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     Groupe bolchevik pour la construction du Parti ouvrier révolutionnaire, de l’Internationale ouvrière révolutionnaire

 

Réponse au Groupe CRI 

 


Un accord proclamé avec l’Appel

Le Groupe CRI déclare son adhésion à l’Appel pour une Conférence internationale des trotskystes principiels et des organisations ouvrières révolutionnaires lancé par le CWG de Nouvelle-zélande, le GB de France, le GOI du Chili, LM du Pérou, la LOI d’Argentine. Le Groupe CRI a envoyé, fin septembre, aux organisations initiatrices une « contribution ». Celle-ci a été remise à tous les militants du Groupe bolchevik, elle a été discutée par les cellules, elle a fait l’objet d’une contribution d’un camarade dans le bulletin intérieur préparatoire de la 3e conférence.

La contribution du Groupe CRI est ainsi composée : un accord en deux paragraphes, suivis de dix pages pour développer les désaccords avec le texte du Collectif :

·                     le mode de production capitaliste n’a pas fait son temps, il ne connaît pas de « crise structurelle »,

·                     la classe ouvrière n’est pas victime d’une crise de direction mais d’une « crise de conscience de classe »,

·                     il n’y a plus de partis ouvriers bourgeois qui la trahissent,

·                     Burnahm et Schachtman avaient raison contre Trotsky et Cannon,

·                     il faut revenir, contre la révolution permanente, au « front uni anti-impérialiste »,

·                     il faut être concret : il fallait proposer une assemblée constituante en Argentine, il fallait voter pour Lula-Alencar au Brésil,

·                     la IVe Internationale n’a jamais existé et ce ne sont pas les sections française, américaine ou britannique de la 4e Internationale qui ont résisté au pablisme en 1951-53, mais le « lambertisme », le « cannonisme », le « healysme ».

Pour s’opposer à presque chaque point de l’Appel, le mode de raisonnement qu’affectionne le Groupe CRI se présente ainsi : nous sommes d’accord sur les principes, mais… 

Le capitalisme, un mode de production juvénile ?

Le Groupe CRI affirme dans son programme que « les prémisses objectives du socialisme existent » (Programme CRI, p. 4), ce qui signifie que la révolution socialiste est mise à l'ordre du jour par l'évolution du mode de production capitaliste. C’est également la position du Groupe Bolchevik. En revanche, le Groupe CRI prétend également que le capitalisme

a développé et continue de développer les forces productives de l'humanité dans des proportions gigantesques, la production mondiale de marchandises ne cesse de se développer et l'accumulation capitaliste se poursuit. (Programme CRI, p. 4)

Sur ce point, il renoue avec le premier révisionnisme de la fin du 19e siècle au sein du SPD et de la 2e Internationale :

Les dépressions locales et partielles sont inévitables, mais un blocage général du système reste impossible, étant donné l’organisation et l’extension actuelle du marché mondial et notamment le gigantesque essor de la production des biens de consommation… (E. Berstein, Les Présupposés du socialisme, 1899, Seuil, p. 123)

Par conséquent, le Groupe CRI contredit les fondateurs de la 4e Internationale qui, dès la troisième phrase de L’Agonie du capitalisme et les tâches de la Quatrième internationale, affirment que « les forces productives de l’humanité stagnent. » Toute ambiguïté quant à la possibilité d'une analyse conjoncturelle est balayée par le titre même du Programme de transition : L'Agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale, une agonie n'étant rien d'autre qu'un déclin, une décadence précédant la mort.

Un tel énoncé fait également écho à la plateforme de l'Internationale Communiste :

Pour élever les forces productrices de l'économie, pour briser au plus vite la résistance de la bourgeoisie, qui prolonge l'agonie de la vieille société, créant par là même le danger d'une complète ruine de la vie économique, la dictature prolétarienne doit réaliser l'expropriation de la grande bourgeoisie et de la noblesse et faire des moyens de production et de transport la propriété collective de l'État prolétarien. (Les Quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, 1919, Maspero, p. 20)

Le Groupe CRI estime que cette analyse ne correspond pas à la situation actuelle, que « la phrase du Programme de transition selon laquelle "les forces productives de l’humanité ont cessé de croître” et les deux suivantes sont fausses aujourd’hui » :

Il est indispensable, pour qui veut progresser dans la construction du parti marxiste, de rompre définitivement avec les mythes et les fantasmes sur la « décadence du capitalisme » et le « non-développement des forces productives ». (Contribution CRI, p. 2)

Le critique de l’Appel a inventé la citation du « non-développement des forces productives ». L’Appel n’emploie pas cette expression, mais il décrit comment le maintien des rapports de production capitaliste entrave le développement les forces productives de l’humanité, les gaspille et les détruit. La mise en cause de l’écologie de l’espèce humaine, le sous-développement, les crises économiques et les guerres récurrentes ne sont pas pour le CRI des manifestations de la décadence capitaliste :

Après avoir couvert l’illusion de l’imminence de la révolution dans les années 1970, la troisième phrase de L’Agonie du capitalisme et les tâches de la Quatrième internationale — qui, écrite en 1938, n’avait et ne pouvait avoir de validité que conjoncturelle — sert aujourd’hui à justifier idéologiquement l’illusion de l’imminence d’un « plongeon de l’humanité dans l’abîme », sous prétexte que les effets barbares inhérents du système capitaliste se réalisent aujourd’hui de manière certainement plus monstrueuse encore que dans les années 1945-1975, pourtant si pleines de guerres, de famines, d’exploitation et d’oppression. En fait, l’épouvantail du « plongeon dans l’abîme » a pour fonction de justifier la pratique purement défensiste et trade-unioniste menée en relation avec l’aristocratie ouvrière — pratique d’un véritable « réformisme à rebours ». (Programme CRI, p. 14)

Une analyse pré-marxiste

Or il se trouve que pour les marxistes depuis Marx, les conditions objectives de la maturité d’une situation révolutionnaire se concentrent dans l’entrave au développement des forces productives :

A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entravesAlors s’ouvre une époque de révolution sociale. (K. Marx, « Préface », Contribution à la critique de l’économie politique, 1859, Éditions Sociales, p. 4)

Vraisemblablement, le Groupe CRI réfute une telle position. C’est parfaitement recevable, mais incompatible avec le fait de se revendiquer marxiste, à moins de tomber dans quelque lubie althussérienne et de considérer que Le Capital et quelques écrits postérieurs sont les seules œuvres scientifiques de Marx, toute l’élaboration du matérialisme historique étant balayée au passage. Condamner comme non scientifiques des textes comme L’Idéologie allemande ou la préface à la Contribution à la critique de l’économie politique revient à se priver de tout un pan de l’élaboration théorique du marxisme. C’est le cas, puisque cette préface est considérée comme un « texte qui n’a guère de valeur scientifique » (Que vaut le texte de Daniel Gluckstein, Critique d’une critique ?  p. 115). Quant aux « analyses développées dans » L’Idéologie allemande, « ouvrage préscientifique », elles « n’ont guère de valeur scientifique propre. » (Critique du livre de Daniel Gluckstein, Lutte de classe et mondialisation », p. 29).

D’ailleurs, le Groupe CRI prend également ses distances avec l’œuvre scientifique, en particulier avec la théorie de la plus-value formulée par Marx :

C’est seulement par la production d’une masse toujours plus grande de marchandises qu’une quantité croissante de plus-value peut être extraite des producteurs et capitalisée. (Programme CRI, p. 6)

Or, il suffit aux capitalistes d’augmenter la plus-value relative en intensifiant le degré d’exploitation (pl/v) pour extraire « une quantité croissante de plus-value », tout en n’augmentant pas la quantité de marchandises produites. Il est possible de diminuer la production tout en augmentant la plus-value. N’envisageant pas cette possibilité, le Groupe CRI ne peut pas non plus envisager la possibilité d’un déclin des forces productives.

