
politique de fond, rationnelle et argumentée, sur la base du marxisme révolutionnaire,
est vouée à l’échec. Toute méthode qui essaie de contourner la nécessité de la
clarification politique ne peut mener qu’au sectarisme, si courant parmi les
petits groupes qui se réclament du trotskysme, et qui sont souvent enclins à
préférer l’auto-proclamation et la répétition de leurs propres certitudes, au
lieu de rechercher la discussion avec d’autres groupes trotskystes
authentiques. » À l’opposé de toute « insinuation » et de
toute attaque personnelle, nous posions, et nous posons encore, de vraies
questions.
[18] En tout cas, la minorité du Groupe CRI
(« orthodoxe » sur la nature de l’URSS des années 1930 et suivantes)
tient à souligner que l’
« argumentation » proposée par la direction du GB pp. 21-22, tout
entière fondée sur des amalgames, des citations d’autorité et la récitation
d’arguments que tout le monde connaît par cœur, ne l’aide vraiment pas à
convaincre la majorité, mais dessert complètement la thèse
« orthodoxe ».
[19] Cela n’est pas acceptable, quand bien
même la direction du GB serait ulcérée, comme elle semble l’être, parce que
nous avons caractérisé certaines positions de l’appel en utilisant des
expressions comme « prendre ses
rêves pour des réalités », « phrases toutes faites et schémas
sclérosés », « orientation trop unilatérale », etc. Il s’agit
là de caractérisations accompagnant une argumentation politique, non
d’attaques en dessous de la ceinture.
[20] Nous tenons à rassurer la direction du
GB : contrairement à ce qu’elle prétend (p. 23), tous nos militants
« aiment » la « dialectique » et « les
contradictions » ; mais ils ne confondent ni la première l’art de
faire des sophismes, ni les secondes avec une bouillabaisse indigeste...
[21] Donnons cependant une citation
supplémentaire montrant que, pour le Marx de la maturité, c’est bien… la
« machinerie » utilisée par le travailleur qui devient la
« principale force productive » à l’époque de la grande industrie
capitaliste — cette puissante force productive du travail « apparaissant »
illusoirement comme force productive du capital : « La tendance nécessaire du capital est l’accroissement de la
force productive et la négation maximale du travail nécessaire. Et la
réalisation de cette tendance, c’est la transformation du moyen de travail en
machinerie. (…) Le travail objectivé lui-même apparaît immédiatement dans la
machinerie, non seulement sous la forme de produit ou de produit utilisé comme
moyen de travail, mais sous la forme de la force productive elle-même. (…)
L’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives générales du
cerveau social, est ainsi absorbée dans le capital face au travail et apparaît
donc comme propriété caractéristique du capital, et plus précisément du capital
fixe, dans la mesure où celui-ci entre dans le procès de production comme moyen
de production proprement dit. La machinerie apparaît comme la forme la plus
adéquate du capital fixe (…). Dans la mesure où la machinerie se développe
avec l’accumulation de la science sociale, de la force productive sociale en
général, ce n’est pas dans le travailleur, mais dans le capital que se
manifeste le travail social général. La
force productive de la société a sa mesure dans le capital fixe (…) ;
et inversement, la force productive du capital se développe au fur et à mesure
de ce progrès général (…). Donc, l’extension quantitative et l’efficience
(le caractère intensif) avec laquelle le capital est développé comme capital
fixe indiquent d’une façon générale le degré selon lequel le capital est
développé comme capital, comme étant le pouvoir sur le travail vivant, et selon
lequel il s’est assujetti le procès de production en général. » (Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », Éd. sociales,
II, pp. 185-187).
