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Groupe CRI                                                Paris, le 16 mars 2004

Communiste

Révolutionnaire

Internationaliste

QUE CHERCHE LE GROUPE BOLCHEVIK ?

Réponse à la lettre du GB du 11 février 2004

 

Camarades,

 

Votre lettre du 11 février nous a consternés. À vrai dire, l’absence de réponse de votre part pendant plus de quatre mois, contradictoire avec votre volonté affichée de mettre au centre de votre orientation la préparation de la conférence internationale, nous avait déjà fait craindre que vous ne refusiez la discussion. De fait, le « retard » de votre lettre n’était que le signe annonciateur de son contenu : on peut résumer celui-ci en disant que vous refusez de discuter sérieusement les problèmes politiques que nous avons soulevés dans notre contribution du 27 septembre 2003. En effet, au-delà de sa grande faiblesse argumentative (ce qui ne serait évidemment pas en soi rédhibitoire, même pour des gens qui se réclament de la méthode rationnelle du marxisme), votre lettre témoigne d’un bout à l’autre d’une incroyable mauvaise foi, notamment par l’usage de procédés intolérables dans le cadre d’une discussion politique digne de ce nom entre groupes trotskystes — et que nous n’avions retrouvés chez personne d’autre depuis la pénible époque de nos échanges avec les dirigeants lambertistes (lors de notre tentative de susciter une discussion politique de fond au sein du CCI-PT avant d’en être exclus de façon bureaucratique pour cette raison même).

L’objet de la présente lettre est de mettre en évidence, de la manière la plus précise possible, patiemment, point par point, les procédés utilisés par la direction du GB pour refuser et empêcher la discussion, pour éviter l’argumentation sérieuse, rationnelle et réellement marxiste. Ainsi, comme nous allons le démontrer,

1. Au lieu d’accepter le terrain d’une discussion politique sérieuse et fraternelle, elle accuse le Groupe CRI de « ruser (et de) manœuvrer » ;

2. Elle accuse mensongèrement le Groupe CRI de recourir au procédé de la fausse citation ;

3. Elle substitue à la discussion sérieuse la pratique systématique de l’amalgame du Groupe CRI avec toute une série d’ennemis du marxisme et du trotskysme ;

4. Elle attribue au Groupe CRI des positions qui ne sont pas les siennes et tronque à plusieurs reprises les citations qu’elle fait de nos textes ;

5. Elle substitue la pratique systématique de la citation d’autorité découpée et détachée de son contexte à l’argumentation rationnelle ;

6. Dans un but grossier de « clivage », elle se livre à des attaques personnelles contre un militant du Groupe CRI, et use d’un paternalisme prétentieux pour les autres ;

7. Elle refuse la discussion sérieuse sur les forces productives, montrant notamment qu’elle n’a étudié sérieusement ni nos textes sur la question, ni même Le Capital de Marx ;

8. Elle refuse la discussion sérieuse sur la crise du mouvement ouvrier et de la conscience de classe aujourd’hui ;

9. Elle attaque sans arguments sérieux l’activité du Groupe CRI dans les syndicats ;

10. Elle refuse la discussion sérieuse sur l’orientation en France (deuxième tour des présidentielles de 2002, montée vers la grève générale de 2003)

11. Elle refuse la discussion sur l’argentinazo.

Disons-le : face à de pareils procédés, nous avons hésité avant de prendre la décision de répondre au GB. Car, manifestement, la direction du GB a voulu aller à la rupture avec le Groupe CRI ; elle a voulu biaiser et empêcher la discussion pour briser nos relations ; en particulier, elle a cherché de façon flagrante à débarrasser la phase de préparation de la conférence internationale d’un partenaire trop gênant à son goût : elle a voulu « cliver » de façon sectaire pour nous mettre hors-jeu.

Mais nous en avons vu d’autres. Il ne sera pas dit que nous acceptions le fait accompli. Prenant nos responsabilités, nous opposons à cette tentative évidente de la direction du GB d’aller à la rupture avec le Groupe CRI, notre volonté inébranlable de discuter sérieusement. En faisant l’effort de démontrer et de prouver de manière extrêmement précise, point par point, la manière inacceptable dont procède la lettre du 11 février, nous parions sur le fait que les différents groupes associés à la préparation de la conférence internationale et les militants du GB — y compris, nous l’espérons, les membres de la « CC du GB », signataire de la lettre — saurons en prendre conscience et réagir positivement en conséquence.

 

1. Au lieu d’accepter le terrain d’une discussion politique sérieuse et fraternelle, la direction du GB accuse le Groupe CRI de « ruser (et de) manœuvrer »...

 

L’un des axes majeurs de la direction du GB est d’accuser le Groupe CRI d’avoir essayé, dans sa contribution du 27 septembre, de « ruser (et) manœuvrer » avec les organisations signataires de l’appel à la conférence. Sur quoi s’appuie-t-elle pour faire des accusations aussi graves ? Elle procède de la façon suivante : 

a) D’abord, elle prétend que « le Groupe CRI « déclare son adhésion à l’Appel pour une Conférence internationale des trotskystes principiels et des organisations ouvrières révolutionnaires » ;

b) Ensuite, elle suggère que cet « accord proclamé » dissimule une série de désaccords bien plus nombreux que les points d’accord — la preuve étant, apparemment, la quantité de pages respectivement consacrées aux uns et aux autres ! « La contribution du Groupe CRI, écrit la direction du GB, est ainsi composée : un accord en deux paragraphes, suivis de dix pages pour développer les désaccords avec le texte du Collectif » ;

c) enfin, croyant manifestement avoir longuement démasqué les « ruses et manœuvres » du Groupe CRI, la direction du GB nous adresse une sommation solennelle : « L’avant-garde a besoin de clarté, pas de confusion. Relisez l’Appel : soit vous êtes en désaccord fondamental avec lui et il faut le dire, sans ruser ni manœuvrer ; soit vous constatez qu’il résume les principales leçons des grands événements de la lutte des classes mondiales, qu’il définit l’orientation nécessaire à la construction du parti communiste, révolutionnaire, internationaliste. Et il faut en tirer sérieusement les conséquences (...). »

Manifestement, ou bien la direction du GB ne comprend pas, ou bien elle fait semblant de ne pas comprendre ce que nous avons écrit très clairement dans notre contribution du 27 septembre. Elle s’enferme dans une opposition binaire entre « être d’accord » et « n’être pas d’accord ». Prisonnier de ce schéma simpliste, prédialectique, elle semble incapable de comprendre que l’on puisse être à la fois « d’accord » et « pas d’accord ». Il nous faut donc répéter ce que nous avons déjà écrit très clairement :

- D’une part, nous sommes d’accord avec « les motivations des organisations qui ont rédigé et signé » l’appel[1], et nous redisons que « ces éléments (correctement précisés par la suite dans plusieurs points de l’appel) sont fondamentaux, ils constituent les bases trotskystes rendant possible et nécessaire la discussion ». Nous répétons aussi que, « en conséquence, le Groupe CRI partage l’objectif de la conférence internationale : ‘empêcher que le drapeau du trotskysme et du marxisme révolutionnaire reste entre les mains de ces usurpateurs et imposteurs, regrouper les rangs dispersés des internationalistes révolutionnaires, combattre pour mettre sur pied des partis léninistes de combat, les doter d’un centre international’. Il est donc d’accord pour dire que ‘le regroupement des forces saines du mouvement ouvrier et en particulier de ceux qui se revendiquent de la continuité du trotskysme et de la IVe Internationale est indispensable’. Il demande dès lors à participer à la ‘conférence internationale pour avancer dans la mise sur pied d’un Centre international du marxisme révolutionnaire’, et à sa préparation. »

- Mais, d’autre part, « le Groupe CRI n’est pas convaincu à ce stade que, dans son état actuel, le texte proposé soit suffisamment clair et précis pour faire réellement avancer la discussion. En effet, au-delà d’un certain nombre de rappels certes tout à fait essentiels, mais néanmoins fort généraux, avec lesquels les trotskystes authentiques ne peuvent qu’être d’accord, il est douteux que ce texte permette de se diriger concrètement vers l’élaboration d’une stratégie générale et d’une orientation pratique dans la lutte de classe qui puissent devenir communes aux différentes organisations parties prenantes de cette conférence. C’est pourquoi, dans le souci de commencer immédiatement la discussion de fond, la présente contribution s’arrêtera en priorité sur les points de l’appel qui semblent insuffisants, confus ou erronés. »

Nous maintenons ces formulations telles quelles. Il en ressort clairement que nous ne sommes ni « d’accord » purement et simplement avec le texte de l’Appel — notamment parce que, précisément, nous ne pensons pas que, en raison de son haut degré de généralité et d’abstraction, il « définisse » de façon suffisamment précise et claire « l’orientation nécessaire à la construction du parti communiste, révolutionnaire, internationaliste » (pour reprendre les termes de la lettre du GB, p. 29) ; ni « pas d’accord » purement et simplement — puisque nous partageons les motivations des initiateurs, l’objectif de la conférence et un certain nombre de leurs positions que nous estimons « fondamentales », que nous caractérisons comme « bases trotskystes rendant possible et nécessaire la discussion ».

La direction du GB est-elle réellement incapable de comprendre cette position ? Est-elle réellement incapable de faire preuve d’une compréhension dialectique ou du moins nuancée des choses ? Ou fait-elle plutôt semblant de ne pas comprendre... dans le seul et unique objectif de nous présenter comme des gens qui essaient « de ruser (et de) manœuvrer » ?

 

2. La direction du GB accuse mensongèrement le Groupe CRI de recourir au procédé de la fausse citation

 

Dans notre contribution du 27 septembre, p. 2, nous avons écrit la phrase suivante :

Il est indispensable, pour qui veut progresser dans la construction du parti marxiste, de rompre définitivement avec les mythes et les fantasmes sur la « décadence du capitalisme » et le non-développement des forces productives.

La direction du GB cite ce passage de la façon suivante (p. 2) :

Il est indispensable, pour qui veut progresser dans la construction du parti marxiste, de rompre définitivement avec les mythes et les fantasmes sur la « décadence du capitalisme » et le « non-développement des forces productives ». (Contribution CRI, p. 2)

Et la direction du GB commente dans les termes suivants :

Le critique de l’Appel a inventé la citation du « non-développement des forces productives ». L’Appel n’emploie pas cette expression.

On le voit (et on peut le vérifier en reprenant les textes originaux), la direction du GB se livre à une accusation gratuite : dans notre contribution du 27 février, toutes les citations de l’Appel à la conférence internationale figurent à la fois entre guillemets et en italiques. Or l’expression en question de « non-développement des forces productives » ne se trouve ni en italiques, ni entre guillemets : c’est la direction du GB qui se permet d’ajouter les guillemets… puis qui nous accuse d’ « inventer la citation » !

Là encore, s’agit-il d’une incapacité réelle à lire et à citer un texte... ou d’une tentative caractérisée pour jeter le discrédit, au détour d’une phrase, l’air de rien, sur le Groupe CRI — ou sur l’un de ses membres (« le critique de l’Appel »), selon une « méthode » de « personnalisation » sur laquelle nous reviendrons ? S’agit-il, là encore, d’autre chose que de faire croire que le Groupe CRI n’hésiterait pas à falsifier les citations quand bon lui semble — sachant que, s’il le faisait une fois, il n’y aurait évidemment pas de raisons qu’il s’en prive d’autres fois ? En d’autres termes, s’agit-il d’autre chose que d’essayer de jeter la suspicion sur le Groupe CRI, dans la continuité de l’accusation selon laquelle il aurait recours à la « ruse » et aux « manœuvres » ?

Du reste, quant au fond, la direction du GB pense-t-elle, oui ou non, que le capitalisme ne permet plus le développement des forces productives ? Si elle le pense, pourquoi chercher à nous attaquer sur la formulation que nous avons utilisée (« non-développement des forces productives ») pour résumer la position des groupes initiateurs de l’appel à la conférence internationale ? — Or, de fait, elle le pense : elle nous reproche expressément de soutenir que « le capitalisme n’est pas en déclin » (lettre du GB, p. 24) et que « le capitalisme permet(te) toujours le développement des forces productives » (p. 3). Nous y reviendrons…

 

3. La direction du GB substitue à la discussion sérieuse la pratique systématique de l’amalgame du Groupe CRI avec toute une série d’ennemis du marxisme et du trotskysme

 

Au lieu de réfuter les positions réellement défendues par le CRI, la direction du GB procède par amalgame. Voici les exemples les plus graves :

a) Constatant que, pour nous, le capitalisme continue de développer les forces productives, elle nous accuse carrément de « renouer avec le premier révisionnisme de la fin du 19e siècle au sein du SPD et de la 2e Internationale », celui de Bernstein. Accusation purement gratuite que la direction du GB ne prend même pas la peine de démontrer, se contentant d’une petite citation de Bernstein — qui d’ailleurs, coupée de son contexte, est susceptible de plusieurs interprétations indécidables. On est en droit de se demander si le GB est une organisation sérieuse. Dans ce cas, qu’il fasse un exposé clair et précis de la théorie de Bernstein, suivi de sa réfutation et enfin de la mise en évidence de l’identité de nature entre cette théorie et ce que dit le Groupe CRI. D’un point de vue méthodologique, tout le reste ne vaut rien. Mais est-ce la théorie et la méthode qui intéressent ici la direction du GB... ou s’agit-il pour elle uniquement de substituer à l’argumentation l’amalgame diffamatoire ?

b) Selon nous, la crise de la direction révolutionnaire, parce qu’elle n’a pas été résolue, a conduit non seulement à de grandes défaites du prolétariat et de ses mobilisations révolutionnaires depuis les années 1930, mais encore à la crise du mouvement ouvrier organisé lui-même, notamment depuis les années 1980 (ce point est développé dans nos textes, notamment dans notre Projet de programme CRI). Bien sûr, cette appréciation de la situation peut se discuter fraternellement, sur la base des faits. Mais tel n’est pas l’objectif du GB, qui substitue l’amalgame à la discussion et à la réfutation. — Passons sur son opposition formelle, mécanique, entre « crise de direction » et « crise de conscience de classe » (p. 1) : la direction du GB ne comprend pas ou fait semblant de ne pas comprendre que, pour nous, comme pour Marx et tous les marxistes, le développement de la conscience de classe en général, donc la résolution de la crise contemporaine de la conscience de classe en particulier, ne peut être résolue que dans et par le développement du parti marxiste révolutionnaire, donc dans et par la construction d’une nouvelle direction. Elle écrit ainsi, à propos d’une de nos formulations pourtant très simple:  « Derrière la sophistication du propos, on reconnaît l’antienne grossière des bureaucrates et des appareils contre-révolutionnaires : les défaites, c’est la faute aux travailleurs. » Là encore, au lieu d’essayer de comprendre notre position et de la discuter, la direction du GB semble surtout chercher à discréditer le groupe CRI en lui attribuant une position qui n’est pas la sienne, et qui est même directement contradictoire avec toute sa politique.

c) À plusieurs reprises, la direction du GB cite de minuscules passages extraits de l’un ou l’autre des deux textes écrits par un camarade du Groupe CRI pour critiquer un livre de Daniel Gluckstein, dirigeant de l’organisation lambertiste, et auxquels il était fait référence dans notre contribution du 27 septembre. La citation par la direction du GB de ces phrases, bien sûr découpées soigneusement de leur contexte, n’a pas pour but de nourrir une discussions sérieuse sur ces textes, mais d’ « étayer » de nouveaux amalgames. En particulier, est cité le passage suivant : « La pression écrasante de la spéculation et du parasitisme […] impose au capital productif des conditions drastiques pour sa valorisation. » Et la direction du GB commente : « Affirmer que le parasitisme et la finance gangrènent l’activité productive, sans dire qu’ils sont eux-mêmes le résultat de la production capitaliste, donne au Groupe CRI des airs réformistes de type PCF, PS, FO et ATTAC, à la recherche d’un bon capitalisme productif. » Toute personne ayant lu, même en diagonale, les textes du camarade Wolfgang contre Daniel Gluckstein sait évidemment que l’un des axes de la polémique est précisément la réfutation de l’idée selon laquelle la spéculation financière serait une force autonome dévorant l’économie réelle. Prendre un bout de phrase pour faire endosser à son auteur une « théorie » qui est à l’opposé de ce qu’il a démontré sur plusieurs dizaines de pages, c’est vraiment se moquer du monde ! N’empêche que cela fait toujours un amalgame diffamatoire de plus.

d) Exactement de la même manière, la direction du GB essaie aussi de nous amalgamer politiquement avec l’organisation lambertiste. Elle « fonde » cette accusation en nous reprochant de « participe(r) à la confusion ambiante en rangeant la direction révolutionnaire dans la catégorie plus générale des ‘organisations ouvrières indépendantes’ »… sous prétexte que nous avons écrit, au sujet de l’Argentine : « En raison du sang-froid et de l’expérience de la bourgeoisie, en raison de la puissance de la bureaucratie péroniste à son service et faute de disposer d’organisations ouvrières indépendantes et en particulier d’une direction révolutionnaire, la mobilisation n’est pas allée plus loin, et elle a finalement été défaite de manière globalement pacifique, notamment par le recours aux urnes ». La direction du GB se paie de mots. Prétendre voir dans cette phrase une reprise de l’idéologie lambertiste qui fait de FO un syndicat indépendant, c’est vraiment de la mauvaise foi. Il nous faut donc rétablir la vérité, en rappelant ce que nous avons écrit par exemple dans Le Cri des travailleurs n°5-6 de juin-juillet 2003, où nous avons  consacré plusieurs pages à dénoncer l’orientation des lambertistes couvrant l’appareil de FO contre la grève générale. Au sujet d’une phrase de Lambert sur la défense de « l’indépendance » des organisations syndicales, nous écrivions : « Autrement dit, aujourd’hui, à l’époque de l’impérialisme, contrairement à ce que pensaient Lénine et Trotsky, les appareils syndicaux garantiraient encore l’indépendance des syndicats à l’égard de l’État bourgeois ! Sous prétexte que les syndicats ne sont, en effet, pas institutionnellement des rouages de l’État (comme dans les régimes fascistes ou corporatistes), ils seraient ‘indépendants’ ! Quel ridicule formalisme, dépourvu de tout contenu politique, consistant à confondre une condition nécessaire avec une condition suffisante ! Les réformistes, ralliés corps et âme au système capitaliste et à l’État bourgeois, seraient ‘indépendants’, ou du moins ils préserveraient encore les ‘bases mêmes’ de tout le mouvement ouvrier ! Pour le PT, les syndicats réformistes sont ‘indépendants’ tant qu’ils peuvent négocier. Là s’arrête sa conception politique des syndicats. Et quand le gouvernement ne veut pas négocier, ‘la démocratie est en danger’… C’est exactement ce que disent Thibault et Blondel. »[2] — Ainsi, dans sa recherche enragée d’amalgames, la direction du GB en arrive à traquer l’opportunisme sous la moindre virgule… et n’hésite pas à faire dire à la moindre expression autre chose que ce qu’elle dit ; si elle avait réellement voulu discuter sérieusement les positions réelles du Groupe CRI, elle serait allée lire attentivement ses publications avant de porter contre lui des accusations aussi ridicules.

e) Mais un des amalgames le plus grotesques auxquels se livre la direction du GB est le suivant : « Le radicalisme anti-réformiste du CRI, écrit-elle, n’est que de façade, il est d’ailleurs partagé par tous les centristes de droite français ainsi que leurs petits clones (Combat, GR, Groupe La Commune…) : la LCR, à son premier congrès, en 1969, avait déjà découvert que le PS-SFIO était un simple parti bourgeois ; LO et le PT disent la même chose. Mais, à y regarder de plus près, tous partagent la valorisation des traîtres qui ont été liés à l’appareil du Kremlin par rapport aux traîtres social-démocrates. Il n’est pas sûr que la contribution ne souffre pas du même travers. » — Bref, ce n’est « pas sûr »... mais on le dit quand même ! Hein, pourquoi se gêner, au point où on en est ? Un amalgame « pas sûr » de plus, cela ne peut pas faire de mal quand on n’a pas d’autre objectif que de discréditer son adversaire sans argumenter ! Là encore, peut-on qualifier ce procédé autrement que de lamentable ? — De fait, les deux phrases de notre contribution du 27 septembre citées par la direction du GB pour « prouver » qu’ « il n’est pas sûr que la contribution ne souffre pas » d’une « valorisation des traîtres qui ont été liés à l’appareil du Kremlin », ne suggèrent absolument pas une telle attitude de notre part. Elles disent simplement : « Les partis communistes se sont effondrés… La social-démocratie est devenue un des principaux partis de la bourgeoisie » ; et : « Le ‘stalinisme’, considéré en tant que courant politique organisé, en est à la phase ultime de sa décomposition… La social-démocratie classique cesse d’être une force ouvrière-bourgeoise et devient purement et simplement bourgeoise. » Il faut vraiment être d’une très, très grande mauvaise foi pour voir dans ces phrases une valorisation du stalinisme ! (Notons que cette accusation gratuite et fausse n’est pas isolée, mais sera reprise par la direction du GB p. 9, in fine.)

f) Mais la direction du GB ne s’arrête pas en si bon chemin. Après avoir inventé l’amalgame « pas sûr », elle n’hésite pas à inventer l’amalgame virtuel ! Constatant que le Groupe CRI (dans sa majorité) caractérise le mode de production de l’URSS comme « collectivisme bureaucratique », elle n’hésite pas à prédire que cette position, dans laquelle elle croit reconnaître le nom de celle de Burnham et de Schachtmann, ne peut que conduire le Groupe CRI aux positions pro-impérialistes que ces derniers finirent pas soutenir ! La direction du GB se demande gravement : « Où va l’auteur de la « contribution » ? Où ces positions risquent-elles de conduire le Groupe CRI ? » Elle brave ainsi le ridicule en jouant la diseuse de bonne aventure ! Car enfin, faut-il lui vraiment prendre la peine de lui rétorquer que, avec ce genre d’arguments, on pourrait tout aussi bien « prédire » que le GB va rejoindre les positions de Pablo, de Mandel, de Lambert et de Moreno, puisque tous ces gens-là étaient et sont d’accord avec lui pour caractériser l’URSS comme un « État ouvrier dégénéré » ? L’argument serait évidemment ridicule ; celui du GB ne l’est-il pas ?

La direction du GB a la gentillesse de nous informer sur l’existence de Burnham, de Schachtmann et de Cliff. Ne lui demandons pas d’argumenter et de réfuter ces auteurs, ou du moins le troisième, si elle considère que Trotsky a réglé leur compte aux deux premiers. Ne lui demandons pas non plus de s’intéresser en outre à la conception que Bordiga se faisait de l’URSS, à celle des « communistes conseillistes » ou à celle du Castoriadis des années 1950 : la direction du GB a des certitudes, et un garant pour ces certitudes, qui s’appelle Léon Trotsky ; pourquoi diable aurait-elle besoin en outre de faire des arguments et de se cultiver ? La science infuse ne se diffuse pas ! Et surtout… la pratique de l’amalgame est tellement plus facile que la lecture de tous ces auteurs !

À partir de là, peu importe à la direction du GB que le Groupe CRI (en sa majorité) réserve le concept de « collectivisme bureaucratique » à l’URSS, à la Chine et aux pays de l’Est de l’Europe, à l’exclusion des pays capitalistes, se distinguant ainsi à la fois de Burnham et de Cliff. Peu importe que le Groupe CRI ait écrit expressément, dans la contribution du 27 septembre, qu’il « est d’accord pour se prononcer inconditionnellement pour la défaite de l’impérialisme en cas d’attaque contre ces États [fondés sur le collectivisme bureaucratique] ; car, d’une part, toute défaite de l’impérialisme ne peut que renforcer la lutte internationale du prolétariat et des peuples opprimés et, d’autre part, l’indépendance nationale réelle, la nationalisation des moyens de production, le monopole du commerce extérieur, le plein emploi, etc. sont en eux-mêmes, dans la mesure du moins où ils subsistent (c’est-à-dire de moins en moins) des acquis pour le prolétariat et les peuples. Il est donc nécessaire de se prononcer contre la restauration capitaliste, contre la pénétration impérialiste, pour la défense des nationalisations, pour la préservation ou le rétablissement du monopole du commerce extérieur et pour la défense de tous les acquis que les masses ont arrachés par la révolution nationale — qui a évidemment inclus un certain nombre d’aspects sociaux, ne serait-ce que pour assurer l’assise populaire et la stabilité des nouveaux régimes bureaucratiques partiellement et temporairement anti-impérialistes. » — Non, tout cela n’intéresse pas la direction du GB, elle le passe sous silence, car tenir compte de ce point l’obligerait à renoncer à ses amalgames et à argumenter, à discuter sérieusement ; mais précisément, ce que montre, ici comme ailleurs, l’attitude contraire de la direction du GB, c’est qu’elle ne poursuit absolument pas cet objectif !

Pour sa part, le Groupe CRI estime nécessaire d’avoir une attitude sérieuse à l’égard des questions sérieuses. Sa faiblesse et la hiérarchisation de ses tâches ne lui permettent pas de trouver le temps de mener des études approfondies sur l’ensemble des questions importantes qui se posent à lui. Sur la question de l’URSS, les lectures que nous avons faites nous ont conduits à contester la validité de l’analyse de Trotsky pour l’URSS à partir des années 1930 et a fortiori pour la Chine et les pays de l’Est. Écrire une contribution sur ce point fait partie de nos objectifs. Selon nous, l’état actuel de la lutte de classe internationale ne rend pas urgent de trancher cette question, d’autant que, pour ce qui est de la défense contre l’impérialisme des acquis existant en Chine, en Corée du Nord et à Cuba (notamment l’étatisation des moyens de production), nous sommes, encore une fois, d’accord avec les groupes trotskystes qui reprennent sur ce point la position traditionnelle de Trotsky... et notamment avec les mots d’ordre qui figurent à la fin de la brochure du GB consacrée à la Chine (repris dans sa lettre du 11 février). Dans ces conditions, faire aujourd’hui de cette question une question de clivage, c’est témoigner d’un sectarisme vain — surtout, encore une fois, si c’est en se contentant d’idolâtrer ce qu’a dit Trotsky sans tenir compte des arguments de ses contradicteurs et en analysant mal les événements historiques de l’après Seconde Guerre mondiale. 

g) Mais laissons la direction du GB résumer elle-même ses amalgames : concluant sa lettre, elle n’hésite pas à nous proposer un inventaire à la Prévert en écrivant que notre contribution « fait feu de tout bois, puisant alternativement des ‘phrases du passé’ chez Bernstein, Kautsky, Bauer, Adler, Gramsci, Burnham, Shachtman, Craipeau, Cliff, Pablo, Mandel, Althusser, Lambert… Les révisionnismes les plus éculés sont mobilisés de manière totalement éclectique, pour tenter de minimiser la question du programme et de ridiculiser ceux qui le défendent. » Ouf ! Tout cela rien que pour nous, et dans un seul texte ! Vraiment, n’en jetez plus, c’est trop d’honneurs ! — Mais oui bien sûr, comment ne l’avions-nous pas remarqué ? Par « contraste », en quelque sorte, n’est-il pas évident qu’il n’y a au monde que… le GB qui soit « marxiste », tout simplement ? — Vraiment ? Nous aurons l’occasion de vérifier sa connaissance de la théorie de Marx. Pour le moment, signalons simplement à la direction du GB qu’elle nous surestime en croyant que nous sommes aussi cultivés qu’elle ; en vérité, pour notre part, nous ne connaissons pas, ou mal, la plupart de ces auteurs ! — Nous comptons donc sur elle et sur sa vaste culture pour nous faire un brillant exposé critique et une réfutation en règle de leurs idées respectives : nous pourrions peut-être inviter les dirigeants du GB pour animer nos GECR (Groupes d’Études Contre-Révolutionnaires) ?