A la lumière de l’énoncé d’Engels selon lequel Marx aurait fait deux découvertes, le matérialisme historique et la plus-value, le Groupe CRI a dépouillé le marxisme de ses deux fondements scientifiques.

Le Groupe CRI arrête le raisonnement là où il ne fait que commencer, c’est-à-dire à l'observation. Une telle tendance empiriste, qui l’empêche de saisir les tendances structurelles, le rend vulnérable à la critique que Marx adressait à Ricardo :

Il lui est absolument indifférent que le développement des forces productives tue de la propriété foncière ou tue des travailleurs. (K. Marx, Théories sur la plus-value, 1861-1875, t. II, Editions sociales, p. 126)

Le Groupe CRI se retrouve aux côtés des socialistes utopiques et des économistes classiques, son analyse du mode de production capitaliste n’est pas marxiste mais pré-marxiste, et sa révolte envers le capitalisme est basé sur des questions de répartition et de justice sociale, et non sur l’exigence d’un développement harmonieux des forces productives.

La négligence des conditions structurelles

Pour le Groupe CRI, « les prémisses objectives du socialisme » ne sont donc pas les causes scientifiques énoncées par Marx. Son approche ne se situant pas dans le cadre du matérialisme historique, ni de la théorie de la plus-value, il doit s’agir d’autre chose.

Son programme évoque une « contradiction entre l’accroissement des forces productives et le maintien du mode de production capitaliste » (Programme CRI, p. 5). Pourquoi ? Le mystère reste entier : le mode de production capitaliste ne constituant pas une entrave au développement des forces productives, il reste toujours à connaître la raison pour laquelle il doit être combattu, puisque si le capitalisme permet toujours le développement des forces productives, cela signifie qu’il n’y a pas contradiction entre forces productives et rapports de production. Par conséquent, la dialectique entre forces productives et rapports de production n’est pas pour le Groupe CRI la force motrice de l’histoire. Il estime que « seule la lutte des classes est le moteur de l’histoire » (Que vaut le texte de Daniel Gluckstein, Critique d’une critique ? p. 106), les conditions structurelles ayant une importance secondaire. Il est clair que la lutte des classes joue un rôle fondamental, mais elle se déroule dans une structure économique déterminée, c’est-à-dire un ensemble de rapports de production.

La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme l’antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie. (F. Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1880, Éditions sociales, 1969, p. 98)

Si la lutte des classes est « le fil conducteur de l’histoire » (K. Marx & F. Engels, Lettre à Bebel, Liebknecht, Bracke), la dialectique des forces productives et des rapports de production en est la force motrice.

…que toute l’histoire passée, à l’exception des origines, était l’histoire de luttes de classes, que ces classes en lutte l’une contre l’autre sont toujours les résultats de rapports de production et d’échange, en un mot des rapports économiques de leur époque ; que, par conséquent, la structure économique de la société constitue chaque fois la base réelle qui permet, en dernière analyse, d’expliquer toute la superstructure des institutions juridiques et politiques, aussi bien que des idées religieuses, philosophiques et autres de chaque période historique. (F. Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, p. 87)

Le Groupe CRI procède à une séparation analytique stricte entre les forces productives, dont il donne une définition purement structurelle, et qui ne joueraient aucun rôle dans le processus historique – nous y reviendrons – et la lutte des classes.

Les forces productives au sens étroit du terme, c’est-à-dire les forces productives effectivement mises en œuvre à l’échelle mondiale sous le joug du capital continuent de croître. (CRI, Critique du livre de Daniel Gluckstein, Lutte des classes et mondialisation, p. 37)

Il est bien surprenant d’opérer ce type de catégorisation au sein même des forces productives de l’humanité, dont la principale est la classe ouvrière. Certes, le « sens étroit » est certainement très utile pour les statisticiens ou les comptables de la bourgeoisie, il l’est bien moins pour des révolutionnaires. Si le Groupe CRI cherche à prouver que le capital a toujours soif d’accumulation, il ne peut aboutir qu’à la plus plate tautologie, un capital ne s’accumulant pas n’en étant plus un. Une telle analyse conduit le Groupe CRI à ne pas envisager la possibilité que des forces productives se transforment en forces destructrices, à les présenter comme équivalentes, voire à nier l’existence de ces dernières :

Les forces de destruction pure et simple produites par le travail social peuvent être négligées quand on opère la mesure globale de la croissance, de la stagnation ou du déclin des forces productives. (CRI, Que vaut le texte de Daniel Gluckstein ? p. 60)

L’approche des forces productives en termes de PIB, de FBCF… - celle adoptée par le Groupe CRI - empêche de les considérer dans leur dimension qualitative, la production d’armes, le ramassage de déchets, la publicité… étant comptabilisés positivement dans les statistiques de la bourgeoisie. Une telle définition est tout autant mécaniste que celle des lambertistes du PT, qui posent comme hypothèse à toute analyse que les forces productives ont cessé de croître. Il est totalement obscurantiste de nier l’existence du progrès technique. Gluckstein cherche à démontrer que toute production est une destruction de forces productives, tandis que pour le Groupe CRI, le moindre mouvement du capital est un accroissement des forces productives. Ainsi, il lui est impossible, du fait de la nature même du capital, d’envisager un déclin des forces productives, et il en déduit que le capitalisme peut développer à l’infini les forces productives. Les deux approches sont incapables de saisir l’aspect nécessairement tendanciel du phénomène étudié.

Le capitalisme agonisant, comme nous le savons, a aussi ses cycles, mais des cycles déclinants, malades. Seule la révolution prolétarienne peut mettre fin à la crise du système capitaliste. La crise conjoncturelle fera inévitablement place à une brève et nouvelle reprise s'il ne survient pas entre-temps la guerre ou la révolution. (L. Trotsky, Encore une fois où va la France ? 1935 , Œuvres t. 5, EDI, p. 163)

Dans la mesure où le Groupe CRI néglige les forces destructrices, il est parfaitement envisageable de ne pas voir d’incompatibilité entre la dégradation des conditions d’existence des travailleurs et le développement continu des forces productives.

Les progrès de l’industrie permettent de produire rapidement des millions d’exemplaires de tous les articles nécessaires à la satisfaction des besoins élémentaires ; pourtant, la majorité n’a pas accès à ces articles, seule une minorité peut en consommer de manière massive, souvent d’ailleurs au prix d’un gaspillage et d’une pollution inutile. (Programme CRI, p. 5)

La confusion du capitalisme ascendant et de l’impérialisme

Le Groupe CRI estime que ce n’est pas pour des raisons particulières liées au stade d’évolution du mode de production capitaliste, mais parce que les marchandises sont utilisées et réparties de manière injuste, que le capitalisme doit être abattu, et, pour lui, les conditions objectives d’une révolution socialiste sont :

l’extension de l’exploitation, de la misère, de la barbarie et de tous les maux constamment engendrés par la logique même du mode de production capitaliste. (Programme CRI, p. 4)

Or, ces phénomènes étaient déjà à l’œuvre lors de la phase ascendante du capitalisme ; mais il se trouve qu’au cours de cette période, la tendance au développement des forces productives correspondait aux besoins du capital. L’affirmation ci-dessus revient à nier que le capitalisme a connu une transformation qualitative entre sa phase ascendante, concurrentielle, et sa phase impérialiste, décadente, puisque les « maux » sont « constamment » une conséquence de la « logique même » du capitalisme.