[22] Notons à ce sujet que le GB remarque à
juste titre que nous ne parlons pas, au sujet de l’humanité actuelle, de
« dégradation des conditions d’existence » dans le Projet de programme CRI ; s’il est
capable de prouver cette dégradation avec des critères clairs et des données
mondiales fiables, il nous rendra un fier service, car nous n’avons pas
encore trouvé le temps de vérifier la validité de cette idée jamais prouvée,
certes commune à la quasi-totalité les organisations qui se réclament du
marxisme — et d’ailleurs aussi à une très large partie de l’opinion —, mais
contraire à ce qu’indiquent, par exemple, les rapports de l’ONU — qui ne
peuvent cependant évidemment pas être pris pour argent comptant, même s’ils
sont certainement les seules études bien documentées et de portée générale dont
nous puissions disposer. Pour la petite histoire, cette question nous intéresse
d’autant plus que la négation (sur la base de chiffres concordants des
organismes de statistiques publics), d’une dégradation du pouvoir d’achat moyen
des salariés de France a été le prétexte qui a provoqué l’exclusion du CCI du
PT de l’un de nos camarades… — En tout cas, pour notre part, nous ne
pensons pas que « l’offensive
impérialiste (ait) culminé avec la restauration du capitalisme en URSS » :
nous sommes au contraire convaincus qu’elle n’a cessé depuis lors d’être de
plus en plus violente contre les masses, et que le pire à cet égard est devant
nous.
[23] La direction du GB a tort quand elle écrit que « le Groupe CRI estime par conséquent
qu’il n’y a pas eu de changement qualitatif dans la structure du capitalisme au
tournant du 20e siècle ». Une fois de plus, ce qu’elle dit
n’a pas d’autre fondement que son imagination et montre qu’elle n’a pas lu
sérieusement les contributions de Wolfgang.
[24] La direction du GB émet une véritable
pétition de principe lorsque, ayant affirmé que, pour Marx, la maturité des « prémisses objectives du
socialisme » serait le seuil à partir duquel le capitalisme ne développe
plus les forces productives, elle en conclut que « pour le Groupe CRI, ‘les prémisses objectives du socialisme’ ne sont donc pas les causes scientifiques
énoncées par Marx ». En réalité, s’il est vrai que l’on peut trouver
d’autres textes où Marx s’exprime dans des termes similaires à ceux de la
Préface de la Contribution à la critique
de l’économie politique (dont on se rappelle que le GB cite glorieusement
trois lignes et demi), notamment dans les textes antérieurs à celui-ci, il y en
a sans doute beaucoup plus, notamment dans la période postérieure, qui se
contentent de dire des phrases comme : « Si
dans la société telle qu’elle est, nous ne trouvions pas masquées les
conditions matérielles de production d’une société sans classe et les rapports
d’échange qui leur correspondent, toutes les tentatives de la faire exploser ne
seraient que donquichottisme. » (Manuscrits
de 1857-1858, ES, I, p. 95.) En effet, le souci de Marx est avant tout de
combattre les socialistes utopiques, qui pensent que l’on peut faire la
révolution socialiste avant que le capitalisme ait atteint un certain niveau de
développement très élevé ; en revanche, Marx n’a jamais dit que le développement des forces productives pût
devenir impossible sous le capitalisme, car sa théorie montre parfaitement
que ce n’est justement pas possible ; ce qui est vrai, c’est que Marx
pensait que, à un certain niveau de développement du capitalisme, la révolution
socialiste serait inévitable — c’est-à-dire qu’il avait tendance, en bon
économiste, à sous-estimer le problème du facteur subjectif (d’où la nécessité
de « compléter » la théorie politique de Marx par la conception
léniniste du parti). — Quoi qu’il en soit (c’est là une question qui
relève de l’étude systématique et génétique de l’œuvre de Marx), la direction
du GB, voulant à toute force nous faire endosser une prétendue « négligence des conditions
structurelles », prête au Groupe CRI, une nouvelle fois, une position
qui n’est pas la sienne lorsqu’elle prétend que, « pour lui, les conditions objectives d’une révolution socialiste
sont : ‘l’extension de
l’exploitation, de la misère, de la barbarie et de tous les maux constamment
engendrés par la logique même du mode de production capitaliste’ ». Il
suffit, pour le vérifier, de constater que le passage mis en caractères gras,
extrait de notre Projet de programme CRI,
p. 4, se trouve à la fin d’un paragraphe intitulé « La socialisation réelle des moyens de production et d’échange à
l’échelle mondiale est non seulement souhaitable, mais encore plus que jamais
vitale. » Ce n’est donc pas dans ce paragraphe, mais dans le suivant,
intitulé : « La socialisation
réelle des moyens de production et d’échange à l’échelle mondiale est
économiquement et techniquement possible », que nous déterminons les
« conditions objectives » du passage au socialisme.
