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Note de
lecture
François Chesnais, membre du NPA et d’ATTAC, a publié récemment Les Dettes illégitimes, quand les banques font main basse sur les politiques publiques (Éditions Liber, Paris, 2011, 8 euros), un opuscule qui s’ajoute à l’offre déjà abondante des pourfendeurs du « néo-libéralisme » Jean-Luc Mélenchon, Bernard Maris, Frédéric Lordon, Jacques Sapir, Jean-Pierre Chevènement, Arnaud Montebourg, Bernard Cassen, Jacques Généreux…
Tous plaident pour guérir le capitalisme de la finance. Tous éprouvent la nostalgie de l’époque de Charles De Gaulle (1890–1970), général et politicien bourgeois qui désarma les travailleurs, remit en selle la bourgeoisie, sauva son empire colonial et reconstruisit l’État bourgeois en 1944-45, qui massacra les ouvriers algériens en 1961, qui menaça de faire écraser la grève générale par l’armée en 1968. Tous s’appuient sur John Maynard Keynes (1883–1946), économiste bourgeois, haut fonctionnaire de l’empire britannique, dirigeant du Parti libéral (aujourd’hui Parti libéral-démocrate), protectionniste et réactionnaire.
Comment pourrais-je faire mien un credo qui, préférant
la vase aux poissons, exalte le prolétariat grossier au-dessus des bourgeois et
de l’intelligentsia qui, quelles que soient leurs fautes, incarnent le
bien-vivre et portent en eux les germes des progrès futurs de l’humanité ?
(Keynes, « Un aperçu de la Russie »,
1925, La Pauvreté dans l’abondance,
Gallimard, p. 39)
Comme le sous-titre l’indique, pour Chesnais, les banques ont « fait main basse sur les politiques publiques ». L’opposition entre la finance et l’État censé incarner la nation est largement partagée, des réformistes aux fascistes. Cependant, les États bourgeois ne sont pas neutres; ils défendent l’ensemble du capitalisme national, incluant grandes entreprises de l’industrie extractive, de l’industrie manufacturière, du bâtiment, du commerce, de la banque…
En outre, les groupes capitalistes présentent tous une dimension financière, même ceux de l’industrie et des services non financiers. Ce sont des sociétés par actions cessibles, souvent cotées en bourse ; or, acheter, vendre, échanger des actions est une activité financière. En particulier, la détention d’actions d’autres entreprises assure le contrôle des groupes sur leurs filiales, etc. Ils mènent des activités financières en plus de leur activité principale : ils empruntent sur les marchés de capitaux, placent leurs liquidités sur ces mêmes marchés et y spéculent.
Le processus de production apparaît seulement comme un
intermédiaire inévitable, un mal nécessaire pour faire de l’argent. C’est
pourquoi toutes les nations adonnés au capitalisme sont prises périodiquement
du vertige de vouloir faire de l’argent sans l’intermédiaire du processus de
production… (Marx, Le
Capital, II,
1869-1875, ch. 1)
Tel le Dr Frankenstein confronté à sa créature, les groupes de la finance (fonds spéculatifs, banques d’affaires, grandes banques polyvalentes, compagnies d’assurances, réassureurs…) se sont trouvés piégés lors de la crise financière de 2007-2008 par leurs propres inventions : les produits dérivés dont les obligations titrisées (ABS) incorporant les prêts immobiliers à risque, ou les couvertures de défaillance (CDS) qui étaient censées supprimer les risques.
Menacés de faillite, la plupart n’ont dû leur salut qu’à l’intervention salvatrice des banques centrales et des gouvernements, ce qui n’avait rien de « libéral », pas plus que les « primes à la casse » généralisées et les subventions étatiques aux groupes capitalistes de l’automobile lors de la crise économique de 2008-2009.
Désormais, les banques, les fonds de pension, les assurances, sont victimes surtout de l’insolvabilité des États dont les titres de dette étaient censés être des valeurs sûres, les plus éloignées de la spéculation. En temps ordinaire, il s’agit pour la banque d’emprunter à court terme à la banque centrale pour prêter à moyen ou à long terme à un État à un taux plus élevé. De quoi souffrent aujourd’hui les banques, sinon d’avoir trop prêté à des États comme la Grèce qui ne pourront jamais, laissés à eux-mêmes, rembourser leurs emprunts ? De nouveau, leur situation se dégrade, comme en témoigne l’effondrement de la cote de leurs actions en bourse durant l’été.
