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Le pogrom anti-arabe du 17 octobre 1961

La police française assassine trois cents travailleurs

 

Il y a cinquante ans, alors que s’achevait la guerre d’Algérie, la police de la République bourgeoise massacrait dans ses locaux et dans les stades ou jetait à la Seine près de trois cents Algériens, pour la plupart des ouvriers.

 

L’État bourgeois impose un couvre-feu aux travailleurs algériens

 

Depuis au moins 2 ans, l’impérialisme français avait compris qu’il lui faudrait entériner l’indépendance de l’Algérie, mais le gouvernement De Gaulle entendait se présenter en position de force dans les négociations avec l’organisation nationaliste hégémonique, le Front de libération nationale (FLN), notamment sur la question du Sahara. Parallèlement, il avait à faire face à l’Organisation armée secrète (OAS) qui regroupait des partisans du maintien du joug colonial et il lui fallait éviter  que l’armée et la police ne basculent vers celle-ci. Pour ces raisons, il était sensible aux exigences des « syndicats » de police qui réclamaient, entre autres, la mise en place d’un couvre-feu pour les « Français d’origine africaine ».

Le préfet de police Maurice Papon n’est pas un inconnu, depuis longtemps il fait partie du personnel politique de la bourgeoisie, c’est le même qui, préfet de Bordeaux, a organisé les rafles des Juifs du Vel d’hiv à l’été 1942 pour le compte de l’État nazi. Ce haut fonctionnaire a bénéficié de toutes les complicités des hautes sphères de l’État pour passer au travers des mailles de l’épuration après la Deuxième guerre mondiale et continué sa brillante carrière sous la 5e République.

Le 5 octobre, sous prétexte de « mettre un terme aux agissements criminels des terroristes algériens », Papon fait diffuser par la presse un communiqué qui conseille « de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin... », qui recommande « aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police… » et qui décrète que « les débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans d’Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures ».

Les organisations ouvrières, partis et syndicats, ne réagissent pas.

 

Seule la fraction immigrée de la classe ouvrière est appelée à se mobiliser

 

Le FLN de France décide d’appeler à manifester contre ces mesures d’exception. Mais, comme organisation nationaliste, il ne s’adresse qu’aux Algériens. Le mot d'ordre de manifestation est communiqué à la base le jour dit (afin que la police soit au courant le plus tard possible).

Le 17 octobre 1961, plusieurs milliers de travailleurs originaires d’Afrique du Nord, s’apprêtent donc à manifester dans la capitale. Ils entendent protester contre le couvre-feu au faciès que la préfecture de police veut leur imposer. Le caractère obligatoire que le FLN a donné à son mot d’ordre n’explique pas à lui seul la mobilisation et la participation massive aux différents cortèges de la manifestation. Lassés de subir des conditions de vie déplorables et de faire face à un harcèlement policier quotidien, de nombreux travailleurs originaires du Maghreb se saisissent de ce mot d’ordre.

Selon le FLN, la manifestation doit rester pacifique, face à une police raciste et armée. L’appel précise qu’il est interdit « de prendre une arme avec soi quelle qu’elle soit… » et qu’il ne faut « répondre à aucune provocation ». Dans l’après-midi, entre 25 et 40 000 Algériens venus des bidonvilles de Nanterre, Bezons, Courbevoie, Colombes et Puteaux, des banlieues d’Asnières, de Gennevilliers ou de Clichy, du quartier de la Goutte d’or à Paris, souvent habillés comme un dimanche, convergent vers les points de rassemblements prévus par le FLN : Pont de Neuilly-Etoile, Grands Boulevards, Saint-Germain-Saint Michel.

 

Les lynchages et les noyades du 17 octobre 1961

 

Les forces de police ont reçu la consigne d'appréhender les manifestants, de conduire les hommes au Palais des sports, les femmes et les enfants au poste de police de la rue Thorel, dans le 2e arrondissement.

Le 17 octobre au soir, dans la capitale, les « forces de l’ordre » de la police parisienne et de ses supplétifs FPA (force de police auxiliaire constituée de « musulmans » d’Algérie encadrée par des officiers de l’armée française) embarquent les manifestants avant qu’ils ne se soient rassemblés. Dans la rue, dans les gares, dans le métro, les rafles s'organisent.

Là où des cortèges parviennent à se former, ils sont réprimés avec une extrême violence par une police déchaînée. Sur les grands boulevards, la police tire sur les manifestants ; dans le Quartier latin, où un autre rassemblement a réussi à s’agréger, les policiers encerclent les manifestants avant de les charger et de les frapper. Un certain nombre d’entre eux se jette dans la Seine depuis le Pont Saint-Michel pour échapper à leurs coups, d’autres sont balancés froidement à l’eau par des policiers. Dans le secteur de Saint-Sulpice aussi, des coups de feu sont tirés.

Dans la cour de la préfecture de police de l'Ile de la Cité, les 1 200 manifestants appréhendés sont reçus à coups de matraque par des « comités d'accueil ». Vingt blessés graves, souvent victimes de traumatisme crânien, doivent être évacués vers l'Hôtel-Dieu et d'autres hôpitaux.