 

4. La direction du GB attribue au Groupe CRI des positions qui ne sont pas les siennes et tronque à plusieurs reprises les citations qu’elle fait de nos textes

 

Mais la direction du GB ne se contente pas d’accusations fausses et d’amalgames ridicules. Elle a également recours au bon vieux procédé lamberto-justo-gluscksteinien consistant à attribuer à son adversaire des positions qui ne sont pas les siennes, allant jusqu’à tronquer de manière éhontée les citations. Il y a dans la lettre du 11 février plusieurs exemples ; prenons-en quelques-uns[3] :

a) La direction du GB prétend que, pour le Groupe CRI, « le capitalisme peut développer à l’infini les forces productives ». Nous n’avons jamais écrit cela, c’est une attaque sans fondement (visant là encore à nous amalgamer avec les tenants de l’idéologie bourgeoise). Nous savons, grâce à Marx, que, comme toute réalité naturelle ou historique, comme tout mode de production, le capitalisme finira pas disparaître et, si la planète et l’espèce humaine lui survivent, qu’il laissera place à un mode de production supérieur (communisme) ou peut-être inférieur (en cas de catastrophe guerrière ou écologique généralisée, différents modes de production étant alors possibles selon ce qu’il restera des forces productives de l’humanité). Ce que nous disons, en revanche, c’est que, tant que le capitalisme existera, il ne pourra pas, de manière générale, ne pas développer les forces productives, car c’est là la base même de son fonctionnement (la source de la plus-value relative, nous y reviendrons). À cela, ajoutons trois précisions : si une guerre inter-impérialiste de portée mondiale intervient, la destruction des forces productives nous ramènera évidemment des décennies en arrière en ce qui concerne le niveau de développement de celles qui resteront (si l’humanité survit). D’autre part, nous ne nions nullement que, pendant des périodes déterminées, le capitalisme puisse ne pas développer les forces productives et que celles-ci puissent même régresser : nous avons écrit expressément que tel fut le cas, par exemple, pendant les années 1930, dans les pays capitalistes développés (il est donc tout à fait faux, encore une fois, de dire que nous n’avons pas « envisagé un déclin des forces productives »). Enfin, on peut concevoir toute une période où le capitalisme détruirait des forces productives autant ou plus qu’il en produirait de nouvelles (période de guerres, de convulsions économiques durables…) ; mais la période actuelle n’est absolument pas de cette nature, de sorte que, aujourd’hui, comme, globalement, depuis la Seconde Guerre mondiale, les forces productives de l’humanité continuent de croître sous l’impulsion capitaliste… et croissent même beaucoup plus massivement et rapidement qu’au cours du XIXe siècle.

b) La direction du GB prétend également : « Le Groupe CRI semble estimer que la limite fondamentale du capitalisme est une insuffisante consommation des masses. » Là encore, dans aucun texte nous n’avons écrit cela ; au contraire, notre camarade Wolfgang s’est opposé, dans sa critique du livre de Daniel Gluckstein, à toute explication des limites du capitalisme par le marché (cf. par exemple sa deuxième contribution, pp. 58-60). — Par ailleurs, on notera une fois de plus le glissement auquel procède la direction du GB pour nous attribuer cette position : elle commence par dire que « le Groupe CRI semble estimer »… puis elle nous attribue carrément « une telle théorie de la sous-consommation » ! Et, comme prise à son propre jeu, la voici qui se met à expliquer doctement : « Le Groupe CRI estime que ce n’est pas pour des raisons particulières liées au stade d’évolution du mode de production capitaliste, mais parce que les marchandises sont utilisées et réparties de manière injuste, que le capitalisme doit être abattu et il condamne le capitalisme pour la même raison qu’il était condamné par les socialistes utopiques dans sa phase concurrentielle, c’est-à-dire des raisons d’injustice sociale » (p. 4). Et encore : « Le Groupe CRI se retrouve aux côtés des socialistes utopiques et des économistes classiques, son analyse du mode de production capitaliste n’est pas marxiste mais pré-marxiste, et sa révolte envers le capitalisme est basé sur des questions de répartition et de justice sociale, et non sur l’exigence d’un développement harmonieux des forces productives » (p. 2). On pourrait revenir en détail sur chacune de ces formulations, mais ce qui est ici remarquable, c’est que toutes ces tirades semblent sorties tout droit de l’imagination de leurs auteurs, elles n’ont absolument aucun fondement textuel dans les publications du Groupe CRI — bref, on a affaire ici à un cas caractérisé de « délire interprétatif » — qui, comme tout « délire », entraîne l’incapacité de ceux qui en sont victimes à s’en rendre compte ! — Du reste, le caractère complètement arbitraire de ce passage de la lettre du GB est d’autant plus frappant qu’il coexiste dans le même texte, sans que ses auteurs s’en aperçoivent, avec l’accusation directement contraire — et tout aussi dépourvue du moindre fondement objectif —, selon laquelle on pourrait dire du Groupe CRI ce que Marx dit de Ricardo dans les Théories sur la plus-value, à savoir qu’ « il lui est absolument indifférent que le développement des forces productives tue de la propriété foncière ou tue des travailleurs » (p. 2) ! Ainsi, à force de vouloir faire feu de tout bois, la direction du GB en vient-elle à dire tout et son contraire, dans le seul but de « charger la barque » de ses accusations fausses.

c) L’exemple concernant la position du Groupe CRI sur le Brésil est particulièrement intolérable : car, cette fois, la direction du GB va plus loin, elle n’hésite pas à « fonder » toute son accusation sur une citation qu’elle tronque délibérément. — Passons sur l’accusation purement gratuite selon laquelle « la présentation d’un candidat communiste, révolutionnaire et internationaliste est une question qui n’intéresse pas le critique du CRI ». Passons également sur les phrases comme « peu importe le parti, demain le prolétariat et la paysannerie pauvre résoudront tout seuls le problème, quand ils seront dessoûlés, quand leurs yeux s’ouvriront. (…) Pour le rédacteur de la « contribution » signée du Groupe CRI, l’organisation révolutionnaire ne sert pas à grand chose. Face aux illusions des masses, elle doit s’aligner sur elles. » Ce ne sont là que quelques-unes des multiples attaques que compte la lettre du GB, qu’il serait vain d’énumérer toutes et qui sont dépourvues de tout fondement, comme le prouve la lecture, même superficielle, de nos publications.

Tenons-nous ici au fait que la direction du GB nous accuse ignominieusement de préconiser un soutien au front populaire Lula-Alencar. Or, pour faire passer cette marchandise falsifiée, elle n’hésite pas à recourir à la méthode de la citation tronquée. Qu’on en juge :

- Voici ce que nous avons écrit dans notre contribution du 27 septembre :

« Pour le Groupe CRI, si le soutien au programme électoral et au gouvernement de Lula-Alencar est bien une trahison, l’appel à voter Lula dans un contexte qui n’était nullement révolutionnaire et dans le cadre du deuxième tour des élections présidentielles était juste, à condition qu’il s’accompagne bien évidemment d’une exigence de rupture de l’accord de front populaire avec Alencar. »

- Et voici ce qu’il reste de cette phrase « citée » par la direction du GB :

« L’appel à voter Lula dans un contexte qui n’était nullement révolutionnaire était juste… (Contribution CRI, p. 7) »

Incroyable ! La direction du GB tronque sciemment la « citation » pour faire croire 1) que nous aurions préconisé de voter pour Lula dès le premier tour (elle élimine sans le signaler le passage disant expressément : « dans le cadre du deuxième tour des élections présidentielles ») ; 2) que nous n’aurions pas caractérisé et dénoncé comme une trahison l’accord de front populaire Lula-Alencar. S’agit-il d’autre chose que d’une malhonnêteté ignoble et intolérable ?

À partir de là, la direction du GB a le front de nous accuser de « reprendre aux staliniens » cette ligne de front populaire que nous n’avons jamais préconisée. Elle nous accuse en même temps de défendre la même position que les « organisations brésiliennes moréniste (PSTU) et lambertiste (O’Trabalho) » (et peu importe si le PSTU a refusé d’appeler à voter Lula au premier tour, présentant son propre candidat, alors que les lambertistes ont soutenu Lula dès le premier tour : décidément, la direction du GB ne sait pas procéder autrement que par amalgames). Sur sa lancée, la direction du GB ne s’arrête jamais : elle va jusqu’à nous accuser de « négliger Alencar », de le réduire à un « détail », avant de nous amalgamer encore une fois aux « réformistes et (à) leur flancs-gardes, les révisionnistes du trotskysme, les liquidateurs pablistes, morénistes et lambertistes de la 4e internationale »... Tout cela parce que nous avons osé écrire : « Tout le monde savait que les masses allaient se saisir de cet événement électoral… Tout le monde savait que le prolétariat et les paysans pauvres allaient massivement voter pour Lula malgré Alencar… » Ainsi la direction du GB n’hésite-t-elle pas à trouver de l’opportunisme non seulement dans nos positions, mais encore dans nos diagnostics... fussent-ils rétrospectifs ! Pour elle, peu importe que, de fait, les masses ouvrières et paysannes aient voté massivement Lula malgré Alencar (et malgré la politique menée par le PT dans les municipalités et les États qu’il dirige depuis des années) : ici comme ailleurs, ce qui compte pour elle, ce n’est pas la réalité, c’est la recherche par tous les moyens de « citations » (tronquées au besoin, on l’a vu) lui permettant d’amalgamer et de calomnier !

Mais ce n’est pas tout : victime de ses propres « méthodes », la direction du GB se couvre carrément de ridicule lorsque, comme si elle avait oublié sa petite opération de mutilation délibérée de la citation, elle se met à nous expliquer doctement : « Le donneur de leçons prend ses rêves pour la réalité : au second tour de l’élection présidentielle, le PT a décidé de présenter une candidature conjointe de Lula da Silva et de José Alencar, pour la présidence et pour la vice-présidence. » Suit une caractérisation d’Alencar et de ses suppôts. Incroyable « méthode » ! D’abord on tronque le passage de la citation proposant d’appeler à voter Lula sous réserve de l’exigence indissociable d’une « rupture de l’accord de front populaire avec Alencar » ; ensuite on se met dans la position de celui qui fait doctement la leçon sur la nature d’Alencar et du front populaire en général ! On a beau jeu alors d’expliquer doctement que « les bolcheviks, quand ils appellent à voter, malgré leur programme bourgeois, pour les candidats d’autres partis ouvriers, disent, pour les démasquer : Rompez avec la bourgeoisie ! Prenez seuls le pouvoir ! Il s’agit d’une tactique de front unique ouvrier sur le terrain électoral. »

Enfin, la direction du GB nous accuse de « considérer avec beaucoup de détachement » les souffrances subies par les masses à cause du front populaire. Nous avons écrit : « Pour qu’ils (les travailleurs) comprennent la véritable nature de Lula et du PT (parti ouvrier-bourgeois), il fallait qu’ils fassent leur propre expérience, qu’ils éprouvent la trahison non par sur le papier, mais dans leur chair ». La direction du GB fait mine de s’indigner : « Les bolcheviks s’opposent de toutes leurs forces à ce que les masses payent, ‘dans leur chair’, les conséquences des trahisons des appareils syndicaux et politiques au service de la bourgeoisie. » Certes. Mais pourquoi faire un mauvais procès et faire semblant de ne pas comprendre le sens de cette phrase en nous accusant d’être partisan du front populaire ? Pourquoi jouer les vierges effarouchées ? Si la direction du GB préfère citer Trotsky, retenons ce passage qu’elle est censée connaître, puisqu’il est extrait d’un texte qu’elle cite par ailleurs (« Classe, parti et direction », in Œuvres, XX, p. 326) : « Le prolétariat peut ‘tolérer’ pendant longtemps une direction qui a déjà subi une dégénérescence interne totale mais n’a pas encore eu l’occasion d’exprimer cette dégénérescence dans le cours de graves événements. Il faut un grand choc historique pour qu’apparaisse brutalement la contradiction entre la direction et la classe. » Eh oui, de « graves événements », un « grand choc » ! — Quant à Lénine, il explique lui aussi, dans Le Gauchisme, maladie infantile du communisme (in Œuvres, XXXI, pp. 79-83) que, pour passer au communisme, les ouvriers doivent d’abord « faire l’expérience » concrète et pratique de la trahison réformiste — donc inévitablement, à moins d’être benêt, « dans leur chair ». Lénine constate que « la majorité des ouvriers d’Angleterre suit encore les Kérenski ou les Scheidemann anglais » (c’est-à-dire les travaillistes traîtres) car « elle n’a pas fait encore l’expérience du gouvernement de ces hommes, expérience qui a été nécessaire à la Russie et à l’Allemagne pour amener le passage en masse des ouvriers au communisme ». Il faut « aider la majorité de la classe ouvrière à se convaincre par sa propre expérience que nous avons raison, c’est-à-dire que les Henderson et les Snowden ne sont bons à rien, que ce sont des petits bourgeois perfides ». Dès lors, le rôle des communistes est d’ « aider la masse ouvrière à juger le gouvernement Henderson-Snowden [travaillistes] d’après ses actes ». Par conséquent, ils « doivent aider les Henderson et les Snowden à vaincre Lloyd George et Churchill réunis [les libéraux et les conservateurs] ». Et il précise : « Agir autrement, c’est entraver l’œuvre de la révolution, car si un changement n’intervient pas dans la manière de voir de la majorité de la classe ouvrière, la révolution est impossible. » Mais ce changement ne peut se faire par le seul papier : « Ce changement, c’est l’expérience politique des masses qui l’amène, et jamais la seule propagande. » La direction du GB va-t-elle pousser des cris d’orfraie contre Lénine ? — Précisons d’ailleurs que, à ce moment-là, « une partie des libéraux, tels les rats d’un navire en perdition, courent rejoindre le Labour Party » et que les Henderson et Snowden avaient passé une alliance avec «  leurs nouveaux amis — ou leurs nouveaux maîtres — les libéraux passés au Parti travailliste indépendant ». Néanmoins, quel est, pour les communistes, l’intérêt de cette tactique consistant à proposer un bloc avec les travaillistes pour les pousser et les aider à battre la droite ? « En cas de victoire de Henderson et de Snowden sur Lloyd George et Churchill, répond Lénine, la majorité, perdant toute illusion sur ses chefs, en viendra rapidement à soutenir le communisme (ou en tout cas à la neutralité et le plus souvent à une neutralité bienveillante à l’égard des communistes) ». Et, « si les Henderson et les Snowden refusent de faire bloc avec nous à ces conditions, nous aurons gagné encore davantage. Car nous aurons d’un seul coupé montré aux masses (…) que les Henderson font passer leur intimité avec les capitalistes avant l’union de tous les ouvriers. Nous aurons gagné du premier coup devant la masse qui (…) sera sympathique à l’union de tous les ouvriers contre la coalition de Loyd George avec les conservateurs. Nous aurons gagné du premier coup, car nous aurons démontré aux masses que les Henderson et les Snowden ont peur de vaincre Lloyd George, de prendre seuls le pouvoir, qu’ils cherchent à s’assurer secrètement l’appui de Lloyd George qui tend ouvertement la main aux conservateurs contre le Labour Party. »[4]

Il est donc clair que, sur la question brésilienne, par ses méthodes intolérables, la direction du GB refuse et empêche la discussion[5]. — Pourtant, tout en ayant une position sur la question et en sachant évidemment que telle n’était pas celle des initiateurs de la conférence, le Groupe CRI aurait trouvé tout à fait normal et sain de discuter et de polémiquer sérieusement avec le GB et les autres groupes initiateurs de la conférence sur l’opportunité d’appeler ou non à voter Lula au second tour, étant donné le contexte (c’est-à-dire appeler à voter Lula malgré son programme bourgeois et en exigeant qu’il rompe avec Alencar, ou appeler au boycott en dénonçant l’alliance de Lula avec Alencar). Selon nous, en effet, c’était là une question tactique, à partir du moment où l’on dénonçait clairement le front populaire et le programme de Lula allié avec Alencar. De même, en France en 1974 ou 1981, c’était une question tactique d’appeler à voter Mitterrand 1) au second tour, 2) malgré l’alliance du PS avec le Parti radical bourgeois et 3) en exigeant la rupture de ce front populaire et la réalisation du front unique ouvrier (car évidemment, le fait que, pour des raisons purement techniques — constitutionnelles —, cette alliance de front populaire, scellée par le « programme commun » pour les législatives de juin 1981, se soit réalisée sur le nom du premier secrétaire du PS lors de la présidentielle uninominale de mai — ce fait ne constitue qu’une différence minime par rapport à la situation brésilienne, où l’alliance de front populaire s’est manifestée pour la présidentielle binominale par le ticket Lula-Alencar, il ne change rien au fond et n’empêche donc nullement la comparaison).

Mais au fait… que disait la direction du GB avant les élections brésiliennes d’octobre 2002 ? On a beau lire et relire les différents numéros de son journal (qui publie des articles, mais aussi tous les tracts édités par le GB), il n’y a rien à faire : force est de constater que le GB, qui prétend aujourd’hui (ou au printemps 2003) savoir mieux que personne quelle position il fallait prendre au moment des élections brésiliennes, n’a pris aucune position avant qu’elles aient lieu, elle ne s’est même pas intéressée à cet événement, dont elle n’a rien eu à dire ni dans le numéro 5 de septembre 2002 de son journal, ni dans le numéro 6 de novembre 2002 !

d) Dans le cadre de son attaque ignoble sur la question brésilienne, la direction du GB procède à une déformation délibérée de notre position sur la question du front unique anti-impérialiste (FUA). En effet, elle fait semblant de confondre la tactique du FUA — dont nous avons souligné l’utilité avec un certain nombre d’arguments que la direction du GB refuse d’examiner — avec la stratégie contre-révolutionnaire du front populaire. Ainsi ose-t-elle nous accuser de « reprendre aux staliniens le ‘front uni anti-impérialiste’ et ses applications démocratiques bourgeoises comme le vote Lula-Alencar » ; et elle prétend que « le rédacteur de la contribution du CRI juge nécessaire d’ajouter à son vote Lula-Alencar un plaidoyer en ‘défense de la tactique du front unique anti-impérialiste’ ». La mauvaise foi de la direction du GB atteint ici des proportions sidérantes : elle sait parfaitement que l’alliance Lula-Alencar n’est absolument pas pour nous un cas de tactique de front unique anti-impérialiste ; elle sait parfaitement que nous avons condamné clairement ce front populaire dès le premier numéro de notre journal[6] (ainsi que dans les numéros 3 et 8).

C’est manifestement de manière délibérée que la direction du GB fait semblant de confondre la tactique du FUA avec la stratégie contre-révolutionnaire du front populaire, pour l’opposer artificiellement à la stratégie trotskyste de la révolution permanente. Elle fait semblant de poser la question : « Révolution permanente ou front uni anti-impérialiste ? » Comme si l’on pouvait mettre sur le même plan une orientation programmatique et une tactique ! Autant faire semblant de se demander gravement : « Révolution permanente ou front unique ouvrier ? ». Mais, pour faire passer sa falsification de nos positions, et alors que nous avons parlé expressément de « tactique du FUA », elle fait croire que le FUA serait pour nous une « stratégie » : « Le rejet de fait de la révolution permanente, ose-t-elle écrire, explique l’adoption de la stratégie du front uni anti-impérialiste. » Et de « conclure » ce passage par la phrase suivante : « On comprend l’insistance à voter Lula-Alencar et à ripoliner le schéma sclérosé du front uni anti-impérialiste. » Ce procédé est vraiment scandaleux !

La direction du GB prétend que « le front uni anti-impérialiste (...) a toujours servi à subordonner le prolétariat à la bourgeoisie, au nationalisme bourgeois ». Autant dire (comme le font les gauchistes, bordiguistes, etc.) que la tactique du front unique ouvrier « a toujours servi à subordonner le prolétariat » aux staliniens et aux sociaux-démocrates. De même, rien n’autorise la direction du GB à nous amalgamer avec ceux qui « s’en remettent aux forces petites-bourgeoises et bourgeoises », et se « subordonnent (...) à des courants nationalistes bourgeois ». Sur tous ces points, sur la fonction et les limites de la tactique du FUA, sur le fait qu’elle est subordonnée, comme toute tactique, à la stratégie de la révolution permanente car « toute révolution doit avoir la classe ouvrière à sa tête, même dans les pays arriérés où elle est minoritaire » (lettre du GB, p. 20)... notre contribution était parfaitement claire, et seule la mauvaise foi éhontée propre à la direction du GB peut lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit[7].

Enfin, la direction du GB nous reproche de ne pas donner d’exemples de situations où nous préconiserions la tactique du front unique anti-impérialiste. C’est vrai. Mais nous avons écrit clairement dans notre contribution que, selon les circonstances, elle peut et doit être appliquée « dans beaucoup de pays coloniaux et semi-coloniaux (où) la paysannerie, les masses petites bourgeoises et souvent une partie conséquente du prolétariat lui-même font confiance à ces organisations nationalistes petites-bourgeoises justement parce qu’elles se présentent à eux, plus ou moins frauduleusement, comme nationalistes et anti-impérialistes. La tactique du front unique anti-impérialiste est aussi utile et nécessaire dans les pays coloniaux et semi-coloniaux où il existe des organisations nationalistes paysannes ou petites bourgeoises de masse, que celle du front unique ouvrier dans les pays impérialiste et dans tous les pays où il existe des organisations ouvrières-bourgeoises de masse. » Il s’agissait de lancer la discussion sur l’utilité de cette tactique en général. Par exemple, dans les années 1970, la tactique du front unique anti-impérialiste pouvait être appliquée à l’égard de l’OLP qui, par sa lutte contre l’État sioniste, représentait les espoirs de la population palestinienne ; pour faire comprendre aux masses palestiniennes la véritable nature de l’OLP, sa nature bourgeoise et, par là même, la caractère limité , inconséquent et finalement traître de son combat contre Israël, il était certainement utile de frapper avec elle, tout en marchant séparément, en gardant la totale autonomie de l’organisation trotskyste et en dénonçant sa couardise, son alliance avec les bourgeoisies arabes complices d’Israël, etc. De même, aujourd’hui, en Amérique latine, en Asie ou en Afrique, le front uni de l’organisation révolutionnaire avec des syndicats et associations de masse de petits propriétaires paysans ou de petits bourgeois urbains ruinés par l’impérialisme, est certainement envisageable et utile selon les circonstances.

e) On retrouve le procédé de mutilation délibérée de nos citations (l’exemple du Brésil n’est donc nullement un accident) dans l’attaque de la direction du GB contre l’une de nos phrases disant :

« La place essentielle occupée par les syndicats dans les mobilisations et les grèves quotidiennes des travailleurs, en particulier le rôle joué, en France, par la CGT-FO et la CGT dans le puissant mouvement de grèves de novembre-décembre 1995, entraînant des millions de travailleurs contre le plan Juppé, pour la défense de la Sécurité sociale et des régimes spéciaux de retraite, montrent que la situation du syndicalisme n’est pas exactement la même que celle du mouvement ouvrier politique… » (Programme CRI, p. 36.)

La direction du GB commente : « La place essentielle tenue par les bureaucraties syndicales en 1995 se résume ainsi : sauver Chirac-Juppé, faire passer la ‘réforme’ de la Sécurité sociale en se dressant contre la grève générale (…). Mieux vaut ne pas commenter le niveau de conscience dont témoigne là le Groupe CRI. » Sauf que, pour faire croire que nous aurions pour le moins des illusions sur les directions syndicales, elle tronque encore une fois notre propos, qui se poursuit, après deux points de ponctuation (:) dans les termes suivants :

« malgré les multiples trahisons des appareils réformistes et staliniens qui dirigent les syndicats, et qui aggravent de ce fait le déclin du taux de syndicalisation et du nombre de grèves, les syndicats ouvriers continuent d’exercer une influence sur les travailleurs et de contribuer à leur lutte de classe, bien au-delà du cercle restreint des syndiqués. Le déclin des syndicats ne signifie pas d’abord le déclin en leur sein du poids relatif des appareils traîtres, réformistes et staliniens, mais le déclin des organisations qui constituent la classe ouvrière comme classe, qui lui appartiennent donc même si les bureaucrates s’efforcent de les accaparer. (…) Les militants communistes révolutionnaires internationalistes participent activement à la construction des syndicats de masse. En aucun cas ils ne les abandonnent aux bureaucrates. » (Ibid.)

Pourquoi n’avoir pas cité ce passage, sinon pour essayer de faire passer en fraude une accusation injustifiée ? Pourquoi n’avoir pas eu l’honnêteté de renvoyer au numéro 5-6 de notre journal, où tout un passage est consacré à la trahison par les dirigeants syndicaux de la montée vers la grève générale de 1995 ? Pourquoi faire semblant de confondre la direction de syndicats et la masse de leurs militants et adhérents ?[8]

f) Mais voici encore un exemple de déformation de nos positions par mutilation de citation, qui prouve qu’il s’agit décidément, pour la direction du GB, d’une véritable « méthode » délibérément utilisée. Ce cas se trouve cette fois dans la mauvaise polémique de la direction du GB contre nos positions sur la Palestine. Prenons-la dans l’ordre de son développement :

La direction du GB écrit qu’elle « considère que ce mot d’ordre démocratique [d’Assemblée constituante] peut encore garder un sens révolutionnaire pour la Palestine », qu’il peut constituer « un levier pour unifier le prolétariat juif et arabe, contre l’État colonial d’Israël et les trahisons des directions bourgeoises arabes cléricales ou laïques ». Très bien. Pour notre part, c’est dès le premier numéro de notre journal, en février 2003, que nous avons mis ce mot d’ordre en avant en essayant de lui donner une formulation claire, saisissable pour nos lecteurs : c’est un fait, quand bien même on estimerait maladroites nos formulations. En revanche, le GB n’a mis ce mot d’ordre en avant ni dans l’article éditorial du premier numéro de son journal (février 2002), qui évoque pourtant la question palestinienne dans son titre et dans son contenu (cf. pp. 1 et 3-4), ni dans l’article spécialement consacré à la Palestine dans le n°4 (juin 2002, p. 24). À notre connaissance, ce n’est que dans sa déclaration sur l’Argentine d’avril 2002 et dans son journal de juin 2003 (p. 42) que ce mot d’ordre est évoqué par le GB … mais seulement en passant, sans y insister, sans lui donner une réelle importance. À partir de là, nous sommes tout à fait prêts à discuter de la manière dont nous avons formulé ce mot d’ordre, mais force est de constater que le GB n’est certainement pas le mieux placé pour nous donner des leçons sur ce point.

Mais, après tout, là n’est pas le principal problème : le principal problème, c’est que, une fois de plus, la direction du GB déforme nos positions clairement formulées — fussent-elles, encore une fois, discutables. Pour notre part, nous avons essayé de combiner le mot d’ordre de Constituante (nécessaire pour tracer l’objectif de l’unité des travailleurs arabes et juifs sur tout le territoire de la Palestine) et la stratégie de la révolution permanente (mot d’ordre transitoire de « gouvernement d’unité des organisations ouvrières et populaires arabes et juives non sionistes », dont la fonction est de prévenir immédiatement les masses qu’on ne peut compter sur un gouvernement bourgeois pour convoquer une Constituante). Voici notre formule, citée par la direction du GB : « Gouvernement d’unité des organisations ouvrières et populaires arabes et juives non sionistes chargé de préparer et de convoquer une Assemblée constituante souveraine réunissant les délégués élus, mandatés et révocables des travailleurs juifs et arabes qui décidera de la forme et du contenu de la République palestinienne ! » (Le Cri des travailleurs n°1, février 2003 ; cf. aussi l’article paru dans les numéro 5-6 et 9, que la direction du GB n’évoque pas.) La direction du GB accuse cette formule d’être confuse... mais lui fait dire autre chose que ce qu’elle dit : elle prétend que nous aurions parlé d’ « un gouvernement non ouvrier chargé de convoquer une constituante (…) ». Puis la direction du GB nous reproche de donner à cette Constituante une « physionomie de Soviet ». Ce n’est pas faux, nous l’assumons : encore une fois, autant le mot d’ordre de Constituante est nécessaire pour réaliser l’unité des travailleurs juifs et arabes de Palestine, autant l’organisation trotskyste ne peut laisser planer de doute sur le fait que la convocation de cette Constituante ne peut être le fait que d’un gouvernement de rupture avec la bourgeoisie et ne peut qu’ouvrir une période posant immédiatement la question des soviets.

Mais que propose le GB quant à lui ? Dans son article consacré à la Palestine, paru dans le n°4 de son journal, il nous dit successivement que « la seule solution, c’est l’édification d’un État laïque sur tout le territoire de la Palestine » (mot d’ordre qui laisse indéterminé le contenu de classe de cet État) et que « la fusion de leurs forces [celles des « prolétaires arabes et juifs »] est nécessaire pour édifier un État ouvrier garantissant leurs droits ». Vous avez dit « méli-mélo » ?

En fait, ici comme ailleurs, ce qui intéresse la direction du GB, ce n’est pas de discuter pour élaborer la meilleure orientation politique possible, mais c’est de se livrer à des attaques gratuites et ridicules. Ainsi ne voit-elle aucune contradiction entre sa critique de la « physionomie de Soviet » de la Constituante dont nous parlons, d’une part, et son attaque sans fondement selon laquelle, pour le Groupe CRI, « la constituante n’est pas un moyen mais une fin » ! Le seul but de la direction du GB est de faire croire que nous serions des « démocrates », et de suggérer finalement un nouvel amalgame, cette fois entre nous et les lambertistes[9] : elle nous accuse de « passer pudiquement sur l’insurrection, la prise du pouvoir, le renversement de l’État bourgeois et de ses institutions et rester joliment sur une ligne de la démocratie jusqu’à la fin du conte de fées ». Et de citer le chapitre du Programme de transition qui est consacré au surgissement des soviets ! Vraiment, la direction du GB est-elle sérieuse ? La discussion porte sur la question des mots d’ordre de transition… et elle nous sort de son chapeau la prise du pouvoir par les soviets ! Faut-il conclure que, selon la direction du GB, pour être catalogué comme opportuniste il suffit de ne pas parler dans chaque article des soviets, de l’insurrection et de la prise du pouvoir ? Ça c’est de la stratégie révolutionnaire ![10]

C’est alors que, dans son vain acharnement pour nous présenter comme des démocrates effrayés par la révolution, la direction du GB n’hésite pas à recourir une nouvelle fois à la « méthode » de la mutilation délibéré de citations. Voici le passage de notre contribution qu’elle cite, au sujet du mot d’ordre d’Assemblée constituante palestinienne :

« […] c’est là un mot d’ordre indispensable [… pour que les masses] comprennent que la seule solution pour en finir avec la spirale de la violence sioniste est la substitution à l’État sioniste lui-même d’une République… » (La direction du GB met en gras le mot « substitution » pour nous accuser ensuite de faire « un tour de passe-passe » en n’indiquant pas comment se fera cette substitution.)

Or, voici la suite immédiate de cette citation, sciemment tronquée par la direction du GB :

« … dont ils auront eux-mêmes élaboré les formes — et pour laquelle l’organisation communiste révolutionnaire internationaliste doit proposer d’emblée quant à elle le programme de la révolution socialiste. »

Ainsi est-ce au moment même où elle nous accuse faussement de faire un « tour de passe-passe » et même de préconiser une « ligne de prestidigitateur en gants blancs » (sic !), que la direction du GB n’hésite pas à travestir la vérité, à falsifier nos positions en tronquant de notre citation le passage qui contredit son accusation ! Quelle honte ![11]

En vérité, la direction du GB s’acharne-t-elle sur un mot pour mieux cacher la vérité de nos positions. Car, bien évidemment, dans nos publications, le sens de cette « substitution » est très clair : par exemple, dans le n°5-6, notre article se termine de la manière suivante : « Dès lors, il n’y a pas d’autre solution viable à la crise qui ensanglante le Moyen-Orient, il n’y a pas d’autre solution réaliste pour réaliser la paix et la sécurité de tous les citoyens, donc pour satisfaire les droits nationaux, démocratiques et sociaux en Palestine, que la destruction de l’État colonial sioniste et la construction d’une République laïque et démocratique sur tout le territoire de la Palestine. Or seule la classe ouvrière de toute la Palestine, seuls les travailleurs unis quelle que soit leur origine, entraînant les masses opprimées de Palestine, sont à même de mener ce combat. Car le combat contre l’État sioniste ne peut être mené jusqu’au bout que par la classe sociale qui, quelle que soit l’origine de ses membres, a objectivement intérêt à en finir avec l’impérialisme, le colonialisme et le racisme en général, dont l’État sioniste est le représentant au Moyen-Orient ; et le combat pour une République palestinienne ne peut aboutir que si celle-ci est construite et dirigée par les travailleurs eux-mêmes réalisant jusqu’au bout toutes leurs revendications et aspirations, en étroite collaboration avec les classes ouvrières des autres pays du Moyen-Orient, construisant ensemble une fédération des Républiques ouvrières de la région. Ici comme ailleurs, cette voie est naturellement celle du socialisme. » Décidément, les faits sont têtus !

