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Note de lecture
Daniel Bensaïd, Les Trotskysmes, PUF, 6,50 €

 

Depuis l’aveu par Jospin de son appartenance à l’Organisation communiste internationaliste, l’organisation trotskyste française des années 1970, les livres sur le trotskysme sont devenus un véritable genre de l’édition. A côté de cette littérature de journalistes en quête de sensationnel, essentiellement anti-communiste et souvent peu sérieuse, l’ouvrage de Bensaïd, Les Trotskysmes, apparaît bien supérieur.

L’auteur est un véritable Janus, avec une face universitaire, comme maître de conférences en philosophie à l’Université de Saint Denis et une face de dirigeant « trotskyste » officiel. Tête pensante de la LCR, il se présente comme un acteur modeste de l’histoire du trotskysme qu’il prétend décrypter dans ce petit volume de la collection Que sais-je ?

Malgré le recul et l’effort de compréhension distanciée auquel je me suis efforcé, je ne prétends pas avoir échappé à la part de subjectivité inhérente aux expériences et aux engagements personnels. (Les Trotskysmes, p.3)

Nous allons voir à quel point c’ est vrai, car Les Trotskysmes est tout en adéquation avec la politique de la LCR.

 

Les Trotskysmes, une édulcoration petite-bourgeoise du trotskysme

 

Dans la continuité d’un ouvrage précédent où il évoquait la « pluralité contradictoire des “marxismes” » (Marx l’intempestif, Fayard, 1995, p.10), travestissant la théorie de la révolution prolétarienne comme un bouquet de « marxismes » tous plus affadis et émoussés les uns que les autres, le principal intellectuel de la LCR s’en prend à Trotsky et aux combats menés par celui-ci.

Bensaïd s’efforce de compléter son œuvre en vidant de leur contenu programmatique révolutionnaire les combats impulsés par Trotsky pour le redressement de l’Internationale communiste, puis la construction de la Quatrième Internationale, en inventant un pluralisme épistémologique :

Si le trotskysme au singulier renvoie à une origine historique commune, le mot a trop servi pour être utilisé sans un prudent pluriel (Les Trotskysmes, p.7)

Le trotskysme, comme le marxisme en général, n’est pas une idéologie sortie d’un esprit génial. D’ailleurs, Trotsky l’appelait « bolchevisme - léninisme ». Comme courant politique distinct, il est né de la dynamique de la lutte des classes à l’échelle internationale, en l’occurrence du combat anti-bureaucratique en URSS et de la défense de la Troisième Internationale comme internationale ouvrière révolutionnaire. Le trotskysme est le nom qu’a donné l’histoire au combat de l’Opposition de gauche contre l’appareil stalinien, puis à la construction de la Quatrième internationale. Suite aux défaites de la révolution allemande en 1919 et 1923, de la révolution chinoise en 1927, la bureaucratie, couche sociale privilégiée au sein de l’État ouvrier, a spolié le pouvoir politique du prolétariat d’URSS saigné par la guerre civile. Sa victoire a entraîné la dégénérescence définitive de l’Internationale communiste fondée pour étendre la Révolution d’Octobre. Le trotskysme est le combat à partir de 1933 pour créer une nouvelle internationale et de nouveaux partis, pour la révolution, contre l’impérialisme, contre le stalinisme.

Bensaïd essaie de minimiser les luttes pour la défense et la construction de l’internationale fondée par Trotsky :

Bien des polémiques entre trotskystes peuvent en revanche apparaître, avec le recul du temps, excessives ou dérisoires (Les Trotskysmes, p.8)

En fait, ce qui est véritablement « excessif » et « dérisoire » pour Bensaïd est la défense du programme, l’aile révolutionnaire étant forcément « dogmatique » et « bigote » :

Ce qui distingue les différents courants du « trotskysme » est souvent aussi ou plus important que ce qui les apparente. En matière d’héritage, la piété filiale n’est pas toujours le meilleur gage de fidélité, et il y a souvent plus de fidélité dans l’infidélité que dans la bigoterie dogmatique. (Les Trotskysmes, p.7)

Il semble que la « fidélité » de Bensaïd s’adresse plus à l’opinion bourgeoise qu’à la conscience prolétarienne, lorsqu’il évoque comme « la légende de la révolution russe» (p.5) l’unique prise de pouvoir par la classe ouvrière à l’échelle d’un pays. Des pans entiers du programme marxiste sont révisés dans cet opuscule, à commencer par l’essentiel : la nécessité impérieuse de nouveaux Octobre 1917 partout dans le monde.