Le Groupe CRI estime par conséquent qu’il n’y a pas eu de changement qualitatif dans la structure du capitalisme au tournant du 20e siècle, et il condamne le capitalisme pour la même raison qu’il était condamné par les socialistes utopiques dans sa phase concurrentielle, c’est-à-dire des raisons d’injustice sociale. Ne considérant pas la période actuelle comme impérialiste, en tout cas au sens où l’entend Lénine, marqué par une entrave au développement des forces productives, le Groupe CRI semble estimer que la limite fondamentale du capitalisme est une insuffisante consommation des masses. Une telle théorie de la sous-consommation néglige un aspect central de l’impérialisme, à savoir le capital financier, produit de la fusion entre capital industriel et capital bancaire, ce qui conduit à déclarer que

la pression écrasante de la spéculation et du parasitisme […] impose au capital productif des conditions drastiques pour sa valorisation. (CRI, Que vaut le texte de Daniel Gluckstein, Critique d’une critique ? p. 118)

Affirmer que le parasitisme et la finance gangrènent l’activité productive, sans dire qu’ils sont eux-mêmes le résultat de la production capitaliste, donne au Groupe CRI des airs réformistes de type PCF, PS, FO et ATTAC, à la recherche d’un bon capitalisme productif.

La contribution du Groupe CRI reprend ainsi un grand nombre de positions fausses et resucées que son auteur présente à tort non seulement comme des découvertes, mais comme l’actualisation du marxisme. En fait, il s’agit de révision. La défense par les Cinq du programme de la révolution socialiste déchaîne l’exaspération du rédacteur :

Elles [les organisations signataires, NR] parlent de « capitalisme décadent », nient que le capitalisme soit capable de « trouver les moyens de surmonter ses crises » et affirment que « depuis longtemps le capitalisme a épuisé son rôle progressiste » (point 1) ; elles affirment même que « la contre-offensive impérialiste actuelle et la guerre contre l’Irak sont la réponse du système capitaliste agonisant, dans sa phase impérialiste, incapable de surmonter les frontières nationales, etc. » (point 1) ; elles caractérisent enfin l’époque actuelle comme une « époque de crises, de guerres et de révolutions, mettant en évidence toutes les caractéristiques du capitalisme en décomposition ». Le Groupe CRI souhaite ouvrir une discussion de fond sur cette question. Selon lui, pareille position relève du fantasme, de la métaphysique et de l’aveuglement dans l’analyse. (Contribution CRI, p. 2)

Le prolétariat est-il responsable du maintien du capitalisme ?

L’autre gros problème, pour le CRI, est la réaffirmation de la prémisse centrale du programme de la révolution, de la fondation de l’Internationale communiste comme de celle de la 4e Internationale : le capitalisme a fait son temps et, pour le renverser, il faut surmonter les trahisons de la social-démocratie et des staliniens, des anarchistes et des centristes, il faut construire le Parti mondial de la révolution socialiste.

L’appel s’en tient à une répétition là encore formaliste et métaphysique de la célèbre formule du Programme de transition : ‘‘La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire.’’ (Contribution CRI, p. 1)

Pour le Groupe CRI, le retard du socialisme n’est pas dû aux obstacles que dressent les vieux appareils bourgeois des organisations ouvrières, à la collaboration éhontée que leur offrent les renégats du trotskysme et autres centristes, mais au prolétariat lui-même. Derrière la sophistication du propos, on reconnaît l’antienne grossière des bureaucrates et des appareils contre-révolutionnaires : les défaites, c’est la faute aux travailleurs.

Trotsky, pour fonder la 4e Internationale, tirait le bilan des plus grandes défaites du prolétariat, en particulier en Allemagne. Il savait la guerre impérialiste inévitable, cela signifiait pour le moins une altération extraordinaire de la conscience de classe du prolétariat. La formule du programme s'inscrivait dans le cadre des plus grands reculs de la classe ouvrière. Le Groupe CRI gratifiera peut être Trotsky de maîtriser ce qu’il écrivait ?

Le Groupe CRI reprend malheureusement les formulations de tous les centristes, comme le PTS d’Argentine d’aujourd’hui, comme le Bureau de Londres d’avant-hier, comme les pablistes d’hier.

La crise de l’humanité est la crise de la direction révolutionnaire (et de la conscience de classe) du prolétariat. (E. Mandel, « 25 thèses sur la révolution mondiale », La Correspondance Internationale, n° spécial, décembre 1976, p. 40, nous soulignons)

Mandel, et le CRI l’imite, sépare la classe et l’avant-garde de manière formaliste. Il tempère la responsabilité entière des organisations traîtres et dégénérées en déposant une partie du paquet sur les épaules des masses.

La difficulté subjective fondamentale pour la réalisation d’une révolution socialiste victorieuse en Europe occidentale, découlant de tout le passé historique du mouvement ouvrier, réside dans les illusions réformistes ou semi-réformistes profondes des larges masses laborieuses, en d’autres termes, l’identification largement répandue de leurs propres libertés démocratiques avec les institutions de l’État bourgeois. (E. Mandel, « 25 thèses »)

Ces arguments sur l’immaturité du prolétariat relèvent du plus pur opportunisme. Au début de la révolution d'Octobre, le niveau du prolétariat russe était extrêmement bas, Trotsky y revient en 1939 :

La victoire n'est nullement le fruit mûr de la « maturité » du prolétariat. La victoire est une tâche stratégique. Il faut utiliser les conditions favorables d'une crise révolutionnaire pour mobiliser les masses ; en partant du niveau de leur « maturité », il faut les lancer en avant, leur apprendre à comprendre que l'ennemi n'est pas omnipotent, qu'il est déchiré de contradictions et que, derrière l'imposante façade, c'est la panique qui l'emporte. Si les bolcheviks n'avaient pas fait ce travail, il n'aurait même pas pu être question de victoire de la révolution prolétarienne. Les soviets auraient été écrasés par la contre-révolution et les petits sages de tous les pays auraient écrit des articles ou des livres sur le leitmotiv que seuls des visionnaires impénitents pouvaient rêver en Russie d'une dictature du prolétariat, si petit numériquement et si peu mûr. (Léon Trotsky, « Classe, parti et direction : pourquoi le prolétariat espagnol a-t-il été vaincu ? », 1939, Oeuvres t. 20, ILT, p. 328)

Qu’en pensent les militants du Groupe CRI ?

Le dernier congrès de Lutte ouvrière a avalisé un rapport sur la situation française qui affirme toute l’inquiétude qui étreint cette organisation quand elle mesure, ô combien scientifiquement, la conscience de classe :

Les idées réactionnaires ne sont pas en recul dans les milieux populaires, bien au contraire… Il est vrai que la CGT aurait pu ne pas arrêter la grève SNCF au lendemain du 13 mai. Mais rien ne dit que cette grève se serait étendue au pays… (Lutte de classe, décembre 2003)

Sur la chemise du prolétariat, LO voit une tache immonde ; sur le costume de Thibault, une ombre légère, peut être…

Pendant cette mobilisation en défense des retraites, le Groupe bolchevik a proposé au Groupe CRI de publier et diffuser en commun un tract (12 mai 2003) dont le titre et les sous-titres étaient les suivants :

Dirigeants des confédérations et des fédérations syndicales, appelez à la grève générale jusqu’au retrait du plan Chirac-Fillon !