 

5. La direction du GB substitue la pratique systématique de la citation d’autorité découpée et détachée de son contexte à l’argumentation rationnelle

 

Qui sont, pour les marxistes révolutionnaires, les individus qui ont pour nom Marx, Engels, Lénine, Trotsky, etc. ? Sont-ce des dieux, ou du moins des surhommes se distinguant du commun des mortels par le caractère nécessairement juste de tout ce qu’ils ont écrit ? Même si on le nie formellement, faut-il considérer que les différents textes qu’ils ont écrits (notamment aux différentes époques de leur vie) ont tous la même valeur scientifique ? Faut-il ne faire aucune différence entre des textes de jeunesse et des texte de maturité, entre des manuscrits non publiés et des ouvrages livrés au public par leur auteur, entre des textes de circonstance et des textes scientifiques, entre de simples préfaces et des chapitres d’ouvrages scientifiques ? Enfin, même en ce qui concerne les textes scientifiques, leur caractère scientifique implique-t-il nécessairement leur vérité indiscutable, faut-il considérer qu’ils ne peuvent faire l’objet d’aucune critique sous peine de commettre un crime de lèse-marxisme ?

Autant de questions que, manifestement, la direction du GB refuse de poser, car pour elle la réponse positive va de soi. Elle fait preuve ici d’un obscurantisme qui n’a rien à envier à celui des curés. C’est ce que prouvent les exemples suivants :

a) Citant trois lignes et demi d’un passage célèbrissime de l’avant-propos de la Contribution à la critique de l’économie politique, où Marx résume à grands traits sa théorie du matérialisme historique[12], la direction du GB — comme Lambert, Bloch, Gluckstein et bien d’autres de l’OCI avant lui — s’en contente pour rendre son verdict définitif : tout refus de prendre pour argent comptant cette formule de trois lignes et demi (appartenant d’ailleurs à une simple préface), toute attitude critique à son égard, fût-elle nourrie et justifiée par l’étude de l’ensemble de la théorie marxiste exposée dans Le Capital et les autres ouvrages de la maturité de Marx (manuscrits préparatoire au Capital de 1857-1858, de 1861-1863, etc.) est « incompatible avec le fait de se revendiquer marxiste »[13]. Pitoyable attitude de curés décernant les accusations d’hérésie et se réservant le monopole du dogme ! Que cache un tel obscurantisme ? C’est ce que nous comprendrons bientôt.

Quant à L’Idéologie allemande, nul n’a nié son importance fondamentale pour « l’élaboration du matérialisme historique » ; mais, là encore, ignorer que, en 1845-1846, Marx commençait à peine son étude de l’économie politique et était encore à mille lieux d’avoir élaboré sa propre théorie (notamment la théorie de la plus-value, le centre même de sa critique de l’économie politique), c’est faire preuve d’une ignorance qui en elle-même n’est pas scandaleuse, mais qui « est incompatible avec le fait » de se poser comme donneur de leçons ès œuvres marxistes.

Enfin, à propos de la « lubie althussérienne », oserons-nous demander à la direction du GB de nous exposer l’interprétation d’Althusser et de la réfuter ? Espère-t-elle, ici comme ailleurs, que nous allons la croire sur parole quand elle prétend maîtriser les sujets dont elle parle ? Pour notre part, nous essayons de ne parler que de ce que nous avons étudié, et nous refusons la substitution de caractérisations péremptoires quelles qu’elles soient à la nécessité incontournable de la lecture sérieuse et de la critique argumentée des textes, fussent-ils écrits par des penseurs d’obédience stalinienne.

b) Si l’on pouvait apprécier la connaissance d’un auteur au nombre de citations qu’on en fait, il faudrait conclure que la direction du GB connaît mieux Trotsky que Marx. En tout cas, elle affectionne particulièrement les citations de Trotsky… et n’hésite pas affirmer, selon sa chère « méthode » de l’accusation gratuite, que « le Groupe CRI n’aime pas que l’on prenne Trotsky trop au sérieux ». Mais qu’est-ce que prendre un penseur au sérieux ? Pour le Groupe CRI, c’est étudier ce qu’il a écrit, vérifier la pertinence de ses analyses et de ses propositions, et ne pas hésiter à les critiquer dès qu’il le faut. Pour la direction du GB, en revanche, « prendre Trotsky au sérieux », c’est aller chercher des bribes de citations et les ériger comme arguments d’autorité censés suffire pour clore (en fait pour empêcher) une discussion sérieuse. Par exemple, Trotsky a écrit : « Le capitalisme agonisant, comme nous le savons, a aussi ses cycles, mais des cycles déclinants, malades. Seule la révolution prolétarienne peut mettre fin à la crise du système capitaliste. La crise conjoncturelle fera inévitablement place à une brève et nouvelle reprise s’il ne survient pas entre-temps la guerre ou la révolution. » Trotsky l’a écrit : donc, pour la direction du GB, cela reste vrai soixante ans plus tard… Un peu comme la Bible, en somme !

c) Autre exemple : pour la direction du GB, il est absolument défendu de parler d’ « immaturité du prolétariat » : devant l’Éternel, « les arguments sur l’immaturité du prolétariat relèvent du plus pur opportunisme » (p. 5). En somme, fermez les yeux très forts sur la réalité quelle qu’elle soit et vous ne serez jamais « opportunistes » ! À ce sujet, l’un des « arguments »-massues du GB est de citer un passage de Trotsky concernant la conscience de classe des ouvriers russes au début de l’année 1917 ! Et le GB, de nous demander glorieusement : « Qu’en pensent les militants du Groupe CRI ? » Pour le Groupe CRI (mais aussi pour quiconque fait preuve d’un minimum de bon sens), le diagnostic que Trotsky a produit sur la conscience de telle classe ouvrière à telle date et dans tel pays (ou même sur la conscience de la classe ouvrière internationale à telle ou telle date) ne saurait prouver quoi que ce soit quant à la classe ouvrière de telle autre époque et de tel autre pays ; par définition, aucune « analyse concrète d’une situation concrète » ne saurait être généralisée à toutes les situations concrètes ![14]

Mais il serait fastidieux de reprendre une à une les références à Trotsky qui émaillent la lettre du GB, car elles ont toutes la même fonction crypto-religieuse. Ce qui est frappant, en effet, c’est que toutes ces citations, d’ailleurs toujours extrêmement brèves, sont systématiquement prises en soi, indépendamment de leur contexte et de la date de leur rédaction, telles des dogmes éternels. À partir de là, leur fonction n’est nullement de nourrir une argumentation faite par ailleurs, ni même de faire une comparaison utile pour l’analyse : non, leur seule et unique fonction est de « prouver » que les positions du Groupe CRI sont différentes, voire opposées, à ce que disent ou semblent dire (peu importe) ces petites phrases, donc à Trotsky, donc au trotskysme… ; et que, re-donc, « il doit s’agir d’autre chose »… ; comme le « prouvent » d’ailleurs, justement, la ressemblance réelle ou apparente (peu importe, bis) de certaines formulations du Groupe CRI avec d’autres petites phrases… sauf que ces autres petites phrases (citées de la même manière que celles de Trotsky, suivant une remarquable unité « méthodologique » !) sont cette fois de Bernstein, de Cliff, de Mandel, de Lambert, etc. Vraiment, les militants du GB pensent-ils que ce schéma « argumentatif » a la moindre de chance de convaincre quiconque se sert de son cerveau pour réfléchir ?[15]

Pour finir sur ce point, signalons que le culte de la citation coupée de son contexte dont fait preuve la direction du GB… va vraiment très loin. On lit ainsi dans la lettre du GB, la phrase suivante :

« Le ton plein de morgue de la ‘contribution’ approuvée par le Groupe CRI nous est apparu d’autant plus affligeant qu’il est difficile de concevoir comment on a pu concentrer en si peu de lignes tant de banalités, trivialités, faussetés. »

Or cette phrase, donnée sans le moindre guillemet, est en réalité… tout droit sortie d’un texte de Trotsky, où la direction est allée chercher son « inspiration » :

« Cette morgue théorique est d’autant plus magnifique qu’il est difficile de concevoir comment on a pu concentrer en si peu de lignes tant de banalités, trivialités, faussetés... » (« Classe, parti et direction », in Œuvres, EDI, tome XX, p. 323.)

Ainsi la direction du GB n’hésite-t-elle pas à pousser elle-même sa propre « méthode » jusqu’à la caricature : son psittacisme servile à l’égard de petits bouts de phrases proclamés vérités éternelles la conduit à recopier purement et simplement celles de Trotsky... en s’en attribuant frauduleusement la paternité.

 

6. Dans un but grossier de « clivage », la direction du GB se livre à des attaques personnelles contre un militant du Groupe CRI, et use d’un paternalisme prétentieux pour les autres

 

Mais ce n’est pas tout. Comme si elle craignait que ses accusations fausses, ses amalgames, ses manipulations de citations et ses arguments d’autorité restent sans effet sur les militants du Groupe CRI — qui, encore une fois, en ont vu d’autres — la direction du GB saupoudre sa lettre du 11 septembre d’attaques personnelles contre un camarade du Groupe CRI en particulier, appelé tour à tour, selon un crescendo de qualificatifs qui se croit manifestement très habile, « le rédacteur du CRI » (p. 7), « l’auteur de ces lignes » (p. 10), « le rédacteur de la ‘contribution’ signée du Groupe CRI » (p. 14), « le dirigeant du CRI » (p. 16), « le donneur de leçons » (p. 16), « notre néophyte » (p. 19) et finalement carrément « le camarade L. » (p. 26) Ainsi reconnaît-on la bonne vieille méthode du « clivage », appliquée par la direction du GB avec une sorte de naïveté vraiment touchante.

Par exemple, toute contente d’avoir prédit que, en raison de ses positions sur l’URSS, le Groupe CRI serait conduit à suivre la pente des Burnham, Schachtmann et al., elle demande gravement : « Où va l’auteur de la ‘contribution’ ? Où ces positions risquent-elles de conduire le Groupe CRI ? » Sachant que cette interrogation se relie au petit laïus si émouvant sur les « espoirs déçus » du GB qui, avant notre contribution du 27 septembre, espérait une fusion et qui, depuis, est « déçu »… Voici la petite histoire que la direction du GB nous raconte : avant, il « entrevoyait un rapprochement avec un groupe de jeunes intellectuels, apportant leurs talents à une éventuelle fusion » ; mais voilà : après, « ils ont été déçus. Les militants du Groupe bolchevik constatent aujourd’hui que ceux qui sont sortis du PT français chauvin et de la « 4e Internationale » crypto-réformiste de Lambert & Gluckstein et qui s’étaient prononcés pour la défaite de l’impérialisme en Irak, qu’ils avaient accueillis dans leur 2e Conférence, semblent tourner le dos au programme trotskyste, en reprenant toute une série d’attaques révisionnistes et de positions opportunistes qu’ils connaissent fort bien ». — Faut-il croire à cette histoire de « déception » que nous raconte, apparemment la larme à l’œil, la direction du GB ?

En fait, il n’en est rien : c’est ce que prouve le fait que, dans sa lettre du 11 février, elle n’attaque pas beaucoup moins de citations de textes que nous avons écrits avant notre contribution du 27 septembre — et même avant le mois d’avril 2003 — que de citations extraites de cette contribution ![16] — À moins de considérer que la direction du GB ait forgé ses espoirs de fusion… sans avoir lu nos textes, ce qui ne serait vraiment pas sérieux, il semble donc évident que, ici, elle invente de toutes pièces cette petite histoire. — En fait, la direction du GB chercher manifestement à trouver des prétextes pour justifier son attitude qui, comme nous l’avons vu, consiste en un ensemble de procédés inacceptables, le but réel de l’opération étant manifestement d’aller à la rupture avec le Groupe CRI. Dans ce cadre, elle se livre à une tentative de clivage pour essayer de séparer le bon grain de l’ivraie…

En tout cas, le fait est qu’elle cherche à présenter le camarade L. comme le vilain petit canard en se livrant à une série d’attaques personnelles. Pour ce faire, elle n’hésite pas à présenter comme des faits les purs produits de son imagination, comme le prouve le passage suivant : « À plusieurs reprises, écrit-elle, le camarade L. a insinué que la lenteur du Groupe bolchevik tenait à l’incapacité à répondre au brio des arguments de la contribution ». Voyez-vous cela : « à plusieurs reprises », le camarade L. aurait « insinué » : en voilà des faits précis et vérifiables ! Ainsi la direction du GB, dont on a déjà vu qu’elle n’hésitait pas à faire des accusations fausses et à tronquer nos citations pour nous attribuer des positions qui ne sont pas les nôtres, va-t-elle maintenant jusqu’à inventer des « faits » ! L’attaque personnelle et le colportage de rumeurs invérifiables dans le but de cliver : en voilà une bonne méthode ![17]

Autre invention du GB, qui prouve qu’on ne peut décidément croire en la véracité de ce qu’il dit : sur la question de la nature de l’URSS, celui qu’elle croit identifier comme l’ « auteur de la contribution », c’est-à-dire le « camarade L. », se serait permis « de se prononcer au nom du groupe CRI » ! Autrement dit, le méchant « camarade L. » aurait fait passer sa position pour celle de ses gentils camarades, il les aurait pour ainsi dire trompés ou serait passé en force ! La direction du GB prend-elle vraiment le camarade L. pour un dictateur en herbe et les camarades du Groupe CRI pour des imbéciles ? Sa rage « personnalisée » est-elle si forte qu’elle l’empêche de comprendre qu’il puisse y avoir une majorité et une minorité au sein d’un même groupe sur certaines questions — ce que nous avions eu l’élégance de signaler publiquement, tout en mesurant parfaitement l’importance de cette question ? À moins que, ici comme ailleurs, la direction du GB soit incapable de comprendre qu’une position politique sérieuse ne peut jamais consister à répéter bêtement ce que d’autres ont dit avant nous, mais nécessite d’enrichir et de poursuivre la discussion même lorsqu’elle convainc, après une première étude, une majorité de camarades ? —  On dit parfois que, dans une guerre, les seuls « bons ennemis » sont les ennemis morts ; la direction du GB pense-t-elle, de même, qu’une « discussion » n’est bonne que si elle est « achevée » ?[18]

On pourrait continuer d’énumérer les procédés par lesquels la direction du GB essaie de « cliver » grossièrement le Groupe CRI, et qui sont plus risibles les uns que les autres :

- Considérations psychologisantes : en particulier, la direction du GB parle à notre sujet, ou au sujet du « camarade L. », c’est selon, de « morgue », de « suffisance », d’attitude « pren(ant) de haut l’appel »… Vraiment, la direction se croit-elle marxiste quand elle use de telles considérations purement subjectives, invérifiables et qui, politiquement, ne valent rien ? À cette aune, comment faut-il qualifier les expressions qui, quant à elles, sont réellement utilisées contre nous par la direction du GB, telles que notre « caractérisation » comme des « petits sages », la prétendue « hypothèse » que notre contribution soit « un jeu d’intellectuel désœuvré » ou encore la qualification de l’une de nos positions comme « stupide » (p. 24) ? — Pour notre part, nous avons, dans notre contribution du 27 septembre, fait des critiques politiques ; nous sommes restés corrects — et, croyant avoir affaire à des gens corrects, nous n’avions aucune raison de ne pas l’être. Au contraire, la direction du GB n’hésite pas à recourir aux attaques personnelles, aux insultes et au mépris[19].

- Mais le bâton ne va jamais sans la carotte : le GB mêle donc à cet arsenal quelques pincées de paternalisme. Le Groupe CRI, dit-il, est un « groupe de jeunes intellectuels », alors que « le Groupe bolchevik, même s’il ne comporte pas beaucoup d’écrivains, est composé pour moitié de travailleurs ayant lutté et fait des sacrifices trente années ou plus pour la révolution ». Dès lors, nous qui croyions pouvoir discuter d’égal à égal avec le GB, pour qui nous sommes-nous pris ? Nous ne sommes que des « néophytes » (p. 19) ! Mais, heureusement, il y a le GB, il est beau, il est grand, il est fort, nous l’avons rencontré ; et, même si nous n’avions pas remarqué les galons de ses dirigeants, il a la magnanimité de bien vouloir nous pardonner nos péchés : après nous avoir brillamment « démontré » que nous étions tout de même (et à la fois…) rien de moins que des utilisateurs de « manœuvres opportunistes » (p. 29) des crypto-réformistes, des « bernsteiniens, kautskystes, baueriens, adleriens, gramscistes, burnhamiens, shachtmanistes, craipeauiens, cliffistes, pablistes, mandeliens, althusseriens, lambertistes » (pour reprendre la liste décidément hilarante de nos péchés établie devant l’Éternel par la direction du GB, p. 26), après avoir donc administré, de sa main calleuse, une sévère correction sur nos « jeunes » fesses d’ « intellectuels », la direction du GB nous « tend la main » (la même !)... Pour que nous la baisions ? Non, pardon : pour que nous saisissions l’opportunité que, dans sa grandeur d’âme, elle nous offre : car, évidemment sans aucune « suffisance », la direction du GB nous dit que cette soi-disant « main tendue » de sa part constitue « un de ces moments qui comptent pour toute une existence politique, comme regroupement, mais aussi en tant que militante, en tant que militant » (p. 29). Et surtout, ne demandons pas de quel côté est la morgue !

Bref, la direction du GB voudrait nous faire croire que les accusations fausses, les amalgames multiples, les déformations délibérées et répétées de nos positions, les citations d’autorité substituées à l’argumentation, les attaques personnelles, la présentation comme des faits des produits de son imagination et les caractérisations aussi péremptoires que sans fondement... que tout cet arsenal qu’elle a déployé l’a été par un souci d’éducation de notre trop jeune conscience révolutionnaire... — Quant au « clivage », nous sommes vraiment désolés pour la direction du GB, mais il faudra repasser. Bien sûr, chaque camarade du Groupe CRI est tout à fait prêt à se laisser cliver… mais, à moins de nous prendre pour des imbéciles, il faudra essayer autre chose que ces méthodes inacceptables.

 

7. La direction du GB refuse la discussion sérieuse sur les forces productives

 

Sur la question des forces productives, la direction du GB refuse la discussion. Elle se contente de remarquer que notre position contredit celle du début du Programme de transition (et de son titre), ainsi que certains passages des textes adoptés par les premiers congrès de l’Internationale communiste (l’unique citation donnée par la direction du GB n’étant d’ailleurs nullement la plus intéressante qu’elle pût utiliser contre nous ; nous lui indiquerons les autres à l’occasion !...). C’est là, on s’en doute, pour la direction du GB, un « argument » essentiel, voire suffisant. Et à part ça ?

 

a) La direction du GB entretient la confusion

 

Si l’on en croit ce qu’elle écrit, la direction du GB pense que :

1) il est erroné de dire que « les forces productives continuent de croître » et que « le capitalisme permet toujours le développement des forces productives » — puisqu’elle nous reproche (respectivement p. 8 et p. 3) de soutenir cette position ; elle nous reproche (p. 24) de nier que « le capitalisme (soit) en déclin » ; elle soutient que, « lors de la phase ascendante du capitalisme (…), la tendance au développement des forces productives correspondait aux besoins du capital », par opposition avec la période impérialiste (p. 4) ;

2) il est faux également de parler de « non-développement des forces productives » — puisqu’elle nous a reproché d’avoir résumé par cette expression la position des organisations initiatrices de la conférence ; elle va même, pour faire semblant de se distinguer des lambertistes, jusqu’à se payer le luxe de leur reprocher de « pose(r) comme hypothèse à toute analyse que les forces productives ont cessé de croître »…

Mais alors (troisième hypothèse logiquement envisageable)… pense-t-elle que les forces productives stagnent ? Non plus ! Ou en tout cas il ne soutient nulle part pareille idée… Quelle est donc la position du GB ?

Nous avons vu que, pour la direction du GB, il n’est pas possible, à moins d’user de « ruses et (de) manœuvres », d’être à la fois d’accord avec certains aspects d’un texte et en désaccord avec d’autres ; en revanche, cela ne le dérange nullement de nier à la fois, dans le même temps et sur le même sujet deux propositions contradictoires ! C’est certainement là un secret de la pseudo-dialectique lamberto-blocho-justienne, naïvement reprise à son compte par la direction du GB, et fondée sur la croyance que la dialectique marxiste (d’origine hégélienne) dispense de la rigueur logique élémentaire[20].

Mais la direction du GB a au moins une conviction : c’est que le socialisme devient « à l’ordre du jour » à partir du moment où  « le maintien des rapports de production capitaliste entrave le développement des forces productives de l’humanité, les gaspille et les détruit » ; or, dit-elle, l’impérialisme « au sens où l’entend Lénine » se distingue de la période antérieure en ce qu’il est « marqué par une entrave au développement des forces productives ». Autrement dit, pour la direction du GB, il y avait autrefois (à l’époque de ce qu’il appelle le « capitalisme ascendant ») un bon capitalisme qui n’entravait pas le développement des forces productives, qui ne les gaspillait pas et qui ne les détruisait pas... C’est bien évidemment faux. Marx a montré, tout au contraire, que le développement même du capitalisme reposait à la fois sur le développement des forces productives et sur l’entrave à ce développement, incluant le gaspillage et la destruction des potentialités productives des hommes et des forces de travail elles-mêmes.

La direction du GB va même plus loin : elle soutient que le mode de production capitaliste n’est « contradictoire » qu’à partir du moment où il devient une « entrave au développement des forces productives » ; comme, nous venons de le voir, elle estime que ce n’était pas le cas à l’époque de ce qu’il appelle le « capitalisme ascendant », elle en conclut que celui-ci ne connaissait « pas (de) contradiction entre forces productives et rapports de production » (p. 3). Et, au sujet de la phrase de notre Projet de programme CRI qui évoque de façon générale la « contradiction entre l’accroissement des forces productives et le maintien du mode de production capitaliste », la direction du GB écrit : « Pourquoi ? Le mystère reste entier : le mode de production capitaliste ne constituant pas une entrave au développement des forces productives, il reste toujours à connaître la raison pour laquelle il doit être combattu, puisque si le capitalisme permet toujours le développement des forces productives, cela signifie qu’il n’y a pas contradiction entre forces productives et rapports de production. » Plus loin on lit carrément : « Depuis le début du vingtième siècle, ouverture de la phase au cours de laquelle le développement des forces productives entre en contradiction avec les intérêts du capital. »

Ainsi la direction du GB montre-t-elle qu’elle ne connaît rien au Capital, où Marx montre au contraire que le mode de production capitaliste est par lui-même, intrinsèquement contradictoire (la direction du GB ne connaît d’ailleurs rien non plus à L’Idéologie allemande, puisque, dans ce texte, Marx et Engels affirment déjà le caractère de part en part contradictoire du mode de production capitaliste, même si alors ils n’en avaient pas encore compris le fonctionnement réel). Or ce caractère contradictoire du mode de production capitaliste tient précisément au fait que, par nature, et donc aujourd’hui comme hier, il est à la fois un moteur et une « entrave » au développement des forces productives. Sur ce point, on se reportera aux textes de L. Wolfgang, qui citent de nombreux passages prouvant que, selon Marx, le capitalisme est bien contradictoire par nature, et non seulement à partir d’un certain stade de son histoire. Ajoutons ici seulement quelques citations. Marx écrit par exemple : « Le capital est une contradiction en procès : (…) d’une part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé pour elle. D’autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d’après l’étalon du temps de travail et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. » (Manuscrits de 1857-1858, ES, II, p. 194.) La contradiction du capitalisme tient donc au fait que ce mode de production tend à développer au maximum les forces productives, mais que ce développement est limité, donc entravé, par la forme valeur des produits du travail. Mais l’apparition et le développement de la grande industrie (c’est-à-dire le point le plus élevé de ce que les lambertistes et les justiens de tout poil appellent le « capitalisme ascendant » constitue en lui-même un approfondissement de cette contradiction qui définit l’essence même du mode de production capitaliste : « Je représente la grande industrie, écrit Marx, comme la mère de l’antagonisme mais aussi comme la créatrice des conditions matérielles et spirituelles nécessaires à la solution de cet antagonisme, solution qui évidemment ne pourra se faire en douceur. » (Lettre à Kugelmann du 17 mars 1868, in Lettres sur « Le Capital », ES, p. 201). Bien sûr, cette contradiction ou cet antagonisme fondamental est la cause des crises périodiques que connaît l’économie capitaliste : « Ces contradictions conduisent bien sûr à des explosions, à des crises. » Mais celles-ci ne peuvent être en elles-mêmes fatales au capitalisme, il n’y aura pas d’auto-effondrement du capitalisme, ni de putréfaction sur place : après la période de crise, plus ou moins longue, et qui, à l’époque capitaliste, tend à déboucher sur des guerres, le capitalisme repart de plus belle si, durant la crise, les conditions politiques ne sont pas réunies pour la révolution socialiste. En effet, en elles-mêmes, les crises ne sont rien d’autre que ces moments où « la suppression momentanée de tout travail et la destruction d’une grande part de capital ramènent ce dernier par la violence à un point où il est en mesure d’exploiter au maximum ses capacités productives sans être conduit au suicide ». (Manuscrits de 1857-1858, II, p. 238.)

À la limite, à défaut d’avoir raison, la direction du GB aurait au moins été claire si elle avait dit que, au XIXe siècle, les rapports de production étaient une entrave relative au développement des forces productives alors que, après 1914, ils sont devenus une entrave absolue. C’est en gros ce que soutiennent les lambertistes, les justiens et les morénistes dans les années 1970, à une époque où ils avaient complètement tort, mais où au moins ils s’exprimaient clairement. La particularité de leurs disciples contemporains, qu’ils s’appellent Daniel Gluckstein ou « CC du GB », c’est qu’ils ne sont même plus capables d’exprimer clairement leurs propres croyances, se contentant les uns comme les autres d’un bien prudent (et ridicule) « ni… ni » (ni elles ne croissent, ni elles ne décroissent) !

Certes, la direction du GB prétend se distinguer des élucubrations de Daniel Gluckstein, se contorsionnant même pour faire semblant de réaliser le tour de force d’un renvoi dos-à-dos des croyances lambertistes et des thèses du Groupe CRI ! Elle écrit ainsi : « Il est totalement obscurantiste de nier l’existence du progrès technique. Gluckstein cherche à démontrer que toute production est une destruction de forces productives, tandis que pour le Groupe CRI, le moindre mouvement du capital est un accroissement des forces productives. » En réalité, ce faisant, la direction du GB dit n’importe quoi, aussi bien sur Gluckstein que sur le Groupe CRI, attribuant une fois de plus aux gens des positions qui ne sont pas les leurs — et le fait que Glusckstein affectionne lui aussi ce procédé cher à la direction du GB ne rend pas plus acceptable de l’appliquer à ses propres positions. Mais sur le fond, la direction du GB soutient des idées et des arguments exactement semblables à ceux de Daniel Gluckstein — le fait qu’aucun amalgame ne soit possible entre leurs positions politiques respectives, qui sont opposées, n’empêchant pas que, malheureusement, leur matrice originaire commune (lamberto-justienne) continue de produire ses effets ; tant il est vrai que, ici comme ailleurs, si l’on en croit Marx, « le mort saisit le vif ! »

 

b) La direction du GB a-t-elle réellement lu les textes de L. Wolfgang dont elle cite quelques bribes ?

 

Il est cependant surprenant que la direction du GB se soit contentée de répéter sans aucune argumentation sérieuse quelques-unes des élucubrations lamberto-justo-blocho-glucksteiniennes sur la question des forces productives. En effet, elle est censée avoir lu les textes écrits par L. Wolfgang contre Daniel Gluckstein, où cette question des forces productives et de la nature de l’impérialisme occupe une place privilégiée, puisqu’elle cite à six reprises de minuscules bribes de ces textes. Or on aurait pu s’attendre à ce qu’elle fasse un minimum d’effort pour réfuter de manière un tant soit peu précise les positions développées dans ces textes. Pourtant, il n’en est rien. En réalité, tout indique que la direction du GB n’a pas lu entièrement ou en tout cas sérieusement les textes en question. En effet, il est clair que, si elle l’avait lu, non seulement elle ne se serait pas contentée de faire deux ou trois petites citations d’intérêt tout à fait secondaire, non seulement elle aurait pris la peine de réfuter sérieusement l’argumentation de L. Wolfgang, mais encore elle aurait évité de reprendre sans la moindre précaution les mêmes arguments éculés dont L. Wolfgang a longuement et précisément montré la fausseté. Loin de nous l’idée que l’argumentation et la démonstration de notre camarade soient sans faiblesses ; après tout, elles sont peut-être même fausses… Mais, dans ce cas, et dans le cadre d’une réelle discussion avec le Groupe CRI, pourquoi ne pas avoir fait un minimum d’efforts pour nous tirer d’erreur, pourquoi ne les avoir pas réfutées, pourquoi n’en avoir pas tenu compte ? Tout semble indiquer que, au lieu de lire les textes de Wolfgang avec l’objectif de les étudier et de les comprendre sérieusement, la direction du GB a considéré a priori qu’ils étaient erronés (puisque contradictoires avec ce que disait Trotsky il y a plus de soixante ans) et elle s’est contentée de les survoler dans le seul et unique but d’en extraire quelques bribes qui pussent lui donner l’occasion d’attaques sans fondement et d’amalgames. Là encore, question de méthode…

Dans cette situation, il serait vain que nous revenions nous-mêmes ici sur cette question des forces productives et de l’impérialisme, tant que nos arguments n’auront pas été sérieusement pris en compte et soumis à la critique. Nous nous contenterons donc de rappeler quelques-uns des « arguments » évoqués par la direction du GB, mais sans tenir le moindre compte de la réfutation que L. Wolfgang en a faite (si le lecteur s’intéresse sérieusement à la question, il n’aura pas de mal à retrouver cette réfutation dans les textes en question, qui sont divisés en nombreux chapitres, sous-chapitres, sous-parties…) :

-  Refus de définir clairement les forces productives… tout en vitupérant ceux qui, comme notre camarade L. Wolfgang, essaient au moins de proposer une définition, fût-elle critiquable. La direction du GB écrit ainsi : « Le Groupe CRI procède à une séparation analytique stricte entre les forces productives, dont il donne une définition purement structurelle. » Bien, bien… mais encore ? La direction du GB se contente de nous ressortir le vieux dogme lambertiste selon lequel la classe ouvrière est « la principale » des « forces productives de l’humanité »[21]. De même pour la question des forces productives « au sens étroit » ;

-  Croyance en une « incompatibilité entre la dégradation des conditions d’existence des travailleurs et le développement continu des forces productives »[22] ;

-  Invocation de la notion de « forces destructrices »… mais sans dire ni ce que l’on entend par là, ni comment on les prend en compte ou comment on les soustrait dans la détermination du développement ou du non-développement des forces productives ;

-  Invocation, corrélative ou non, de la « dimension qualitative » des forces productives… comme prétexte pour ne pas se prononcer clairement sur leur dimension quantitative, c’est-à-dire leur croissance, déclin ou stagnation, alors même que c’est bien là la question posée !

