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États-Unis

La révolte des fonctionnaires du Wisconsin

 

Face à l’offensive de la bourgeoisie américaine

 

La présidence de Barack Obama, comme il fallait le prévoir (voir Révolution socialiste n° 29), déçoit les travailleurs qui avaient cru que sa couleur de peau et le soutien politique, financier et militant des confédérations syndicales (AFL-CIO, Change to Win) en faisaient un défenseur de leur cause. Rappelons qu’à l’époque, le PS et le PCF rivalisaient en flagorneries envers ce candidat d’un parti bourgeois impérialiste. Même l’ancêtre du NPA, la mal nommée LCR, envisageait alors qu’un président des États-Unis pût « aller à l’encontre des intérêts sociaux dominants » (Rouge, 5 novembre 2008).

Obama dément rapidement les illusions des travailleurs et les mensonges des réformistes. À l’extérieur, il continue à étrangler Cuba et l’Iran, à occuper Haïti (voir Révolution socialiste n °33), l’Irak et l’Afghanistan. Il décide de participer à l’agression contre la Libye. À l’intérieur, il dispense généreusement l’argent public aux groupes capitalistes de la banque, de l’assurance et de l’automobile, il gèle les salaires de deux millions de travailleurs de la fonction publique fédérale, il accuse les travailleurs de l’enseignement public d’être responsables de l’état des établissements secondaires et primaires et décide d’y instaurer un « salaire au mérite », il maintient les exemptions fiscales aux riches.

Barack Obama a annoncé avoir accepté un compromis imposé par les républicains sur la question des impôts, incluant une prolongation des cadeaux fiscaux de l'ère Bush pour tous les contribuables pendant deux ans… (Le Figaro, 7 décembre 2010)

En novembre 2010, les élections législatives (qui servent pour choisir un nombre de représentants proportionnel à la population de l’État pour la Chambre des représentants) et sénatoriales (pour désigner deux sénateurs par État pour le Sénat) sont un triomphe pour le Parti républicain qui obtient la majorité à la Chambre des représentants.

Parmi les bénéficiaires de la victoire électorale du Parti républicain, figure un dénommé Scot Walker, hostile à tout avortement, financé par le groupe capitaliste Koch Industries, proche du mouvement fascisant Tea Party.

Dans chaque État, le pouvoir exécutif est exercé par un gouverneur élu et le pouvoir législatif est constitué de deux organes parlementaires. Dans l’État du Wisconsin (au nord-est des États-Unis), le candidat du Parti républicain, Walker, remporte l’élection de novembre. Le nouveau gouverneur réduit immédiatement les impôts locaux sur les entreprises et sur les plus hauts revenus.

Après cette diminution des recettes, Walker feint de s’alarmer du déficit de l’État qu’il vient d’aggraver. Pour le résoudre, il soumet aux chambres une loi de finances rectificative. Son plan comporte deux aspects :

·      Une attaque contre les syndicats : la fin du prélèvement des cotisations syndicales sur le salaire brut, un vote annuel pour examiner leur représentativité, l’interdiction de demander des augmentations de salaires au-delà de l’inflation officielle…

·      Une offensive contre les prestations sociales (Medicare…) et contre les salaires de 375 000 fonctionnaires de l’État et des collectivités territoriales du Wisconsin (enseignants, infirmiers, éboueurs) par une baisse des salaires nets (en doublant les retenues pour la sécurité sociale).

 

Les dirigeants syndicaux acceptent la baisse des salaires

 

Les sénateurs du Wisconsin du Parti démocrate proposent un compromis à Walker : ils acceptent le second volet, si le Parti républicain retire le premier. Les bureaucrates syndicaux de la fédération de fonctionnaires AFSCME et du syndicat des enseignants WEAC acceptent aussi la baisse des salaires, comme l’avoue benoitement un de leurs soutiens :

Lorsque les syndicats ont proposé d’accepter les exigences de M. Walker en matière salariale en échange du maintien des règles de négociation collective, le gouverneur a refusé. (Rick Fantasia, « Sursaut du mouvement social américain », Le Monde Diplomatique, avril 2011)

Une des principales différences entre le Parti républicain et le Parti démocrate tient à leurs liens avec les syndicats. Le Parti démocrate attaque les travailleurs en utilisant l’appareil de la plupart des syndicats et des confédérations, si bien que le taux de syndicalisation s’est effondré dans le secteur privé.