[25] Toute la (mauvaise) polémique de la
direction du GB sur ce point montre à elle seule qu’il n’a pas lu les textes de
L. Wolfgang, puisque cette distinction est développée et argumentée pendant de
nombreuses pages dans la VIe partie de chacun de ses deux textes. Et, bien
évidemment, il ne donne nullement aux « conditions
structurelles (…) une importance secondaire » sous prétexte qu’il distingue le moteur de l’histoire de sa base (comment d’ailleurs une
« base » pourrait-elle avoir une « importance
secondaire » ?). La direction du GB fait donc preuve d’une naïveté
amusante quand elle croit pouvoir nous opposer ce truisme selon lequel « il est clair que la lutte des classes
joue un rôle fondamental, mais elle se déroule dans une structure économique
déterminée, c’est-à-dire un ensemble de rapports de production »… De même, voulant « prouver » que
la lutte des classes n’est pas le « moteur » de l’histoire, mais que
c’est la « dialectique des forces
productives et des rapports de production (qui) en est la force motrice », elle a recours à une citation d’Engels… sans se
rendre compte que celui-ci y parle tout au contraire de la « structure économique de la société » comme de la « base
réelle » de l’histoire, et non comme son « moteur » ou sa « force motrice » ! À vouloir chipoter, la
direction du GB s’emmêle les pinceaux ! — La direction du GB se
fourvoie d’autant plus ici que non seulement la lutte des classes est
bien le moteur de l’histoire (sur la base des rapports de production eux-mêmes
déterminés par le niveau et la physionomie des forces productives), mais encore
elle est l’un des facteurs qui déterminent le développement des forces
productives ! On a vu ci-dessus que, pour Marx, la machine est la principale
force productive dans le mode de production capitaliste développé. Or,
explique-t-il, son introduction dans les entreprises est souvent déterminée par
les impératifs de la lutte de classe patronale : « Le point de départ des grèves, le plus souvent, est soit
d’empêcher une baisse de salaire, soit d’arracher une hausse, soit de fixer les
limites de la journée de travail normale. Il s’agit toujours en l’espèce de
limiter la masse positive ou relative du temps de surtravail, ou d’en
réapproprier une partie pour l’ouvrier ». Or, « contre cela, le capitaliste utilise l’introduction de la
machinerie. La machine apparaît ici directement comme un moyen de raccourcir le
temps de travail nécessaire ; apparaît donc aussi comme forme du capital
— moyen du capital — pouvoir du capital — sur le travail — destinée à
écraser la moindre revendication d’autonomie provenant du travail. La
machinerie entre en jeu ici y compris au niveau de l’intention comme forme du
capital hostile au travail. Les appareils automatiques (…) sont autant de
machines inventées pour écraser les grèves. » (Manuscrits de 1861-1863,
ES, p. 358).
[26] Signalons qu’il n’y a pas que le Groupe
CRI qui, sous la plume de la direction du GB, subisse ces méthodes. Le PTS
argentin se voit également amalgamé avec les « partis staliniens d’Europe des années 1970 et (le) Parti communiste
chilien des années 1990 ». Son crime, en particulier, est de… « ressortir Gramsci » !