-  Pose pseudo-matérialiste, et réellement obscurantiste, consistant à refuser l’ « empirisme »… pour mieux justifier le refus d’établir les faits : si la direction du GB écrit que « le Groupe CRI arrête le raisonnement là où il ne fait que commencer, c’est-à-dire à l’observation », c’est avant tout pour essayer de justifier que, quant à lui, il se soucie comme d’une guigne de l’observation (et d’ailleurs aussi des raisonnements, on l’a vu !) ;

-  Corrélativement, tirades contre les méchants « statisticiens (et) comptables de la bourgeoisie »… mais sans nous dire le moindre mot sur la façon dont elle détermine, elle, si les forces productives croissent ou non… tout en prétendant savoir parfaitement qu’elles ne croissent plus (seul argument en fait : c’est Trotsky qui l’a dit) !

-  Invocation vague de « tendances structurelles » ou de « l’aspect nécessairement tendanciel du phénomène étudié »… pour mieux noyer le poisson en camouflant son refus de se prononcer clairement sur le fait même de la croissance ou de la non-croissance — et sur la nature et la manière de se réaliser de ces « tendances » — conçues apparemment comme des sortes de forces occultes ;

-  Croyance que la distinction entre le capitalisme du XIXe siècle et le capitalisme parvenu à son stade impérialiste repose sur l’opposition entre une époque où il développait les forces productives et une époque où il ne les développe plus ; incapacité à comprendre qu’une « transformation qualitative » n’est pas une transformation de nature[23] et que la transformation du capitalisme fondé sur la « libre concurrence » traditionnelle en capitalisme dominé par les monopoles, ne met nullement en cause les lois fondamentales du mode de production capitaliste (entraînant donc les mêmes effets, quoique à une échelle incomparablement plus grande), donc en particulier le développement des forces productives comme seul moyen qu’a le capitalisme moderne de fonctionner, si du moins l’on en croit Marx et Lénine ;

-  En lieu et place d’une argumentation sur ce point, recours à la métaphore des stades biologiques de la vie pour désigner l’évolution du capitalisme (« mode de production juvénile », « agonie », « mort ») ;

-  Croyance que les conditions objectives du socialisme seraient pour Marx non pas simplement un haut développement des forces productives assuré par le capitalisme, mais le franchissement d’un seuil au-delà duquel le capitalisme ne pourrait plus développer les forces productives[24] ;

-  Confusion entre la base de l’histoire (le développement des forces productives) et son moteur (la lutte des classes), et incompréhension corrélative de leurs relations dialectiques[25]… 

 

c) La direction du GB a-t-elle la moindre connaissance du Capital ?

 

Mais, à défaut d’avoir lu sérieusement les textes de L. Wolfgang (qui se contentent en fait de rappeler les points fondamentaux de la théorie de Marx et l’apport de Lénine), on est en droit d’attendre de la direction du GB qu’elle ait une connaissance minimale de la théorie marxiste, puisqu’elle croit pouvoir accuser le Groupe CRI de ne pas se « situer dans le cadre du matérialisme historique, ni de la théorie de la plus-value » et même de « prend(re) également ses distances avec l’œuvre scientifique, en particulier avec la théorie de la plus-value formulée par Marx » et même — tenons-nous bien —  d’avoir « dépouillé le marxisme de ses deux fondements scientifiques ». Rien que ça ! Diable, diable : aurions-nous enfin rencontré ces fins connaisseurs du Capital dont nous rêvions ?

Mais alors, pourquoi, encore une fois, la direction du GB ne fait-elle pas preuve de cette fraternité et même de cette humanité élémentaire consistant à nous montrer nos erreurs ? Pourquoi, en particulier, puisqu’elle est censée l’avoir lue, ne nous montre-t-il pas les erreurs que contiennent les dizaines de pages consacrées par L. Wolfgang à la théorie de la plus-value ? Car enfin, s’il était vrai que nous « prenions nos distances » avec la théorie de la plus-value, s’il était vrai que nous en « dépouillions le marxisme », il ne devrait pas être difficile d’en fournir une ribambelle de preuves !

Or, aussi étonnant que cela paraisse, ces jugements définitifs et péremptoires sur l’attitude du Groupe CRI à l’égard de la théorie de la plus-value s’appuient sur… une seule citation de nos textes ! Et cette citation, la direction du GB la liquide d’un revers de main, sans prendre la peine de  développer son « argument » et, par là, de nous ouvrir les yeux sur notre erreur. Bref, il doit s’agir de rien de moins, avec cette citation, que d’une erreur tellement grave de notre part qu’elle rend caduc à elle seule tout ce que nous avons pu écrire par ailleurs sur la théorie de la plus-value… Quelle est donc cette phrase mystérieuse qui fait s’écrouler tout ce que nous croyions savoir sur cette question, et dont la réfutation par la direction du GB prouve définitivement que cette dernière a tout compris à cette théorie, au point de n’avoir même pas besoin d’en dire plus ? La voici :

« C’est seulement par la production d’une masse toujours plus grande de marchandises qu’une quantité croissante de plus-value peut être extraite des producteurs et capitalisée. » (Programme CRI, p. 6)

Et voici le rétablissement de la Vérité par la direction du GB, accompagné de son commentaire qui se veut cinglant :

« Il suffit aux capitalistes d’augmenter la plus-value relative en intensifiant le degré d’exploitation (pl/v) pour extraire ‘une quantité croissante de plus-value’, tout en n’augmentant pas la quantité de marchandises produites. Il est possible de diminuer la production tout en augmentant la plus-value. N’envisageant pas cette possibilité, le Groupe CRI ne peut pas non plus envisager la possibilité d’un déclin des forces productives. »

Aïe, aïe, aïe ! Même Daniel Gluckstein n’aurait peut-être pas montré tant d’incompréhension de la théorie marxiste « en si peu de lignes ». Une connaissance élémentaire de la théorie marxiste suffit pour savoir que, à l’exact opposé de ce que croit la direction du GB, la production de plus-value relative a comme condition impérative le développement de la productivité du travail social, donc l’augmentation de la quantité de marchandises produites en un temps donné. Ici, il est inévitable de citer Marx, non pas, contrairement au GB, pour faire des arguments d’autorité, mais pour vérifier ce que Marx a vraiment théorisé et écrit : « la survaleur [Mehrwert, ‘plus-value’ dans la trad. Roy, NDR] relative est directement proportionnelle à la force productive du travail. Elle croît avec la croissance de la force productive et baisse quand celle-ci baisse. » (Le Capital, livre I, PUF, p. 359.) En effet, le principe même de la plus-value relative est la diminution de la valeur de la force de travail, c’est-à-dire de la partie de la journée de travail nécessaire à la production d’une valeur équivalente à celle de la force de travail ; c’est ce qui permet l’augmentation corrélative du temps de surtravail, une fois supposée une durée inchangeable de la journée de travail (telle est la différence avec la plus-value absolue). Or, la seule possibilité de diminuer la valeur de la force de travail, c’est de diminuer la valeur des marchandises entrant dans la consommation courante des travailleurs (et des moyens de production de ces marchandises). Bien sûr, ce processus ne peut être effectif qu’à un niveau social, global, et non au niveau d’une seule entreprise : « Le taux général de survaleur n’est (…) finalement touché par l’ensemble du procès que lorsque l’augmentation de la force productive du travail a atteint les branches de production (et y a fait baisser le prix des marchandises) qui ressortissent à la sphère des moyens de subsistance nécessaires et constituent par là même des éléments de la valeur de la force de travail. » (Ibid.) — Il faut souligner en outre que ce développement de la productivité du travail social (le sens marxiste de ce concept de « productivité » ne se confondant pas avec celui de l’économie bourgeoise) est identifié par Marx (à partir du moment où son vocabulaire se stabilise, des Manuscrits de 1857-1858 — dits « Grundrisse » — au Capital) au « développement des forces productives ». C’est ainsi qu’il écrit par exemple : « La production de survaleur relative, c’est-à-dire la production de survaleur fondée sur l’accroissement et sur le développement des forces productives, exige la production de nouvelle consommation ; exige qu’à l’intérieur de la circulation le cercle de la consommation s’élargisse autant que précédemment celui de la production. Premièrement, élargissement quantitatif de la consommation existant : deuxièmement, création de nouveaux besoins par l’extension des besoins existants à un cercle plus large ; troisièmement, production de nouveaux besoins et découverte et création de nouvelles valeurs d’usage. » (Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », Éditions sociales, tome I, pp. 347-348).

Mais la direction du GB répondra peut-être que l’augmentation des marchandises produites en un temps donné n’implique pas leur augmentation absolue ? De fait, elle croit — exactement comme Daniel Gluckstein — que le fait que « le capital a toujours soif d’accumulation » peut ne pas impliquer, à une échelle sociale générale et durable, le fait qu’il développe absolument les forces productives… Mais on ne ferait alors que repousser le problème : car, pour Marx, les lois de l’accumulation capitaliste ne sont que la réalisation des lois de la production de la plus-value, tout particulièrement de la plus-value relative. Et, dans ce cas, il faudrait aller consulter d’urgence la septième section du livre I du Capital et le livre II. En attendant, le lecteur pourra toujours méditer les passages suivants des Théories sur la plus-value : « Le simple accroissement quantitatif du capital implique en même temps que sa force productive s’accroisse. Si son accroissement quantitatif découle du développement de sa force productive, inversement celle-ci se développe si l’on suppose une base capitaliste plus large. Il y a là action réciproque. La reproduction sur une base plus large, l’accumulation, si, à l’origine, elle n’est qu’une extension quantitative de la production — on produit plus avec plus de capital dans des conditions de production inchangées — se présente toujours, à un certain point, sous un aspect qualitatif aussi, comme une plus grande efficacité des conditions dans lesquelles s’opère la reproduction. Ce qui fait que l’accroissement de la masse des produits ne s’est pas fait dans la simple proportion où le capital s’est accru dans la reproduction élargie — dans l’accumulation. » (ES, II, pp. 621-622.) Pour Marx, si « la production [est] en constante expansion, s’élargit chaque année », c’est « pour deux raisons : premièrement parce que le capital investi dans la production ne cesse d’augmenter, deuxièmement parce qu’il est employé de façon constamment plus productive ; au cours de l’accumulation et de la reproduction s’accumulent constamment de petits perfectionnements qui finalement ont transformé toute l’échelle de la production. Il se produit une accumulation des perfectionnements, un développement cumulatif des forces de production » (II, p. 624). En particulier, « le développement des forces productives multiplie (…) régulièrement les sphères de production, permettant ainsi des investissements de capital qui n’existaient pas jusqu’alors. Dans le cours du développement, la production ne se fait pas seulement à meilleur marché, elle s’élargit en se diversifiant » (II, 643).

La méconnaissance de la théorie de la plus-value et de l’accumulation de Marx par la direction du GB est donc flagrante. Dès lors, on comprend mieux pourquoi la direction du GB, confondant la théorie du matérialisme historique avec trois lignes et demi de Marx, s’était contentée de citer celles-ci, extraites d’ailleurs d’une simple préface, pour nous dénier le droit de nous « revendiquer marxistes » : il est tout de même beaucoup plus facile de se croire marxiste après avoir lu une préface de quatre pages résumant à grands traits une théorie… plutôt que de gros ouvrages qui comptent quant à eux des milliers de pages et dont les analyses sont très précises ! — Bien sûr, la direction du GB a parfaitement le droit de ne pas prendre le temps de lire les ouvrages économiques des Marx ; et nous sommes les premiers à reconnaître à la fois leur grande difficulté et la tendance difficilement évitable de privilégier la « pratique ». Mais qu’elle cesse alors de se présenter en défenseur de la théorie marxiste alors même que, manifestement, elle n’y connaît rien !

Bref, contrairement à ce qu’elle dit (p. 26), ce n’est pas le Groupe CRI qui « ridiculise » la direction du GB : en réalité, elle le fait très bien toute seule !

 

8. La direction du GB refuse la discussion sérieuse sur la crise du mouvement ouvrier et de la conscience de classe aujourd’hui

 

Mais il y avait au moins un sujet sur lequel on aurait pu s’attendre à ce que la direction du GB mène une discussion sérieuse, fût-elle polémique : c’est la question de la situation actuelle du mouvement ouvrier et de la conscience de classe. Or, là encore — et cela nous a vraiment surpris — elle refuse en fait, globalement, cette discussion.

Nous avons déjà évoqué longuement sa « méthode » de la citation d’autorité, les déformations de nos positions auxquelles elle se livre et les amalgames qu’elle commet, sur la base de ressemblances réelles ou supposées entre certaines de nos formulations et celles d’auteurs par ailleurs révisionnistes ou opportunistes avec lesquels nous n’avons le plus souvent pas de points communs quant à l’orientation politique[26]. Cependant, nous allons nous efforcer de voir si, dans le flot de ces procédés, ne surnagent pas parfois quelques bouts d’arguments, que nous essaierons alors de repêcher pour les examiner et voir s’il y a quelque chose à en faire.

 

a) Sur la question des partis ouvriers-bourgeois aujourd’hui

 

Ici comme ailleurs, la direction du GB s’amuse manifestement à chercher des passages de nos textes qui pourraient lui donner l’occasion de nous accuser de « plat opportunisme » à l’égard du réformisme. Elle écrit par exemple : « Pour le CRI (comme pour le PT d’ailleurs), il y a un bon réformisme ». Et elle se met à nous faire sa petite leçon à deux sous : « Les marxistes n’ont jamais considéré que les partis staliniens ou sociaux-démocrates recevaient un coup de chapeau quand on leur accrochait l’étiquette léniniste de ‘partis ouvriers-bourgeois’. C’est au contraire la marque de l’infamie, de la traîtrise. Les militants qui forment le Groupe CRI ont cru, à l’école de Lambert, que cela voulait dire « mi chèvre-mi chou. Aujourd’hui, ils découvrent que ces partis (mais surtout le PS, selon eux) ont une politique entièrement bourgeoise (ce qui est un progrès de la subjectivité du CRI). »

Ce faisant, la direction du GB montre une fois de plus qu’elle n’est pas sérieuse, qu’elle n’a pas lu sérieusement notre Projet de programme CRI, où nous ne montrons aucune illusion sur la nature bourgeoise et traître des PS et des PC respectivement depuis 1914 et 1933-1934. Il serait donc vain de revenir sur ce point[27].

Plus fondamentalement, toute la « discussion » sur la nature des partis ouvriers-bourgeois (ou réformistes) est rendue impossible par la manière dont la direction du GB pose le problème : « Les partis ouvriers-bourgeois, demande-t-elle, sont-ils les partis de la réforme ou de la trahison. » À partir de là, toute son argumentation consiste à choisir le deuxième terme de cette alternative artificielle par opposition au premier : pour elle, les partis ouvriers-bourgeois sont des partis traîtres, un point, c’est tout. Mais ils ne sont pas réformistes dans le sens où ils feraient des réformes favorables à la classe ouvrière : la direction du GB nous reproche de penser que les partis réformistes (elle les appelle « les partis dits « réformistes ») seraient des « partis qui (font) des réformes ». Pour vider le mot « réformiste » de tout contenu de réforme et le réduire unilatéralement ce terme au mot « traître », elle va si loin que, bravant le paradoxe, elle écrit, au sujet de la période actuelle, où il n’y a plus de réformes : « Les bureaucraties ouvrières, qu’elles soient syndicales ou politiques, ne sont pas moins réformistes qu’auparavant. Soumises à l’exigence du capitalisme en décadence, elles sont de plus en plus réformistes. »[28]

En revanche, ce que cache mal cette attitude, c’est le fait que la direction du GB ne comprend ni la nature réelle des partis réformistes, ni l’intérêt majeur qu’ils ont représenté pour la bourgeoisie lorsque le mouvement ouvrier organisé était puissant. Pour notre part, nous avions écrit : « Jusque dans les années 1970, lorsque la social-démocratie exerçait le pouvoir, en général avec le soutien des staliniens, c’était ou bien en réalisant des réformes dans le cadre d’un compromis de long terme avec la bourgeoisie, ou bien pour briser une montée révolutionnaire, donc de manière brève… » (Contribution CRI, p. 3). Cette formulation avait le mérite à la fois de partir d’un fait historique évident (exemple du premier cas : la social-démocratie suédoise ; exemple du second cas : le PCF et le PS en France en 1944-1947) et de ne pas séparer, mais de lier dialectiquement : « trahison » (de la révolution) et « réformisme » (pratique politique consistant à revendiquer et parfois à obtenir ou à octroyer, en canalisant la lutte de classe, des acquis pour la classe ouvrière qui ne mettent pas en cause le système capitaliste). La direction du GB ne réfute pas ce passage, elle se contente d’une pirouette ironique (« ‘Autrefois’, comme le réformisme était beau ! ») Ce faisant, elle révèle son incapacité à faire preuve d’une compréhension marxiste de la réalité, à une analyse en termes de rapports de force entre les classes et de lutte des classes, elle substitue un discours subjectiviste, réduisant le concept de « trahison » à une question morale, au lieu de comprendre le réformisme comme phénomène social. Voyons son argumentation de plus près.

L’argument selon lequel « la mise en cause des acquis ne date pas du gouvernement Jospin ou du gouvernement Schröder » et que « loin d’accomplir des ‘réformes’, à partir de 1929, tout à sa haine des soviets et à sa défense de la République ‘constitutionnelle’ de Weimar, le SPD a approuvé les attaques contre les acquis ouvriers qu’imposait le rétablissement du taux de profit », cet argument passe à côté de la question posée. Que la social-démocratie, pour éviter la mobilisation des masses, joue un rôle contre-révolutionnaire et soutienne dans les faits, voire parfois explicitement, un gouvernement bourgeois, c’est évident. Mais, comme le remarque la direction du GB elle-même, la social-démocratie a justement été « exclue du gouvernement après l’instauration du régime présidentiel ». Or il faut se demander pourquoi : pourquoi la bourgeoisie a-t-elle justement considéré que, si elle pouvait compter sur le soutien de la social-démocratie dans la lutte de classe (pour briser la révolution et canaliser la classe ouvrière), elle ne pouvait en revanche plus la mettre au pouvoir quand il s’agissait de briser les acquis sociaux ? — Précisément parce que la bourgeoisie savait très bien que cela conduirait à une transformation de la nature même du SPD, donc à une rupture massive de la classe ouvrière socialiste avec lui, et par là même, à la perte de cette soupape de sûreté fondamentale que constituait la social-démocratie. Or, cela n’était pas envisageable en cette période extrêmement dangereuse pour la bourgeoisie où le mouvement ouvrier était puissant et où l’on sortait d’une période révolutionnaire intense, quoique désormais terminée ; cela n’était pas envisageable car cela aurait conduit à un renforcement décisif du parti communiste (à une époque où celui-ci n’était pas encore, rappelons-le, mort pour la révolution). — En revanche, le soutien apporté par le SPD au gouvernement Brüning ne pouvait en aucun cas changer en lui-même sa nature de parti ouvrier-bourgeois, réformiste. Il demandait à la classe ouvrière d’accepter des sacrifices en ces temps difficiles, tout en lui promettant des réformes pour la période suivante… et en fondant ces promesses sur un argument de poids : les réformes qui, de fait, avaient été octroyées par les gouvernements sociaux-démocrates de l’après-guerre (pour éviter la révolution).

L’argument selon lequel les partis réformistes ont un « programme bourgeois » est simpliste, donc faux. Qu’entend-on par programme ? Leur programme officiel, c’est-à-dire celui qu’il présente aux masses les « jours de fête » (comme dirait Trotsky), celui sur lequel ils font adhérer les travailleurs, n’est ni bourgeois, ni « mi-ouvrier, mi-bourgeois » (comme le GB nous accuse à tort de le penser), mais ouvrier : le programme du SPD (jusqu’au congrès de Bad Godesberg en 1959) revendique l’objectif du socialisme et du pouvoir ouvrier et se réclame de la lutte de classe et du marxisme ; de même pour le programme de la SFIO, encore dans les années 1960. En même temps, ces partis promettent à la classe ouvrière une amélioration « réaliste » de ses conditions de vie  par des réformes qu’elle promet d’imposer à la bourgeoisie. Nous maintenons donc notre formulation (Projet de programme CRI, p. 10), car elle est conforme aux faits. — Maintenant, cela signifie-t-il que, dans la pratique, les partis réformistes fassent toujours des réformes ? Bien sûr que non. Mais il n’en reste pas moins vrai que, oui, « être réformiste, c’est faire des réformes »[29] — c’est-à-dire non pas seulement « se réclamer » de la réforme, mais aussi être capable d’en faire au moins de temps en temps, soit en gérant des municipalités et en obtenant des mesures progressistes au Parlement, soit (pour les réformes les plus importantes) dans le cadre de compromis contre-révolutionnaires avec la bourgeoisie (quand il s’agit ainsi d’empêcher ou d’éviter une montée révolutionnaire du prolétariat : Allemagne après la Première Guerre mondiale, France et Italie après la Seconde, etc.). Si les partis réformistes se montraient absolument incapables de faire quelque réforme que ce soit, prix à payer pour canaliser la lutte de classe, comment auraient-ils réussi à garder la confiance de la classe ouvrière pendant des décennies ? S’ils n’avaient effectivement fait passer aucune réforme, que signifierait la théorie léniniste selon laquelle le réformisme a pour base l’intégration de l’aristocratie ouvrière à la société bourgeoise grâce aux surprofits permettant de financer les réformes ?

Faute de dialectique, la direction du GB ne comprend pas correctement la nature du réformisme. Elle écrit que « les bureaucraties ont trahi encore durant la période dite des ‘30 Glorieuses’, puisqu’elles ont mené une politique réformiste, c’est-à-dire ne nuisant pas fondamentalement aux intérêts du capital, comme dirait le Groupe CRI qui ne conclut pas, malheureusement, contrairement aux marxistes : donc nuisant aux intérêts du prolétariat ». Son argument est que, « depuis qu’elle est irrémédiablement passée du côté de la défense de l’ordre bourgeois, par sa capitulation en 1914, jamais [ô] grand jamais, pas plus en Suède qu’au Chili (…) la social-démocratie n’a défendu les intérêts du prolétariat ». Ce passage résume à lui seul son incompréhension du fait que le réformisme, courant politique bourgeois dirigeant le mouvement ouvrier, ne peut « nuire aux intérêts du prolétariat », c’est-à-dire de la révolution… qu’au prix de l’obtention de réformes améliorant réellement les conditions de vie immédiates du prolétariat. En effet, l’obtention de réformes est le seul moyen de canaliser la lutte de classe et d’intégrer la classe ouvrière dans la société bourgeoise. Il n’y a donc aucune incompatibilité, mais une relation dialectique, entre le fait que les réformes soient le produit de la lutte de classe et le fait qu’elles soient mises en place — et gérées — par les réformistes. — Pour reprendre l’exemple du SPD des années 1920, il est clair que les millions de travailleurs adhérents de ce parti avaient un argument de poids contre leurs collègues communistes : abstraction faite de l’idéologie démocratiste anti-soviétique de leur organisation, ils pouvaient faire valoir que celui-ci avait bel et bien mis en place des réformes améliorant réellement leurs conditions de vie… et ils avaient le plus souvent du mal à croire sur parole leurs collègues communistes qui leur rétorquaient, à juste titre, que ces réformes avaient été en réalité une trahison, le prix à payer par la bourgeoisie pour acheter la paix sociale, le sous-produit de la lutte de classe[30].

Or, aujourd’hui, avons-nous encore affaire à des partis réformistes, c’est-à-dire traîtres à la révolution, qui soient donc en même temps réalisateurs de réformes (par la canalisation de la lutte de classe) ? À des partis qui ne participent au gouvernement bourgeois que le temps de briser une montée révolutionnaire ou pour maintenir un compromis de long terme avec la bourgeoisie, sur la base de la gestion des réformes ? Non. Or quelle a été, quelle est la conséquence immédiate de cela ? C’est la rupture — inégalement réalisée, mais partout engagée — de la classe ouvrière contemporaine d’avec les partis sociaux-démocrates. Au cours des vingt dernières années, des centaines de milliers de travailleurs ont cessé de voter pour ces partis (se réfugiant en général dans l’abstention), des dizaines de milliers n’ont pas repris leur carte. Aujourd’hui, le PCF est moribond et les adhérents du PS français se recrutent dans leur écrasante majorité parmi les classes moyennes, les enseignants, les cadres. En ce moment même, des dizaines de milliers de travailleurs déchirent leur carte du SPD de Schröder ou du PT de Lula. Ces faits, cette rupture massive de la classe ouvrière avec ses partis traditionnels, vérifient qu’un parti réformiste qui non seulement ne fait plus de réformes (pour canaliser la lutte de classe), mais encore met en œuvre la destruction des réformes qu’il avait gérées jusqu’à présent, cesse d’être un parti réformiste : soit il disparaît (cas de la plupart des PC), soit il devient un parti purement et simplement bourgeois (cas des partis travaillistes, socialistes, sociaux-démocrates — ce processus étant cependant en cours, mais inachevé, dans de nombreux pays). La direction du GB reproche au « rédacteur du CRI » de n’être « faute de dialectique, qu’empirique ». Le problème de la direction du GB, c’est qu’elle n’est ni dialectique… ni même empirique ! Sa devise semble être : « Écartez ces faits que je ne saurais voir » !

La direction du GB argue que les partis « sociaux-démocrates » seraient encore des partis ouvriers-bourgeois parce qu’ils ont une « origine ouvrière », qu’ils sont « issus du prolétariat ». Cette idée, qui est le principal argument avancé (« Voilà ce que veut dire ‘ouvriers’ quand on parle de ces partis »), est aussi le plus faible. En effet, l’origine d’une réalité socio-historique est une chose, sa réalité contemporaine — des décennies plus tard — en est une autre. La direction du GB pense de manière parfaitement métaphysique. Cela l’empêche de regarder lucidement la réalité contemporaine et d’en faire une analyse sérieuse. Elle écrit aussi que « la nature de classe d’une organisation ne se définit pas exclusivement par la politique qu’elle mène ». Soit. Mais si, en plus de la politique bourgeoise qu’elle mène (comme depuis des décennies), cette organisation ne se réfère même plus formellement au socialisme, à la rupture avec le capitalisme et à la lutte de classe ; si elle ne compte plus de prolétaires en son sein et n’a plus la confiance de la classe ouvrière… alors que reste-t-il de sa « nature de classe », à part son « origine » lointaine ? — La direction du GB se croit grande dialecticienne, mais elle refuse de voir que la quantité se change en qualité : tout en prétendant que ces partis « mènent une politique de plus en plus bourgeoise » et en reconnaissant que ces « vieux partis, liés corps et biens à la défense de ce vieux monde, entrent aussi en décomposition » (p. 8) — tout en sachant que les PC et partis sociaux-démocrates n’ont plus grand-chose à voir avec ce qu’ils étaient dans les années 1970, à la fois en termes de discours, de pratiques et de nombre d’adhérents, elle persiste à appliquer les catégories du passé sur un phénomène dont la nouveauté lui échappe.

La direction du GB croit pouvoir expliquer notre position par le subtil raisonnement suivant : « La position du Groupe CRI est parfaitement cohérente avec l’affirmation que les forces productives continuent de croître : le développement des forces productives ouvrant un espace pour des réformes favorables à la classe ouvrière, les partis ouvriers-bourgeois peuvent se permettre de revendiquer des réformes. Or, les partis ouvriers actuels n’utilisant pas cet espace pour revendiquer des réformes, cela voudrait dire qu’ils sont devenus entièrement bourgeois. Par conséquent, l’erreur qui consiste à affirmer que les forces productives continuent de croître conduit à l’affirmation erronée selon laquelle des partis ouvriers-bourgeois cessent d’être ouvriers à partir du moment où ils cessent de prôner les ‘réformes’ ». Nous apprécions cet effort inhabituel d’argumentation… mais il fait fausse route. En effet, nous n’expliquons pas les réformes par des raisons économiques (le développement des forces productives), mais par la puissance du mouvement ouvrier, de la lutte de classe canalisée par les réformistes. Pour nous, la raison décisive qui explique les réformes, ce ne sont pas les conditions économiques favorables (vision économiste et mécaniste des choses qui est celle de la direction du GB comme de Daniel Gluckstein), mais la lutte de classe : de fait, les principales conquêtes du prolétariat français, par exemple, n’ont pas été arrachées dans des conditions économiques favorables, mais au creux de crises terribles pour le capitalisme (1936, 1944-45) ! Inversement, la raison pour laquelle il n’y a plus de réformes aujourd’hui, mais des contre-réformes, ce n’est pas seulement (à l’heure de ce que les médias appellent la « mondialisation ») la plus grande difficulté de l’accumulation capitaliste comparée aux conditions des « Trente glorieuses », mais c’est avant tout la crise générale qui frappe le mouvement ouvrier organisé (ultime produit de la crise non résolue de la direction du prolétariat), et qui permet l’offensive tous azimuts de la bourgeoisie.

Quant à la question de savoir si « les lois Aubry sont plus graves que l’écrasement de la révolution allemande de 1919 et que les guerres coloniales », elle est évidemment risible. D’abord, elle se heurte à l’affirmation de la direction du GB selon laquelle les partis sociaux-démocrates « mènent une politique de plus en plus bourgeoise » (p. 8) : on pourrait donc retourner cette question contre elle en lui demandant s’il est « moins bourgeois » d’écraser une révolution prolétarienne que d’annualiser le temps de travail. Ensuite, quand bien même on penserait que le PS est encore un parti ouvrier-bourgeois, il est clair qu’on ne pourrait poser la question de cette manière : la gravité d’une trahison est proportionnée à l’intensité d’une situation. Trahir une révolution est historiquement plus « grave » que de faire une contre-réforme gouvernementale, mais cela procède d’une même politique anti-ouvrière[31].