Le Parti républicain (pressé sur sa droite par le Tea Party) pense de plus en plus que la bourgeoisie américaine n’a pas ou n’a plus besoin d’entretenir une bureaucratie ouvrière à grands frais, au détriment du taux de profit global. Par conséquent, le gouverneur Walker refuse le compromis du Parti démocrate et des chefs syndicaux.

 

Les travailleurs se rebiffent et occupent le capitole

 

Malgré l’inertie des responsables syndicaux, les manifestations commencent spontanément le 14 février, à Madison, à Milwaukee, à Green Bay, Eau Claire, Sheboygan ainsi que sur les campus de l’Université du Wisconsin de Madison et de Milwaukee. Les plus grosses (100 000 personnes) ont lieu devant le Capitole de Madison, qui sert de siège au gouverneur et aux deux chambres (Assemblée du Wisconsin, Sénat du Wisconsin) qui devaient adopter le projet de Walker. Se mêlent les drapeaux américains et des références au soulèvement des travailleurs et des jeunes d’Égypte contre Moubarak.

Le 15 février, les manifestants occupent le Capitole. Les participants sont des fonctionnaires de l’État du Wisconsin ou des travailleurs municipaux, mais aussi des salariés du privé, des agriculteurs et des étudiants.

Si les travailleuses et les travailleurs de la fonction publique du Wisconsin avaient fait grève alors ensemble jusqu’au retrait du projet, ils auraient pu vaincre et inspirer la classe ouvrière de tous les secteurs et de tous les Etats. Mais seuls des groupes révolutionnaires sans implantation nationale (LRP, HWRS) appellent à la grève générale. Sur place, le mot d’ordre est avancé par le cortège des IWW (anarcho-syndicalistes). Il est repris par une partie des manifestants. Les medias s’en font l’écho.

Aux alentours de 20 h, un rassemblement de plusieurs milliers de personnes s'est créé devant la porte fermée du Capitole de l'Etat, sur King Street, aux cris de « Ouvrons la porte ! » et  « Grève générale ! ». (The Wisconsin State Journal, 10 mars 2011)

 

La bureaucratie syndicale dévoie le mouvement vers le soutien au Parti démocrate

 

Alors, pour empêcher la grève générale, les dirigeants syndicaux soutiennent toutes les pitoyables diversions de leurs maitres du Parti démocrate :

·      le refus des élus du Parti démocrate de siéger à l’Assemblée du Wisconsin qui a déjà voté le projet de Walker, pour empêcher le quorum d’être atteint,

·      les pétitions pour des élections anticipées afin de remplacer les mauvais élus républicains par des bons élus démocrates qui taxeraient hypothétiquement les riches.

Les 14 sénateurs démocrates se sont enfuis du Wisconsin pour se cacher dans l’Illinois afin que la Chambre haute n’ait pas le quorum pour mettre aux voix le texte. Les 19 sénateurs républicains sont furieux. (L’Humanité Dimanche, 10 mars 2011)

D’une part, tant que le capitalisme reste en place, l’impôt est supporté aux États-Unis comme ailleurs surtout par les travailleurs ; d’autre part, le Parti démocrate ne diffère pas vraiment du Parti républicain, ni en matière d’impôts, ni en matière d’attaques contre les fonctionnaires. Les mesures de ses gouverneurs en Californie, dans l’Illinois, à New York et dans le Maryland contre les services publics et les salaires des fonctionnaires sont les mêmes que dans le Wisconsin.

Des manoeuvres parlementaires dérisoires n’ont jamais empêché une attaque de la classe dirigeante… surtout celles d’un parti bourgeois. Par contre, elles ont servi d’exutoire au mécontentement de la base, de diversion contre la grève générale des fonctionnaires du Wisconsin.

Le 9 mars, la police expulse les manifestants du Capitole et le Sénat adopte le projet de Walker.