Pour Bensaïd, le trotskysme aujourd’hui n’a rien d’une brûlante actualité, au mieux son « esprit » peut aider à l’analyse de l’histoire humaine :

Mais l’alternative à la barbarie du Capital ne se dessinera pas sans un bilan sérieux du siècle terrible qui s’est achevé. En ce sens au moins, un certain trotskysme, ou un certain esprit des trotskysmes, n’est pas dépassé. (Les Trotskysmes, p.124)

Le livre de Bensaïd s’inscrit dans une entreprise dénoncée voici bien longtemps par Lénine :

Il arrive aujourd’hui à la doctrine de Marx ce qui est arrivé plus d’une fois dans l’histoire aux doctrines des penseurs révolutionnaires et des chefs des classes opprimées en lutte pour leur affranchissement. Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions… Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes offensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de « consoler » les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant , on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. (L’État et la révolution, 1917, ELE, p.5)

La LCR a depuis longtemps dépassé l’esprit et la lettre, en théorie comme en pratique. Cette révision du programme de la Quatrième internationale, qui date de 1952, est d’ailleurs totalement assumée par l’auteur.

 

Bensaïd et la révision du programme trotskyste

 

Pour Bensaïd, les trotskysmes ont tout intérêt à être plusieurs puisque Bensaïd est dirigeant du canal dit « historique », comme il intitule le SU pabliste dans le schéma des « tribus trotskystes » au début du livre. Ce graphique approximatif comporte d’ailleurs plusieurs erreurs de tracé et de légende, dont une confusion entre le SWP américain et le SWP britannique.

Ce dernier est pour Bensaïd un des trotskysmes. En réalité, il s’agit d’une variante de shachtmanisme, qui s’est constituée en 1950 contre la section britannique de la Quatrième internationale, en refusant de défendre la révolution chinoise face à l’intervention de l’impérialisme américain en Corée. Jamais il n’est revenu sur cette position pro-impérialiste et donc anti-trotskyste. Au contraire, quand le capitalisme a été rétabli en URSS, la direction du SWP s’est réjouie :

Le communisme s’est écroulé… C’est là un fait qui devrait enchanter tous les socialistes (Socialist Worker, 31 août 1991)

On a le droit de penser ce qu’on veut du trotskysme, mais faire passer cela pour du trotskysme est intellectuellement malhonnête, puisque la ligne de Tony Cliff et d’Alex Callinicos est antagonique à celle de Trotsky, à celle de la Quatrième internationale et à son programme. Il est vrai que les dirigeants actuels de ce courant social-démocrate de gauche renvoient l’ascenseur en nommant « trotskysme orthodoxe » le « Secrétariat unifié de la Quatrième internationale », ce qui est une autre contrefaçon.

Bensaïd est depuis les années 1970 un des dirigeants internationaux de ce, SUQI plus exactement du courant pabliste qui a fait éclater la Quatrième internationale en 1952-1953. Au sortir de la guerre, celle-ci était affaiblie politiquement par l’assassinat par les fascistes et les staliniens de nombre de ses cadres, dont Trotsky lui-même en 1940 (sur Trotsky, voir Combattre pour le Socialisme n°83, octobre 2000). L’état-major de jeunes cadres européens, après un certain nombre d’erreurs qui restaient corrigeables, bascula dans le révisionnisme en 1950-1952. A ce moment, s’est tenu le troisième congrès mondial de l’internationale reconstituée après-guerre. Le secrétaire Michel Raptis (alias « Pablo ») a avancé une thèse nouvelle et impressionniste, celle de l’affrontement de « camps » en lieu et place de l’affrontement entre les classes :

La réalité objective, pour notre mouvement, est composée essentiellement du régime capitaliste et du monde stalinien. Du reste, qu’on le veuille ou non, ces eux éléments constituent la réalité objective tout court, car l’écrasante majorité des forces opposées au capitalisme sont actuellement dirigées ou influencées par la bureaucratie soviétique. (Pablo, « Où allons-nous ? », Quatrième Internationale, février 1951)

Le monde de Pablo et d’Ernest Mandel (« Germain ») n’était plus basé sur la lutte entre bourgeoisie mondiale et prolétariat mondial, mais réduit à un conflit entre impérialisme et stalinisme. Les révolutions yougoslave et chinoise, dans lesquelles les partis staliniens dirigeaient et dévoyaient le cours révolutionnaire des masses, est une des raisons de la recherche d’un raccourci à la construction du parti et de l’internationale, de la substitution d’autres forces sociales au prolétariat comme agent révolutionnaire.