Notre position sur la décomposition des ex-partis ouvriers bourgeois ou leur transformation en partis purement et simplement bourgeois signifie-t-elle que, selon nous, la bourgeoisie prenne le risque de ne plus pouvoir compter sur des partis ouvriers-bourgeois pour empêcher la révolution ? Non. D’abord parce que, aujourd’hui, nous ne sommes plus après la Première ou après la Seconde Guerres mondiales : la bourgeoisie ne craint plus la révolution, elle sait très bien, quant à elle, que celle-ci n’est pas à l’ordre du jour, notamment en raison de la crise du mouvement ouvrier et de la conscience de classe ouvrière. Or, pourquoi continuer à financer les réformes dans ces conditions, alors que cela plombe la compétitivité des entreprises ? Sachant que, le jour venu, il sera toujours temps d’acheter les organisations ouvrières nouvelles qui auront surgi entre-temps — peut-être les organisations néo-réformistes qu’auront construites les actuelles directions centristes pseudo-trotskystes… — D’autre part, si la bourgeoisie n’a recours au réformisme que lorsque le mouvement ouvrier organisé est puissant, elle dispose d’autres moyens de contrôle de la classe ouvrière que le réformisme social-démocrate et stalinien, qui avait l’inconvénient de lui coûter cher ; comme le rappelle elle-même la direction du GB « dans certains pays (…) il n’y a jamais eu de partis représentants de la classe ouvrière ». Mais pour quelles raisons ? Parce que c’est un parti bourgeois qui a réussi à se faire passer pour la représentation politique des travailleurs, c’est-à-dire à gagner leur confiance (cas de l’Argentine et des États-Unis). Ces exemples prouvent que, lorsque le mouvement ouvrier organisé est faible, la bourgeoisie peut se passer dans une large mesure de partis ouvriers-bourgeois, assurant elle-même le maintien de l’ordre social. Or, avec la transformation des partis ouvriers-bourgeois en partis bourgeois, ce cas de figure pourrait bien se généraliser, tant que le mouvement ouvrier en crise n’aura pas été reconstruit.

Mais, bien évidemment, que de nouveaux partis ouvriers-bourgeois apparaissent ou qu’il n’y ait plus de partis ouvriers du tout, que la direction du GB se rassure : il y aura toujours besoin d’un parti révolutionnaire pour combattre les bourgeois, pour diriger, construire ou reconstruire le mouvement ouvrier, pour dégager une avant-garde ![32] En ce sens, c’est de manière gratuite et fausse, une fois de plus, qu’elle nous accuse de mettre la « sourdine (…) sur la nécessité de construire le Parti révolutionnaire ». Quiconque lit notre presse sait parfaitement qu’il n’en est rien.  Mais ce qui est vrai, c’est que l’évolution contemporaine des partis ouvriers-bourgeois traditionnels oblige à ne pas se contenter de reprendre les vieilles recettes du passé… contrairement à ce que fait la direction du GB. Celle-ci persiste à croire que, comme autrefois, l’ « avant-garde » ouvrière serait aujourd’hui dans les partis sociaux-démocrates et ex-staliniens, et qu’il s’agirait de les « arracher à l’emprise des partis traîtres ». Quiconque s’intéresse un tant soit peu à la lutte de classe en France, par exemple, notamment au mouvement de mai-juin 2003, sait que, tout au contraire, l’ « avant-garde » qui s’est dégagée n’appartenait, dans son écrasante majorité, à aucun parti politique et dans bien des cas à aucun syndicat. Où a-t-on vu des militants de base du PS en mai-juin ? Quant aux militants de base du PCF (pour ne pas parler des cadres), ils étaient presque systématiquement parmi les plus retardataires des travailleurs qui participaient au mouvement sous une forme ou sous une autre. Aujourd’hui, la masse des travailleurs n’ont plus d’illusions dans les partis staliniens moribonds et les partis « sociaux-démocrates » qui ne sont même plus bons, se disent-ils à juste titre, pour faire des réformes. Les uns ne votent plus, d’autres votent pour la « gauche » sans illusion, en se disant que ce sera « moins pire » que la droite. Ce n’est pas le Groupe CRI qui a « proclamé déchus » ces partis, contrairement à ce que croit la direction du GB : ce sont les masses. Si la direction du GB ne comprend pas cela ; si elle se contente de répéter sempiternellement que « la social-démocratie et les morceaux décomposés et recomposés de l’ex-appareil du Kremlin occuperont leur poste » comme ils l’ont toujours fait ; si elle ne saisit pas l’état d’esprit des masses à leur égard — alors elle risque de perdre beaucoup de temps — et de faire perdre beaucoup de temps à ses militants. En particulier, la tactique du « front unique ouvrier » n’a plus aucun sens à l’égard du PS (et elle n’en aura sans doute bientôt plus non plus à l’égard du PCF s’il subsiste), car il n’y a plus de travailleurs d’avant-garde à y gagner (tel est, rappelons-le, l’un des objectifs majeurs de cette tactique pour l’organisation révolutionnaire)[33].

Mais, dit la direction du GB, « le prolétariat ne change pas d’organisation comme de chemise ». Certes. Mais il peut vivre torse nu.

 

b) Sur la question des syndicats aujourd’hui

 

Cependant, les travailleurs n’ont pas tout à fait la même relation avec les syndicats qu’avec les partis traditionnels. La crise du mouvement ouvrier ne se manifeste pas exactement de la même manière dans les deux cas. La direction du GB nous attaque aussi sur ce point. Quels sont ses « arguments » ?

Passons sur le titre du paragraphe consacré aux syndicats : « Les syndicats restent-ils indépendants ? », comme si nous avions jamais soutenu cette idée (cf. ci-dessus, point 4, e). En revanche, peut-on dire qu’ils « resteraient, eux, ‘réformistes’ » ? Dans une large mesure, oui. Le fait qu’ils « continuent de rassembler massivement les travailleurs » (Contribution du CRI, p. 3) en est un symptôme. L’objection de la direction du GB sur ce point ne porte d’ailleurs pas très loin : d’abord parce qu’elle prend l’exemple original de la France (où les taux de syndicalisation sont particulièrement faibles, sans que cela suffise d’ailleurs à mesurer l’influence, bien supérieure, des syndicats) ; ensuite parce qu’elle exagère les chiffres de 1945 (qui étaient de 25% au grand maximum, CFTC comprise, et non de 50%) ; enfin parce que, en donnant des pourcentages, elle masque le fait que les syndicats rassemblent encore aujourd’hui, en France, chacun, des centaines de milliers d’adhérents — alors que le PS et le PC ne comptent que quelques dizaines de milliers de cartes chacun (soit moins que l’UMP !). Cependant, loin de nous l’idée de nier la crise qui frappe les syndicats, et qui est au contraire l’une des preuves les plus tangibles de ce que nous appelons la « crise du mouvement ouvrier et de la conscience de classe » (nous y reviendrons)…

Mais, plus fondamentalement, les bureaucrates syndicaux se distinguent des élus politiques en ce qu’ils ne dépendent pas du suffrage universel (inter-classiste et non mis en cause directement par l’abstention), mais sont condamnés par leur fonction même à rester les soi-disant représentants des travailleurs, et notamment des syndiqués. Même s’ils sont soutenus et financés par la bourgeoisie, les entreprises et l’État, perdre totalement la confiance dont ils jouissent chez une partie significative des travailleurs, ce serait perdre leur assise sociale fondamentale — alors que la perte de confiance du prolétariat dans le PS, par exemple, n’empêche pas le PS de garder ses élus grâce aux voix des classes moyennes. En ce sens, la défense de leur propre fonction et leurs propres intérêts de bureaucrates, notamment de la gestion des réformes, passe par un minimum de défense de ces réformes quand celles-ci sont attaquées. C’est pourquoi ils sont régulièrement amenés à appeler les travailleurs à se mobiliser, même si c’est évidemment dans un cadre strict qu’ils font tout pour ne pas déborder. Ne pas comprendre la particularité des bureaucrates syndicaux au sein de la gent réformiste, ce serait faire preuve d’un idéalisme enfantin, croire que les bureaucrates syndicaux n’auraient aucune base matérielle et ne seraient que de méchants bonshommes à la tête des organisations ouvrières.

Or cette particularité de la bureaucratie syndicale — qui n’empêche évidemment nullement que leur politique soit bourgeoise et que beaucoup de bureaucrates soient membres du PCF, voire du PS, nous y reviendrons — confère une certaine autonomie à l’évolution des appareils syndicaux comparée à celle des ex-partis réformistes. D’un côté, l’intégration des syndicats à l’État et notamment leur co-élaboration des contre-réformes gouvernementales, sont toujours plus poussées ; mais, d’un autre côté, certains secteurs des appareils syndicaux sont amenés à distendre leurs liens avec les ex-partis réformistes au pouvoir, comme le montre par exemple la crise actuelle dans l’appareil de la DGB. (Bien évidemment, ces tensions et conflits qui traversent la bureaucratie syndicale ne signifient nullement que des secteurs de celle-ci puissent être « récupérées » pour le combat révolutionnaire ! Mais nier que les contradictions traversent la bureaucratie syndicale (comme d’ailleurs, sur d’autres plans, la bourgeoisie en général, ce serait là encore ne pas voir la réalité et risquer, en particulier, de pas profiter de ces divisions pour aider les travailleurs à s’approprier les syndicats contre les bureaucrates de tout poil.)

Enfin, la direction du GB fait semblant de nous poser une série de questions, non pas pour commencer enfin à discuter sérieusement avec nous, mais pour y répondre à notre place ! Nous ne le lui permettons pas : ses soi-disant « réponses » sont évidemment fausses.

- « Qui dirige la CGT ? » Réponse du CRI : D’abord l’appareil du PCF, qui est justement un parti ouvrier-bourgeois, en phase ultime de décomposition, mais qui existe encore comme tel ; ensuite, un ensemble de bureaucrates syndicaux qui n’ont pas ou qui n’ont plus aucun lien avec le PCF depuis des années (en particulier, bien des militants du PCF ont rompu avec ce parti et ont décidé de se consacrer exclusivement à des tâches syndicales, ce qui ne change rien ni à leur nature de bureaucrates réformistes).

- « Qui dirige la FSU ? » Réponse du CRI : Idem, mais il faut ajouter l’appareil de la LCR.

- Qui dirige l’UNSA ? L’appareil du PS, certes… mais justement c’est là une organisation non seulement très petite, mais surtout dont le caractère « ouvrier » est douteux (policiers, enseignants petits-bourgeois coupés de la classe ouvrière…).

- [Qui dirige] l’UNEF ? L’appareil du NPS, courant du PS, avec l’aide de celui de la LCR… mais justement c’est là une coquille vide, un tout petit syndicat étudiant complètement coupé de la classe ouvrière, qui se distingue de la CGT, de FO ou de la FSU en ce que sa réalité organisationnelle se réduit à son petit appareil, lequel fonctionne quasiment comme l’organisation de jeunesse des futurs cadres du PS, à peu près de la même façon que l’UNI (dont la taille est comparable) fonctionne comme école des cadres de l’UMP.

- Le cas de FO est plus compliqué que les précédents — et la direction du GB en convient implicitement, car au lieu de demander « qui dirige FO ? », comme dans le cas des autres syndicats (où la réponse étant connue de tout le monde), elle demande : « Pourquoi les secrétaires généraux de la CGT-FO prennent-ils leur carte au PS ? » Eh oui ! Les secrétaires généraux de FO prennent leur carte au PS… mais on ne peut pas dire que FO soit dirigé par le PS, à l’exception de certains secteurs. Du coup, la direction du GB se fait prendre à son propre piège : il y a au moins un syndicat en France dont la bureaucratie est évidemment de nature bourgeoise et réformiste, mais qui n’est pas directement et massivement liée à un parti réformiste... certains de ses secteurs étant même directement liés au grand parti de la droite, l’UMP !

- Enfin, on remarque que le GB ne pose pas la question de savoir « qui dirige la CFDT ». Certainement parce que la CFDT n’est pas « issue » du mouvement ouvrier. Certes. Mais justement… tout un secteur de la CFDT, certainement plus gros qu’à FO, est dirigé par un secteur du PS ! La direction du GB passe ce fait sous silence, car cela aurait affaibli considérablement son argumentation sur la nature du PS.

De ces différentes réponses, il résulte deux conclusions, qui donnent raison au Groupe CRI contre la direction du GB :

1. Le PS a décidément cessé d’être un parti ouvrier-bourgeois : il ne dirige plus qu’un petit bout de syndicat réformiste (FO), un gros bout d’un syndicat qui n’est pas issu du mouvement ouvrier (CFDT), un petit syndicat de policiers et de petits-bourgeois enseignants (l’UNSA) et une coquille vide intégralement composée de ses futurs cadres (l’UNEF) ;

2. Il y a des syndicats dont la bureaucratie, tout en étant « réformiste » (vivant de la gestion des réformes et plus ou moins « revendicative »), est soit « indépendante » de tout parti (ce qui ne veut pas dire, bien sûr, indépendante de la bourgeoisie !), soit liée à un parti bourgeois. — D’ailleurs, à notre tour de jouer au jeu des questions et des réponses avec la direction du GB : «  Qui dirige l’AFL-CIO ? » « Personne »… ou une bureaucratie réformiste liée à un parti bourgeois, le parti démocrate ? « Qui dirige la CGT argentine ? » « Personne »… ou une bureaucratie réformiste liée à un parti bourgeois, le parti justicialiste ? Etc.

 

c) Sur la crise de la conscience de classe

 

Sur la question de l’état de la conscience de classe aujourd’hui, la direction du GB n’a au fond rien à dire. Elle se contente de s’offusquer, refuse de se prononcer autrement qu’en répétant des citations de Trotsky et, le reste du temps, comme sur la question des forces productives, elle noie le poisson dans la confusion la plus totale. Qu’on en juge :

- D’un côté, elle condamne avec une grande violence le Groupe CRI parce qu’il pense que les travailleurs ne sont « pas assez conscients » ; elle considère qu’il n’est pas nécessaire de dire aux travailleurs de « lutte(r) plus et mieux » ; elle vilipende LO pour avoir dit que « les idées réactionnaires progressent dans la classe ouvrière » ; elle accuse le PTS de « déblatérer (…) sur ‘la crise de la conscience de classe’ du prolétariat » — en un mot elle nie qu’il y ait une crise de la conscience de classe.

- De l’autre côté, cependant, non seulement elle reconnaît que l’une des tâches fondamentales du parti est « le développement de la conscience de classe » (« sans combat acharné pour dénoncer la trahison des sociaux-démocrates et des staliniens d’hier et d’aujourd’hui, la complicité des renégats, pas de défense du marxisme, pas de combat pour le Parti ouvrier révolutionnaire, pas de développement de la conscience de classe » ; « combattre pour faire grandir la conscience de classe, c’est mettre toutes ses forces pour construire le parti mondial de la révolution socialiste et ses sections ») ; mais encore elle parle d’une « augment(ation) considérable (de) la confusion politique dans les rangs du prolétariat » ; non seulement elle reconnaît que « les organisations social-démocrates, travaillistes, ex-staliniennes sont toujours plus adaptées aux besoins du capital et participent à la pénétration de l’idéologie de la classe dominante » ; mais encore que ces « vieux partis, liés corps et biens à la défense de ce vieux monde, entrent aussi en décomposition » et que, par exemple en France, le taux de syndicalisation est au plus bas.

Si l’on comprend bien, la direction du GB pense que, à cause des multiples trahisons des directions, et faute d’une organisation révolutionnaire, la conscience de classe est de plus en plus confuse, qu’elle perd du terrain face aux assauts de l’idéologie dominante, qu’elle se manifeste notamment par une réduction du mouvement ouvrier organisé, en un mot qu’elle régresse de manière générale et massive… ; mais elle refuse de dire qu’elle est en « crise » ! Serait-ce donc, finalement, une question de mots ? La direction du GB croit-elle, une fois de plus, qu’il lui suffit de ne pas utiliser le mot « crise » pour ne pas tomber dans l’opportunisme ? On peut d’autant plus se le demander qu’elle nous prétend déceler de l’opportunisme dans notre « formulation » de « crise de la conscience de classe » (on se rappelle qu’elle accuse le Groupe CRI de « reprend(re) malheureusement les formulations de tous les centristes, comme le PTS d’Argentine d’aujourd’hui, comme le Bureau de Londres d’avant-hier, comme les pablistes d’hier »)…

Quelle est donc exactement la position de la direction du GB ? Répéter que, « sans combat acharné pour dénoncer la trahison des sociaux-démocrates et des staliniens d’hier et d’aujourd’hui, la complicité des renégats, pas de défense du marxisme, pas de combat pour le Parti ouvrier révolutionnaire, pas de développement de la conscience de classe », c’est une généralité intemporelle, une évidence pour des trotskystes authentiques… mais cela ne suffit pas pour répondre à la question de savoir quel est l’état de la conscience de classe aujourd’hui.

De manière plus générale, quel lien fait la direction du GB entre direction révolutionnaire et conscience de classe ? On peut se le demander puisqu’elle reproche à Mandel (« et le CRI l’imite », précise-t-elle, goguenarde…) de « sépare(r) la classe et l’avant-garde de manière formaliste » dans la phrase suivante : « La crise de l’humanité est la crise de la direction révolutionnaire (et de la conscience de classe) du prolétariat. » Que l’on veuille voir dans cette phrase, écrite, rappelons-le, en 1976, un moyen pour Mandel de justifier sa capitulation devant le stalinisme et la social-démocratie, d’accord (à condition qu’une telle caractérisation se fonde en réalité non pas sur cette citation, mais sur bien d’autres textes de Mandel et sur sa pratique politique, qui prouvent en effet l’orientation en question). Mais que l’on reproche à Mandel de « séparer la classe et l’avant-garde de manière formaliste », c’est fort surprenant : cette citation lie au contraire la direction révolutionnaire et la conscience de classe, ce qui est très juste : pas de construction d’une direction révolutionnaire sans progrès de la conscience de classe, pas de progrès de la conscience de classe sans construction d’une direction révolutionnaire. Bien sûr, la construction du parti est décisive pour orienter et cristalliser la conscience de classe ; mais il ne peut se développer tout seul, par enchantement, par accroissement progressif, et surtout pas dans les périodes de crise de la conscience de classe. Car celle-ci ne peut se développer réellement que par et dans la lutte de classe réelle du prolétariat. C’est pourquoi la crise de la direction ne pourra se résoudre en dehors de puissants mouvements du prolétariat industriel — dont l’intervention dans la lutte de classe est justement à son plus bas niveau aujourd’hui partout dans le monde, comme en France au printemps 2003 ou… en Argentine en 2001 (où ce sont avant tout les piqueteros, la petite bourgeoisie et les fractions supérieures du salariat qui se sont massivement mobilisés). Que la responsabilité politique de cette situation incombe aux directions du mouvement ouvrier (ou de ce qu’il en reste) et de leurs flancs-gardes centristes, c’est un point sur lequel nous sommes d’accord, et la direction du GB le sait très bien ; mais nier l’état de crise actuelle de la conscience de classe comme expression de la crise du mouvement ouvrier, et croire corrélativement qu’il suffirait d’appeler les masses à construire le parti pour qu’il se construise, c’est se mettre le doigt dans l’œil et prendre le risque de ne pas avancer.

Mais il est temps de revenir à présent sur une citation de Trotsky brandie par le GB comme argument d’autorité (p. 5). Il s’agit d’une citation extraite de l’article « Classe, parti et direction. Pourquoi le prolétariat espagnol a-t-il été vaincu ? », in Œuvres, XX, p. 328. Nous avons déjà dit ci-dessus quel usage en faisait la direction du GB, croyant pouvoir s’en servir comme d’un argument d’autorité. Mais il faut revenir ici sur sa signification car, en réalité… elle ne dit pas ce que la direction du GB veut lui faire dire. Non seulement, en effet, il est ridicule de la plaquer sur une situation non révolutionnaire (comme l’est globalement la situation actuelle à l’échelle internationale) alors qu’elle ne concerne pas n’importe quelle période, mais… rien de moins que le début de la révolution russe (!) ; mais encore il est clair qu’elle ne signifie pas, contrairement à ce que prétend la direction du GB, que, « au début de la révolution d’Octobre, le niveau du prolétariat russe était extrêmement bas ». En réalité :

1) Trotsky ne parle nullement du « début de la révolution d’octobre », mais du début de la révolution russe, donc de février 1917, ce qui change évidemment tout !

2) Dans ce passage, Trotsky ne se prononce pas directement sur le « niveau du prolétariat », mais il veut montrer, contre les spontanéistes et les opportunistes, que, en période de crise révolutionnaire, ce qui est décisif, ce n’est pas tant le niveau initial de la maturité des travailleurs, quel qu’il soit (il s’agit de toute façon, « en partant du niveau de leur ‘maturité’, de les lancer en avant »), mais de la stratégie correcte du parti marxiste révolutionnaire (« la victoire n’est nullement le fruit mûr de la ‘maturité’ du prolétariat. La victoire est une tâche stratégique ») ; et, bien évidemment, le rôle du parti (le « travail » qu’ont « fait les bolcheviks »), c’est, dans cette époque comme dans les autres, et plus encore que dans les autres, d’ « apprendre (aux travailleurs) à comprendre » la situation, c’est-à-dire de faire « mûrir » et progresser leur conscience de classe.

3) La direction du GB se garde bien de citer les passages de l’article de Trotsky comme celui disant (p. 328) que « la victoire d’octobre constitue un sérieux témoignage de la ‘maturité’ du prolétariat » (même si « elle est relative ») ou celui qui rappelle (p. 327) que « le parti (bolchevik) avait de l’autorité sur les ouvriers d’avant-garde » et que, après l’alignement du parti « sur la conception de Lénine, c’est-à-dire sur le cours réel de la révolution (…), il trouva le soutien de dizaines de milliers d’ouvriers d’avant-garde », ce qui lui permit, « en quelques mois, prenant appui sur le développement de la révolution, le parti fut capable de convaincre la majorité des ouvriers de la justesse de ses mots d’ordre ». Autrement dit, Trotsky, contrairement à la direction du GB, ne refuse nullement la discussion sur la question de la maturité du prolétariat, mais préconise une « façon dialectique d’aborder ce problème » (p. 325), en intégrant dans l’appréciation de la maturité du prolétariat l’existence même du parti bolchevik et celle de Lénine en particulier (« un facteur colossal de la maturité du prolétariat russe en février ou en mars 1917 était Lénine » ; p. 327). Mais… Lénine lui-même « ne tombait pas du ciel. Il personnifiait la tradition révolutionnaire du prolétariat ». En un mot, ce que la direction du GB ne comprend pas, c’est qu’il y a pour Trotsky une relation dialectique entre l’existence même du parti et la justesse de sa politique, d’une part, et la maturité du prolétariat et de son avant-garde influencée par le parti, d’autre part. Or, de là, si l’on veut rester fidèle à l’esprit de ce passage de Trotsky, il n’est pas difficile de conclure que, aujourd’hui, il y a de la même façon, mais à l’inverse, une relation dialectique entre la crise de subjectivité du prolétariat et… l’absence d’un parti de type bolchevik ayant « de l’autorité sur l’avant-garde ».

        

Suivant les indications de Trotsky, venons-en à l’examen des attaques portées par la direction du GB contre nous sur les questions d’intervention pratique dans la lutte de classe et de tactique. Bien évidemment, la direction du GB nous attaque tant qu’elle peut : ses accusations se résument à l’affirmation ridicule que, « pour la ‘contribution’, la stratégie n’est rien, la tactique est tout » et, à partir de là, à un amalgame avec Bernstein... Ce à quoi elle oppose, glorieuse, que, « pour liquider toutes les directions traîtres, la seule stratégie qui vaille est la révolution prolétarienne ». Bien, bien[34]... Au-delà de la mauvaise foi, des accusations, des amalgames et de la vaine gloriole — que nous allons être obligés d’examiner de nouveau en détail dans certains cas — cette attitude exprime quant au fond un refus d’analyser la situation réelle, la crise du mouvement ouvrier traditionnel et, corrélativement, de la conscience de classe, un enfermement idéologique dans les schémas sclérosés du passé — non pas d’ailleurs ceux de Lénine ou de Trotsky, contrairement à ce que voudrait faire croire la direction du GB, mais, au mieux, ceux de l’OCI de Lambert-Just… C’est ce que nous allons examiner à travers quelques exemples.

 

9. La direction du GB attaque sans arguments sérieux l’activité du Groupe CRI dans les syndicats

 

La direction du GB s’en prend à l’activité syndicale du Groupe CRI. Sous le titre aguicheur « le concret du CRI, c’est l’opportunisme », elle procède à trois attaques :

a) Elle commence par demander : « Que font par exemple les militants du CRI à l’intérieur des syndicats ? Pourquoi le journal du CRI, Le Cri des Travailleurs ne reproduit-il pas les prises de positions syndicales des militants qui interviennent en son nom : motions, interventions, votes ? » Question purement gratuite, accusation (implicite) sans fondement : la direction du GB cite elle-même l’article du n°5-6 de notre journal qui explique notre orientation dans le syndicalisme étudiant ; et elle a eu entre les mains le n°9 (puisqu’elle en cite un passage p. 10), qui contient le compte-rendu d’une réunion syndicale nationale et du combat que l’une de nos camarades y a mené pour dénoncer la bureaucratie de FO, se heurtant à la direction lambertiste. Bref, une nouvelle fois, la direction du GB fait preuve d’une évidente mauvaise foi. Que les militants du Groupe CRI aient peu de positions syndicales, c’est un fait ; mais qu’on ne nous accuse pas de ne pas nous battre autant que nous le pouvons dans les syndicats, pour organiser les travailleurs ou les étudiants, et contre les bureaucrates[35].

b) Ensuite, la direction du GB nous reproche d’avoir écrit dans notre projet de programme que « les militants communistes révolutionnaires internationalistes […] ne cherchent pas à imposer aux syndicats auxquels ils participent le programme du parti ». Et elle commente : « Y a-t-il d’un côté la politique et de l’autre le syndicat ? Chez Trotsky, non, et cette question n’est pas affaire de ‘circonstances’ » — Passons sur le fait que, encore une fois, la direction du GB tronque la citation, qui dit exactement : « Les militants communistes révolutionnaires internationalistes ne constituent pas de ‘syndicats rouges’ et ne cherchent pas à imposer aux syndicats auxquels ils participent le programme du parti. Cela ne signifie cependant pas qu’il faille fétichiser l’indépendance du parti et des syndicats ou renoncer à se battre pour que le syndicat adopte des mots d’ordre « politiques » de rupture avec la logique du système capitaliste. Selon les circonstances, il est nécessaire — tout en respectant scrupuleusement la démocratie et les règles internes des syndicats — de leur proposer d’adopter des mots d’ordre politiques généraux, d’en faire la ‘courroie de transmission’ entre le parti et les travailleurs conscients. » Passons sur cette nouvelle mutilation éhontée, car on connaît cette « méthode » de la direction du GB, et cela devient lassant. Elle cite alors Trotsky sous forme d’un argument d’autorité : « À l’époque de l’impérialisme décadent, écrit Trotsky, les syndicats ne peuvent être réellement indépendants que dans la mesure où ils sont consciemment dans l’action des organes de la révolution prolétarienne. Dans ce sens, le programme transitoire adopté par le dernier Congrès de la 4e Internationale est non seulement le programme d’activité du parti mais, dans ses lignes essentielles, également le programme de l’activité syndicale. » Oui, c’est vrai en dernière analyse. Mais cela n’empêche pas que, en même temps, « les syndicats n’ont pas et, vu leurs tâches, leur composition et le caractère de leur recrutement, ne peuvent avoir de programme révolutionnaire achevé ; c’est pourquoi ils ne peuvent remplacer le parti » (Programme de transition). C’est précisément cette idée que nous avons voulu souligner : d’une part, contre le « fétichisme syndical », il faut affirmer que les syndicats doivent être « courroie de transmission » du parti ; d’autre part, il serait ridicule d’arriver dans une réunion syndicale et, quelles que soient les circonstances — la situation politique et l’état d’esprit des masses —, de soumettre à la discussion et au vote le programme du parti. Ce serait se couper des syndiqués et discréditer le parti, au lieu de combattre leurs illusions en proposant des résolutions et motions correspondant réellement au besoin politique du moment, et tenant compte — sans s’y adapter — de leur état d’esprit. 

c) La direction du GB écrit aussi : « Dans l’enseignement, il semble que les militants du Groupe CRI adhèrent à FO. Ce ne sont pas les syndicats majoritaires de la profession. Le choix est par conséquent subjectif. » En réalité, premièrement le choix de laisser certains camarades du CRI à FO n’est pas subjectif, mais tient compte des liens que nous avons établis avec les travailleurs pendant les années où, membres de l’organisation lambertiste, nous étions évidemment syndiqués à FO-enseignement ; en particulier, la camarade qui a pu intervenir dans la réunion nationale dont il est fait un compte-rendu dans le Cri des travailleurs n°9 assure la continuité d’une petite section syndicale locale que nous avons construite et animée pendant des années. Cela ne signifie d’ailleurs pas que nous concevions cette situation comme définitive. Deuxièmement, nous avons décidé depuis déjà un certain temps que certains de nos camarades, qui étaient syndiqués à FO, devaient passés à la FSU ; c’est d’ailleurs dans cette optique que, rappelons-le, nous avions proposé au GB de mener un travail commun…

d) La direction du GB nous attaque également parce que « les militants du Groupe CRI, à l’université, n’adhèrent pas non plus à l’UNEF majoritaire. Le CRI a choisi la FSE (Fédération syndicale étudiante) ». Nous avons déjà écrit, dans notre journal, cité par la direction du GB, et ci-dessus, que l’UNEF était devenu une coquille vide, c’est-à-dire réduite pour l’essentiel à son appareil politicien. Par contre, nous n’avons pas dit que ce n’était « plus un syndicat », contrairement à ce que prétend faussement la direction du GB, pour nous accuser de faire des « zigzags opportunistes »... Ce que nous disons, c’est que ce n’est plus un syndicat de masse — ce qui ne signifie pas du tout la même chose et justifie qu’il faille s’adresser à lui (comme nous l’avons préconisé, mais comme la FSE a malheureusement refusé de le faire malgré notre combat en ce sens et contre la ligne gauchiste de l’ « unité à la base »). De fait, l’UNEF est devenue squelettique, elle est même carrément absente d’une grande partie des universités françaises, et réduite à une poignée d’adhérents réels dans les autres. La direction du GB objecte que c’est le syndicat majoritaire. Dans le désert syndical qu’est devenue l’Université, c’est vrai : il compte encore plus de militants que SUD, la FSE, la CNT ou le CVSE (mais sans doute pas beaucoup plus que l’UNI !). Mais il ne faut pas jouer sur les mots : le devoir des militants révolutionnaires n’est pas de militer dans les syndicats « majoritaires » (à ce compte, il faudrait aller à la CFDT dans bien des secteurs !), mais dans les syndicats de classe et de masse. Or l’UNEF n’est ni l’un, ni l’autre. Voilà pourquoi il est vain de perdre son temps à aller y combattre les bureaucrates alors qu’il n’y a presque personne à y gagner. Et — pour répondre à la question que nous pose la direction du GB — voilà « en quoi (l’UNEF) (se) distingue (…) de FO, de la CGT, etc. » : ne pas comprendre la différence entre des syndicats de masse dirigés par des traîtres et un syndicat de traîtres sans troupes, c’est tout de même un peu embêtant.