À attaque générale, riposte générale ; Dirigeants des syndicats, rompez votre collaboration avec le gouvernement Chirac-Fillon ! Dirigeants nationaux des syndicats, appelez à la grève générale jusqu’à la capitulation de Chirac-Raffarin-Fillon !

Nous n’avons pas abouti à une initiative commune, parce que le Groupe CRI entendait proposer aux travailleurs de « construire la grève générale ». Autrement dit, le Groupe CRI n’était pas d’accord pour concentrer l’agitation contre la politique des dirigeants des syndicats ; il concevait son intervention comme une injonction aux travailleurs, pour qu’ils luttent plus et mieux. Il faut en conclure qu’ils n’étaient pas assez conscients.

Pour le Groupe bolchevik, sans combat acharné pour dénoncer la trahison des sociaux-démocrates et des staliniens d’hier et d’aujourd’hui, la complicité des renégats, pas de défense du marxisme, pas de combat pour le Parti ouvrier révolutionnaire, pas de développement de la conscience de classe.

A la suite des partis staliniens d’Europe des années 1970 et du Parti communiste chilien des années 1990, le Partido de los trabajadores para el socialismo argentin ressort Gramsci : l’idéologue du PTS Albamonte déblatère, à son tour, sur « la crise de la conscience de classe » du prolétariat, en oubliant que Gramsci était partisan de la « théorie » stalinienne du « socialisme dans un seul pays » (voir S. Novak, « Tras los pasos de Gramsci », BIOI n°4, février 2003).

Car les faits sont moins glorieux que les prises de parole au café philo, en particulier dans l’usine argentine occupée de Zanon que le PTS contrôle politiquement sur une ligne autogestionnaire pourrie qui isole les travailleurs de cette entreprise du reste du prolétariat. La fumée des considérations « gramscistes » sur la conscience de classe essaie de masquer cette politique de trahison. C'est au nom de la « crise de la conscience de classe » que le PTS justifie l'autogestion, politique parfaitement compatible avec la capitalisme, comme il justifie l’Assemblée constituante.

Combattre pour faire grandir la conscience de classe, c’est mettre toutes ses forces pour construire le parti mondial de la révolution socialiste et ses sections. Seul le parti révolutionnaire peut permettre au prolétariat de briser la bourgeoisie par la lutte pour le pouvoir ouvrier et l’établissement de l'État des soviets. Or, la contribution participe à la confusion ambiante en rangeant la direction révolutionnaire dans la catégorie plus générale des « organisations ouvrières indépendantes » (Contribution CRI, p. 4).

En France, le Parti des travailleurs de Lambert & Gluckstein défend le même point de vue. Le PT prétend contenir tous les « courants » du mouvement ouvrier en son sein, trotskystes, anarchistes, réformistes, staliniens, comme s'ils avaient une commune légitimité. En réalité, il s'agit de justifier, aux yeux des militants, la mise au rencart du programme de la 4e Internationale, sous prétexte de coexistence harmonieuse avec les courants réformistes de tous poils. Les « organisations ouvrières indépendantes » se résument en général à l'appareil contre-révolutionnaire de FO que le PT protège des masses avec acharnement. Le bolchevisme n’a rien à voir dans cette combinazione. Les camarades du CRI tireraient bénéfice de l’étude des contributions de Stéphane Just au combat contre le révisionnisme lambertiste. Ils y apprendraient qu'en dehors du parti ouvrier révolutionnaire, il ne peut y avoir d' « organisations ouvrières indépendantes ».

Le Groupe bolchevik ne nie pas que l’offensive impérialiste, qui a culminé avec la restauration du capitalisme en URSS, ait augmenté considérablement la confusion politique dans les rangs du prolétariat. Contre le socialisme, pour le capitalisme comme unique horizon historique, les réformistes en tout genre ont abandonné les précautions et rivalisent de zèle :

La référence à la dictature du prolétariat sentait le goulag, le stalinisme et le mot « communisme », pour les mêmes raisons, a aussi des relents désagréables pour certains d’entre nous. (A. Krivine, dirigeant de la LCR, Paris Match, 13 novembre 2003)

Face aux agressions incessantes contre ses conditions d’existence, face aux guerres impérialistes contre l’Irak, la Serbie, l’Afghanistan, le prolétariat n’a pu disposer d’un état-major à son service. La responsabilité principale en incombe aux directions des partis et organisations qui ont trahi le programme de la 4e Internationale, qui ont interdit qu’elle résolve la crise de direction révolutionnaire. Quant aux organisations social-démocrates, travaillistes, ex-staliniennes, elles sont toujours plus adaptées aux besoins du capital et participent à la pénétration de l’idéologie de la classe dominante. Conformément à leur nature de partis ouvriers bourgeois.

                        Les partis ouvriers bourgeois sont-ils les partis de la réforme ou de la trahison ?

Autrefois, jusque dans les années 1970, lorsque la social-démocratie exerçait le pouvoir, en général avec le soutien des staliniens, c’était ou bien en réalisant des réformes dans le cadre d’un compromis de long terme avec la bourgeoisie, ou bien pour briser une montée révolutionnaire, donc de manière brève… (Contribution CRI, p. 3)

« Autrefois », comme le réformisme était beau ! C’est chez Lambert que ces déformations sont enseignées, pas chez Lénine, Luxembourg, ni Trotsky.

Depuis le début du vingtième siècle, ouverture de la phase au cours de laquelle le développement des forces productives entre en contradiction avec les intérêts du capital, l’économie capitaliste a connu divers stades exprimant son caractère historique. L’entrée dans la phase impérialiste du capitalisme va révéler l’essence bourgeoise du réformisme et faire éclater le 2e Internationale elle-même :

L’antagonisme entre les éléments sociaux-démocrates révolutionnaires et les opportunistes a grandi pendant des dizaines d’années au sein du socialisme européen. La crise avait mûri. La guerre a débridé l’abcès. La majorité des partis officiels a été vaincue par les politiciens ouvriers nationaux-libéraux qui défendent les privilèges de « leur » bourgeoisie, de la bourgeoisie de leur « patrie »… (V. Lénine, « Les sophismes des sociaux-chauvins », 1915, Oeuvres t. 21, Progrès, p. 187)

La mise en cause des acquis ne date pas du gouvernement Jospin ou du gouvernement Schröder. Loin d’accomplir des « réformes », à partir de 1929, tout à sa haine des soviets et à sa défense de la République « constitutionnelle » de Weimar, le SPD a approuvé les attaques contre les acquis ouvriers qu’imposait le rétablissement du taux de profit. Exclue du gouvernement après l’instauration du régime présidentiel, la social-démocratie pratiqua une politique de soutien (tolerierungspolitik) à Brüning au moment où les cercles dirigeants de la bourgeoisie allemande faisaient payer aux travailleurs les frais de la crise économique.

La social-démocratie soutient Brüning, vote pour lui, assume la responsabilité de sa politique devant les masses… (L. Trotsky, Comment vaincre la fascisme, 1932, Buchet-Chastel, p. 73)

Trotsky n’en a aucunement déduit que le SPD n’était plus « réformiste », mais qu’il trahissait une fois de plus. Il a maintenu qu’il fallait démasquer cette direction traître en appelant au front unique SPD-KPD contre le fascisme.