Certes, Gramsci a soutenu, contre l’Opposition de gauche et l’Opposition
unifiée, la fraction du parti bolchevik en voie de dégénérescence qui
s’appuyait sur la bureaucratie et prétendait « construire le socialisme dans un seul pays ». C’est un
fait, et il est juste de le rappeler et de le dénoncer. Mais en conclure que le
fait d’aller lire Gramsci, d’y trouver des idées intéressantes et de se référer
à certains de ces textes serait une trahison, là encore, quel
obscurantisme ! — De même, à
quoi cela sert-il d’insulter Albamonte en le traitant d’ « idéologue du PTS (…) (qui)
déblatère » et en comparant ses positions à des « prises de parole au café philo » ?
Si la direction du GB veut réfuter Albamonte, qu’elle le fasse, au lieu de
l’insulter grossièrement et de faire preuve d’un anti-intellectualisme
primaire ! — Enfin, en ce qui concerne « l’usine
argentine occupée de Zanon », le GB affirme « que le PTS (la) contrôle politiquement sur une ligne
autogestionnaire pourrie qui isole les travailleurs de cette entreprise du
reste du prolétariat » et qu’il mène une « politique de trahison ». Mais, au lieu de prouver ce
qu’il dit, au lieu d’établir les faits susceptibles de justifier ses
accusations, le GB s’en tient là ! Voilà de quoi convaincre ses
lecteurs ! Son seul argument est que « l’autogestion
(est une) politique parfaitement compatible avec la capitalisme ». Certes.
Mais que propose le GB aujourd’hui en Argentine ? La prise de
pouvoir, les soviets ? Et en attendant, de rendre Zanon à son
patron ?
[27] Cf. notre Projet de programme CRI, notamment pp. 8-9. Nous sommes évidemment
parfaitement d’accord avec les évidences (pour les trotskystes) que rappelle la
direction du GB p. 8, au sujet de la politique des réformistes en France en
1944-1947 ou pendant la guerre d’Algérie…
[28] Ce qui ne l’empêche pas d’écrire un peu
plus loin que, « depuis les années
1970, (…) les bureaucraties syndicales, les partis ouvriers-bourgeois, toujours
pour s’adapter aux intérêts du capital, ont mené de moins en moins une
politique de ‘réformes’ » ! Être « de plus en en plus
réformiste » en menant « de moins en moins une politique de réformes »,
seule la « dialectique » à la sauce GB pouvait y penser !
[29] Voilà la différence avec la formule « être stalinien, [c’est] se réclamer
de Staline » — puisque la direction du GB fait semblant de
s’interroger à ce sujet, de manière manifestement moins ironique que
sophistique…
[30] Sur l’origine et la nature des réformes
cf. également les textes de L. Wolfgang contre Daniel Gluckstein, partie V dans
les deux cas.
[31] Passons sur le passage où la direction
du GB, rappelant le soutien des réformistes à l’État français pendant la guerre
d’Algérie, conclut ironiquement : « Voilà
de bien curieuses ‘réformes’ ! » Là encore, ne pas comprendre que
les réformes faites pour acheter la paix sociale à ce moment-là furent
précisément la condition pour que les
réformistes puissent couvrir l’État bourgeois et sa politique, c’est ne rien
comprendre à la nature même du réformisme et faire de la trahison une question
purement morale… Or, comme elle le dit elle-même, avec son habitude de brandir
des formules sans commencer par vérifier si elles ne risquent pas de se
retourner contre elle-même, « en
tant que matérialistes, les marxistes donnent bien peu d’indépendance
explicative à la subjectivité »…
[32] La direction du GB se trompe quand elle
croit que, quand il parle de « reconstruire
le mouvement ouvrier », « le
Groupe CRI sous-entend » que « la
situation organisationnelle de la classe ouvrière égale (...) celle du début du
XIXe siècle ».