Moody’s pourrait dégrader les banques françaises… Pour
rappel, l'agence de notation avait mis
sous revue, le 15 juin, les notations financières de BNP Paribas, Crédit
Agricole et Société Générale en raison de leur exposition à la Grèce. (La Tribune,
18 octobre 2011)
De nouveau, et rien n’est moins « libéral », les banques vont être secourues sur fonds publics (donc aux frais essentiellement des travailleurs), comme l’annonce le sauvetage, le 4 octobre, de Dexia par les États français, belge et luxembourgeois.
Le consensus général parmi les responsables et
commentateurs mondiaux est que la zone euro doit prendre les initiatives
suivantes… recapitaliser les banques, après des tests de résistance qui
permettent de prendre acte des pertes sur les dettes souveraines, soit au
travers des Trésors nationaux, soit au travers du Fonds européen de stabilité
financière… (Financial Times, 18 octobre 2011)
Au nom de quoi ces agences de notation décrètent droit
de vie ou de mort sur des pays, sur des peuples ? (Laurent, PCF, 25 octobre 2011)
Comme tant de sociaux-chauvins et de crétins réformistes, Chesnais escamote l’avidité de la classe exploiteuse française et tente de faire croire aux exploités que l’ennemi principal n’est pas dans notre pays….
Et c’est pour que la France conserve la note AAA donnée par les agences de notation que le calendrier de la réforme des retraites a été changé et que celle-ci a été menée sans ménagement. (Les Dettes illégitimes, p. 9)
Alors, si on en croit Chesnais, sans agences de notation (étrangères), le gouvernement (français) n’aurait pas « réformé » les retraites ou, du moins, l’aurait fait « avec ménagement ».
En fait de « calendrier », Chesnais devrait se souvenir que, avant 2010, l’État bourgeois s’en est pris aux retraites en 2003, en 1995, en1993… et en 1953. Était-ce, à chaque fois, une manigance des fourbes agences de notation de l’étranger ?
Chesnais est tellement habitué à fréquenter ATTAC, les staliniens défroqués, les gaullistes de gauche et les bureaucrates syndicaux qui ont tous voté comme l’UMP au second tour de l’élection présidentielle de 2002 et tous voté comme le FN au référendum de 2005, qu’il présente comme une « réforme » les attaques réactionnaires de la bourgeoisie française qui visent à liquider peu à peu le salaire socialisé et à abaisser la valeur de la force de travail.
Accessoirement, Chesnais surestime l’importance des pythies du capitalisme en déclin, pour les ériger en cause des crises capitalistes.
Standard and Poor’s (États-Unis), Moody’s (États-Unis) et Fitch Ratings (Grande-Bretagne) ne sont que des girouettes grassement payées par les émetteurs de titres financiers pour indiquer où le vent de la confiance souffle déjà.
Les agences de notation sont presque toujours en
retard sur les marchés. (Le Monde, 19 octobre 2011)
Surtout, que trois entreprises (qui sont chacune une naine au regard du chiffre d’affaires et de l’effectif des grandes banques françaises) dictent le « calendrier » de l’État français (5e PIB du monde) et du gouvernement Sarkozy-Fillon-Woerth (qu’on croyait plus enraciné à Neuilly qu’à Manhattan) est peu vraisemblable.
Même en admettant que Chesnais ait raison, n’était-il pas possible de leur faire manger leur calendrier, de les vaincre par un combat de classe résolu ?
Pourquoi les directions des centrales syndicales CGT, CFDT, FO ont-elles toutes respecté le « calendrier » : congrès de la CGT qui abandonna préventivement la revendication des 37,5 annuités, participation à la cérémonie des vœux à l’Élysée qui lança le plan gouvernemental, participation à la rédaction du rapport du « Conseil d’orientation des retraites » (COR) qui justifia le plan du gouvernement, participation à la « concertation entre les partenaires sociaux » au ministère du travail ?
Comme le POI, le NPA et LO, l’ex-trotskyste Chesnais se garde bien de dénoncer l’acceptation par les dirigeants syndicaux du « diagnostic partagé » d’une grave crise des régimes de retraite, leur incapacité à réclamer le retrait du projet gouvernemental et l’augmentation des cotisation patronales, leur refus d’appeler à la grève générale jusqu’au retrait et leur dissipation du mécontentement des travailleurs dans des multiples « journées d’action ».
Les agents de la bourgeoisie au sein de la classe ouvrière, les bureaucraties syndicales et les partis réformistes, collaborent avec l’ennemi de classe et sabotent les mobilisations du prolétariat car elles défendent le capitalisme français.
Pour Chesnais, les gouvernements ne sont pas les conseils d’administration d’une fraction nationale de la bourgeoisie mondiale, mais des marionnettes des seules banques (les « investisseurs »), des agences de notation américaine et de l’Union européenne.