Pour les marxistes, les partis dits « réformistes » sont des partis « petits-bourgeois » ou « ouvriers bourgeois », en ce sens que, tout en étant issus du prolétariat, ils ont un programme bourgeois. Pour le CRI, c’est leur programme qui est mi-ouvrier, mi-bourgeois, comme si une pareille chimère existait :

Alors qu’ils étaient naguère des partis ouvriers-bourgeois (partis possédant une base militante et électorale dans la classe ouvrière, reposant officiellement sur un programme — plus ou moins avancé — de défense des intérêts particuliers du prolétariat, mais dirigés par des agents de la bourgeoisie, traîtres à la cause du socialisme, qui ne gardaient la confiance de la classe qu’en gérant les réformes ou en usurpant le prestige d’Octobre) — ces partis se transforment purement et simplement en partis bourgeois, quand ils ne se décomposent pas. (Programme CRI, p. 10)

Le rédacteur du CRI qui prétend être concret, n’est, faute de dialectique, qu’empirique. Il pense qu’être réformiste, c’est… faire des réformes (à cette aune, être stalinien, était-ce seulement se réclamer de Staline ?). Comme les partis traditionnels de la classe ouvrière ne font plus de réformes, ils ne sont plus des partis réformistes. L’aboutissement du syllogisme est que le CRI se dispense du front unique ouvrier à leur égard… tout en croyant enfiler -sans risque- un costume « révolutionnaire », censé le propulser « à gauche » du Groupe bolchevik.

Le radicalisme anti-réformiste du CRI n’est que de façade, il est d’ailleurs partagé par tous les centristes de droite français ainsi que leurs petits clones (Combat, GR, Groupe La Commune…) : la LCR, à son premier congrès, en 1969, avait déjà découvert que le PS-SFIO était un simple parti bourgeois ; LO et le PT disent la même chose. Mais, à y regarder de plus près, tous partagent la valorisation des traîtres qui ont été liés à l’appareil du Kremlin par rapport aux traîtres social-démocrates. Il n’est pas sûr que la contribution ne souffre pas du même travers :

Les partis communistes se sont effondrés… La social-démocratie est devenue un des principaux partis de la bourgeoisie (Contribution CRI, p. 3) ; Le « stalinisme », considéré en tant que courant politique organisé, en est à la phase ultime de sa décomposition… La social-démocratie classique cesse d’être une force ouvrière-bourgeoise et devient purement et simplement bourgeoise (Contribution CRI, p. 3)

De plus, ce radicalisme à pas cher s’arrête respectueusement à la porte des sièges des syndicats.

                        Les syndicats restent-ils indépendants ?

Les syndicats resteraient, eux, « réformistes », ils « continuent de rassembler massivement les travailleurs » (Contribution du CRI, p. 3). S’il s’agit du nombre de syndiqués, le CRI prend les rêves de Thibault ou Mailly pour des réalités : en France, les effectifs syndicaux sont passés de 50 % en 1945 à 8 % en 2001. Mais il faut craindre pire :

La place essentielle occupée par les syndicats dans les mobilisations et les grèves quotidiennes des travailleurs, en particulier le rôle joué, en France, par la CGT-FO et la CGT dans le puissant mouvement de grèves de novembre-décembre 1995, entraînant des millions de travailleurs contre le plan Juppé, pour la défense de la sécurité sociale et des régimes spéciaux de retraite, montrent que la situation du syndicalisme n’est pas exactement la même que celle du mouvement ouvrier politique… (Programme CRI, p. 36)

La place essentielle tenue par les bureaucraties syndicales en 1995 se résume ainsi : sauver Chirac-Juppé, faire passer la « réforme » de la Sécurité sociale en se dressant contre la grève générale (voir S. Just, Le mouvement de novembre-décembre 1995, GB). Mieux vaut ne pas commenter le niveau de conscience dont témoigne là le Groupe CRI.

La politique des directions des syndicats est aussi bourgeoise que celle des vieux partis traîtres. Quant à la nature des appareils syndicaux, supposée totalement différente de celle des ex-partis réformistes, cette distinction absurde est héritée de Lambert, qui l’a inventée pour couvrir son adaptation, puis la liquidation du PCI et la subordination du PT à la bureaucratie de FO et à sa maison-mère, l’AFL-CIO.

Il s’agit en fait du même phénomène, celui de la corruption des organisations ouvrières par la bourgeoisie, qui nourrit la tendance à s’intégrer à l’État bourgeois (pour l’achat des bureaucraties syndicales françaises, voir le dossier du journal patronal Capital, mars 2002). Pour liquider toutes les directions traîtres, la seule stratégie qui vaille est la révolution prolétarienne :

Il est un fait certain que l’indépendance des syndicats, dans un sens de classe, dans leurs rapports avec l’État bourgeois, ne peut être assurée, dans les conditions actuelles, que par une direction complètement révolutionnaire qui est la direction de la 4e Internationale. (L. Trotsky, Les Syndicats à l’époque de la décadence impérialiste, 1940, OCI, p. 32)

La division du travail entre partis politiques faillis et directions syndicales corrompues est, pour des marxistes, un épiphénomène. Voilà pourquoi Lénine parle parfois des partis ouvriers-bourgeois pour dénoncer tous ceux qui font la politique de la bourgeoisie dans la classe ouvrière, les appareils des syndicats inclus :

Les sinécures lucratives et de tout repos dans un ministère ou au comité des industriels de guerre, au parlement et dans diverses commissions, dans des rédactions de solides journaux légaux ou dans les directions des syndicats ouvriers non moins solides et d’obédience bourgeoise, voilà ce dont use la bourgeoisie impérialiste pour attirer et récompenser les représentants des partis ouvriers bourgeois. (V. Lénine, « L’impérialisme et la scission du socialisme », 1916, Oeuvres t.23, Progrès, p.129)

Camarades du Groupe CRI, qui dirige la CGT ? Personne ? Qui dirige la FSU ? Qui dirige l’UNSA ? l’UNEF ? aucune force politique, concrètement ? Pourquoi les secrétaires généraux de la CGT-FO prennent-ils leur carte au PS ?

Le réformisme, à l’époque de l’impérialisme, est la contre-révolution dans le mouvement ouvrier. A ce titre, les bureaucraties ouvrières, qu’elles soient syndicales ou politiques, ne sont pas moins réformistes qu’auparavant. Soumises à l’exigence du capitalisme en décadence, elles sont de plus en plus réformistes.

Les lois Aubry sont-elles plus graves que l’écrasement de la révolution allemande de 1919 et que les guerres coloniales ?

Les partis issus des 2e et 3e Internationales, les bureaucraties syndicales qui leur sont liées, ont irrémédiablement abandonné le programme de la révolution depuis 1914 et 1933 respectivement. Après la boucherie impérialiste de 1939 – 1945, ils ont empêché la classe ouvrière de liquider les États bourgeois, alors qu’une vague révolutionnaire dressait les masses contre les fauteurs de guerre. En France, sous la menace de la révolution prolétarienne, c’est la bourgeoisie, le gouvernement De Gaulle, qui ont accordé quelques concessions aux travailleurs. Le « réformisme » de leurs valets du PS, du PCF et des chefs de la CGT consistait surtout à désarmer les maquis, à condamner la grève, à intensifier les cadences :

Une jeunesse qui doit réapprendre à savoir travailler, et à être dans l’atelier devant un métier un jeune Français courageux, patient… (M. Thorez, secrétaire général du PCF et ministre de De Gaulle, discours à la jeunesse, 2 décembre 1944)

Nous sommes parvenus à une nouvelle étape de la lutte des classes : la lutte de la nation contre les trusts sous la direction de la classe ouvrière… Les dirigeants des trusts multiplient les causes de mécontentement au sein de la classe ouvrière afin de la provoquer, de l’entraîner à la grève et au découragement… Pour ce faire, les dirigeants des trusts utilisent leurs agents, tels que les éléments trotskistes…(G. Monmousseau, dirigeant de la CGT et du PCF, Cahiers du Communisme, juin 1945)