[33] Faut-il préciser qu’il ne s’agit pas,
pour le Groupe CRI, contrairement à ce que croit la direction du GB, d’ « enfiler (…) un costume
‘révolutionnaire’, censé le propulser ‘à gauche’ du Groupe
bolchevik » — comme le prouve le simple fait que cette
analyse qui est la nôtre date d’une époque où nous ne connaissions même pas
l’existence du GB ! Décidément, on peut se demander de quelle côté est la « suffisance »…
[34] Rappelons simplement que, pour Lénine, « une chose est certaine, c’est que (...) c’est s’exposer à une erreur fatale que de s’imaginer pouvoir déduire la tactique du prolétariat révolutionnaire des principes dans le genre de celui-ci : ‘Le Parti communiste doit conserver pure sa doctrine et immaculée son indépendance vis-à-vis du réformisme ; sa mission est de marcher en tête, sans s’arrêter et sans dévier de sa route, d’aller tout droit vers la révolution communiste.’ En effet, de pareils principes ne font que reprendre l’erreur des communards-blanquistes de France qui ‘répudiaient’ hautement en 1874 tous les compromis et toutes les étapes intermédiaires. En second lieu, il est évident qu’ici comme toujours, la tâche est de savoir appliquer les principes généraux et fondamentaux du communisme aux particularités du développement objectif vers le communisme, propres à chaque pays et qu’il faut savoir étudier, découvrir, deviner. » (Le Gauchisme, maladie infantile du communisme, in Œuvres, XXXI, p. 85 ; nous reviendrons ci-dessous sur l’importance fondamentale de ce texte pour une discussion sérieuse sur les questions de tactique...)
[35] Quant à rendre compte systématiquement
dans notre journal de l’ensemble de notre activité syndicale, c’est une option
qui pourrait être envisagée, mais dont on peut également considérer qu’elle n’a
qu’un intérêt limité… surtout si ces motions disent toutes, et chaque fois, la
même chose et dans les mêmes termes, comme c’est le cas depuis des années de
celles publiées par le groupe Just et par les trois ou quatre groupes issus de
son explosion !
[36] La direction du GB nous reproche aussi
de n’avoir pas voulu prendre de position sur les événements qui ont secoué la
Bolivie en octobre 2002. Comme nous l’avons déjà dit dans notre lettre du 3
février, nous ne connaissions pas la situation de ce pays, nous avions peu
d’informations et nous sommes très peu nombreux — autant de points que
nous n’avons jamais eu honte de reconnaître car, pour notre part, nous ne nous prenons pas pour autre chose que ce que
nous sommes. Cependant, il faut tout de même rappeler que, en ce qui nous
concerne, notre incapacité à produire notre propre analyse ne nous a nullement
conduits au mutisme : elle ne nous a pas empêchés de saluer comme il se
devait dans notre journal et par notre présence au rassemblement du Trocadéro
le soulèvement ouvrier et populaire de Bolivie, et de publier dans notre
journal le tract édité par le collectif des organisations initiatrices de
l’appel à la conférence internationale (ainsi qu’une interview d’un responsable
bolivien de la FTSI).
[37] On pourrait citer aussi le passage
célèbre où Lénine définit les conditions d’une révolution dans Le Gauchisme, maladie infantile du
communisme. Contentons-nous de la citation suivante (le lecteur pourra
aller consulter lui-même le passage entier) : non seulement « la révolution est impossible sans une
crise nationale (affectant exploités et exploiteurs) », mais encore « pour qu’une révolution ait lieu, il
faut : premièrement, obtenir que la majorité des ouvriers (ou, en tout
cas, la majorité des ouvriers conscients, réfléchis, politiquement actifs) ait
compris parfaitement la nécessité de la révolution et soit prête à mourir pour
elle… » (Œuvres, XXXI, p.
81.) Encore une fois, l’état d’esprit du prolétariat argentin ressemblait-il à
cela fin 2001 ?
[38] Sans aucun argument, avec une mauvaise
foi incroyable, la direction du GB fait mine de se demander si nous n’aurions
pas changé de position sur la question de l’Internationale ! Elle
écrit : « Le Groupe CRI avait
cette position : ‘Le parti communiste révolutionnaire
internationaliste doit considérer la construction d’une véritable
Internationale ouvrière révolutionnaire comme un devoir principiel absolu,
comme une tâche qui l’emporte sur toute autre’ (Programme CRI, p. 39) ».
