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Égypte : la révolution se défend face au pouvoir
contre-révolutionnaire islamiste et à l’armée

 

Deux ans après la chute de Moubarak, la révolution s’approfondit :

Le 25 janvier, des milliers de manifestants ont défilé contre le président Mohamed Morsi et sa Confrérie des frères musulmans, affrontant la police au Caire et dans d’autres villes, faisant au moins une dizaine de morts. (The Economist, 2 février 2013)

Depuis la fin de l’été, les masses affrontent l’État bourgeois dirigé par le Parti de la liberté et de la justice, parti de la Confrérie des Frères musulmans, vainqueur des élections et qui a succédé à l’état-major de l’armée au pouvoir de février 2011 à juin 2012. Une nouvelle étape de la révolution s’est déclenchée avec le projet de nouvelle constitution présenté par le président Morsi en novembre dernier.

 

Le gouvernement islamiste veut faire refluer la révolution

 

Dès son élection en juin 2012, le président Morsi, candidat des Frères musulmans a montré qu’il servait les intérêts des capitalistes. Alors que l’inflation galopante étrangle les pauvres, que les coupures d’eau et d’électricité n’ont pas cessé, que la répression est identique à celle des généraux, les plus larges masses sont convaincues de devoir chasser le pouvoir élu. Il semblerait que la moitié de la population, sur plus de 80 millions d’habitants, survive avec deux ou trois galettes de pain quotidiennes. Le gouvernement Morsi supprime toute subvention aux produits de base, notamment le pétrole et la farine sans lesquels le peuple ne peut pas subsister. La haine et le rejet du gouvernement islamiste ont atteint un tel degré d’intensité que le coup de force « légal » et provocateur du 22 novembre a mis le feu aux poudres.

Ce jour-là, le président Morsi, répondant aux intérêts des classes dominantes, a promulgué une Déclaration constitutionnelle donnant tous les pouvoirs aux gouvernants et aux propriétaires d’usines et d’entreprises et sans que la justice ait aucun droit de contrôle sur leurs actes. L’assemblée constituante majoritairement islamiste, le président lui-même peuvent promulguer des lois, sans aucun recours possible devant la justice. L’un des décrets redonne la tutelle du ministère du Travail sur les centrales syndicales du pays.

Le 4 décembre, 750 000 manifestants ont assiégé le palais présidentiel d’Héliopolis, obligeant Morsi, dont l’effigie avait été affublée d’une croix gammée et rebaptisée « Morsilini », à fuir en catastrophe.

C’est alors que sont accourus à la rescousse les « démocrates » du Front national du salut (FNS) présidé par Mohamed El Baradei, composé de 18 partis dont les vieux partis bourgeois mais aussi les « socialistes » nassériens qui croyaient avoir encore la confiance, du moins électorale, des masses urbaines (ainsi que d’autres groupements se réclamant du socialisme et… de la « démocratie »). Bref le FNS accepte de cautionner un référendum proposé par Morsi. Voilà les « démocrates » s’associant au gouvernement islamiste contre les masses qui cherchent à chasser Morsi.

Qu’à la mi-décembre le « oui » l’ait emporté à 64 % alors que, selon les observateurs, la fraude a été massive, ne renforce en rien le pouvoir des « frères ». Elle n’a même pas dévoyé l’élan des insurgés. Contre les islamistes et… les « démocrates », largement discrédités eux-mêmes, la jeunesse et les masses paupérisées se radicalisent et se lancent, dès janvier, dans d’autres manifestations spontanées.

Face à ces nouveaux déferlements et au divorce croissant entre les masses et le gouvernement, Morsi, se refusant à faire appel à l’armée, pensait venir à bout de l’insurrection permanente de la jeunesse en imposant l’état d’urgence dans les trois villes du canal en train d’échapper à son contrôle. Le FNS, c'est-à-dire la démocratie parlementaire, s’empressa d’applaudir à cette mesure.