Chaque deux ou trois mois, les agences de notations et
les investisseurs, mais aussi les institutions européennes demandent un tour de
vis supplémentaire, budgétaire et salarial, aux gouvernements ; le chômage
monte ; la TVA, qui est dans beaucoup de pays l’une des plus importantes
sources de recettes fiscales, baisse, creusant le déficit budgétaire malgré la
réduction des dépenses. (Les Dettes
illégitimes, p. 13)
Pour Chesnais, les « institutions européennes » mènent les « gouvernements » des États membres. Comme si les décisions prises par l’Union européenne (UE) n’étaient pas celles sur lesquelles le gouvernement allemand et le gouvernement français arrivent à se mettre d’accord.
Et si le chômage vient des « institutions européennes », pourquoi a-t-il augmenté lors de la crise capitaliste mondiale de 2008-2009 dans le monde entier, y compris en Chine, aux États-Unis et au Japon ?
Si Chesnais désigne par « institutions européennes » la Banque centrale européenne (BCE), comment se fait-il que le taux de chômage soit plus élevé en Grande-Bretagne, qui n’a pas adopté l’euro, qu’en Allemagne ?
Si le chômage provient d’un taux d’intérêt directeur trop élevé de la BCE (comme si 1,5 % était un taux élevé !), comment expliquer que le taux de chômage reste plus élevé aux États-Unis (9 %) qu’en Italie, malgré un taux directeur de la Réserve fédérale américaine quasi-nul (0,25 %) ?
Si le chômage ne provient que de mauvaises décisions, il est possible de s’en débarrasser en gardant le capitalisme, l’État bourgeois et même l’Union européenne, à condition qu’elle soit moins « néolibérale », bien sûr.
Le chômage, la guerre, la destruction de l’environnement, ne proviendraient pas du capitalisme, de la valeur, du profit, de l’écrasement du reste du monde par quelques grandes puissances impérialistes et de l’intensification des rivalités entre elles. Non, uniquement de la dette des États. Si Chesnais était écouté par « les partis politiques » et « le pays », tout irait bien.
La dénonciation de la dette est une question politique
majeure qui se pose pour beaucoup de pays, y compris la France. (Les Dettes illégitimes, p. 7)
La crise capitaliste mondiale qui s’annonce pourra être surmontée par l’augmentation des salaires dans la seule France et par l’annulation des dettes publiques.
L’annulation des dettes est une mesure de sagesse politique. Le compteur doit être remis à zéro. Il n’y aura pas de « sortie de crise » sans les deux mesures concomitantes, d’annulation de la dette publique et de hausse des salaires (complétée par le plein rétablissement des allocations chômage et du RMI). (Les Dettes illégitimes, p. 131)
Il ne veut affoler personne, ni les « partis », ni les gouvernements, ni les « investisseurs » (ni les agences de notation ?). L’annulation est une chose trop sérieuse pour être décidée brutalement. Avant d’annuler, il convient de prendre le temps d’étudier, de réfléchir, de procéder à un « audit ».
La double revendication, du moratoire et de l’audit,
doit évidemment être adressée aux partis politiques au moment des campagnes
électorales. Des militants, peut-être même quelques dirigeants, y seront
sensibles. (Les Dettes illégitimes, p. 128)
Comme il s’agir d’une simple « sagesse politique », elle peut être partagée par toutes les classes sociales et par tous les « partis politiques », dont les partis bourgeois…
Pas étonnant que Chesnais s’adresse à tous les partis, son modèle est la 4e République instaurée par l’union nationale PCF-PS-MRP et la 5e République au moins quand De Gaulle était à sa tête.
L’une des périodes où le taux de croissance a été le
plus fort dans l’histoire économique française a été financée sans
« finance ». Il n’y avait pas de dette publique, ni de « revenus
du capital ». (Les Dettes
illégitimes, p. 31)
La « dette publique » serait donc une invention tardive du « capitalisme néolibéral ». Pourtant, Karl Marx l’avait déjà rencontrée en France voici plus de 150 ans.
Tout le monde
financier moderne, tout le monde des banques est très étroitement impliqué dans
le maintien du crédit public. Une partie de leur capital commercial est
nécessairement investie et placée avec intérêts dans les valeurs d'État
rapidement convertibles. (Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851, ch. 6)
Chesnais soutient que les « revenus du capital » n’existaient pas lors des « 30 Glorieuses » (le bon temps où les immigrés vivaient dans des bidonvilles). Autant dire qu’il n’y avait pas d’exploitation. En réalité, une part de la plus-value permettait l’accumulation du capital, qui obligeait les travailleurs dépourvus des moyens de production à se faire exploiter par la minorité de la société qui les accapare. En 1960, seulement 62 % de la population active étaient des salariés ; en 1982, 84 %. Ce que dit Keynes à sa manière.