Cela n’est pas reconnu par Bensaïd. Et pour cause, Les Trotskysmes ont pour fonction de justifier ce cours pro-stalinien de la direction pabliste de la Quatrième internationale, qui exigea de ses sections de pratiquer l’« entrisme sui generis » dans les partis staliniens quand ils étaient majoritaires comme en France. En fait, l’abandon de la construction d’organisations révolutionnaires correspond en tout point à la théorie des deux blocs, puisqu’il s’agit de s’insérer dans le bloc sur lequel reposait l’avenir, de redresser la bureaucratie du Kremlin, ou ses variantes titiste et maoïste :

Afin de s’intégrer dans le réel mouvement des masses [il s’agit du stalinisme NDLR], les « ruses » et les « capitulations » sont non seulement admises, mais nécessaires. (Pablo, Rapport au X° plénum du CEI, 1952)

Il fallait aux militants trotskystes se renier pour entrer dans le PCF, dans un temps où le cassage de gueule par les staliniens était systématique quand les militants révolutionnaires cherchaient à diffuser un tract dans  une usine.

 

La LCR est née de la capitulation devant le stalinisme

 

De manière édulcorée, Bensaïd est bien forcé de reconnaître que Marcel Bleibtreu et la direction de la section française, le PCI, furent les premiers à s’opposer lors du congrès mondial à ce cours nouveau. Bensaïd convient que la majorité de la section française fut exclue par la direction pabliste du secrétariat international, pour avoir refusé de mettre en pratique « les capitulations nécessaires ». La minorité pro-stalinienne et scissionniste de 1952 (Frank, Mestre) est l’ancêtre de la LCR. Bensaïd passe vite sur les années qui suivirent et conclut rapidement :

Moins de dix ans plus tard, la grande majorité des protagonistes estimèrent la scission de 1952-1953 politiquement injustifiée. (Les Trotskysmes, p. 83)

Pourtant quelques tests des plus importants se sont présentés à la direction pabliste. Dans ce cas, l’universitaire-chercheur n’hésite pas à mentir :

Le soutien apporté par la majorité internationale au soulèvement de Berlin-est devait vérifier dès 1953 les limites de leur adaptation présumée au stalinisme. (Les Trotskysmes, p. 83)

Voici ce que disaient Pablo, Mandel et Maitan à propos du premier soulèvement des ouvriers contre la bureaucratie du Kremlin à Berlin-est qui les réprima comme l’occupant qu’elle était :

Ils [les dirigeants du Kremlin NDLR] sont obligés de continuer sur la voie d’encore plus amples et véritables concessions pour éviter de s’aliéner plus l’appui des masses et de provoquer de plus grosses explosions. Maintenant ils ne seront plus capables de s’arrêter à mi-chemin. Ils seront obligés de faire des concessions pour éviter de plus sérieuses explosions en un futur proche, et si possible pour effectuer une transition par la « voie froide » de la situation présente à une situation plus tolérable pour les masses. (Déclaration du SI, 6 juillet 1953)

Pendant que le Kremlin traitait les ouvriers de « fascistes », Pablo prévoyait de « plus amples concessions », sans jamais exiger le retrait des troupes soviétiques de Berlin-Est.

Notre Janus, intellectuel universitaire et dirigeant pabliste, oublie aussi le test de la grande grève générale d’août 1953 en France. Pendant la grève, Pablo et le groupe pabliste français ont soutenu la politique de la direction de la CGT.

Alors, le SWP, la section américaine de la Quatrième internationale, dénonce publiquement le pablisme et constitue le Comité international de la Quatrième internationale contre les révisionnistes et les liquidateurs pablistes, dont les Krivine, Bensaïd et Besancenot sont les héritiers. Le verdict est sans appel :

La classe ouvrière de chaque pays doit construire un parti révolutionnaire sur le modèle qu’a développé Lénine… Le principal obstacle sur cette voie est le stalinisme… L’abîme qui sépare le révisionnisme pabliste du trotskysme est si profond qu’aucun compromis n’est possible ni politiquement ni organisationnellement. (Lettre ouverte aux trotskystes du monde entier, 1953)

En 1956, la révolution politique menace la bureaucratie stalinienne : la Hongrie se couvrait de conseils. Mais les ancêtres de Bensaïd souillaient le drapeau de la Quatrième internationale dans le soutien à la bureaucratie contre-révolutionnaire. Ces faux trotskystes reprochaient au gouvernement -issu du parti stalinien hongrois mais soumis à la pression des conseils ouvriers- d’avoir résisté à la bureaucratie du Kremlin :

Débordé, le gouvernement Nagy a commencé à manœuvrer au dehors du camp de classe, sans avoir essayé au contraire de manœuvrer face au Kremlin, à l’intérieur de ce camp… (Quatrième internationale, décembre 1956)

 

Singulier professeur ès trotskysme que celui qui vote pour Chirac !