Les bureaucraties ont trahi encore durant la période dite des « 30 Glorieuses », puisqu’elles ont mené une politique réformiste, c’est-à-dire ne nuisant pas fondamentalement aux intérêts du capital, comme dirait le Groupe CRI qui ne conclut pas, malheureusement, contrairement aux marxistes : donc nuisant aux intérêts du prolétariat. Ils se sont drapés dans les habits réformistes pour faire croire aux masses que les acquis arrachés par la mobilisation ouvrière –et rendus possibles par la prospérité retrouvée- était le fruit de leur haute science négociatrice ou gestionnaire de l’État bourgeois. Ces partis traîtres ont soutenu l’impérialisme français contre les combattants malgaches, indochinois, algériens. Le PCF s’est prononcé contre le mot d’ordre d’indépendance et a voté les pouvoirs spéciaux en mars 1956 à Guy Mollet (PS-SFIO) ; celui-ci a envoyé le contingent faire la guerre en Algérie, puis a laissé les mains libres à l’armée pour torturer ; ni la CGT, ni FO n’ont mobilisé contre les guerres coloniales : voilà de bien curieuses « réformes » !

Depuis les années 1970, les conditions économiques étant beaucoup moins favorables à l’accumulation du capital, il lui est devenu encore plus insupportable de laisser la moindre miette à la classe ouvrière. L’espace pour les réformes étant réduit à presque rien, les bureaucraties syndicales, les partis ouvriers-bourgeois, toujours pour s’adapter aux intérêts du capital, ont mené de moins en moins une politique de « réformes ». Ce n’est donc pas parce que ces partis ont choisi d’être de moins en moins ouvriers et de plus en plus bourgeois que leur politique est de plus en plus bourgeoise. C’est au contraire parce que leur position d’agents de la bourgeoisie dans le camp de la classe ouvrière, conjointement avec la diminution de l’espace d’accumulation pour le capital, les a conduit à choisir d’accompagner les attaques contre les travailleurs et de mener une politique de plus en plus bourgeoise, faute de rompre avec le capital.

C’est parce que les conditions objectives de la révolution socialiste ne sont pas seulement mûres mais qu’elles ont commencé à pourrir que les vieux partis, liés corps et biens à la défense de ce vieux monde, entrent aussi en décomposition. Notons qu’il est également parfaitement cohérent d’affirmer que « seule la lutte des classes est le moteur de l’histoire » et que « la social-démocratie est devenue (ou est en train de devenir) un des principaux partis de la bourgeoisie » (Contribution CRI, p. 3), puisque cela revient à dire que la politique de ces partis est déterminée exclusivement de façon subjective, quelles que soient les conditions objectives, c’est-à-dire le développement des forces productives. Mais en tant que matérialistes, les marxistes donnent bien peu d’indépendance explicative à la subjectivité.

Ainsi, au-delà du fait que la nature de classe d’une organisation ne se définit pas exclusivement par la politique qu’elle mène, la position du Groupe CRI est parfaitement cohérente avec l’affirmation que les forces productives continuent de croître : le développement des forces productives ouvrant un espace pour des réformes favorables à la classe ouvrière, les partis ouvriers-bourgeois peuvent se permettre de revendiquer des réformes. Or, les partis ouvriers actuels n'utilisant pas cet espace pour revendiquer des réformes, cela voudrait dire qu’ils sont devenus entièrement bourgeois. Par conséquent, l’erreur qui consiste à affirmer que les forces productives continuent de croître conduit à l’affirmation erronée selon laquelle des partis ouvriers-bourgeois cessent d’être ouvriers à partir du moment où ils cessent de prôner les « réformes ».

Pour le CRI (comme pour le PT d’ailleurs), il y a un bon réformisme ; pour le Groupe bolchevik (et tout le Collectif), au contraire, la prétention de réformer, d’améliorer le capitalisme n’est rien d’autre que la feuille de vigne idéologique qui cache l’adaptation des appareils du mouvement ouvrier à la classe et à l’État bourgeois, quel que soit le ton plus ou moins « gauche » des bureaucrates. Depuis qu’elle est irrémédiablement passée du côté de la défense de l’ordre bourgeois, par sa capitulation en 1914, jamais au grand jamais, pas plus en Suède qu’au Chili (Contribution CRI, p. 3), la social-démocratie n’a défendu les intérêts du prolétariat. Malgré l’apparente intransigeance vis-à-vis des sociaux démocrates, la « contribution »révèle un plat opportunisme à leur égard.

Les marxistes n’ont jamais considéré que les partis staliniens ou sociaux-démocrates recevaient un coup de chapeau quand on leur accrochait l’étiquette léniniste de « partis ouvriers-bourgeois ». C’est au contraire la marque de l’infamie, de la traîtrise. Les militants qui forment le Groupe CRI ont cru, à l’école de Lambert, que cela voulait dire « mi chèvre-mi chou ».

Aujourd’hui, ils découvrent que ces partis (mais surtout le PS, selon eux) ont une politique entièrement bourgeoise (ce qui est un progrès de la subjectivité du CRI). Mais ils ne comprennent pas que, à l’échelle mondiale, les partis du type PS ou PCF n’ont pas pour autant changé de nature, au rythme de la conscience du CRI français : ils sont nés du prolétariat, comme instrument pour son émancipation, mais sont passés d’emblée sous le contrôle de la bourgeoisie (Parti travailliste de Grande-Bretagne ou d’Australie, Parti des travailleurs du Brésil) ou ont dégénéré en instruments de la bourgeoisie (SPD d’Allemagne ou PCC du Chili, DS ou PRC d’Italie).

Voilà ce que veut dire « ouvriers » quand on parle de ces partis. Voilà qui permet de comprendre pourquoi, après tant de trahisons, ils dirigent encore le mouvement ouvrier ; le prolétariat ne change pas d’organisation comme de chemise.

Tant que les militants révolutionnaires n’auront pas construit un Parti de type bolchevik, organisant une avant-garde soudée, influent dans le prolétariat, la social-démocratie et les morceaux décomposés et recomposés de l’ex appareil du Kremlin occuperont leur poste. Les proclamer « déchus » n’y changera rien. C’est la ligne du renoncement au combat pour arracher une avant-garde à l’emprise des partis traîtres, c’est la sourdine mise sur la nécessité de construire le Parti révolutionnaire :

La classe ouvrière doit en quelque sorte repartir du début et reconstruire des partis. (Programme CRI, p. 10)

De même que le capitalisme actuel n’est pas celui « du début », la situation organisationnelle de la classe ouvrière n’égale pas celle du début du XIXe siècle, contrairement à ce que sous entend le Groupe CRI. Dans certains pays où il n’y a jamais eu de partis représentants de la classe ouvrière, la constitution d’un authentique parti ouvrier (et non d’un parti des travailleurs, ce terme ne désignant pas la classe révolutionnaire) serait un progrès politique considérable pour le prolétariat. Mais, y compris dans ces pays, la tâche est partout de construire un Parti ouvrier révolutionnaire, armé du programme des quatre Internationales. Programme que le Collectif entend défendre, ce que la contribution du CRI méprise.

Le concret du CRI, c’est l’opportunisme


Il est douteux que ce texte permette de se diriger concrètement vers l’élaboration d’une stratégie générale et d’une orientation pratique dans la lutte de classe… (Contribution CRI, p. 1)

Il ne reste plus au Collectif ainsi pourfendu qu’à se tourner vers l’analyse « concrète » de l’orientation du Groupe CRI. Car s'il nous paraît évident que toute tactique doit découler des résolutions stratégiques, principielles, fidèles au programme révolutionnaire, et ne pas s'en écarter, il semble que le Groupe CRI ait l'échine plus souple.