Au pont de Neuilly, un cortège d’environ 10 000 manifestants est bloqué par les forces de police épaulées par une section de la FPA. Dans la soirée, des coups de feu seront tirés faisant plusieurs morts et des travailleurs algériens seront jetés dans la Seine depuis les ponts de Neuilly, d'Argenteuil et d'Asnières.

Les Algériens qui réchappent, arrêtés, matraqués sont entassés dans les autobus de la RATP qui ont été réquisitionnés pour transporter les manifestants, comme ils l’avaient été à l’été 1942 pour transporter les Juifs. Entre 17 heures et minuit, près de 7 000 seront conduits au Palais des Sports dans des conditions telles que certains vont périr durant le transport. Dans les heures suivantes, 2 600 autres seront emmenés au Stade Pierre de Coubertin après passage à tabac dans des commissariats de quartier.

Au cours de la nuit, la police de la République opère officiellement 11 538 arrestations. Papon publie, dans la nuit, un communiqué indiquant qu’une « manifestation imposée par le FLN à la population algérienne » a été « dispersée ». Il fera état de deux morts et de plusieurs blessés, « la police ayant dû riposter à des coups de feu ». Les autorités françaises ne reconnaîtront que 3 morts et 64 blessés.

Il y aura encore des arrestations après le 17 octobre, des descentes de police dans les bidonvilles de la banlieue parisienne, des milliers d'Algériens continueront d’être placés en détention et les violences se poursuivront dans les centres d’internement. Des détenus seront encore battus, violentés, noyés ou expulsés. Certains seront retrouvés pendus près du « Centre d'identification et de vérification » de Vincennes.

 

L’absence de riposte de la part des organisations ouvrières majoritaires

 

Les organisations trotskystes et anarchistes, à la mesure de leurs forces, ont dénoncé ce crime d’État. À l’appel de l’UNEF, 10 000 étudiants ont défilé le 18 novembre. Des artistes tenteront de dire la vérité sur cette boucherie comme le photographe Elie Kagan et le cinéaste Jacques Panijel qui a tourné clandestinement Octobre à Paris, entre octobre 1961 et avril 1962, film interdit par la censure de la « démocratie » française.

Les partis d’origine ouvrière et les syndications feront le minimum. Pas une minute de grève nationale n’eut lieu pour tous ces assassinés. Seul un meeting de protestation sera organisé à la Mutualité.

Un communiqué CGT appellera « réprouver les violences, et à la solidarité avec les travailleurs algériens ». Le PCF dénoncera « la brutalité de la police » et demandera aux travailleurs français de se sentir menacés par des « mesures à caractère fasciste prises à l’égard de travailleurs algériens, ces mesures pouvant demain être étendues à eux  . Ce qui est une bien étroite conception de la solidarité de classe.

Pourtant, après le 17 octobre, beaucoup de travailleurs algériens ne reviendront pas dans leurs ateliers. « Violences », « brutalités », le vocabulaire utilisé pour dénoncer la répression restera très mesuré. Prudent, le PCF ne veut pas se voir menacé par l’État pour une question qu’il voyait déjà en 1956 comme secondaire par rapport aux enjeux de la politique en France. La déclaration du PCF se gardera bien d’appeler à une manifestation, oubliant même l’aspiration du peuple algérien à obtenir son indépendance.

Le Bureau confédéral de la CGT se contentera de déclarer que « partout, dans les entreprises et les localités, les organisations confédérées doivent prendre l’initiative et mener le combat avec ardeur et dans l’unité… ». Il est question des « événements qui ont marqué la manifestation du 17 octobre… », comme De Gaulle et sa télévision parlaient « des évènements d’Algérie » quand l’État colonial y déchaînait une guerre sanglante. Ni le PCF, ni la CGT ne parlent de crimes, d’assassinats.

Seuls quelques débrayages auront lieu en Région parisienne, à l’appel de la CGT et de la CFTC, à Thomson Gennevilliers, à la Saviem à Saint Ouen, à La Courneuve, chez Dassault à Boulogne où chez Renault, où seul le personnel du CE débrayera. Dans ces usines, les ouvriers originaires d’Algérie étaient très nombreux et fortement syndiqués à la CGT. Aucun mouvement d’ensemble face au crime perpétré contre la fraction de la classe ouvrière la plus vulnérable. Les masses ouvrières ne seront pas appelées à se mobiliser. Aucune organisation ne prendra la responsabilité d’une initiative nationale. Une telle abstention vaut complicité.

 

Le poison du chauvinisme

 

La faiblesse de la réponse au massacre des travailleurs algériens, comme avant, en 1947, face aux massacres de Sétif et Guelma tranche avec les réactions qui seront celles du PCF et de la CGT après la manifestation du 8 février 1962 au cours de laquelle 8 personnes seront tuées par la police à la station de métro Charonne (un neuvième manifestant décédant des suites de ses blessures le mois suivant). La riposte qui sera organisée par les organisations ouvrières sera massive : plus de deux millions de grévistes et près de 500 000 personnes aux obsèques. Il faut dire qu’aucune victime n’était arabe, toutes étaient syndiquées à la CGT et pour 7 d’entre elles, membres du PCF.