À partir de cette suspicion purement gratuite, elle enjoint au Groupe CRI
de « se prononcer
clairement » ! Incroyable « méthode » ! — La
direction du GB nous attaque aussi sur ce que nous avons dit de l’histoire de
la IVe Internationale. Examinons rapidement ses remarques. Tout
d’abord, nous n’avons jamais écrit qu’elle « n’a
jamais existé puisqu’elle était trop faible », contrairement à ce
que prétend la direction du GB en nous accusant de faire preuve ici de
« stupidité » (p. 24). Cette attaque est donc, une nouvelle fois,
sans fondement. Nous savons parfaitement qu’un certain nombre d’organisations
trotskystes se sont « un minimum
construites » (p. 25) jusqu’à jouer un certain rôle, limité mais réel,
dans la lutte de classe, et nous leur vouons, à elles et à leurs militants,
l’admiration qu’ils méritent — surtout quand nous les comparons aux
organisations et groupes actuels qui se réclament du trotskysme. Quand nous
disons que l’Internationale n’a
jamais été construite, nous voulons dire non pas seulement qu’elle n’a jamais
été une organisation de masse, mais aussi qu’elle a cessé d’exister comme
organisation réellement centralisée au niveau international presque au
lendemain de sa fondation, à cause de la mort de ses dirigeants à la fin des
années 1930 (Sedov, Klement, Trotsky...) et de l’éclatement de la Seconde
Guerre mondiale. En effet, sa réorganisation formelle à la fin de la guerre ne
l’a nullement recentralisée au niveau mondial, mais l’a transformée en une
fédération de sections ou de groupes continentaux de section (Europe
occidentale, États-Unis, Amérique latine, Asie). — Par ailleurs, nous sommes
d’accord pour corriger notre formulation en disant que « ce sont les
sections française, américaine ou britannique de la 4e
Internationale qui ont résisté au pablisme en 1951-53 ». Cependant, cette
résistance s’est, dans chacune de ces sections, et en fait très rapidement,
accompagnée de la cristallisation de courants nationaux marqués d’un grand
nombre de défauts et de traits d’opportunisme, tels que le
« lambertisme », le « healysme » ou le
« morénisme » — le « cannonisme », marqué notamment
par le repli national et une tendance nette à l’ossification du trotskysme, ayant pour sa part commencé à se constituer
comme tel dès avant la crise pabliste. Enfin, loin de nous de minimiser la
gravité de la crise pabliste ; mais croire que celle-ci a éclaté comme un
coup de tonnerre dans un ciel serein, croire que, avant elle, la IVe
Internationale et ses sections n’étaient pas déjà en crise profonde (justement, entre autres, à cause de
l’absence d’une véritable direction internationale réellement marxiste et
expérimentée), c’est se raconter des histoires — c’est s’en tenir à la
version lamberto-justienne des faits. — Notre étude sur la question étant
en cours, nous y reviendrons dans un texte à venir.
[39] Insistons sur ce point : du temps de
l’OCI, c’est bien main dans la main, et pendant de nombreuses années, que Just
et Lambert ont constitué l’arsenal des « méthodes » qui ont fait la
triste réputation de cette organisation dans le mouvement ouvrier. Parmi ces
méthodes, outre la pratique de l’exclusion pour un oui ou pour un non et
souvent de la violence physique contre les militants, les procédés de
l’amalgame et de la calomnie contre les adversaires politiques occupaient une
place de choix. En particulier, c’est à Just qu’il revient d’avoir rédigé l’un
des textes les plus répugnants de l’OCI, cette brochure ignoble calomniant et
traînant dans la boue le militant ouvrier Varga — même si l’effet de cette
brochure en dehors des militants de l’OCI et de l’AJS fut celui d’un pétard
mouillé déshonorant et ridiculisant à jamais l’OCI dans son ensemble, tant son
« argumentation » et ses prétendues preuves étaient nulles. — Si
cela en vaut la peine, nous reviendrons un jour sur cette question.