Mais le coup de force de Morsi devait échouer piteusement, se révélant un coup de poker menteur. Dès le premier jour, les ouvriers et la population des trois villes refusent l’état d’urgence et défient ouvertement dans la rue Morsi et les institutions de l’État, surtout la police qui se déchaîne avec la plus grande férocité. Depuis la présentation de ce projet assurant à Morsi le pouvoir d’un Bonaparte, les travailleurs et la jeunesse se sont à nouveau dressés, obligeant l’état-major de l’armée à intervenir dans les villes insurgées.

Conspués par la rue durant la brève période durant laquelle ils ont gouverné le pays (février 2011 à juin 2012), mis à l’écart par le président Mohamed Morsi qui avait négocié leur docilité en échange du maintien de leurs avantages économiques, les généraux font leur retour dans le jeu politique. Même s’ils s’en défendent, la contestation grandissante dont le chef de l’État fait l’objet, qui se manifeste par des troubles à répétition, non seulement au Caire et à Port-Saïd, mais dans des villes du Delta aussi, les pousse insensiblement à s’impliquer. (Le Monde, 16 mars 2013)

 

Un puissant mouvement de la classe ouvrière et de la jeunesse mais sans direction révolutionnaire

 

Les combats incessants de la classe ouvrière depuis deux ans cherchent une direction politique.

La chute du régime de Moubarak n’a pas apaisé la colère, loin s’en faut. Des grèves récurrentes bloquent les usines et les rues du centre-ville. Dans le secteur industriel et tertiaire, une amélioration des conditions de vie et une refonte du droit du travail égyptiens sont revendiquées… Les revendications restent les mêmes (salaire minimum et conditions de travail), auxquelles s’ajoutent des demandes politiques : l’exigence que des directeurs de sites ou de service soient « dégagés », que les « petits Moubaraks » de toute sorte subissent le même sort révolutionnaire. (Assia Boutaleb, Le Monde, 12 février 2013)

De nombreux secteurs ont fait grève depuis septembre 2012 : sidérurgie, enseignants, étudiants, ouvriers du gaz, ouvriers des ports, conducteurs de bus… Avec 2 000 grèves officiellement recensées en septembre et octobre 2012, 1 000 en novembre, l’Égypte n’a pas connu de luttes de classe aussi importantes dans toute son histoire.

Ces mouvements de grèves, économiques et politiques, modifient le paysage syndical. Près de 800 syndicats sont recensés et la Fédération égyptienne des syndicats indépendants (FESI), née dans le feu de la révolution en janvier 2011, revendique plus de 3 millions d’adhérents. Dès le lendemain du 22 novembre, ses dirigeants fustigent un décret concrétisant la « prise de la totalité du pouvoir par Morsi qui veut établir son monopole sur le mouvement ouvrier, sous le masque de la démocratie ». Enfin, la déclaration du 29 novembre de Fatma Ramadan et Jano Charbel, dirigeants de la nouvelle centrale, conclut :

Nous ne resterons jamais silencieux face à ces transgressions. La centrale indépendante FESI s’élève contre la prise de contrôle totale du pouvoir d’État par Morsi ainsi que par la prise de contrôle de la centrale ETUF par le ministère du travail. La centrale indépendante participe au sit-in illimité contre les décrets dictatoriaux de Morsi, et a planté deux tentes sur la place Tahrir.

Cette réponse dérisoire des dirigeants du syndicat disposant pourtant de forces neuves et très combatives d’un prolétariat qui a beaucoup appris en deux ans, tourne le dos à la nécessité de dresser les organes de lutte pour le front unique des travailleurs, pour la grève générale. Loin de conforter le torrent révolutionnaire de la jeunesse, ils risquent de l’isoler face aux coups très durs de la police et de l’épuiser. Il est de la responsabilité des dirigeants syndicaux et de toutes les organisations ouvrières d’appeler à constituer des piquets de grève et des milices d’auto-défense des grèves et manifestations pour le renversement de Morsi.