Que font par exemple les militants du CRI à l'intérieur des syndicats ? Pourquoi le journal du CRI, Le Cri des Travailleurs ne reproduit-il pas les prises de positions syndicales des militants qui interviennent en son nom : motions, interventions, votes ? Dans sa déclaration programmatique, le Groupe CRI explique que « les militants communistes révolutionnaires internationalistes […] ne cherchent pas à imposer aux syndicats auxquels ils participent le programme du parti » (p. 36). ) Y a-t-il d’un côté la politique et de l’autre le syndicat ? Chez Trotsky, non, et cette question n’est pas affaire de « circonstances » (Programme CRI, p. 36) :

A l’époque de l’impérialisme décadent, les syndicats ne peuvent être réellement indépendants que dans la mesure où ils sont consciemment dans l’action des organes de la révolution prolétarienne. Dans ce sens, le programme transitoire adopté par le dernier Congrès de la 4e Internationale est non seulement le programme d’activité du parti mais, dans ses lignes essentielles, également le programme de l’activité syndicale. (L. Trotsky, Les Syndicats à l’époque de la décadence impérialiste, 1940, OCI, p. 29)

Dans l’enseignement, il semble que les militants du Groupe CRI adhèrent à FO. Ce ne sont pas les syndicats majoritaires de la profession. Le choix est par conséquent subjectif. Les militants du Groupe CRI, à l’université, n’adhèrent pas non plus à l’UNEF majoritaire. Le CRI a choisi la FSE (Fédération syndicale étudiante) :

C’est pourquoi, avec des dizaines d’autres militants de sensibilités politiques diverses, les militants étudiants du Groupe CRI ont décidé de contribuer énergiquement à la construction d’un nouveau syndicat étudiant de lutte de classes, anti-capitaliste, de masse... (Le Cri des Travailleurs n°5-6, juin 2003)

Las, le Groupe CRI ne prend-il pas ses désirs pour des réalités ? Les sensibilités en présence ne sont pas diverses, elles puent les obédiences staliniennes à plein nez. Pour l'essentiel, les regroupements qui constituent la FSE sont des débris de l'ancienne UNEF-SE (PCF), décidément encore une fois préférables à la social-démocratie qui contrôle l’UNEF.

Orientation « lutte de classes » pour la FSE, voilà au moins qui sonne radical :

Nous refusons et condamnons la cogestion (et ceux qui la pratiquent) : on ne peut à la fois élaborer ou gérer les plans et les réformes du gouvernement et les combattre, on ne peut à la fois gérer la pénurie et défendre les droits des étudiants. Nous ne sommes pas des partenaires de l’administration. Nous ne reconnaissons comme légitime aucune instance dite représentative et démocratique, qu’elle soit locale ou nationale (CA, CEVU, CS, CNESER, CROUS, CNOUS, …). (Charte de la Fédération syndicale étudiante)

Les principes sont réaffirmés, passons aux choses sérieuses, une phrase après le passage que nous venons de citer :

Cependant, le syndicalisme de lutte peut siéger dans les structures universitaires comme relais des luttes étudiantes, ainsi que pour recueillir les informations (pour les porter à la connaissance de tous les étudiants) permettant des analyses plus précises et pertinentes sur l’évolution de l’université. (Charte de la Fédération syndicale étudiante)

Camarades du CRI, nous ne mangeons pas de ce pain-là et vous devriez le proscrire également de votre régime si vous voulez différencier lutte de classe et collaboration de classe, marxisme et opportunisme. Pendant les années où les trotskystes de l’OCI ont dirigé l’UNEF (non sans accrocs dans le drapeau), non seulement ils ne siégeaient pas dans les conseils, mais ils organisaient, physiquement, le boycott des élections aux instances de participation. Pensez-vous sérieusement qu’ils manquaient pour autant « d’informations » sur les plans de la bourgeoisie à la fac ? Concrètement, ils organisaient les délégations d’étudiants et quand une lutte éclatait, pas d’inquiétude, elle se frayait le passage jusqu’à la présidence de l’université si nécessaire. C’est à cette orientation « lutte de classe » que vous renoncez pour adopter celle des staliniens défenseurs de la loi Faure après la grève générale de mai 1968, celle des lambertistes qui ont imposé la participation à l’UNEF en 1982, parce que le gouvernement Union de la Gauche était au pouvoir.

Le Groupe CRI justifie la « construction » de la FSE par le fait que les étudiants n'auraient plus d'organisation syndicale, l'UNEF n'étant plus un syndicat :

Aujourd’hui, l’Unef se réduit aux débris d’un appareil bureaucratique, composé principalement d’élus dans les conseils de co-gestion, sans aucune base de masse réelle parmi les étudiants. (Le Cri des Travailleurs n°5-6, juin 2003)

Malheureusement la réalité n’a pas été d’accord avec les affirmations du CRI. C'est l'UNEF qui a contrôlé la mobilisation des étudiants contre les projets de Ferry à l'automne dernier. Pour trahir, évidement ! Mais en quoi cela distingue-t-il cet appareils syndical de FO, de la CGT, etc ? En rien.

Par milliers, les étudiants se sont mobilisés et pour le CRI, si on en croit son journal sorti pendant la grève, l’UNEF est redevenue un syndicat :

Que les syndicats étudiants (UNEF, FSE, SUD, CNT et CVSE) appellent, ensemble, de manière claire et nette, à la grève générale de l’Université jusqu’au retrait sans conditions des contre-réformes Lang-ECTS-LMD et Ferry… (Le Cri des Travailleurs n°9, novembre 2003)

Voilà comment l’absence de stratégie et de principes, comment l’empirisme et la tactique conduisent aux zigzags opportunistes.

Quand la contribution du CRI considère que le Collectif « prend ses rêves pour des réalités »

Argentine : révolution… ou soulèvement populaire limité et partiel ? (Contribution CRI, p. 4)

La contribution répond sans équivoque : il n'y a pas eu de révolution en Argentine. Pour l'auteur de ces lignes, on ne doit utiliser le terme de révolution que si elle est victorieuse.

Sinon, les petits sages moquent votre exaltation. Les petits sages qui n’ont donné aucune position pendant les évènements et qui deux ans après, éclairent le Collectif en deux lignes saisissantes :

Une appréciation correcte de ce qui s’est passé en Argentine en 2001-2002 consiste donc à dire qu’une partie des masses populaires a réalisé les premiers pas d’une mobilisation pré-révolutionnaire partielle ; un point, c’est tout. (Contribution CRI, p. 4, souligné dans le texte)

Quelques rappels s’imposent.

Extrait de l’article « Pour la révolution socialiste en Argentine, quelles perspectives après les journées révolutionnaires des 19 et 20 décembre ? », Révolution Socialiste, février 2002

Le combat spontané du prolétariat déborde les directions syndicales et chasse l’exécutif

Au cours des grèves, notamment en novembre 2000, suite à l’assassinat d’un travailleur par la police, l’action des ouvriers fit resurgir les piquets de grève ; les chômeurs généralisèrent pour leur part des barrages de routes dans tout le pays. La grève générale du 13 décembre à l’appel des trois confédérations syndicales, les deux CGT et la CTA fut massivement suivie, non seulement par la classe ouvrière mais aussi par les chômeurs et leurs organisations de « piqueteros » et par la fraction de la petite-bourgeoisie ruinée par la crise.