 

Daniel Bensaïd participe, aux côtés d’Alex Callinicos, dirigeant du SWP britannique, au Congrès Actuel Marx, cautionnant une entreprise d’affadissement et de travestissement du marxisme initiée par les intellectuels révisionnistes du PCF.

Comme pour Bensaïd, aux yeux de la presse bourgeoise, la LCR de Krivine et Besancenot fait figure de représentants du trotskysme en France, aux côtés de LO d’Hardy et Laguiller, du PT de Lambert et Gluckstein. La LCR est celle qui bénéficie de plus de complaisance. Le Monde, à quelques jours du premier tour des présidentielles, présenta Olivier Besancenot, le candidat de la LCR, comme un sympathique révolté. Besancenot se coule volontiers dans ce moule, en réduisant au passage le combat de l’opposition de gauche à une simple question d’individualités :

Pas sûr que Trotsky aurait fait mieux que Staline. (Le Monde, 11 avril 2002)

A de nombreuses reprises, la LCR a démontré son rôle de couverture gauche des appareils. Pour des exemples récents, sur le rôle des JCR au 77e Congrès de l’UNEF-ID, voir Combattre pour le Socialisme n° 85-86, sur le rôle de la LCR dans la grève des instituteurs de Loire atlantique voir Révolution Socialiste n°1. Rien de nouveau : en 1973, la LCR a soutenu la formation de l’Union de la gauche, prétendant pousser en avant cette coalition contre-révolutionnaire (voir La Ligue communiste dans le camp du nouveau front populaire, OCI, 1973). Elle proposait de transformer une organisation créée par l’Église catholique en un syndicat ouvrier supérieur à l’ex-FEN, à FO et à la CGT (Pour une CFDT de lutte de classe, LCR, 1970). Aujourd’hui encore, elle entretient des illusions sur la CFDT :

Le 45e congrès de la CFDT, à Nantes, confirme le maintien d'une forte résistance au social-libéralisme malgré les départs de militants. (Rouge, 7 juin 2002)

Depuis la scission de 1952, le courant pabliste est devenu un satellite du PCF. Alors que depuis 1991, date de la dislocation de l’URSS, plus rien ne distingue qualitativement les partis issus de la Deuxième Internationale et de la guerre froide de ceux issus de la Troisième Internationale et du stalinisme, la LCR continue à affirmer sa préférence envers l’appareil ex-stalinien, en s’adressant aux « militants du PCF qui se veulent encore communistes » (Qu’est-ce que le PCF ? LCR, 2002, p.19)

Toute référence à la classe ouvrière est désormais absente de ses textes programmatiques. Les listes « 100% à gauche » sont des coalitions formées avec toutes sortes de petits-bourgeois, qui visent à fermer toute perspective de classe. Avec l’objectif de renouveler « la gauche », de créer un mouvement « anticapitaliste, féministe, écologiste », la LCR s’oppose à la construction d’un parti ouvrier révolutionnaire, comme LO et le PT en France, comme le SWP de Grande-Bretagne, le PO d’Argentine, et bien d’autres faux « troskystes ».

Comme le PCF, la LCR s’est rangée derrière Chirac au second tour des élections présidentielles. La LCR considère donc le principal candidat de la bourgeoisie comme un rempart contre un soi-disant danger fasciste. Cette position est profondément étrangère au trotskysme, aux enseignements de décennies de combat marxiste. Au lieu de s’appuyer sur le programme de la Quatrième internationale, la LCR se contente de s’adapter au PCF, aux Verts, à la direction de la CGT et de la FSU, à ATTAC...

 

Un « trotskysme » pacifiste ?

 

Pour le troskysme, l’alliance avec la bourgeoisie au nom de l’antifascisme a permis de paralyser la classe ouvrière allemande, d’étouffer la grève générale de juin 1936, d’empêcher la Révolution espagnole...