Le traitement
du chômage passe par l’accroissement des profits. (Keynes, « Une analyse économique du
chômage », 1931, La Pauvreté dans l’abondance, Gallimard, p. 155)
Les capitalistes percevaient comme revenu personnel l’autre partie de la plus-value, sous forme de dividendes et d’intérêts. Quand les entreprises avaient emprunté une partie du capital dont elles disposaient pour exploiter leurs travailleurs, elles versaient aux banques une part de la plus-value sous forme d’intérêts. Entre 1959 (l’INSEE ne fournit pas de statistiques avant) et 1969, les entreprises ne finançaient elles-mêmes qu’entre 70,4 % et 79,9 % de leurs investissement. Donc, elles empruntaient le reste.
Même pour un keynésien, les dividendes et les intérêts sont des revenus du capital. De 1949 à 1968, le montant total des dividendes et des intérêts a augmenté de 572 % en francs courants (+166 % en francs constants si on tient compte de l’inflation, ce qui fait une multiplication de la plus-value réelle par 2,66).
Sa connaissance intime de la finance a conduit Keynes,
dans les années 1930, à des conclusions dont la crise financière et la
situation économique et sociale contemporaines montrent de nouveau la
pertinence. (Les Dettes illégitimes, p. 30)
Ce que cache aux travailleurs l’économiste Chesnais, c’est que l’annulation de la dette, si l’État bourgeois et le capitalisme restent en place, conduit à l’inflation qui ne vaut pas mieux que l’austérité budgétaire.
L’État bourgeois qui annule toute sa dette ne trouvera plus de prêteurs sur les marchés de capitaux pour financer son déficit. Or, pour les keynésiens, l’État doit, aujourd’hui plus que jamais, s’efforcer de stimuler artificiellement l’économie capitaliste. Chesnais, le PS, le PCF et le PG préconisent la monétisation de la dette publique, c’est-à-dire l’octroi de prêts au gouvernement par la banque centrale, comme dans les années 1970, quand l’inflation dépassait + 10% par an en France.
Pour faire cesser immédiatement la dépendance des
États vis-à-vis des marchés financiers, il suffirait que la Banque centrale
européenne achète directement des titres de dette publique aux États. (Mélenchon, Parti de gauche, 19 août 2011)
En réalité, les banques centrales achètent, depuis la crise, les « titres de dettes publiques aux États », quoiqu’indirectement. En effet, elles rachètent aux banques les obligations obtenues en contrepartie de leurs prêts aux États, ce qui revient au financement des gouvernements par les banques centrales.
Comme les banques centrales ont prêté en échange d’une
dette publique décotée, elles ont de fait financé leurs gouvernements. Appelons
un chat un chat : il s’agit là d’un financement par les banques centrales. (Financial Times, 1 juin 2011)
Pour les capitalistes, un avantage de la dépréciation de la monnaie qui découle de « la planche à billets » est de rogner le pouvoir d’achat, même si les salaires nominaux augmentent. L’économiste bourgeois Keynes, dont Chesnais fait grand cas, conseillait à l’État bourgeois de recourir à l’inflation pour duper les travailleurs.
Il est impossible de résister à toute diminution de
salaire réel qui résulte d'une baisse du pouvoir d'achat de la monnaie
affectant pareillement tous les travailleurs ; et en fait les réductions de
salaire réel qui se réalisent de cette façon ne rencontrent généralement pas de
résistance, à moins qu'elles n'atteignent une ampleur extrême. (Keynes, Théorie générale, 1936, Payot, p. 39)
Au même moment, la 4e Internationale avisait la classe ouvrière qu’elle n’avait pas à choisir entre inflation et équilibre budgétaire.
La bourgeoisie reprend chaque fois de la main droite
le double de ce qu'elle a donné de la main gauche (impôts, droits de douane,
inflation, « déflation"« vie chère, chômage, réglementation
policière des grèves, etc.)… Ni l'inflation monétaire, ni la stabilisation ne
peuvent servir de mots d'ordre au prolétariat, car ce sont deux bouts d'un même
bâton. (L’Agonie du capitalisme et les
tâches de la 4e Internationale, 1938,
GB, p. 8-9)
Sans l’expropriation des banques, sans la révolution, sans la dictature du prolétariat, sans les États-Unis socialistes d’Europe, le poids de l’annulation de la dette retomberait sur la classe ouvrière.