Bien sûr, la direction du GB se demande si « le Groupe CRI ne prend pas ses désirs pour des réalités ». Cette interrogation se comprend. Mais alors, pourquoi, là encore, n’avance-t-elle aucun élément factuel et vérifiable, aucun argument sérieux, qui lui permette de nous convaincre que nous nous trompions ? Réponse : parce que, manifestement, elle ne connaît rien à la réalité du syndicalisme étudiant d’aujourd’hui. Que dit-elle, en effet ?

- Elle prétend que, dans la FSE, « les sensibilités en présence ne sont pas diverses, elles puent les obédiences staliniennes à plein nez. Pour l’essentiel, les regroupements qui constituent la FSE sont des débris de l’ancienne UNEF-SE (PCF) ». La direction du GB ne fait que prouver par là qu’elle ne connaît rien à la réalité du syndicalisme étudiant, et qu’elle n’hésite pas à user d’une calomnie qui, comme elle dit, « pue à plein nez ». En effet, la quasi-totalité des adhérents actuels de la FSE n’ont jamais été membres de l’UNEF-SE. Les membres (de la gauche) du PCF se comptent sur les doigts d’une main au niveau national (rappelons que la direction du PCF a mis depuis trois ans les étudiants de ce parti dans l’UNEF « réunifiée »). La FSE-SE a été refondée en juillet 2003 sur la base du regroupement de sections locales qui étaient restée autonomes (ou liées entre elles) depuis parfois sept ans. Elles étaient et elles sont animées notamment par des militants qui se réclament du syndicalisme révolutionnaire ou du communisme (sans être organisés politiquement), par des membres du GSI moréniste, par d’anciens membres ou sympathisants de l’organisation La Commune (issue du PT), par des membres du Groupe CRI… Vraiment, que la direction du GB vienne nous expliquer la nature d’une organisation à laquelle elle ne connaît manifestement rien, alors que, pour  notre part, nous contribuons à la construire, voire à la diriger (rappelons que le camarade S. en est le secrétaire national), c’est un peu fort de café !

- Mais l’ignorance manifeste de la réalité du syndicalisme étudiant dont fait preuve la direction du GB ne s’arrête pas là. Elle écrit : « C’est l’UNEF qui a contrôlé la mobilisation des étudiants contre les projets de Ferry à l’automne dernier. Pour trahir, évidemment ! (…) Par milliers, les étudiants se sont mobilisés… » La direction du GB a raison de dire que l’UNEF a contrôlé et trahi la mobilisation des étudiants ; mais elle aurait tort de croire qu’elle ait eu un rôle quelconque dans leur mobilisation : celle-ci a été impulsée et animée pour l’essentiel par la FSE, SUD et la CNT. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle été très limitée (réduite à une quinzaine d’universités seulement, dont un tiers en grève réelle), l’UNEF refusant de convoquer des AG là où elle était implantée, mais où aucune autre organisation ne lui faisait concurrence. Manifestement, la direction du GB semble ignorer que le point de départ de la mobilisation, la journée d’action du 20 novembre, avait été convoquée et minutieusement préparée par… la FSE ! (Décision de son conseil national de septembre.) Le rôle majeur de l’UNEF s’est joué dans la coordination nationale (pour laquelle deux cents militants PS-LCR suffisaient), mais elle a été très peu présente dans les Universités réellement mobilisées, sauf dans quelques-unes, comme Rennes-II. En fait, comme le prouve son tract sorti pendant le mouvement, l’appréciation de la direction du GB s’appuie manifestement sur la presse bourgeoise, et non sur des informations directes. Or il se trouve que la presse bourgeoise a délibérément exagéré le caractère massif de ce mouvement et, en son sein, le rôle de l’UNEF ; cela lui a permis de présenter comme une « victoire » l’annonce par le gouvernement du report de la loi sur l’autonomie des universités… cette ligne de l’UNEF étant celle qui lui a permis de briser la mobilisation contre la réforme Lang-ECTS-LMD qu’elle soutient et applique depuis avril 2002 dans les conseils de gestion. Symptomatique à cet égard est la fin du tract du GB sur le mouvement étudiant, qui cite un article de Libération rendant compte de l’invasion du CA de Paris-III par les étudiants. Or, dans cette Université, l’UNEF est ridicule, elle n’a joué aucun rôle… et c’est la section FSE (alliée avec SUD) qui a dirigé la mobilisation…

e) Enfin, la direction du GB s’indigne parce que la FSE (et le Groupe CRI est d’accord avec cela) considère qu’il est utile de siéger dans les conseils d’administration des Universités tout en dénonçant la cogestion (c’est-à-dire sur une ligne d’opposition systématique à la direction de l’Université et aux appareils collaborationnistes qui l’appuient). Prenant la pose de la vierge effarouchée (« camarades du CRI, nous ne mangeons pas de ce pain-là… »), elle nous accuse de « collaboration de classe » et d’ « opportunisme », d’adoption de « l’orientation (…) des staliniens », etc. Ces accusations sont, une fois encore, dépourvues de fondement et calomniatrices. Le fait de siéger dans un organisme institutionnel de la bourgeoisie n’implique pas en lui-même la collaboration (ce cas se distingue donc du fait de siéger dans des commissions ad hoc spécialement mises en place par le gouvernement pour préparer une « réforme » en établissant un « diagnostic partagé » et en faisant des « concertations », comme le « haut conseil de l’assurance maladie »… ou les commissions de mise en place de la réforme ECTS-LMD)  Siéger dans un conseil d’administration d’université, dans un comité d’entreprise ou dans un Parlement bourgeois, est une question tactique. Ce choix ne remet pas en cause les principes si l’on se sert de ce siège non pas seulement pour avoir des informations, mais avant tout comme d’une tribune pour dénoncer la politique de la bourgeoisie et se faire le porte-parole des revendications. Ce qui est criminel, c’est de soutenir la bourgeoisie et de collaborer avec elle. Nous ne voyons pas pourquoi il faudrait faire une différence de nature entre un Parlement bourgeois qui vote les lois appliquées par le gouvernement et un conseil d’administration qui vote les textes appliqués par le président. En tout cas, si le GB veut mener une discussion sérieuse sur ce point, il faut qu’il cesse de procéder, ici comme ailleurs, par amalgame entre cette position du Groupe CRI et de la FSE et celle des bureaucrates syndicaux. D’ailleurs, la direction de l’Université Paris-I, elle, sait très bien faire cette différence quand, avec le soutien de l’UNEF, elle poursuit devant les tribunaux les militants de la FSE (dont un militant du Groupe CRI) qui ont organisé la grève, en les accusant notamment de « rébellion » et d’ « atteinte à l’autorité de l’État » ; quand, avec le soutien de l’UNEF, elle essaie de faire taire, y compris par des menaces physiques, en pleine séance du CA, l’élu de la FSE qui l’affronte courageusement, seul contre tous à l’intérieur, mais en s’appuyant sur les étudiants massés à l’extérieur et entourés par un cordon de CRS ; quand cet élu de la FSE dénonce le budget et les réformes, rend compte aux étudiants et aux personnels de la manière dont leurs « représentants » syndicaux, notamment de l’UNEF, votent à tour de bras les textes de la présidence et du gouvernement, qui se fait le relais des motions votées par l’assemblée générale des étudiants… Dans ces conditions, la direction du GB comprendra que, même si elle n’approuve pas cette tactique, nous ne saurions tolérer qu’elle traite nos camarades de collaborateurs staliniens.

 

10. La direction du GB refuse la discussion sérieuse sur l’orientation en France (deuxième tour des présidentielles de 2002, montée vers la grève générale de 2003)

 

a) Quelle orientation après le premier tour de la présidentielle en 2002 ?

 

Dans notre contribution, nous avons indiqué que, selon nous, lors des élections présidentielles en France en 2002, la situation n’était pas mûre pour appeler le prolétariat à la grève générale. La direction du GB ne répond pas sur ce point, se contentant de remarquer que « le Groupe CRI déclare qu’il est d’accord avec le mot d’ordre de boycott, mais pas avec la grève » (p. 15) — l’adjectif « générale » étant ainsi discrètement mis de côté (de même qu’à la page suivante).

Affirmant que « le Groupe bolchevik a utilisé le mot d’ordre de boycott comme un appel à l’activité politique des masses et comme une dénonciation de la politique des appareils traîtres et de leurs valets ‘centristes’ qui soutenaient directement Chirac ou jouaient la neutralité », elle s’interroge dans les termes suivants au sujet de la position du Groupe CRI : « Alors il faut comprendre que le Groupe CRI n’était pas pour le boycott mais pour l’abstention : les travailleurs allaient au boulot le samedi, ils s’abstenaient de deuxième tour le dimanche et ils retournaient au boulot le lundi. » Réponse : oui et non. Formellement, le boycott ne pouvait, dans les conditions données, que prendre la forme pratique de l’abstention. Néanmoins, l’agitation pour le boycott, impliquant l’intervention dans les manifestations de masse, dans les entreprises, les facultés et les quartiers populaires, aurait évidemment eu un contenu de mobilisation politique : celui de la mise en évidence de la nature du régime de la Ve République, de la gauche plurielle, des appareils syndicaux et des centristes. Autrement dit, dans les circonstances, en l’absence d’une mobilisation de classe des travailleurs, le groupe révolutionnaire ne pouvait faire qu’un travail de dénonciation, de propagande et d’organisation.

En conséquence, pour une fois, la direction du GB n’a pas tort quand elle écrit : « Cela signifie que le Groupe CRI ne pensait pas un instant que le prolétariat et la jeunesse avaient la puissance de modifier la donne, d’imposer le boycott du deuxième tour, c’est à dire d’empêcher qu’il se tienne. » Parfaitement, c’est ce que le Groupe CRI aurait certainement pensé s’il avait existé. Car encore une fois, c’est certainement très regrettable, mais c’est un fait : le prolétariat ne s’est absolument pas soulevé comme classe au printemps 2002 — et c’est là la différence gigantesque avec la situation du printemps 2003, où une partie significative des travailleurs salariés se sont mobilisés et ont eux-mêmes mis à l’ordre du jour la grève générale. — Quant à l’idée du GB selon laquelle la situation mettait à l’ordre du jour la « dispersion du FN par la force » et  l’ « écrasement du Front national », elle est elle aussi d’un irréalisme total.

Décidément, la direction du GB est-elle incapable de faire preuve d’un sens élémentaire de la réalité politique ? Il est facile, dès qu’il se passe quelque chose dans un pays contre quoi on pense que le prolétariat devrait se mobiliser, de dire qu’il faut en appeler à la grève générale, à l’armement du prolétariat et à tout ce que l’on veut. Simplement, le prolétariat, lui, ne l’entend pas toujours de cette oreille. Quand il ne met pas lui-même, par sa propre mobilisation, la grève générale à l’ordre du jour, on ne peut en appeler de manière intemporelle à la grève générale, sauf pour faire de la propagande pure. Certes, on peut toujours dire que la responsabilité de l’absence de mobilisation du prolétariat incombe aux directions de ses organisations : c’est vrai de façon générale, à l’échelle historique, et pour cette raison, cela se vérifie dans n’importe quelle position politique qu’elles prennent, et qui doit donc être dénoncée par l’organisation révolutionnaire. Mais cette propagande n’a jamais dispensé et ne dispensera jamais l’organisation révolutionnaire de tenir compte de la réalité de la lutte de classe, d’analyser concrètement la situation concrète, et notamment d’apprécier correctement l’état d’esprit des masses. À moins qu’elle ne veuille se discréditer aux yeux des travailleurs, en les appelant à des « actions » irréalistes dans les circonstances…

La direction du GB nous rétorque que le boycott non plus ne « correspondait (pas) à l’état d’esprit des masses ». C’est évident, mais cette situation n’empêchait absolument pas, mais exigeait évidemment, que l’organisation révolutionnaire appelle au boycott en expliquant sa signification politique : c’était une question de principe, il fallait sauver l’honneur du mouvement ouvrier, en allant à contre-courant de l’état d’esprit des masses. L’appel au boycott, qui était impératif pour toute organisation ouvrière digne de ce nom, ne peut donc absolument pas être comparé à l’appel à la grève générale ou à l’écrasement du FN. Car dans ce dernier cas il ne s’agit pas seulement de principe, mais de réalisme très pratique.

D’ailleurs, le GB semble reconnaître à demi-mots que son « appel » à la grève générale et à l’écrasement du FN n’était que propagandiste. Il présente son orientation comme « la ligne qu’un Parti ouvrier révolutionnaire aurait développée dans cette situation ». Bien sûr, si l’on avait un Parti révolutionnaire, on pourrait faire plein de choses. Sauf qu’il n’y en a pas. Telle est la dure réalité que néglige la direction du GB : faut-il en conclure que, pour elle, l’absence de parti révolutionnaire ne doit pas empêcher un groupe minuscule de faire comme s’il était le parti révolutionnaire dirigeant la classe ouvrière ou en tout cas un parti jouissant d’une influence de masse ?

Bref, entre les deux tours de la présidentielle, ce tout jeune groupe qu’était à l’époque le GB a développé une ligne de préconisation purement verbale, déconnectée de la réalité, d’une orientation purement gauchiste, au sens léniniste du terme. La direction du GB écrit, au sujet du Groupe CRI, « un groupe politique peut naître déformé ». En tout cas, ce que révèle l’analyse lucide de la politique du GB, c’est qu’un groupe, fût-il « composé pour moitié de travailleurs ayant lutté et fait des sacrifices trente années ou plus pour la révolution », peut naître aussi en étant atteint d’une maladie typiquement infantile… dont chacun sait qu’elle est beaucoup plus difficile à soigner quand elle touche des adultes.

 

b) Quelle orientation en mai-juin 2003 ?

 

Mais la direction du GB, gauchiste dans ses mots d’ordre de 2002, le fut déjà beaucoup moins un an plus tard, en mai-juin 2003, si l’on considère que, parmi les traits caractéristiques des « communistes de gauche » contre lesquels polémiquait Lénine, il y avait non seulement les mots d’ordre abstraits traduisant un refus d’affronter la réalité telle qu’elle était, mais également la valorisation abstraite des « masses » contre les « chefs ». En effet, en mai-juin, la direction du GB a considéré au contraire qu’il fallait s’adresse aux chefs, mais pas aux masses. C’est cela qui a empêché que nous parvenions à un tract commun.

Pour la direction du GB, en effet, il fallait non seulement dénoncer expressément le rôle traître des directions du mouvement ouvrier (point sur lequel il y avait évidemment un accord avec le Groupe CRI), mais encore il fallait réduire l’intervention de l’organisation révolutionnaire à une injonction adressée aux chefs (aux directions syndicales) pour qu’ils appellent à la grève générale. En revanche, il ne fallait pas appeler les masses à se mobiliser, à se mettre en grève, à « construire la grève » : elle reproche au Groupe CRI de s’être, comme elle dit, adressé « aux travailleurs pour qu’ils luttent plus et mieux » et elle nie le fait que les travailleurs « n’étaient pas assez conscients ». En un mot, la direction du GB nie le responsabilité et le rôle central de l’organisation révolutionnaire pour mobiliser la classe ouvrière dans la mesure de ses forces et développer la conscience de classe.

Quant à nous, nous ne proposions pas exactement de « construire la grève générale », contrairement à ce que dit la direction du GB, mais de « construire la grève » pour « imposer la grève générale » (cf. notre tract du 25 mai). Et nous avons insisté sur la nécessité de convaincre les travailleurs, qui étaient très nombreux à en douter, que la victoire contre le gouvernement par la grève générale était possible. En effet, à moins de se raconter là encore des histoires, nul ne peut nier qu’il y n’avait qu’un très petit nombre de secteurs qui étaient en grève réelle en mai-juin, même parmi les manifestants, et que les discours des appareils sur l’inopportunité d’appeler à la grève générale avaient une influence considérable sur la conscience des travailleurs.

Cependant, si la direction du GB était honnête, elle rappellerait que cette orientation de « conscientisation » qui était la nôtre (d’où le titre de notre tract : « Pour vaincre le gouvernement, une seule solution : grève générale jusqu’au retrait du plan Fillon-Chérèque, etc. ») ne s’opposait absolument pas, mais intégrait au contraire l’exigence que les directions syndicales appellent à la grève générale : c’est ce que prouve le contenu de notre tract du 25 mai, dont les sous-titres étaient : « Assez de division ! Asses de ‘journées d’action’ dispersées et atomisées ! Maintenant, cela suffit ! Dirigeants des syndicats, choisissez votre camp : appelez immédiatement à la grève générale ! » Dès lors, faire croire que « le Groupe CRI n’était pas d’accord pour concentrer l’agitation contre la politique des dirigeants des syndicats » est un mensonge. Simplement, le Groupe CRI estimait que cette exigence indispensable et la dénonciation des appareils, principal obstacle à la montée vers a grève générale, devaient être combinées à l’appel à la mobilisation et à l’auto-organisation des travailleurs (d’où la fin de notre tract : « Partout, dans nos entreprises, dans nos établissements, en assemblée générale souveraine, avec les syndicats combatifs, imposons aux directions nationales CGT, FO, FSU, UNSA qu’elles appellent dans l’unité à la grève générale ! Partout, unissons-nous, organisons-nous, définissons nos revendications claires et précises, construisons la grève, constituons nos comités de grève ! Partout, élisons nos délégués mandatés et révocables, fédérons à tous les niveaux nos comités de grève pour imposer la grève générale ! »). — Si la direction du GB n’est pas d’accord avec cette combinaison de mots d’ordre, avec la combinaison entre l’appel de l’organisation révolutionnaire à la mobilisation et à la grève des travailleurs, et l’exigence que les directions appellent à la grève générale, c’est son droit ; si elle est incapable de comprendre notre position, tant pis pour elle ; mais, une fois de plus, qu’elle ne retienne pas un seul aspect de notre intervention, qu’elle ait l’honnêteté de la présenter telle qu’elle fut réellement !

Sur le fond, notre désaccord avec la direction du GB portait — et porte en général — sur le fait que, de manière formelle et mécanique, dès qu’il arrive quelque chose quelque part, celle-ci réduit son intervention à une distribution de tracts et à une intervention en AG soumettant au vote une motion qui appelle les directions (syndicats et/ou partis ouvriers bourgeois) à faire ceci ou cela. Si l’on en croit les journaux du GB (comme ceux de feu le groupe Just et des autres groupes issus de son explosion), l’activité des militants du GB se limite à cela sur le terrain de la lutte de classe. De façon caricaturale, en mai, un militant du GB a même choisi de faire signer une pétition exigeant des directions syndicales qu’elles appellent à la grève générale… plutôt que de réunir lui-même les travailleurs en AG pour organiser la prise de parole ouvrière et s’auto-organiser ! — Pour le Groupe CRI, au contraire, il ne faut pas faire croire aux masses que les directions soient susceptibles de se laisser convaincre ou de céder par des tracts et des motions. Quand a lieu une montée réelle vers la grève générale, le devoir des militants révolutionnaires est d’être aux avant-postes pour construire la grève, sans attendre que les directions répondent aux exigences des grévistes. Car en aucun cas les militants révolutionnaires ne peuvent faire croire que les directions attendent de compter les voix qui se prononcent pour la grève générale pour y appeler ; ils doivent au contraire expliquer que seul le développement réel de la grève peut imposer aux directions qu’elles finissent par y appeler.

Bien évidemment, cette orientation qui est la nôtre, et qui se réalise dans la combinaison de l’adresse aux directions et de l’appel à la grève et à l’auto-organisation, procède de notre appréciation de l’état du mouvement ouvrier et de la conscience de classe. Pour le GB, il n’y a pas de crise de la conscience de classe, dès qu’il se passe quelques chose dans le pays (fût-ce seulement la présence de Le Pen au second tour de la présidentielle), le prolétariat est en définitive prêt à la grève générale, il n’a pas besoin d’être convaincu ! Pour le Groupe CRI, au contraire, les militants révolutionnaires doivent en permanence, mais tout particulièrement lors des mobilisations réelles du prolétariat et des travailleurs, être à l’avant-garde du travail de « conscientisation », ne pas abandonner ce terrain aux bureaucrates syndicaux, ne pas semer d’illusions sur les directions, expliquer aux travailleurs qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes et sur leur auto-organisation pour imposer le front unique ouvrier, condition de victoires contre le patronat et le gouvernement.

 

11. La direction du GB refuse la discussion sur l’argentinazo

 

Sur l’argentinazo, la direction du GB manifeste la même attitude que sur le reste : elle refuse la discussion sérieuse et la confrontation des idées, elle lui substitue des pirouettes, des citations d’autorité et la déformation de nos positions.

a) Elle prétend que, selon nous, « on ne doit utiliser le terme de révolution que si elle est victorieuse ». et que nous « attend(ions) la victoire pour récompenser l’activité des masses argentines du titre glorieux de ‘révolution prolétarienne’ ». C’est là une invention de sa part, nous n’avons jamais dit cela. Mais ces attaques lui évitent d’examiner et de réfuter sérieusement ce que nous avons réellement dit, c’est-à-dire la série d’arguments que nous avons avancés (cf. notre contribution sur l’appel, pp. 4-5 ; notre argumentation à ce sujet ne fait pas « deux lignes », comme le prétend mensongèrement le GB, mais une bonne trentaine, sans compter celles consacrées à la ligne dont nous estimons qu’elle eût été la meilleure) ;

b) Elle nous reproche de n’avoir « donné aucune position pendant les événements »… alors que notre groupe n’existait pas à cette époque ! Décidément, elle n’a vraiment pas peur du ridicule : elle qui, on l’a vu, n’avait rien à dire sur les élections brésiliennes alors que son groupe existait depuis près d’un an et que, selon ses dires, il serait « composé pour moitié de travailleurs ayant lutté et fait des sacrifices trente années ou plus pour la révolution »… elle ose nous reprocher de n’avoir pas pris de position lorsque notre groupe n’existait pas ! Encore une fois, quelle insondable mauvaise foi ![36]

c) Elle s’indigne que nous osions critiquer l’analyse de l’argentinazo que proposent les organisations signataires de l’appel et nous traite de « petits sages ». Bref, elle substitue le mépris à l’argumentation.

d) Elle s’en indigne d’autant plus qu’elle a elle-même écrit une déclaration sur les événements argentins (en février 2002)… revendiquant de façon ridicule une sorte de droit de préséance.

e) La direction du GB ne cite que l’un de nos arguments, qui est le suivant : « Le prolétariat et les masses d’Argentine, faute d’avoir pu poursuivre leur mobilisation, [ont] choisi un retour à l’ordre en renouvelant par leur vote leur soutien au péronisme le plus traditionnel… Là encore, nier qu’il y ait une ‘crise de la subjectivité’ en Argentine comme ailleurs, c’est s’aveugler au lieu d’examiner lucidement la situation, qu’elle nous plaise ou non. » À cela, la direction du GB répond par une piteuse pirouette qui se veut ironique (« Voilà, l’observateur mesuré a rendu son verdict… »)… mais qui cache mal, une fois de plus, son refus de discuter sérieusement. — Elle se distingue en cela d’un Lénine, par exemple. Celui-ci, dans Le Gauchisme, maladie infantile du communisme, cite une brochure des gauchistes allemands disant, à propos de l’Allemagne (où, faut-il le rappeler, la situation de bouillonnement révolutionnaire, portée par la révolution d’octobre, était certainement beaucoup plus patente qu’en Argentine en 2001) : « Des millions d’ouvriers qui suivent encore la politique du Centre (du parti catholique du « Centre ») sont contre-révolutionnaires. Les prolétaires des campagnes forment des légions des troupes contre-révolutionnaires » Lénine s’offusque-t-il, comme le fait la direction du GB ? Se met-il à hurler à la capitulation devant les réformistes, les staliniens, les centristes ? Non. Il écrit : « Le fait essentiel est indiscutable. » (Œuvres XXXI, p. 53.) Et il généralise, donnant un conseil sur lequel la direction du GB ferait bien de méditer (puisqu’il aime les citations d’autorité) : « Vous êtes tenus de surveiller d’un œil lucide l’état réel de conscience et de préparation de la classe tout entière (et pas seulement de son avant-garde communiste), de la masse travailleuse tout entière (et pas seulement de ses éléments avancés. » (Ibid. p. 54.)

f) Relevant que nous qualifions le péronisme de « représentation politique traditionnelle » des masses argentines, la direction du GB écrit : « Cela illustre une fois de plus que le Groupe CRI ne comprend rien à la différence entre parti bourgeois et parti ouvrier-bourgeois. » Comment, pourquoi, que veut-elle dire ? On ne le saura pas, la grande direction tellement marxiste et révolutionnaire du GB abandonnant une fois de plus le Groupe CRI à son ignorance…

g) Heureusement, si elle-même n’a rien à dire d’intéressant, elle a toujours quelques citations de Trotsky en réserve ! En l’occurrence, une citation qui concerne le prolétariat espagnol en 1936-1937, c’est-à-dire à l’apogée de la mobilisation révolutionnaire (elle est extraite de l’article déjà cité : « Classe, parti et direction. Comment le prolétariat espagnol a-t-il été vaincu », in Œuvres XX). Une fois encore, la direction du GB croit-elle vraiment que toute citation de Trotsky puisse être appliquée à n’importe quelle situation ? Quel schématisme abstrait ! — Mais à la limite, si la direction du GB pense réellement que la situation était révolutionnaire en Argentine, si elle pense que la « maturité » du prolétariat argentin en 2001 était comparable à celle du prolétariat espagnol en 1936-1937, on peut comprendre qu’elle recherche des analogies. Cependant, comment alors pourrait-elle nous convaincre par ce genre de citations, puisque, précisément, nous ne pensons pas que la situation en Argentine ait été révolutionnaire ? Ne voit-elle pas que c’est là une pétition de principe ? À moins que, encore une fois, il faille conclure que la direction du GB ne se soucie nullement de nous convaincre et que par conséquent, comme elle dit (p. 3), « il doit s’agir d’autre chose »… — En tout cas, l’utilisation de ce texte est d’autant plus maladroite que son objet n’est nullement de discuter de la question de savoir si la situation était révolutionnaire en 1936-1937 (l’adversaire de Trotsky en est convaincu), mais, comme son titre l’indique, d’établir les causes de la défaite (l’immaturité des masses révolutionnaires, comme le pense l’adversaire de Trotsky, ou la direction, comme le soutient ce dernier). — Quant à la situation révolutionnaire, Trotsky la résume en quelques mots le prolétariat « a fondé ses organes de pouvoir, saisi les entreprises, cherché à régler la production » (p. 335) ; et, en « En 1936 (…) les ouvriers espagnols ont repoussé l’assaut des officiers qui avaient mené à bien leur complot sous l’aile protectrice du Front populaire. Les masses ont improvisé des milices et bâti des comités ouvriers, citadelles de leur propre dictature. » (p. 324). Comparer une telle situation avec celle de l’Argentine en 2002, n’est-ce pas décidément — nous y insistons, au risque d’offusquer de nouveau la direction du GB — prendre ses rêves pour des réalités ?[37]

h) Sur la question des mots d’ordre transitoires, la direction du GB fait semblant de ne pas comprendre notre critique — évidemment liée à celle concernant l’appréciation de la situation — qui consistait à dire que, en l’absence de structures d’auto-organisation massives du prolétariat, on ne pouvait se contenter de mots d’ordre soviétistes, c’est-à-dire faire comme si elles existaient ou comme s’il suffisait d’appeler à leur constitution pour qu’elles surgissent, de sorte qu’il fallait combiner cette orientation avec d’autres mots d’ordre, destinés à mobiliser les travailleurs qui, dans leur grande majorité, et notamment parmi le prolétariat industriel, sont restés à l’écart. Il est regrettable que la direction du GB refuse de discuter sérieusement sur ce point. 

i) Même sur le mot d’ordre de « constituante libre et souveraine », la direction n’a aucun argument sérieux. — D’abord, elle nous accuse, comme si c’était un crime, de « discuter avec les correspondants du PTS argentin, la FTSI France » (passons sur le fait qu’elle-même a longuement « discuté » avec eux tout en connaissant parfaitement leur position). Ensuite, dans un but grossier de « clivage », elle profite de l’occasion pour essayer d’obtenir l’indignation de la LOI (née d’une exclusion du PTS…) contre le Groupe CRI. Enfin, elle prétend que, si le Groupe CRI « avait été en Argentine, il aurait donc poussé du côté de la restauration du parlementarisme, quand les masses ont chassé du pouvoir un président élu, un gouvernement représentatif de l’assemblée. Il aurait prêté la main à la remise en selle de la bourgeoisie »…

Sur ce dernier point, elle fait ainsi semblant d’oublier que, pour nous, justement, le « parlementarisme » bourgeois n’avait nullement besoin d’être « restauré » et la bourgeoisie avait à peine besoin d’être « remise en selle », la situation n’étant justement pas révolutionnaire. En particulier, les masses n’avaient nullement rompu avec le parlementarisme, d’où, précisément, la nécessité de mettre en avant des mots d’ordre leur permettant de comprendre sa nature et de rompre avec les illusions qu’elles nourrissaient dans leur écrasante majorité envers le régime bourgeois, y compris après la chute des deux gouvernements fin décembre. — Encore une fois, on peut parfaitement contester notre analyse de la situation (il faudrait toutefois nous prouver alors que nous avons tort, ce que la direction du GB n’essaie même pas), mais on ne peut nier que nos positions sont cohérentes avec notre diagnostic. C’est pourquoi l’analogie avec la France en 1945 est parfaitement oiseuse, une fois de plus, puisque, à ce moment-là et dans ce pays (comme d’ailleurs dans d’autres, notamment en Europe et en Asie), la situation était pré-révolutionnaire (sans revenir sur la situation de 1944-1947, rappelons que la majorité absolue des électeurs votait pour des partis ouvriers-bourgeois… et non pour des candidats péronistes !). Dans une telle situation, dans un contexte où les masses organisées du mouvement ouvrier nourrissaient certes des illusions envers les dirigeants staliniens et sociaux-démocrates, mais déjà beaucoup moins envers la République bourgeoise qu’elles avaient subie pendant des décennies et qui s’était auto-sabordée en 1940, revendiquer une constituante élue au suffrage universel, comme l’a fait le PCF et la SFIO, c’était bien évidemment contre-révolutionnaire.