La politique conciliatrice des « fronts populaires » voue la classe ouvrière à l’impuissance et fraie la voie au fascisme. (L’Agonie du capitalisme et les tâches de la Quatrième internationale, 1938, OCI, p. 15)

L’union de tous les «démocrates », la « défense de la république », les « fronts populaires » ont facilité la réaction, débouchant sur la victoire de Hitler, de Franco, de Pétain, de Pinochet… (voir C. Berg et S. Just, Fronts populaires d’hier et d’aujourd’hui, Stock, 1977).

Lors des dernières élections présidentielles, sous la pression des médias et des bureaucraties réformistes, la LCR a capitulé au nom de la lutte contre le fascisme et a rejoint le camp de la « démocratie » bourgeoise.

L’intellectuel de la LCR juge sévèrement que le prolétariat russe se soit armé, se soit défendu contre les armées blanches et contre les interventions étrangères (dont celle de l’impérialisme français). Il aime le Trotsky battu qui a connu la défaite en 1924 et que Staline a exilé. Mais il aime moins le chef de l’Armée rouge qui écrasa la réaction, celui qui n’est pas très populaire dans les congrès universitaires, ni au PS ou chez les Verts, ni à la rédaction du Monde :

S’il fut, à l ‘époque de la guerre civile et du communisme de guerre, partisan de méthodes autoritaires, comme en témoigne son plus mauvais livre, Terrorisme et communisme (Les Trotskysmes, p.21)

Mais, pour un ouvrier conscient, est-ce une tare que de vouloir mener une lutte conséquente contre la bourgeoisie prête à tout pour conserver ses privilèges ?

L’idée fondamentale de ce livre est celle-ci : l’histoire n’a trouvé jusqu’ici d’autres moyens de faire avancer l’humanité qu’en opposant chaque fois à la violence des classes condamnées, la violence révolutionnaire de la classe progressiste. (L. Trotsky, Préface à la deuxième édition anglaise de Terrorisme et communisme, 1935, 10/18, p.314)

Le lecteur avisé sera intéressé par le dit ouvrage et celui de Lénine (La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, 1918), au moment où Chirac, une fois élu avec le soutien de Bensaïd, va renforcer l’armée et la police bourgeoises :

En se survivant, la démocratie ne résout aucun problème, n’efface aucune contradiction, ne guérit aucune blessure, ne prévient ni les insurrections de la droite ni celle de la gauche : elle est impuissante, insignifiante, mensongère et ne sert qu’à tromper les couches arriérées de la population et notamment la petite bourgeoisie. (L. Trotsky, Préface de Terrorisme et communisme, 1920, 10/18, p.50)

Face au danger fasciste, face à la contre-révolution blanche en Russie, aux agents de Noske et Ebert dans l’Allemagne révolutionnaire de 1918, en fait contre la bourgeoisie, ses lieutenants et son armée, Trotsky ne se fie jamais aux « démocrates » bourgeois, mais toujours à la lutte classe contre classe. Il le faisait, non pas contraint et forcé « à l’époque de la guerre civile » mais parce que la lutte à mort contre la bourgeoisie impérialiste se fait contre son armée, sa police, ses bandes fascistes, contre son Etat qu’il soit bonapartiste, fasciste, ou « démocratique ».

Qui renonce en principe au terrorisme, c’est à dire aux mesures d’intimidation et de répression à l’égard de la contre-révolution armée, doit aussi renoncer à la domination politique de la classe ouvrière, à sa dictature révolutionnaire. Qui renonce à la dictature du prolétariat renonce à la révolution sociale et fait une croix sur le socialisme. (L. Trotsky Terrorisme et communisme, 1920, 10/18, p. 50)

Bensaïd renonce à la violence révolutionnaire, car il ne veut pas du pouvoir ouvrier. Il a fait une croix sur le socialisme. Les deux faces du Janus suivent les Chirac, Hollande, Hue, Blondel et Thibault. Bensaïd condamne la violence quand elle sert les intérêts des ouvriers.

Pourtant en 1935, 15 années après la « légendaire » guerre civile, Trotsky était toujours un partisan de la violence prolétarienne face à contre-révolution bourgeoise. En dialecticien matérialiste, il réaffirmait :

Le présent ouvrage est par conséquent loin de défendre le terrorisme en général. Il défend les lois historiques de la révolution prolétarienne. L’idée fondamentale de ce livre est celle-ci : l’histoire n’a jusqu’ici d’autres moyens de faire avancer l’humanité qu’en opposant chaque fois à la violence des classes condamnées la violence révolutionnaire de la classe progressiste. (L.Trotsky Préface à la deuxième édition anglaise de Terrorisme et communisme, 1935)

Mais cela, Bensaïd l’a mis de côté ; il l’a sagement escamoté. Jamais le B-A-BA du marxisme n’est défendu dans Les Trotskysmes. Ainsi vont la LCR et le SU, depuis de nombreuses années… En révisionnistes du programme trotskyste, ils voguent selon le sens du courant contre-révolutionnaire.