Cordoba, la deuxième ville du pays, avec 1,3 million d’habitants, et la troisième province d’Argentine avec une population de 3 millions, ne parvient pas à se résigner à la déchéance. Ils étaient plusieurs milliers, jeudi 13 décembre 2001 à le montrer dans les rues, jusqu’au centre, où les manifestants ont décidé de converger. Comme dans les autres grandes villes du pays, la grève générale est largement suivie : pas de transports, pas de ramassage des poubelles, grève dans les hôpitaux, les écoles, les universités, les commerces mis en berne. (Le Monde, 15 décembre 2001)

Cette grève, malgré les bureaucraties bourgeoises au sommet des syndicats, fut utilisée par les masses pour répondre aux dernières mesures du gouvernement, mesures annoncées le 3 décembre : suspensions du paiement des retraites et des pensions, maintien depuis l’été de la baisse de 20% des salaires des fonctionnaires, enfin l’interdiction pour tout épargnant de retirer plus de 250 pesos par semaine, à peu près 300 euros. Ces mesures sont toutes destinées à payer les intérêts de la dette contractée par l’État bourgeois, à maintenir un taux d’exploitation permettant la survie du capital.

Cette journée d’action du 13 décembre avait pourtant été annoncée par les dirigeants syndicaux la mort dans l’âme, et ils avaient dans leurs mots d’ordre, fait office de conseillers de la bourgeoisie en exigeant une autre politique, celle de la dévaluation du peso pour en finir avec la domination de l’ « étranger ».

Face à la crise économique, la classe ouvrière argentine a saisi l’occasion de combattre, débordant le cadre d’une journée d’action qui devait servir de soupape de sécurité. Quelques jours après, c’était la chute du gouvernement et de De la Rua.

Les journées des 19 et 20 décembre posent la question du pouvoir

Poursuivant la grève générale massive du 13 décembre contre les mesures d’austérité du gouvernement de De la Rua et de son ministre de l’économie Cavallo, les travailleurs argentins, les jeunes, les chômeurs sont descendus spontanément par centaines de milliers dans les rues des plus grandes villes du pays aux cris de « Dehors Cavallo !» « Dehors De la Rua ! » « Qu’ils s’en aillent tous ! ».

Après la province, théâtre de manifestations de mécontentement depuis plusieurs jours, l’explosion de colère s’est propagée le mercredi 19 après midi à Buenos Aires où plusieurs quartiers du centre-ville ont vécu un climat de panique. « Buenos Aires nous voilà. Va t-en De la Rua ! » scandaient des manifestants armés de lance-pierres et exigeant le départ du chef de l’État et de M. Cavallo. (Le Monde, 21 décembre 2001)

Contre la récession qui paupérise tous les prolétaires et ruine la petite bourgeoisie, les masses ont répondu par l’attaque et la tentative de prise de contrôle de magasins, de supermarchés, malgré la police défendant la propriété privée avec gaz lacrymogènes et balles de caoutchouc. Cependant, la confiscation des moyens de consommation ne peut être qu’une étape. Soit les magasins se videront, soit la police les sauvera, si le prolétariat ne met pas la production sous son contrôle, et pas seulement la distribution.

Dans certaines villes, les insurgés tentèrent de prendre la mairie ou de faire brûler la maison du gouverneur corrompu de la province. Que se soit pour exproprier les réserves de nourritures ou pour s’attaquer aux institutions bourgeoises gouvernant le pays, le prolétariat argentin, affamé par la crise capitaliste, a spontanément affronté l’appareil d’État. La police argentine a réprimé très durement émeutes et manifestations faisant en 24 heures une dizaine de morts et des dizaines de blessés. De son côté, le pouvoir bourgeois, dont la tradition en matière de répression n’est plus à faire, décrétait l’état de siège.

Après 42 mois de récession, une violente explosion sociale a éclaté en Argentine, mercredi 19 décembre, libérant la colère des plus démunis mais aussi de la classe moyenne. Marquée par des manifestations, par des attaques de bâtiments publics et par des pillages de magasins et de supermarchés, au cours desquelles cinq personnes ont été tuées (en fait 8 au soir du 19) et une centaine d’autres blessées, la journée a débouché sur une crise politique. (Le Monde, 21 décembre 2001)

Le soir même Cavallo et le gouvernement démissionnaient, alors que la mesure d’état de siège mettait un peu plus le feu aux poudres. A 1 h du matin, des centaines de milliers de manifestants exigeaient la chute du président devant le palais présidentiel de la place de Mai à Buenos Aires. Affrontant l’état de siège, les masses révoltées, en particulier la jeunesse, s’affrontaient à la police et essayaient de mettre le feu au ministère de l’économie, symbole des mesures d’austérité.

L’état de siège n’aura tenu qu’une journée. Le soir d’une deuxième journée de soulèvement dans le pays, le président De la Rua démissionnait, quittant en hélicoptère le palais présidentiel devant lequel les affrontements se faisaient de plus en plus durs. Le bilan de la répression au soir du 20 était de 32 morts, des centaines de blessés, des dizaines d’arrestations. Loin d’être des pillards ou voleurs comme les médias bourgeois veulent le laisser entendre, les masses argentines étranglées par la récession économique depuis 4 ans ont fait chuter le gouvernement bourgeois De la Rua-Cavallo.

Le pseudo bonaparte Duhalde s’appuie sur la collaboration des classes et maintient le pouvoir bourgeois

La démission du gouvernement et du président illustrent la force du mouvement des masses. Mais pour que le débouché soit favorable à ceux qui ont manifesté, il faut une réponse positive à la question : Qui doit diriger le pays ?

Faute de pouvoir y répondre, le prolétariat laisse le terrain libre aux manœuvres de la classe dominante, dont l’appareil d’État, et en particulier l’armée et la police sont intacts.

Saa, péroniste, n’est président que quelques jours. Pour lui succéder, le parlement nomme un troisième président, Duhalde, le candidat péroniste battu aux présidentielles de 1999. Duhalde est chargé de sauver la situation en employant les vieilles recettes nationalistes héritées de Perón.

Cependant, le gouvernement « d’union nationale » qu’il met en place, vertébré par le parti péroniste, a été accueilli par de nouvelles manifestations, « par de nouveaux concerts de casseroles qui ont résonné comme autant de coups de semonce » (Le Monde, 4 janvier 2002).

Duhalde a annoncé que le plan de création d'un million d'emplois serait maintenu mais le réoriente vers un "programme d'emploi et de formation pour les chefs de famille sans travail ", reprenant ainsi la proposition du FRENAPO (Front contre la pauvreté) qui a réuni autour de son projet, 3 millions de signatures, une semaine avant la chute de Fernando De la Rua. (L’Humanité, 3 janvier 2002)

En dévaluant de 30 % le peso le 6 janvier, en prolongeant l’attaque contre les salaires et les travailleurs, en maintenant l’interdiction de retrait d’argent pour préparer les conditions politiques d’un nouveau prêt du FMI, Duhalde a répondu aux désirs de la classe bourgeoise.

Depuis, les manifestations n’ont pas cessé, chômeurs et jeunes poursuivent les attaques de banques et de supermarchés et s’affrontent au pouvoir. Dans ce processus, les masses cherchent leur propre moyen d’expression et d’action. Quelques éléments d’auto organisation sont nés dans le cours de la lutte (comités de quartier, milices ouvrières) mais ils restent limités faute de perspective politique."

Pendant ce temps là, à Paris, en proie à une crise de subjectivité, le rédacteur n’avait pas de position sur la situation en Argentine où il se passait cependant quelque chose… Il attendait la victoire pour récompenser l’activité des masses argentines du titre glorieux de « révolution prolétarienne ».</