En revanche, lorsque la situation n’est pas révolutionnaire et que l’on est dans un pays semi-colonial où les masses ont de forts sentiments nationalistes-anti-impérialistes, mais votent pour les candidats de la bourgeoisie et où, notamment à cause de l’expérience de la dictature, elles restent très attachées au parlementarisme bourgeois, qu’elles tendent à identifier avec les libertés démocratiques, alors le mot d’ordre de constituante peut être avancé. Oui, Trotsky, cité par la direction du GB, a raison de souligner que, « le parti doit se souvenir que, par rapport à son objectif principal (la conquête du pouvoir les armes à la main), les mots d’ordre démocratiques n’ont qu’un caractère secondaire, provisoire, passager, épisodique » ; il n’empêche qu’il doit savoir avancer de tels mots d’ordre, à condition de les combiner avec les mots d’ordre plus avancés. En ce qui concerne l’Argentine, nous n’avons jamais dit que le mot d’ordre de constituante dût être le seul et unique à avancer : une nouvelle fois, c’est la direction du GB qui focalise sur ce point, qui l’extrait artificiellement de son contexte et qui fait semblant d’oublier que, pour nous, il s’agissait de le combiner tactiquement avec d’autres mots d’ordre plus avancés, dans le but non pas de « restaurer le parlementarisme », mais au contraire d’aider les masses à rompre idéologiquement avec le régime en place. Une nouvelle fois, il faut donc rétablir la citation en entier :

dans le but de « faire rompre les masses avec leurs représentations politiques traditionnelles, et en particulier avec le péronisme, fût devenu inutile, sous prétexte qu’une fraction ultra-minoritaire était plus ou moins profondément radicalisée (…), le mot d’ordre de ‘gouvernement ouvrier et populaire’ et même, à certains moments, celui d’ ‘assemblée constituante libre et souveraine’ étaient justes, contrairement à ce que pensent les camarades de la LOI et du GB, car ils permettaient de faire comprendre aux masses et au prolétariat en particulier qu’il était nécessaire et possible de rompre avec le régime bourgeois et ses deux partis, d’exiger et d’imposer la rupture des directions syndicales avec le péronisme tout en commençant à expulser des syndicats les bureaucrates les plus ouvertement corrompus, en un mot de réaliser le front unique ouvrier pour le gouvernement des organisations ouvrières et populaires. Cela n’aurait rien eu de contradictoire, mais aurait au contraire dû être combiné avec le combat pour le développement des organismes d’auto-organisation, dans la perspective de créer une situation de double pouvoir. »

Encore une fois, la direction du GB a parfaitement le droit de trouver qu’il y a là de la maladresse, de l’erreur, de l’illusion ; mais pourquoi déformer nos positions, se livrer à des procès d’intention et, en dernière analyse, empêcher ainsi la discussion honnête et sérieuse ?

         Pour terminer, redonnons la parole à Lénine, encore une fois dans Le Gauchisme, maladie infantile du communisme. Pensait-il que le fait de participer aux élections pour une assemblée constituante pendant une période révolutionnaire, et même au moment de la prise du pouvoir par les soviets, fût en soi et pour soi de l’opportunisme réformiste et parlementariste et une infâme trahison justifiant toutes les insultes possibles et imaginables ? Non. Il pensait tout au contraire que cela pouvait s’avérer utile pour aider les masses retardataires nombreuses… à rompre avec le parlementarisme. Le passage que nous allons citer n’a pas pour but de comparer des situations qui, à notre avis, ne sont pas comparables ; mais nous estimons que la direction du GB, au lieu de faire des accusations péremptoires, ferait bien d’aller relire et méditer calmement ce texte — comme, pour notre part, nous avons tenu à aller lire et méditer calmement ceux qu’elle a cités dans sa lettre. « La tactique, écrit Lénine, qui n’avait pas peur des mots, doit être tracée de sang-froid, avec une objectivité rigoureuse, en tenant compte de toutes les forces de classe dans un État donné (de même que dans les États qui l’entourent et dans tous les États, à l’échelle mondiale), ainsi que de l’expérience des mouvements révolutionnaires. Manifester son ‘esprit révolutionnaire’ en se contentant d’invectiver l’opportunisme parlementaire, de répudier la participation au gouvernement, est très facile. Mais justement parce qu’elle est trop facile, cette solution ne résout pas un problème ardu et même très ardu. » (Op. cit., p. 59.) Aux gauchistes, qui proclamaient que, la période étant révolutionnaire, « le parlementarisme a politiquement fait son temps », Lénine répond : « Si c’était vrai, les communistes ‘de gauche’ seraient en bonne position. Mais il faudrait le prouver par une analyse très sérieuse ; or, les communistes ‘de gauche’ ne savent même pas aborder cette tâche » (p. 55). C’est alors que Lénine explique la relation entre l’agitation pour l’assemblée constituante et le travail dans les soviets en Russie en 1917. Rappelant que le Parti bolchevik a « participé aux élections pour le parlement bourgeois de Russie, pour l’Assemblée constituante, en septembre-novembre 1917 », il écrit : « Nous, les bolchéviks russes, n’avions-nous pas, en septembre novembre 1917, plus que tous les communistes d’Occident, le droit d’estimer que le parlementarisme avait politiquement fait son temps en Russie ? Nous l’avions, évidemment, car la question n’est pas de savoir si les parlements bourgeois existent depuis longtemps ou depuis peu, mais si les grandes masses laborieuses sont prêtes (idéologiquement, politiquement, pratiquement) à adopter le régime soviétique et à dissoudre le parlement démocratique bourgeois — ou à en permettre la dissolution. Que la classe ouvrière des villes, les soldats et les paysans aient été, en septembre-novembre 1917, par suite de conditions particulières, admirablement préparés à l’adoption du régime soviétique et à la dissolution du plus démocratique des parlements bourgeois, c’est là un fait historique tout à fait indéniable et parfaitement établi. Et cependant les bolchéviks n’avaient pas boycotté l’Assemblée constituante ; ils avaient, au contraire, participé aux élections avant et après la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. » Et Lénine termine son raisonnement par la généralisation suivante : « De là une conclusion absolument indiscutable : la preuve est faite que même quelques semaines avant la victoire de la République soviétique, même après cette victoire, la participation à un parlement démocratique bourgeois, loin de nuire au prolétariat révolutionnaire, lui permet de démontrer plus facilement aux masses retardataires pourquoi ces parlements méritent d’être dissous, facilite le succès de leur dissolution, facilite l’ ‘élimination politique’ du parlementarisme bourgeois. »

 

Conclusion

 

Pour notre part, nous avons pris l’Appel à la conférence internationale au sérieux. Répondant à la proposition des organisations initiatrices, nous avons écrit une contribution politique argumentée, indiquant clairement les points fondamentaux avec lesquels nous étions (et sommes) en accord, et développant les points d’analyse et de tactique avec lesquels nous étions (et sommes) en désaccord. C’est là, jusqu’à preuve du contraire, la seule méthode qui vaille pour avancer.

Au contraire, la lettre signée de la direction du GB n’est pas sérieuse, et elle ne nous prend pas au sérieux. Nous avons démontré et prouvé que, pendant près de trente pages, la direction du GB ne cesse de multiplier non seulement des « arguments » qui, dans la quasi-totalité des cas, n’en sont pas et ont comme seule et unique fonction d’éviter la discussion politique sérieuse, mais encore les attaques et les procédés les  plus intolérables : accusations fausses, amalgames avec les traîtres, déformations de positions, manipulations de citations, attaques personnelles, paternalisme prétentieux… Nous avons vu que l’axe principal de la direction du GB est de nous traiter « d’intellectuel(s) désœuvré(s) », de nous dénier le droit de nous « revendiquer marxistes », de nous accuser de « mépris(er) » le programme, d’utiliser des « manœuvres opportunistes » et d’être des cryto-réformistes, des crypto-staliniens, des crypto-pablistes et de crypto-lambertistes…

Si un tel diagnostic était vrai, il est clair qu’aucune organisation révolutionnaire sérieuse ne saurait nourrir le moindre espoir à l’égard du groupe qui en serait l’objet. La conclusion de la lettre du 11 février peut donc paraître extrêmement surprenante, elle suffirait même à elle seule à faire s’écrouler les trente pages qui la précèdent, ou à montrer que la direction du GB n’est pas sérieuse. En effet, le flot d’accusations toutes plus graves les unes que les autres qu’elle adresse contre le Groupe CRI ne l’empêche pas de prétendre que « le Groupe CRI est à la croisée des chemins », qu’elle « ne ferme pas le débat avec (n)ous », qu’elle « (n)ous tend la main »...

Au-delà de l’aspect risible de cette palinodie finale, comment interpréter cette attitude ? Officiellement, « le Groupe bolchevik répond parce qu’il s’agit de l’avenir d’un groupe politique récemment apparu et que rien ne doit être négligé pour délimiter du marais centriste (des révolutionnaires en parole et réformistes en pratique), les forces qui sont authentiquement ‘communistes, révolutionnaires, internationalistes’ ». Le Groupe CRI serait-il donc, pour la direction du GB, « authentiquement communiste, révolutionnaire, internationaliste » ? Il y a fort à en douter : rien ne l’indique dans la lettre du 11 février, dont tout l’objectif est précisément de montrer le contraire. Or, cette lettre est censée s’appuyer sur l’ensemble de nos publications, depuis notre Projet de programme CRI jusqu’au numéro de novembre 2003 de notre journal, en passant par nos contributions théoriques et notre contribution du 27 septembre sur l’Appel à la conférence internationale. En réalité, le seul point positif indiqué par la direction du GB dans l’ensemble de ces publications (soit plusieurs centaines de pages), c’est que nous nous sommes « prononcés pour la défaite de l’impérialisme en Irak ». Par rapport à ses tares, cette qualité pèse tout de même d’un poids bien léger dans la balance, pour que le Groupe CRI soit « à la croisée des chemins » : en réalité, aux yeux de la direction du GB, il est déjà bien enfoncé dans le fossé.

Il faut donc écarter une telle interprétation de la phrase citée, et la relire pour essayer de trouver sa véritable signification. En fait, elle ne dit évidemment pas que le Groupe CRI fait partie des « forces authentiquement communistes, révolutionnaires, internationalistes », mais qu’il est « récemment apparu », donc qu’il est jeune (en plus d’être composé de « jeunes intellectuels ») et que, par principe, « rien ne doit être négligé pour délimiter du marais centriste (des révolutionnaires en parole et réformistes en pratique), les forces qui sont authentiquement ‘communistes, révolutionnaires, internationalistes’ ». Autrement dit, il s’agit en fait, pour la direction du GB, comme le confirment les passages que nous avons analysés ci-dessus (point 5), non pas de gagner le Groupe CRI à ses positions (d’où le refus de discuter sérieusement et d’analyser réellement nos positions, que nous avons longuement constaté)… mais de récupérer des militants du Groupe CRI.

C’est pourquoi, en particulier, comme nous l’avons vu, la direction du GB se livre à des attaques personnelles contre un membre du Groupe CRI en particulier, qu’elle soupçonne d’être la cause de tous les vices. Et, concluant sa lettre, elle en remet une louche, des fois que nous n’aurions pas compris : « Le porte-parole du Groupe CRI se dit partisan de la révolution, mais soutient que le capitalisme n’a pas épuisé son rôle progressiste ; se réfère à la 4e Internationale, mais ne veut pas appliquer son programme ; déclare que l’Appel est une très bonne idée, mais ne le publie pas, mais refuse de l’appliquer en France ; réclame de participer au Collectif qui a initié l’Appel, mais refuse d’ouvrir son débat aux représentants de la Liga obrera internacionalista et du Groupe bolchevik, mais s’abstient de condamner les agressions stalino-lambertistes du PO argentin contre les militants du Collectif ; proclame condamner la collaboration de classes dans ses publications, mais applique en coulisses la participation gaulliste à l’université. » Ainsi le Groupe CRI irrécupérable se réduirait-il à l’un de ses membres… tout l’ « effort » de la direction du GB s’expliquant alors par sa tentative de sauver les autres du naufrage…

La ligne de la direction du GB à l’égard du Groupe CRI est donc claire et nette : l’objectif à peine dissimulé de sa lettre du 11 février comme l’intégralité de son contenu, montrent qu’il ne s’agit nullement pour elle de « prendre au sérieux » nos positions et de discuter avec nous dans le cadre de la préparation de la conférence internationale, mais d’aller à la rupture avec le Groupe CRI en tant que tel, et de récupérer quelques militants dans l’opération. C’est un choix.

« Le style, c’est l’homme » : par cet objectif, par ces procédés, la direction du GB révèle sa vraie nature. Elle n’a pas tiré le bilan de son propre passé. Elle n’a pas rompu avec les méthodes fameuses de Lambert et de Just, celles de l’OCI d’antan — co-dirigée pendant trente ans par Lambert et Just —, celles reprises à l’identique dans le groupe Just (CPS) jusqu’à la mort de son fondateur et son explosion. Pour la direction du GB, le Groupe Just est censé avoir maintenu une ligne principielle et dénoncé inlassablement tous les sociaux-démocrates, staliniens et centristes. Elle n’explique pas sa stagnation et finalement sa destruction très rapide. La réponse en termes de « trahison » de ses responsables après la mort de Just n’est évidemment pas une explication : elle ne fait que repousser la question. L’explication par le national-troskysme est beaucoup plus pertinente : rappelons ici que c’est précisément sur cette base que le Groupe CRI a décidé d’entrer en relation avec le GB, alors qu’il ne l’a pas fait avec les autres groupes issus de l’explosion de CPS[38]. Cependant, ce n’est là qu’un aspect du problème. Les autres aspects sont :

1) les « méthodes » de l’OCI, construite et dirigée en commun pendant des années par Lambert et Just : sectarisme, refus de la discussion sérieuse au moindre désaccord, violence verbale en lieu et place de l’argumentation rationnelle, pratique de l’amalgame et de la calomnie, déformations des positions d’autrui (et souvent aussi violence physique contre les militants ouvriers…) ; ces « méthodes » ont contribué à entraver le développement de l’OCI (ainsi que du CIQI et CORQI) dès les années 1960, à accélérer sa décomposition opportuniste et trade-unioniste — mais aussi à putréfier le Groupe Just dès sa constitution, contribuant de façon décisive à son incapacité à se développer nationalement et internationalement, et aboutissant finalement, de façon logique, à son explosion après la mort de son dirigeant, qui avait été l’un des principaux « champions » de ces méthodes à l’OCI[39] ;

2) l’incapacité à analyser de manière réellement marxiste le capitalisme contemporain, l’évolution du mouvement ouvrier et de la conscience de classe depuis les années 1970 et, corrélativement, la reprise formelle, abstraite, déconnectée de la réalité, des schémas, « analyses » et mots d’ordre de l’OCI des années 1970 (eux-mêmes très souvent discutables, d’ailleurs). Autant de questions qui concernent bien l’application des principes, la détermination d’une stratégie adéquate à l’époque et de tactiques en conséquence.

Sur ces deux points fondamentaux, décisifs, la direction du GB n’a pas fait de bilan à ce stade, elle n’a pas compris, et elle reprend à son compte plusieurs des vices majeurs de l’organisation dont elle est issue. Ces vices sont le produit de la crise de la IVe Internationale : bien des organisations qui s’en sont réclamées ont tendu à reprendre à leur compte et à leur niveau les méthodes des bureaucraties réformistes, en particulier stalinienne, ce qui a considérablement accéléré leur propre dégénérescence. Et, à leur tour, les groupes qui rompent d’avec les organisations centristes tendent souvent à reproduire ces méthodes, qui sont des obstacles considérables à la construction de l’Internationale communiste révolutionnaire (nouvelle IVe Internationale).

Reste à savoir si la direction du GB peut en prendre conscience et changer : la présente réponse en elle-même signifie que nous n’en désespérons pas ; notre patient effort d’argumentation et de démonstration, opposé aux procédés inadmissibles qu’elle a employés, signifie que nous ne baissons pas les bras face à ces obstacles auxquels se heurte — et se heurtera — le processus de regroupement des groupes trotskystes issus des organisations centristes.

Reste à savoir aussi ce qu’en penseront les autres groupes parties prenantes de la conférence internationale : la LOI, le GOI, LM, le CWG, le GG et la TCI. La présente lettre leur est bien évidemment adressée également, de même qu’ils ont reçu celle du GB. Nous espérons qu’elle les fera enfin réagir et intervenir dans la discussion.

Car nous regrettons très vivement qu’ils n’aient pas répondu à ce jour à notre contribution du 27 septembre. Rappelons que le Groupe CRI a été la première organisation et longtemps la seule (jusqu’au texte de la TCI) à écrire une contribution à la discussion sur la base de l’appel à la conférence internationale. Selon nous, les différentes organisations parties prenantes ont commis une erreur politique en ne nous répondant pas — ni individuellement, ni collectivement. À nos yeux, il n’est absolument pas acceptable, pour des organisations qui affirment mettre au centre de leur activité la préparation d’une conférence internationale, sur la base d’un texte auquel nous avons répondu de manière précise et argumentée, d’avoir laissé sans suite notre contribution, alors même qu’il n’y en a pas eu d’autres pendant des mois. En particulier, nous ne sommes pas d’accord avec la LOI lorsque, dans son message du 10 février, en réponse à notre lettre du 3 février, elle justifie l’absence de réponse de sa part ou de la part du collectif en tant que tel dans les termes suivants : « Vous comprendrez bien que, c’est le GB — section officielle du Collectif en France — qui doit donner une réponse officielle à votre document, question pour laquelle, dès maintenant, nous proposons toute notre collaboration et appui. » Non, nous ne « comprenons » pas cette manière de voir les choses, ou plutôt nous ne l’approuvons pas. Pour nous, l’intérêt que représente l’Appel à la conférence internationale des organisations trotskystes principielles, c’est précisément d’offrir un cadre international pour une discussion de fond, un cadre qui permette de dépasser les limitations nationales et locales. En ayant choisi ou accepté d’enfermer le Groupe CRI dans une discussion « bilatérale », « franco-française », avec le GB, les autres organisations ont fait preuve d’une défaillance internationaliste, elles ont fait un pas en arrière par rapport au texte de l’Appel — dont, encore une fois, nous avons souligné l’importance fondamentale, malgré nos divergences. En ce sens, elles portent une part importante de responsabilité dans le tour tout à fait regrettable qu’a pris la « discussion » avec la direction du GB. Elles doivent donc maintenant réparer cette erreur et intervenir, rapidement, dans la discussion.

 

Avec nos salutations révolutionnaires,

Groupe CRI

 

PS : L’Appel à la conférence internationale et notre contribution du 27 septembre 2003 ont été mis en ligne sur notre site : http://groupecri.free.fr

Copie de la présente lettre aux organisations initiatrices de l’appel à la Conférence internationale (LOI et GOI, CWG, LM) et aux organisations associées à la préparation de cette conférence (TCI et GG)



[1]  « En particulier — précisions-nous — (avec) les appréciations et caractérisations suivantes, contenues dans le préambule qui justifie cette initiative : prise de position pour la défaite de l’impérialisme dans la guerre contre l’Irak ; caractérisation de l’époque actuelle comme celle de défaites du prolétariat international et des peuples opprimés face aux offensives de l’impérialisme, alors que la période précédente était au contraire celle d’une montée pré-révolutionnaire et révolutionnaire ; dénonciation du rôle décisif des directions traîtres « traditionnelles » du mouvement ouvrier (les PC, la social-démocratie, les directions syndicales, etc…) ; dénonciation du Forum social mondial dans lequel ces directions tendent aujourd’hui à se grouper ; dénonciation du nationalisme bourgeois et petit-bourgeois traître des pays opprimés ; dénonciation de l’ONU, institution intégralement impérialiste ; dénonciation du rôle complètement et définitivement néfaste que jouent de plus en plus dans la lutte de classe les différentes organisations centristes révisionnistes et liquidatrices de la IVe Internationale, suppôts des appareils contre-révolutionnaires (SUQI, lambertisme, LO en France, MST et PO en Argentine, etc.). »

[2] En note, nous faisions référence à « Trotsky : Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste, texte de 1940 qu’on ne trouve jamais cité dans les publications des lambertistes, et pour cause ! » — La direction du GB en profite pour nous donner paternellement un conseil : « Les camarades du CRI, écrit-elle (p. 6), tireraient bénéfice de l’étude des contributions de Stéphane Just au combat contre le révisionnisme lambertiste. Ils y apprendraient qu'en dehors du parti ouvrier révolutionnaire, il ne peut y avoir d' ‘organisations ouvrières indépendantes’ en dehors du parti ouvrier révolutionnaire, il ne peut y avoir d’ ‘organisations ouvrières indépendantes’ ». Certes — et cette idée, bien avant Stéphane Just, a été expliquée par Lénine et Trotsky notamment... Cependant, il faut préciser que, si cette idée est donc juste et fondamentale en dernière analyse, cela n’empêche pas que, de manière temporaire, des syndicats et des partis ouvriers indépendants puissent se constituer dans la lutte des classes sans direction marxiste, leur destin se jouant alors assez rapidement entre leur transformation en parti révolutionnaire (si les marxistes en prennent la direction) ou en parti ouvrier-bourgeois ; c’est d’ailleurs ce que montre… le GB lui-même ! (Cf. le passage de sa lettre du 11 février où il reproduit son article sur le PT brésilien de mars 2003, citant notamment à juste titre un texte de Trotsky sur ce point.)

[3]  Passons sur le suivant, au bénéfice du doute : dans notre contribution, nous écrivions :

Le concept d’ « État ouvrier déformé à la naissance » est une contradiction dans les termes, une absurdité…

Dans la lettre du GB, on lit :

Notre auteur prétend qu’un « État ouvrier déformé est une contradiction dans les termes ».

En oubliant « à la naissance », la direction du GB change évidemment le sens de notre phrase... Mais il s’agit peut-être ici d’un oubli involontaire... contrairement, nous allons le voir, aux nombreux autres cas de déformations de citations qui parcourent la lettre du GB, et qui sont manifestement délibérées. — Rappelons cependant, en l’occurrence, la suite immédiate de notre phrase, que la direction du GB a coupée… alors qu’elle en expliquait évidemment le début :

… un État ouvrier peut dégénérer, comme en URSS (et cette dégénérescence conduit alors nécessairement, tôt ou tard, à un saut qualitatif qui fait que, en l’absence d’une réelle dictature du prolétariat, l’État finit par cesser d’être « ouvrier ») ; mais il ne peut naître dégénéré, ce qui est absurde.

[4] Contre les gauchistes dont la ligne est : « en avant, sans compromis, sans dévier de sa route », Lénine écrit dans le même texte : « Ce mot d’ordre est manifestement erroné. C’est comme si 10 000 soldats se jetaient dans la bataille contre 50 000 ennemis, alors qu’il faudrait ‘s’arrêter’, ‘faire un détour’ et même conclure un ‘compromis’, pour donner le temps d’arriver aux 100 000 hommes de renfort qui doivent venir et qui ne peuvent entrer en action sur-le-champ. C’est un enfantillage d’intellectuels, ce n’est pas la tactique sérieuse d’une classe révolutionnaire. »

[5] Passons ici (cela devient franchement lassant tant c’est grotesque) sur la suggestion mensongère de la direction GB selon laquelle nous appellerions à voter « pour ‘la gauche’ au deuxième tour des régionales françaises ». Voici l’ « argument », qui atteint une fois de plus le comble de la mauvaise foi et de l’amalgame (contre le CRI, mais aussi d’ailleurs contre LO, qui n’a jamais soutenu pareille position sur les partis en question ou sur Alencar) : « Les Verts, le Parti radical, le MRC ou le patron Alencar importent peu à LO, à la LCR et au rédacteur de la contribution du CRI, puisque leur théorie commune de ‘la crise de la subjectivité attribue la responsabilité des défaites aux masses et non aux appareils. »

[6] Nous y écrivions notamment, p. 13 : « Il ne saurait être question, pour les militants et les groupes communistes révolutionnaires internationalistes, de soutenir, même de façon critique, le gouvernement Lula. Malgré la pression gigantesque, il faut être capable, contre le courant, de prévenir les masses contre leurs illusions, de s’engager dans un travail patient et persévérant de propagande et d’agitation, avec l’objectif de montrer aux masses que le gouvernement Lula, parce qu’il est un gouvernement au service de la bourgeoisie (un gouvernement de type « front populaire »), ne peut réaliser leurs aspirations, et que seul un gouvernement des travailleurs, par les travailleurs, pour les travailleurs sera en mesure de le faire réellement. »

[7] Nous écrivions notamment, dans notre contribution du 27 septembre : « Cette tactique ne met nullement en cause le programme de la révolution permanente, du moment qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une stratégie d’ensemble visant à mettre le prolétariat à la tête des masses populaires en colère. Seul le prolétariat peut aller jusqu’au bout du combat anti-impérialiste, en rompant avec le FMI, en refusant de payer la dette, en expulsant les bases militaires impérialistes, en rompant les « accords » commerciaux avec l’impérialisme et en expropriant la grande bourgeoisie, qui est nécessairement compradore — bref, en instaurant sa dictature. Cependant, pour parvenir à ce but, le prolétariat, qui est minoritaire dans les pays coloniaux et dans la plupart des pays semi-coloniaux, a absolument besoin de s’allier avec les autres forces et organisations paysannes et petites bourgeoises nationalistes de masse, qui sont incontournables même si elles ne sont que partiellement et même très partiellement « anti-impérialistes » tant qu’elles ne subissent pas l’hégémonie du prolétariat et de son parti communiste révolutionnaire. Bien évidemment, comme la tactique du front unique ouvrier, la tactique du front unique anti-impérialiste n’est légitime que si le parti révolutionnaire du prolétariat (contrairement au parti communiste chinois dirigé par l’Internationale boukharino-stalinienne dans les années 1920, mais conformément à ce que préconisaient Lénine, puis Trotsky et l’Opposition unifiée) reste complètement indépendant d’un point de vue programmatique, organisationnel et militaire, des autres organisations du front, et s’il continue à mettre en avant ses propres mots d’ordre, ses propres perspectives, son propre programme, en critiquant et en dénonçant ouvertement le programme et le double langage de ses alliés temporaires. »

[8] À ce compte, le GB va-t-il accuser Trotsky d’opportunisme à l’égard de la bureaucratie syndicale quand il écrit dans le Programme de transition : « La puissante montée des syndicats en France et aux États-Unis est la meilleure réponse aux doctrines ultra-gauches de la passivité qui prêchaient que les syndicats ‘avaient fait leur temps’ » ?

[9] À ce sujet, la direction du GB accuse les lambertistes d’avoir « trouvé chez Bernstein » leurs formules sur la démocratie. Pour « preuve », elle cite Bernstein, qui écrit : « La démocratie est un outil pour instaurer le socialisme et la forme même de sa réalisation. » La direction du GB semble donc ignorer la vérité, que l’honnêteté intellectuelle oblige à rétablir : c’est à… Engels que Bernstein a lui-même emprunté cette formule. On lit ainsi non seulement, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (ES, p. 284), que « la forme d’État la plus élevée, la république démocratique, qui devient de plus en plus une nécessité inéluctable dans nos conditions sociales modernes (…) est la forme d’État sous laquelle peut seule être livrée jusqu’au bout l’ultime bataille décisive entre prolétariat et bourgeoisie » — mais encore, dans la « Critique du programme d’Erfurt » la phrase suivante : « Une chose absolument certaine, c’est que notre Parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme d’une république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a montré la grande Révolution française. » (Marx-Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, ES, 1966, p. 103.) — La direction du GB va-t-elle se mettre à hurler que Engels n’était qu’un révisionniste ? Ou va-t-elle enfin comprendre qu’une position politique se peut se réduire à de petits bouts de phrases et qu’on ne peut donc mener une discussion sérieuse à coup d’accusations péremptoires et de citations détachées de leur contexte, voire carrément tronquées ?

[10] Dès lors, notre demande que l’appel ne s’en tienne pas à une orientation purement propagandiste, mais « élabore des mots d’ordre de transition pour intervenir concrètement dans la lutte de classe », se heurte au refus de la direction du GB de proposer quoi que ce soit à cet égard et à des accusations fumeuses sur notre prétendu refus de « prendre le programme au sérieux », etc. Quant à la fausse question que se pose la direction du GB quand nous demandons l’établissement de « mots d’ordre concrets » (« Fort bien, mais lesquels ? », « lesquels ? s’il vous plaît monsieur le concret »), on pourrait s’en étonner si l’on n’était vacciné contre sa mauvaise foi, puisqu’elle est censée avoir lu notre article de février 2003, qu’elle cite, et qui se termine par une longue série de tels mots d’ordre : « Vive l’Intifada et la résistance palestinienne, à bas le sionisme et l’impérialisme d’Israël ! Droit au retour inconditionnel pour tous les Palestiniens chassés de leurs terres ! Halte à la terreur militaire, lever du couvre-feu, démantèlement de tous les barrages, barbelés et miradors israéliens, retrait des chars, retour de tous les soldats dans leurs foyers ! Amnistie de tous les prisonniers politiques palestiniens enfermés dans les geôles d’Israël et de l’Autorité palestinienne ! Arrêt de la colonisation sioniste, démantèlement juridique de toutes les colonies, reconstruction des villages et des quartiers palestiniens détruits, réorganisation des municipalités sur la base de l’égalité des droits des tous les citoyens juifs et arabes de Palestine ! Réforme agraire, redistribution des terres palestiniennes sur la base d’un partage équitable entre tous les paysans arabes et juifs de Palestine ! Constitution de milices et de tribunaux ouvriers et populaires bi-ethniques chargés de lutter contre les bourreaux sionistes et de maintenir l’ordre et la sécurité de la population dans les quartiers, les villes et les villages ! Contrôle ouvrier sur les usines et les banques par des comités ouvriers bi-ethniques ! Mesures d’urgence sociale et économiques : plan de résorption du chômage, plan de grands travaux  publics, plan de construction de logements et d’hôpitaux pour tous les Palestiniens, plan de scolarisation, etc. ! Gouvernement d’unité des organisations ouvrières et populaires arabes et juives non sionistes, chargé de préparer et de convoquer une Assemblée constituante souveraine réunissant les délégués élus, mandatés et révocables des travailleurs juifs et arabes, qui décidera de la forme et du contenu de la République palestinienne ! » — Tant qu’on y est, rappelons également que la direction du GB est censée connaître également nos articles sur la Palestine parus dans les numéros 5-6 et 9 — et que ce dernier se termine lui aussi par une série de mots d’ordre : « Halte à la construction du mur ! Démantèlement de toutes les colonies ! Halte aux assassinats de militants et à toutes les opérations de terreur de l’armée israélienne contre les Palestiniens et leurs biens ! Retour des soldats à la maison ! Liberté de circulation pour tous les Palestiniens ! Libération de tous les militants politiques détenus en Israël et en Palestine ! Égalité des droits sociaux et économiques sur tout le territoire de la Palestine historique ! Un seul Code du travail ! Une seule Sécurité sociale ! Conventions collectives identiques ! Une seule confédération syndicale ! Rupture de toutes les organisations ouvrières en Israël avec l’État sioniste ! Pour une seule République laïque et démocratique sur le territoire de toute la Palestine historique ! Pour la convocation d’une Assemblée constituante rassemblant les délégués de toute la Palestine historique, quelles que soient leur origine et leur religion ! » Bref, la direction du GB se moque du monde quand elle suggère que nous ne proposerions pas de mots d’ordre concrets !