 

Par l’organisation et l’armement, le prolétariat et la jeunesse vaincront la réaction

 

Le prolétariat et la jeunesse doivent se doter de leurs organisations, leurs comités de lutte. De tels comités d’entreprise, de quartier, d’université devront être centralisés. Il est de la responsabilité des dirigeants de la FESI et de toutes les organisations ouvrières de développer ces organes de double pouvoir.

A la place, une partie de la jeunesse radicalisée tente d’opposer à la violence de l’État sa propre violence, sans pouvoir s’appuyer sur le prolétariat. Une organisation se réclamant de l’anarchisme, les Black Blocs, est apparue sans s’imposer à la tête du mouvement.

Enfin, les partis se réclamant du marxisme ont un programme qui en est très éloigné puisqu’ils prônent l’aménagement du capitalisme et de son État. Encore récemment, les Socialistes révolutionnaires en appelaient à des élections et à une nouvelle chambre.

Nous revendiquons la formation d’un gouvernement de coalition révolutionnaire qui entrerait en fonction jusqu’à l’instigation d’une nouvelle constitution et l’élection d’un nouveau parlement. (SR, socialistworker.org, 26 novembre 2012)

Du côté du pouvoir, la réaction s’organise. La police de Morsi, aidée des milices islamistes, a fait des dizaines de morts, des centaines de blessés dans les rangs révolutionnaires. Le camp révolutionnaire, lui, n’a pas de direction décidée à organiser ses propres services d’ordre et milices d’auto-défense. C’est pourtant indispensable pour faire face à la réaction qui peut compter, comme à Port-Saïd en ce moment, sur l’armée de l’État bourgeois.

Le corps des officiers, au sein duquel sont concentrées des traditions séculaires d’asservissement du peuple, doit être brisé, dissout, écrasé dans son ensemble, sans laisser de restes. Il faut remplacer l’armée de caserne, que commande la caste des officiers, par la milice populaire, c’est-à-dire l’organisation démocratique des ouvriers et des paysans armés. Il n’existe pas d’autre solution. (Trotsky, Leçons d’Espagne, juillet 1936)

Ces conseils sont d’une brûlante actualité pour les masses en Égypte. Mais ils n’ont aucune chance de voir le jour si la question du pouvoir ouvrier n’est pas posée. Seul un gouvernement ouvrier et paysan, expropriateur des capitalistes, peut arracher les revendications économiques et politiques du prolétariat et de la jeunesse. Seule cette perspective politique peut orienter les masses contre le pouvoir bourgeois et ses bandes armées.

Cette perspective, c’est un gouvernement émanant des travailleurs des villes et des paysans pauvres qui pourra réaliser les revendications : ouverture de la frontière avec la Bande de Gaza, publication de tous les accords avec Israël et les États-Unis, dissolution des corps de répression, séparation de la religion et de l’État, respect des droits des minorités religieuses et nationales (coptes, Nubiens, peuples du Sinaï…), droits des femmes (égalité juridique, accès à la contraception et à l’avortement…), confiscation des grandes propriétés foncières et affectation des coopératives de paysans pauvres et d’ouvriers agricoles, partage du travail entre tous les salariés, échelle mobile des salaires, nationalisation sans indemnité ni rachat des groupes capitalistes, liberté sexuelle pour la jeunesse, etc. La victoire de la révolution prolétarienne ouvrira la voie à la fédération socialiste d’Afrique du nord et du Proche-Orient, à la fédération socialiste de la Méditerranée, aux États-Unis socialistes d’Afrique.

Si la jeunesse et les ouvriers exigent le départ de Morsi et des islamistes du pouvoir, personne n’ouvre encore aux masses laborieuses la perspective de combattre pour leur propre gouvernement dans toute l’Égypte. C’est là le rôle du parti ouvrier révolutionnaire qu’il faut construire.