La tuerie du 8 février 1962 occultera celle du 17 octobre 1961. Chaque année, les victimes de Charonne seront légitimement honorées par la CGT et le PCF, mais pas un mot, pas une larme au fil des années pour les assassinés arabes de cette nuit d’automne 1961.

Deux ans plus tôt, au Congrès confédéral de la CGT, Aboubekr Belkaïd, un des responsables de la Fédération de France du FLN, ouvrier chez Renault, avait critiqué l’attitude des directions ouvrières, au premier rang desquelles la CGT, dans les termes suivants :

Au lieu d’amener les travailleurs à prendre position contre la guerre d’Algérie tout simplement parce que la guerre, surtout coloniale, se trouve en contradiction flagrante avec les principes de la classe ouvrière. Non. Les travailleurs, face au problème, ont été habitués à prendre une position déterminée avant tout par intérêt. Puisque le slogan : « la guerre d’Algérie coûte cher » passe en premier, ils sont appelés à lutter contre cette guerre parce qu’elle menace leur niveau de vie. […]

Et nous, depuis des années, nous attendons la fameuse prise de conscience des années de répression barbare, des années d’humiliation, des années de souffrance, qui succèdent à un siècle et quart de domination coloniale. Le peuple français est témoin de la répression journalière qui s’abat sur l’émigration algérienne. À la Régie Renault, des syndicalistes algériens sont arrêtés par la police sur leur poste de travail, avec la complicité de la direction, et devant leurs camarades de travail […] des travailleurs français, travaillant avec des Algériens, exploités tous au même titre par le même patron, sont envoyés en Algérie, pour faire la guerre aux frères et aux enfants de leurs camarades de travail, avec lesquels ils ont mené la lutte ensemble, dans la même usine, contre le même patron.

Le mal vient du fait que le syndicalisme français n’avait pas préparé la classe ouvrière aux problèmes coloniaux du 20e siècle […] Il faut qu’un autre effort soit fait par vous, représentants des travailleurs ; un effort qui dépasse le stade des slogans, un effort qui attaque directement la cause de toutes les difficultés actuelles des travailleurs, […] la guerre d’Algérie […]. Il faut mener une action énergique devant les travailleurs, leur montrer l’exemple de ceux qui refusent de faire la guerre au peuple algérien.

 

L’État bourgeois sert d’abord à réprimer

 

Le préfet Maurice Papon, le Premier ministre Michel Debré, le ministre de la Justice Roger Frey ont autorisé les massacres en assurant, par avance, les policiers de l’impunité. Ils ont agi en représentants directs de Charles De Gaulle, pour servir les intérêts généraux du capitalisme français. Le pogrom anti-arabe d’octobre 1961 n’est pas une bavure, l'extrême violence anti-algérienne qui se déchaîne au cours des mois de septembre et d'octobre 1961 n’est pas le fait d'extrémistes incontrôlables au sein de la police mais l'instrument d'une politique élaborée par le gouvernement De Gaulle-Debré.

La police est dans son rôle lorsqu’elle effectue des rafles, contrôle l’identité au faciès et fiche les Algériens. Elle était déjà dans son rôle lorsqu’elle exécuta froidement, au moment de la dispersion, six Algériens du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) qui défilaient derrière les organisations françaises, lors d’une manifestation appelée par le Mouvement de la paix, le 14 juillet 1953.

L’armée qui avait réprimé et torturé en masse les Arabes qui se battaient pour l’indépendance de leur pays était bien l’héritière de la guerre d’Indochine et, antérieurement de l’écrasement de la Commune de Paris en 1871.

La police, comme l’armée, n’est rien d’autre que « cette force spéciale armée et séparée du reste de la population » comme disait Lénine, destinée à maintenir en place l’ordre bourgeois, c’est-à-dire le pouvoir de la classe capitaliste sur le prolétariat.

À l’heure où les Mélenchon, Mailly, Thibault, Montebourg et consort prônent le « produire français », le repli national, où ils se gardent de défendre conséquemment le droit des pauvres à s’installer en France, il est bon de rappeler que, pour en finir avec la misère dans laquelle vit l’immense majorité de la population mondiale, pour arrêter l’exploitation des masses ouvrières et paysannes, pour liquider l’impérialisme, pour éradiquer le racisme, la xénophobie, il n’y a pas d’autre solution que d’unir les travailleurs de tous les pays pour renverser le mode de production capitaliste qui en est responsable. Il est nécessaire d’en finir avec le capital, son appareil d’État, sa police, son armée et son appareil judiciaire.

Ceux qui disent vouloir démocratiser la police mentent et mettent en danger les travailleurs qui les écoutent. Ceux qui, du PS à LO, réclament davantage de policiers dans les cités, n’ont rien appris de l’histoire.

Les militants du Groupe bolchevik saluent la mémoire des ouvriers assassinés le 17 octobre 1961 par l’État bourgeois français dont ils veulent hâter la chute, en combattant pour construire le parti mondial de la révolution socialiste.

 

17 octobre 2011