[11] La direction du GB nous accuse de faire un deuxième « tour de passe-passe » en ayant « une position pour (nos) lecteurs et une autre pour le Collectif, ou plutôt contre lui ». Qu’en est-il ? Dans le n°1 de notre journal, nous avons écrit : « Vive l’Intifada et la résistance palestinienne », car nul ne peut nier la résistance palestinienne, quels que soient son degré et ses formes, et la nécessité, pour les révolutionnaires, de la saluer. Cependant, il est vrai que nous avions tendance alors à surestimer le caractère massif de cette résistance. En tout cas, face aux passages de l’appel à la conférence internationale évoquant à plusieurs reprises « la lutte héroïque du peuple palestinien », nous avons tenu à souligner dans notre contribution que, « depuis l’automne 2001, on n’assiste pas à une lutte héroïque du peuple palestinien en tant que tel, mais uniquement à une ‘résistance passive’… Le peuple palestinien, et en particulier son prolétariat est plongé au contraire dans une relative apathie… » Ne perdant pas une occasion de nous attaquer gratuitement, la direction du GB se permet de nous accuser de duplicité. À cette aune, elle est bien mal placée : nous lui devons l’honnêteté de lui dire que c’est en partie grâce à elle que nous avons compris cette tendance qui était la nôtre à surestimer le caractère massif de ce qu’il est convenu d’appeler médiatiquement la « deuxième Intifada ». Ce point avait été souligné par les dirigeants du GB lors de sa deuxième conférence, à laquelle ils nous avaient invités. À l’époque, ils avaient contredit les camarades de la LOI, également présents, dont l’appréciation de la résistance palestinienne était beaucoup plus optimiste. Ont-ils depuis été réellement convaincus par la LOI… ou s’agit-il de leur part d’une « manœuvre opportuniste » (p. 29) pour essayer (ici comme ailleurs, nous y reviendrons) d’isoler le Groupe CRI dans la discussion internationale ? Peu importe. Simplement, que la direction du GB ne vienne pas nous accuser de tour de passe-passe quand nous nuançons notre analyse… en tenant compte notamment de ses propres arguments !

[12] « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entravesAlors s’ouvre une époque de révolution sociale. » (K. Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, 1859, Éditions Sociales, p. 3).

[13] Rappelons que la citation assénée par la direction du GB est extraite d’un passage où Marx résume en un peu plus d’une page ce qu’il appelle le « résultat général » des « recherches » qu’il avait menées... entre 1843 et 1846 — soit plus de treize ans auparavant, plus de dix ans avant la première version du Capital (les Manuscrits de 1857-1858). De plus, le passage en question commence dans les termes suivants : « Le résultat général auquel j’arrivai et qui une fois acquis servi de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi... » (Ibid., p. 2.) Pour réduire le « marxisme » au bref résumé d’un « résultat général » expressément présenté par son auteur comme un simple « fil conducteur » pour ses recherches ultérieures... il faut vraiment ne pas avoir peur du ridicule !

[14] Quant à la signification réelle de cette citation de Trotsky, nous y revenons ci-dessous p. 32.

[15] « Ressemblance réelle ou apparente », avons-nous dit. En effet, si la direction du GB ne se prive pas, dans sa recherche enragée de l’amalgame, de trouver des ressemblances là où il n’y en a pas, nous assumons parfaitement le fait que, dans certains cas, il y en ait. Mais le fait que telle formulation ou telle analyse puisse se retrouver dans tel ou tel auteur ne signifie nullement que l’on adopte les positions politiques de cet auteur ! Disons-le tranquillement : les écrits de Mandel ou de Cliff sont souvent très intéressants, et il serait parfaitement ridicule, quand on se réclame du marxisme, de ne pas se donner l’objectif de les lire et de réfléchir aux idées et aux arguments de ces auteurs, quels que soient le crypto-stalinisme du premier et l’opportunisme du second. Seul celui qui a peur d’être incapable d’éprouver ses propres convictions et d’assumer une démarche rationnelle en général peut croire que, sous prétexte que ces auteurs ont défendu bien des positions révisionnistes, ils n’auraient dit que des imbécillités et écrit que des phrases révélant dans la moindre virgule leur opportunisme. — Dans cette mesure, nous assumons par exemple parfaitement la convergence partielle, relevée par la direction du GB, entre notre analyse de la révolution chinoise et celle de Tony Cliff ; à ce sujet, d’ailleurs, soulignons qu’il est mensonger de dire, comme le fait la direction du GB, que Cliff aurait « rejeté la révolution permanente » ; il a, en effet, élaboré une théorie très intéressante (car ne fermant pas les yeux sur la réalité, à la différence de l’analyse produite ultérieurement par l’OCI de Lambert et de Just par exemple, et permettant une dénonciation très claire du stalinisme contre-révolutionnaire, quand Pablo et Mandel couvraient Mao et le stalinisme en Chine) ; il a appelé cette théorie la théorie de la « révolution permanente déviée » : on a parfaitement le droit de la contester et de la critiquer, mais il n’est pas honnête de la présenter comme ce qu’elle n’est pas. Cependant, sur ce point, comme nous l’avons déjà dit, nous nous distinguons théoriquement et politiquement de Cliff car 1) nous ne partageons pas son idée d’un « capitalisme d’État » pour désigner le mode de production soviétique ou chinois et 2) nous sommes pour la défense de la propriété étatique contre l’impérialisme (et bien sûr de pays dominés — or la Chine combinait les deux caractères au moment de la guerre de Corée par exemple). — De même, signalons (mais nous y reviendrons) que nous assumons parfaitement la convergence de nos formules sur la conscience de classe avec celle du PTS, et nous serions même prêts à reprendre à notre compte les citations de Mandel exhumées par la direction du GB… si elles n’avaient été écrites au milieu des années 1970, c’est-à-dire à une époque où, selon nous, la crise de la direction du prolétariat n’avait pas encore débouché à une échelle massive sur la crise de décomposition qui frappe le mouvement ouvrier organisé, donc la conscience de classe, depuis les années 1980. — Mais, sur tous ce points, peut-on réellement discuter avec la direction du GB ? Cela ne sera possible que si elle renonce à sa pratique de l’amalgame et à ses petites citations qui lui servent d’arguments d’autorité, croyant naïvement qu’elles la dispensent d’une argumentation rationnelle et critique respectueuse des positions réelles de ses interlocuteurs.

[16] Selon un rapide comptage, on relève une trentaine de références à notre contribution du 27 septembre, mais aussi une douzaine de citations de notre « Projet de programme CRI », une demi-douzaine de références aux textes de Wolfgang critiquant le livre de Daniel Gluckstein, et trois citations de numéros de notre journal parus avant septembre 2003.

[17] À l’opposé de tout colportage de rumeur, rappelons ce fait vérifiable : dans notre lettre du 3 février aux organisations initiatrices de la conférence internationale, nous interrogeant sur l’absence de réponse de leur part à notre contribution du 27 février, nous avons écrit : « La question se pose donc de savoir ce que les cinq organisations initiatrices de la conférence veulent vraiment. Avez-vous décidé que le Groupe CRI, en raison de ses positions et des critiques qu’il a adressées à votre texte d’appel à la conférence, devait être écarté de la préparation de celle-ci ? Dans ce cas, pourquoi ne pas nous le faire savoir clairement ? Pourquoi refuser la discussion ou même la polémique contre nos positions ? Il y a là selon nous un problème de méthode. Toute méthode qui essaie de contourner la nécessité de la discussion politique de fond, rationnelle et argumentée, sur la base du marxisme révolutionnaire, est vouée à l’échec. Toute méthode qui essaie de contourner la nécessité de la clarification politique ne peut mener qu’au sectarisme, si courant parmi les petits groupes qui se réclament du trotskysme, et qui sont souvent enclins à préférer l’auto-proclamation et la répétition de leurs propres certitudes, au lieu de rechercher la discussion avec d’autres groupes trotskystes authentiques. » À l’opposé de toute « insinuation » et de toute attaque personnelle, nous posions, et nous posons encore, de vraies questions.

[18] En tout cas, la minorité du Groupe CRI (« orthodoxe » sur la nature de l’URSS des années 1930 et suivantes) tient à souligner que  l’ « argumentation » proposée par la direction du GB pp. 21-22, tout entière fondée sur des amalgames, des citations d’autorité et la récitation d’arguments que tout le monde connaît par cœur, ne l’aide vraiment pas à convaincre la majorité, mais dessert complètement la thèse « orthodoxe ».

[19] Cela n’est pas acceptable, quand bien même la direction du GB serait ulcérée, comme elle semble l’être, parce que nous avons caractérisé certaines positions de l’appel en utilisant des expressions comme « prendre ses rêves pour des réalités », « phrases toutes faites et schémas sclérosés », « orientation trop unilatérale », etc. Il s’agit là de caractérisations accompagnant une argumentation politique, non d’attaques en dessous de la ceinture.

[20] Nous tenons à rassurer la direction du GB : contrairement à ce qu’elle prétend (p. 23), tous nos militants « aiment » la « dialectique » et « les contradictions » ; mais ils ne confondent ni la première l’art de faire des sophismes, ni les secondes avec une bouillabaisse indigeste...

[21] Donnons cependant une citation supplémentaire montrant que, pour le Marx de la maturité, c’est bien… la « machinerie » utilisée par le travailleur qui devient la « principale force productive » à l’époque de la grande industrie capitaliste — cette puissante force productive du travail « apparaissant » illusoirement comme force productive du capital : « La tendance nécessaire du capital est l’accroissement de la force productive et la négation maximale du travail nécessaire. Et la réalisation de cette tendance, c’est la transformation du moyen de travail en machinerie. (…) Le travail objectivé lui-même apparaît immédiatement dans la machinerie, non seulement sous la forme de produit ou de produit utilisé comme moyen de travail, mais sous la forme de la force productive elle-même. (…) L’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives générales du cerveau social, est ainsi absorbée dans le capital face au travail et apparaît donc comme propriété caractéristique du capital, et plus précisément du capital fixe, dans la mesure où celui-ci entre dans le procès de production comme moyen de production proprement dit. La machinerie apparaît comme la forme la plus adéquate du capital fixe (…). Dans la mesure où la machinerie se développe avec l’accumulation de la science sociale, de la force productive sociale en général, ce n’est pas dans le travailleur, mais dans le capital que se manifeste le travail social général. La force productive de la société a sa mesure dans le capital fixe (…) ; et inversement, la force productive du capital se développe au fur et à mesure de ce progrès général (…). Donc, l’extension quantitative et l’efficience (le caractère intensif) avec laquelle le capital est développé comme capital fixe indiquent d’une façon générale le degré selon lequel le capital est développé comme capital, comme étant le pouvoir sur le travail vivant, et selon lequel il s’est assujetti le procès de production en général. » (Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », Éd. sociales, II, pp. 185-187).

[22] Notons à ce sujet que le GB remarque à juste titre que nous ne parlons pas, au sujet de l’humanité actuelle, de « dégradation des conditions d’existence » dans le Projet de programme CRI ; s’il est capable de prouver cette dégradation avec des critères clairs et des données mondiales fiables, il nous rendra un fier service, car nous n’avons pas encore trouvé le temps de vérifier la validité de cette idée jamais prouvée, certes commune à la quasi-totalité les organisations qui se réclament du marxisme — et d’ailleurs aussi à une très large partie de l’opinion —, mais contraire à ce qu’indiquent, par exemple, les rapports de l’ONU — qui ne peuvent cependant évidemment pas être pris pour argent comptant, même s’ils sont certainement les seules études bien documentées et de portée générale dont nous puissions disposer. Pour la petite histoire, cette question nous intéresse d’autant plus que la négation (sur la base de chiffres concordants des organismes de statistiques publics), d’une dégradation du pouvoir d’achat moyen des salariés de France a été le prétexte qui a provoqué l’exclusion du CCI du PT de l’un de nos camarades… — En tout cas, pour notre part, nous ne pensons pas que « l’offensive impérialiste (ait) culminé avec la restauration du capitalisme en URSS » : nous sommes au contraire convaincus qu’elle n’a cessé depuis lors d’être de plus en plus violente contre les masses, et que le pire à cet égard est devant nous.

[23] La direction du GB a tort quand elle écrit que « le Groupe CRI estime par conséquent qu’il n’y a pas eu de changement qualitatif dans la structure du capitalisme au tournant du 20e siècle ». Une fois de plus, ce qu’elle dit n’a pas d’autre fondement que son imagination et montre qu’elle n’a pas lu sérieusement les contributions de Wolfgang.

[24] La direction du GB émet une véritable pétition de principe lorsque, ayant affirmé que, pour Marx, la maturité des « prémisses objectives du socialisme » serait le seuil à partir duquel le capitalisme ne développe plus les forces productives, elle en conclut que « pour le Groupe CRI, ‘les prémisses objectives du socialisme’ ne sont donc pas les causes scientifiques énoncées par Marx ». En réalité, s’il est vrai que l’on peut trouver d’autres textes où Marx s’exprime dans des termes similaires à ceux de la Préface de la Contribution à la critique de l’économie politique (dont on se rappelle que le GB cite glorieusement trois lignes et demi), notamment dans les textes antérieurs à celui-ci, il y en a sans doute beaucoup plus, notamment dans la période postérieure, qui se contentent de dire des phrases comme : « Si dans la société telle qu’elle est, nous ne trouvions pas masquées les conditions matérielles de production d’une société sans classe et les rapports d’échange qui leur correspondent, toutes les tentatives de la faire exploser ne seraient que donquichottisme. » (Manuscrits de 1857-1858, ES, I, p. 95.) En effet, le souci de Marx est avant tout de combattre les socialistes utopiques, qui pensent que l’on peut faire la révolution socialiste avant que le capitalisme ait atteint un certain niveau de développement très élevé ; en revanche, Marx n’a jamais dit que le développement des forces productives pût devenir impossible sous le capitalisme, car sa théorie montre parfaitement que ce n’est justement pas possible ; ce qui est vrai, c’est que Marx pensait que, à un certain niveau de développement du capitalisme, la révolution socialiste serait inévitable — c’est-à-dire qu’il avait tendance, en bon économiste, à sous-estimer le problème du facteur subjectif (d’où la nécessité de « compléter » la théorie politique de Marx par la conception léniniste du parti). — Quoi qu’il en soit (c’est là une question qui relève de l’étude systématique et génétique de l’œuvre de Marx), la direction du GB, voulant à toute force nous faire endosser une prétendue « négligence des conditions structurelles », prête au Groupe CRI, une nouvelle fois, une position qui n’est pas la sienne lorsqu’elle prétend que, « pour lui, les conditions objectives d’une révolution socialiste sont : ‘l’extension de l’exploitation, de la misère, de la barbarie et de tous les maux constamment engendrés par la logique même du mode de production capitaliste’ ». Il suffit, pour le vérifier, de constater que le passage mis en caractères gras, extrait de notre Projet de programme CRI, p. 4, se trouve à la fin d’un paragraphe intitulé « La socialisation réelle des moyens de production et d’échange à l’échelle mondiale est non seulement souhaitable, mais encore plus que jamais vitale. » Ce n’est donc pas dans ce paragraphe, mais dans le suivant, intitulé : « La socialisation réelle des moyens de production et d’échange à l’échelle mondiale est économiquement et techniquement possible », que nous déterminons les « conditions objectives » du passage au socialisme.

[25] Toute la (mauvaise) polémique de la direction du GB sur ce point montre à elle seule qu’il n’a pas lu les textes de L. Wolfgang, puisque cette distinction est développée et argumentée pendant de nombreuses pages dans la VIe partie de chacun de ses deux textes. Et, bien évidemment, il ne donne nullement aux « conditions structurelles (…) une importance secondaire » sous  prétexte qu’il distingue le moteur de l’histoire de sa base (comment d’ailleurs une « base » pourrait-elle avoir une « importance secondaire » ?). La direction du GB fait donc preuve d’une naïveté amusante quand elle croit pouvoir nous opposer ce truisme selon lequel « il est clair que la lutte des classes joue un rôle fondamental, mais elle se déroule dans une structure économique déterminée, c’est-à-dire un ensemble de rapports de production »…  De même, voulant « prouver » que la lutte des classes n’est pas le « moteur » de l’histoire, mais que c’est la « dialectique des forces productives et des rapports de production (qui) en est la force motrice », elle a recours à une citation d’Engels… sans se rendre compte que celui-ci y parle tout au contraire de la « structure économique de la société » comme de la « base réelle » de l’histoire, et non comme son « moteur » ou sa « force motrice » ! À vouloir chipoter, la direction du GB s’emmêle les pinceaux ! — La direction du GB se fourvoie d’autant plus ici que non seulement la lutte des classes est bien le moteur de l’histoire (sur la base des rapports de production eux-mêmes déterminés par le niveau et la physionomie des forces productives), mais encore elle est l’un des facteurs qui déterminent le développement des forces productives ! On a vu ci-dessus que, pour Marx, la machine est la principale force productive dans le mode de production capitaliste développé. Or, explique-t-il, son introduction dans les entreprises est souvent déterminée par les impératifs de la lutte de classe patronale : « Le point de départ des grèves, le plus souvent, est soit d’empêcher une baisse de salaire, soit d’arracher une hausse, soit de fixer les limites de la journée de travail normale. Il s’agit toujours en l’espèce de limiter la masse positive ou relative du temps de surtravail, ou d’en réapproprier une partie pour l’ouvrier ». Or, « contre cela, le capitaliste utilise l’introduction de la machinerie. La machine apparaît ici directement comme un moyen de raccourcir le temps de travail nécessaire ; apparaît donc aussi comme forme du capital — moyen du capital — pouvoir du capital — sur le travail — destinée à écraser la moindre revendication d’autonomie provenant du travail. La machinerie entre en jeu ici y compris au niveau de l’intention comme forme du capital hostile au travail. Les appareils automatiques (…) sont autant de machines inventées pour écraser les grèves. » (Manuscrits de 1861-1863, ES, p. 358).

[26] Signalons qu’il n’y a pas que le Groupe CRI qui, sous la plume de la direction du GB, subisse ces méthodes. Le PTS argentin se voit également amalgamé avec les « partis staliniens d’Europe des années 1970 et (le) Parti communiste chilien des années 1990 ». Son crime, en particulier, est de… « ressortir Gramsci » ! Certes, Gramsci a soutenu, contre l’Opposition de gauche et l’Opposition unifiée, la fraction du parti bolchevik en voie de dégénérescence qui s’appuyait sur la bureaucratie et prétendait « construire le socialisme dans un seul pays ». C’est un fait, et il est juste de le rappeler et de le dénoncer. Mais en conclure que le fait d’aller lire Gramsci, d’y trouver des idées intéressantes et de se référer à certains de ces textes serait une trahison, là encore, quel obscurantisme ! — De  même, à quoi cela sert-il d’insulter Albamonte en le traitant d’ « idéologue du PTS (…) (qui) déblatère » et en comparant ses positions à des « prises de parole au café philo » ? Si la direction du GB veut réfuter Albamonte, qu’elle le fasse, au lieu de l’insulter grossièrement et de faire preuve d’un anti-intellectualisme primaire ! — Enfin, en ce qui concerne « l’usine argentine occupée de Zanon », le GB affirme « que le PTS (la) contrôle politiquement sur une ligne autogestionnaire pourrie qui isole les travailleurs de cette entreprise du reste du prolétariat » et qu’il mène une « politique de trahison ». Mais, au lieu de prouver ce qu’il dit, au lieu d’établir les faits susceptibles de justifier ses accusations, le GB s’en tient là ! Voilà de quoi convaincre ses lecteurs ! Son seul argument est que « l’autogestion (est une) politique parfaitement compatible avec la capitalisme ». Certes. Mais que propose le GB aujourd’hui en Argentine ? La prise de pouvoir, les soviets ? Et en attendant, de rendre Zanon à son patron ?

[27] Cf. notre Projet de programme CRI, notamment pp. 8-9. Nous sommes évidemment parfaitement d’accord avec les évidences (pour les trotskystes) que rappelle la direction du GB p. 8, au sujet de la politique des réformistes en France en 1944-1947 ou pendant la guerre d’Algérie…

[28] Ce qui ne l’empêche pas d’écrire un peu plus loin que, « depuis les années 1970, (…) les bureaucraties syndicales, les partis ouvriers-bourgeois, toujours pour s’adapter aux intérêts du capital, ont mené de moins en moins une politique de ‘réformes’ » ! Être « de plus en en plus réformiste » en menant « de moins en moins une politique de réformes », seule la « dialectique » à la sauce GB pouvait y penser !

[29] Voilà la différence avec la formule « être stalinien, [c’est] se réclamer de Staline » — puisque la direction du GB fait semblant de s’interroger à ce sujet, de manière manifestement moins ironique que sophistique…

[30] Sur l’origine et la nature des réformes cf. également les textes de L. Wolfgang contre Daniel Gluckstein, partie V dans les deux cas.

[31] Passons sur le passage où la direction du GB, rappelant le soutien des réformistes à l’État français pendant la guerre d’Algérie, conclut ironiquement : « Voilà de bien curieuses ‘réformes’ ! » Là encore, ne pas comprendre que les réformes faites pour acheter la paix sociale à ce moment-là furent précisément la condition pour que les réformistes puissent couvrir l’État bourgeois et sa politique, c’est ne rien comprendre à la nature même du réformisme et faire de la trahison une question purement morale… Or, comme elle le dit elle-même, avec son habitude de brandir des formules sans commencer par vérifier si elles ne risquent pas de se retourner contre elle-même, « en tant que matérialistes, les marxistes donnent bien peu d’indépendance explicative à la subjectivité »…

[32] La direction du GB se trompe quand elle croit que, quand il parle de « reconstruire le mouvement ouvrier », « le Groupe CRI sous-entend » que « la situation organisationnelle de la classe ouvrière égale (...) celle du début du XIXe siècle ».

[33] Faut-il préciser qu’il ne s’agit pas, pour le Groupe CRI, contrairement à ce que croit la direction du GB, d’ « enfiler (…) un costume ‘révolutionnaire’, censé le propulser ‘à gauche’ du Groupe bolchevik » — comme le prouve le simple fait que cette analyse qui est la nôtre date d’une époque où nous ne connaissions même pas l’existence du GB ! Décidément, on peut se demander de quelle côté est la « suffisance »…

[34] Rappelons simplement que, pour Lénine, « une chose est certaine, c’est que (...) c’est s’exposer à une erreur fatale que de s’imaginer pouvoir déduire la tactique du prolétariat révolutionnaire des principes dans le genre de celui-ci : ‘Le Parti communiste doit conserver pure sa doctrine et immaculée son indépendance vis-à-vis du réformisme ; sa mission est de marcher en tête, sans s’arrêter et sans dévier de sa route, d’aller tout droit vers la révolution communiste.’ En effet, de pareils principes ne font que reprendre l’erreur des communards-blanquistes de France qui ‘répudiaient’ hautement en 1874 tous les compromis et toutes les étapes intermédiaires. En second lieu, il est évident qu’ici comme toujours, la tâche est de savoir appliquer les principes généraux et fondamentaux du communisme aux particularités du développement objectif vers le communisme, propres à chaque pays et qu’il faut savoir étudier, découvrir, deviner. » (Le Gauchisme, maladie infantile du communisme, in Œuvres, XXXI, p. 85 ; nous reviendrons ci-dessous sur l’importance fondamentale de ce texte pour une discussion sérieuse sur les questions de tactique...)

[35] Quant à rendre compte systématiquement dans notre journal de l’ensemble de notre activité syndicale, c’est une option qui pourrait être envisagée, mais dont on peut également considérer qu’elle n’a qu’un intérêt limité… surtout si ces motions disent toutes, et chaque fois, la même chose et dans les mêmes termes, comme c’est le cas depuis des années de celles publiées par le groupe Just et par les trois ou quatre groupes issus de son explosion !

[36] La direction du GB nous reproche aussi de n’avoir pas voulu prendre de position sur les événements qui ont secoué la Bolivie en octobre 2002. Comme nous l’avons déjà dit dans notre lettre du 3 février, nous ne connaissions pas la situation de ce pays, nous avions peu d’informations et nous sommes très peu nombreux — autant de points que nous n’avons jamais eu honte de reconnaître car, pour notre part, nous ne  nous prenons pas pour autre chose que ce que nous sommes. Cependant, il faut tout de même rappeler que, en ce qui nous concerne, notre incapacité à produire notre propre analyse ne nous a nullement conduits au mutisme : elle ne nous a pas empêchés de saluer comme il se devait dans notre journal et par notre présence au rassemblement du Trocadéro le soulèvement ouvrier et populaire de Bolivie, et de publier dans notre journal le tract édité par le collectif des organisations initiatrices de l’appel à la conférence internationale (ainsi qu’une interview d’un responsable bolivien de la FTSI).

[37] On pourrait citer aussi le passage célèbre où Lénine définit les conditions d’une révolution dans Le Gauchisme, maladie infantile du communisme. Contentons-nous de la citation suivante (le lecteur pourra aller consulter lui-même le passage entier) : non seulement « la révolution est impossible sans une crise nationale (affectant exploités et exploiteurs) », mais encore « pour qu’une révolution ait lieu, il faut : premièrement, obtenir que la majorité des ouvriers (ou, en tout cas, la majorité des ouvriers conscients, réfléchis, politiquement actifs) ait compris parfaitement la nécessité de la révolution et soit prête à mourir pour elle… » (Œuvres, XXXI, p. 81.) Encore une fois, l’état d’esprit du prolétariat argentin ressemblait-il à cela fin 2001 ?

[38] Sans aucun argument, avec une mauvaise foi incroyable, la direction du GB fait mine de se demander si nous n’aurions pas changé de position sur la question de l’Internationale ! Elle écrit : « Le Groupe CRI avait cette position : ‘Le parti communiste révolutionnaire internationaliste doit considérer la construction d’une véritable Internationale ouvrière révolutionnaire comme un devoir principiel absolu, comme une tâche qui l’emporte sur toute autre’ (Programme CRI, p. 39) ». À partir de cette suspicion purement gratuite, elle enjoint au Groupe CRI de « se prononcer clairement » ! Incroyable « méthode » ! — La direction du GB nous attaque aussi sur ce que nous avons dit de l’histoire de la IVe Internationale. Examinons rapidement ses remarques. Tout d’abord, nous n’avons jamais écrit qu’elle « n’a jamais existé puisqu’elle était trop faible », contrairement à ce que prétend la direction du GB en nous accusant de faire preuve ici de « stupidité » (p. 24). Cette attaque est donc, une nouvelle fois, sans fondement. Nous savons parfaitement qu’un certain nombre d’organisations trotskystes se sont « un minimum construites » (p. 25) jusqu’à jouer un certain rôle, limité mais réel, dans la lutte de classe, et nous leur vouons, à elles et à leurs militants, l’admiration qu’ils méritent — surtout quand nous les comparons aux organisations et groupes actuels qui se réclament du trotskysme. Quand nous disons que l’Internationale n’a jamais été construite, nous voulons dire non pas seulement qu’elle n’a jamais été une organisation de masse, mais aussi qu’elle a cessé d’exister comme organisation réellement centralisée au niveau international presque au lendemain de sa fondation, à cause de la mort de ses dirigeants à la fin des années 1930 (Sedov, Klement, Trotsky...) et de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. En effet, sa réorganisation formelle à la fin de la guerre ne l’a nullement recentralisée au niveau mondial, mais l’a transformée en une fédération de sections ou de groupes continentaux de section (Europe occidentale, États-Unis, Amérique latine, Asie). — Par ailleurs, nous sommes d’accord pour corriger notre formulation en disant que « ce sont les sections française, américaine ou britannique de la 4e Internationale qui ont résisté au pablisme en 1951-53 ». Cependant, cette résistance s’est, dans chacune de ces sections, et en fait très rapidement, accompagnée de la cristallisation de courants nationaux marqués d’un grand nombre de défauts et de traits d’opportunisme, tels que le « lambertisme », le « healysme » ou le « morénisme » — le « cannonisme », marqué notamment par le repli national et une tendance nette à l’ossification du trotskysme,  ayant pour sa part commencé à se constituer comme tel dès avant la crise pabliste. Enfin, loin de nous de minimiser la gravité de la crise pabliste ; mais croire que celle-ci a éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, croire que, avant elle, la IVe Internationale et ses sections n’étaient pas déjà en crise profonde (justement, entre autres, à cause de l’absence d’une véritable direction internationale réellement marxiste et expérimentée), c’est se raconter des histoires — c’est s’en tenir à la version lamberto-justienne des faits. — Notre étude sur la question étant en cours, nous y reviendrons dans un texte à venir.

[39] Insistons sur ce point : du temps de l’OCI, c’est bien main dans la main, et pendant de nombreuses années, que Just et Lambert ont constitué l’arsenal des « méthodes » qui ont fait la triste réputation de cette organisation dans le mouvement ouvrier. Parmi ces méthodes, outre la pratique de l’exclusion pour un oui ou pour un non et souvent de la violence physique contre les militants, les procédés de l’amalgame et de la calomnie contre les adversaires politiques occupaient une place de choix. En particulier, c’est à Just qu’il revient d’avoir rédigé l’un des textes les plus répugnants de l’OCI, cette brochure ignoble calomniant et traînant dans la boue le militant ouvrier Varga — même si l’effet de cette brochure en dehors des militants de l’OCI et de l’AJS fut celui d’un pétard mouillé déshonorant et ridiculisant à jamais l’OCI dans son ensemble, tant son « argumentation » et ses prétendues preuves étaient nulles. — Si cela en vaut la peine, nous reviendrons un jour sur cette question.