 

Révisionnisme et trotskysme sont antagoniques

 

Nombreuses sont aujourd’hui les organisations centristes du mouvement ouvrier, dont la LCR est emblématique au nom de l’« infidélité critique, qui usurpent la référence à Trotsky qui ne peut plus se défendre et à la Quatrième internationale, bâtie pour mener la révolution socialiste. C’est à l’épreuve des faits –comme le vote pour Chirac- que se juge une pratique théorique.

La boucle est bloquée lorsque, non content de défendre le pablisme, Bensaïd défend Pablo en rendant hommage à ce conseiller de Ben Bella, qui revint au SU quelques années avant sa mort en 1998.

A la fin des années 1940, les conditions dans lesquelles fut créée la IV° internationale avaient considérablement changé. Son projet devait être redéfini. Pablo eut l’audace d’entreprendre cet aggiornamento. (Les Trotskysmes, p.85)

De son côté, Bensaïd commença à acquérir des responsabilités au sein du SU dans les années 1970. Il fut l’un des dirigeants soutenant la guérilla « de type cubaine », ou le terrorisme du PRT-ERP, la section du SU en Argentine, loin de la construction de partis de type bolchevik (voir Révolution Socialiste n°2-3).

En 1971, Bensaïd était déjà hostile à la construction d’un parti révolutionnaire autour du prolétariat, mais il n’était pas non-violent. La guérilla était à la mode et il n’était pas encore maître de conférences. Il rédigea donc un texte d’orientation avec trois autres membres du CC de la LCR (Alliès, aujourd’hui au PS, Creus et Artous) pour préconiser de s’inspirer plutôt des Tupamaros d’Uruguay et de l’ERP d’Argentine, s’appuyant sur la petite-bourgeoise, selon eux plus capable de mener des luttes armées contre l’État bourgeois (Bulletin intérieur n°30)

Puis les raccourcis, à défaut de victoire de la guérilla en Argentine, se transformèrent en soutien critique de la LCR à l’Union de la gauche en 1973, en capitulation devant le MIR, aile gauche de l’Unité populaire du Chili, en soutien sans réserve en 1979 à l’alliance du FSLN avec l’aile Chamorro de la bourgeoisie pendant la révolution nicaraguayenne... Aujourd’hui, les temps ont changé, l’ « esprit des trotskysmes » passe par ci par là mais l’on doit voter Chirac contre Le Pen et être non-violent…

La section française de la Quatrième internationale (l’OCI) avaient de ce point de vue combattu résolument cette forme de révisionnisme. L’ouvrier de la RATP et théoricien trotskyste Stéphane Just expliquait :

A l’origine du pablisme, il y a le rejet de la méthode de la théorie de la révolution permanente, de la méthode du marxisme, du matérialisme dialectique : le mouvement objectif du prolétariat devait un jour aboutir à ce que la IV° internationale reçoive cette fameuse « délégation de pouvoir ». En termes plus clairs, cela s’appelle « la direction de rechange », qui se constitue « idéologiquement », à côté, en dehors de la lutte de classe. Il s’agit de « commenter » la lutte de classe du prolétariat, et non de combattre pour y intervenir, y participer et l’organiser. (S. Just, Révisionnisme liquidateur contre trotskysme, Sélio, 1971, p. 314)

Marx, Engels, Luxembourg, Lénine, Trotsky n’avaient qu’un but : aider les prolétaires à s’affranchir de la bourgeoisie par la prise du pouvoir, la dictature du prolétariat. Tous les chefs véritables du prolétariat sont des femmes et des hommes de parti, pas des penseurs en chambre ou des bavards de médias, mais des combattants.

Conseillons donc, à ceux qui cherchent à connaître l’histoire de la Quatrième internationale, de consulter plutôt les anciens ouvrages de Jean-Jacques Marie (Le Trotskysme, et Trotsky, le trotskysme et la Quatrième internationale) et surtout le numéro spécial de la revue de l’OCI (La Vérité, septembre 1978). Ceux qui veulent s’armer politiquement pour en finir avec le vieux monde, devront plutôt lire Trotsky lui-même, dont Terrorisme et communisme, et contacter le Groupe bolchevik.

 

 

juin 2002