 

Les complices de la bureaucratie refusent d’appeler à la grève générale

 

En France, à l’automne 2010, lors des manifestations de masse et des grèves contre le projet de Sarkozy qui restreignait les retraites, les organisations qui ont renié le programme révolutionnaire de la 4e Internationale (LO, NPA, POI…) ont appuyé les manoeuvres des bureaucraties syndicales contre la grève générale, lesur «journées d’action », leurs « grèves reconductibles » (voir Révolution socialiste n° 34). Aux États-Unis, il n’en va pas autrement.

Tout en dénonçant le soutien au Parti démocrate, l’organisation soeur du POI, Socialist Organizer, reprend son orientation politique (une bonne fiscalité est possible). SO prend l’initiative d’un regroupement de syndicalistes... qui refuse d’appeler à la grève générale, au moment même où le Capitole de Madison est occupé.

Les 4 et 5 mars, une rencontre d’urgence du travail (ELM) réunissant 96 dirigeants syndicaux et militants à Cleveland a appelé à organiser des manifestations de masse et des actions dans les branches, là où c’est possible, le 4 avril… Il a aussi pressé les syndicalistes et les militants de se mobiliser sur des revendications comme « Faites payer les riches et les groupes ! Faites payer Wall Street pour la crise qu’ils ont engendrée ! Créez 27 millions d’emplois à plein temps ! Finissez les guerres et réorientez les dépenses pour créer des emplois et répondre aux besoins humains ! » Répondant à cet appel, l’union locale de San Francisco (SFLCE) a voté pour une manifestation le 4 avril… Cette résolution du SFLCE et la perspective ouverte par l’ELM montrent la voie qu’il faut suivre. (Alan Benjamin, « La lutte du Wisconsin : et maintenant ? », The Organizer, 18 mars 2011)

Sans bataille à mort contre la bureaucratie, pour la grève générale, les résolutions de « responsables syndicaux » ne sont que bavardages ; sans lutte contre la bourgeoisie impérialiste, la paix est une mystification ; sans agir pour un gouvernement ouvrier, la justice fiscale est un leurre.

Le problème se pose ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n'y a pas de milieu… C'est pourquoi tout rapetissement de l'idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l'idéologie bourgeoise. (Lénine, Que faire ? 1902)

L’organisation sœur de LO, le groupe Spark (L’Étincelle), dénonce aussi la manœuvre de soutien au Parti démocrate sans jamais évoquer l’alternative qui permettrait de la déjouer, de mener la lutte de classe, d’unifier les travailleurs, de vaincre le plan de Walker, la grève générale. Spark n’a rien à proposer.

Comment pourrions-nous nous fier aux directions syndicales, y compris celles qui ont appelé à ces manifestations contre les gouverneurs républicains ? Ce qui compte maintenant est que les travailleurs du Wisconsin ont senti que ce qui compte est de rassembler leurs forces, et les autres ont vu cette force, même de loin. La seule force à laquelle les travailleurs peuvent se fier pour se défendre est leur propre force. Et la mobilisation massive du Wisconsin nous montre combien nombreux sont ceux qui veulent l’utiliser. (Spark, 21 février 2011)

Personne ne sait aujourd’hui sur quoi cette lutte va déboucher, ou quand elle va finir, dans une semaine, dans un mois ou plus tard. (Spark, 7 mars 2011)

L’organisation soeur du NPA, Solidarity, n’apporte pas plus d’étincelle à la poudre du Wisconsin que les disciples de LO.

Nous portions des pancartes disant « Accusez Wall Street », « Faites payer les grands groupes » et nous avons reçu un accueil enthousiaste… Et quand nous avons chanté « Comment résoudre le déficit ? Taxez les riches !  Taxez les riches ! », les gens ont repris avec nous avec joie… (Stephanie Luce, « Wisconsin : retirer, réformer, reconstruire », site Solidarity, mars 2011)

Pas question de défier les bureaucraties syndicales en se battant pour la grève générale dans les réunions syndicales et parmi les occupants du Capitole.

Ce dont les gens ont besoin, c’est des choix intermédiaires entre le simple appel au retrait et une grève générale. Cela pourrait être des « journées d’action »…, des actions directes sur les groupes qui financent le Parti républicain de façon à déployer la créativité actuelle… (Luce, « Wisconsin : retirer, réformer, reconstruire », Solidarity)

 

Pour la rupture des syndicats avec le Parti démocrate, pour un parti ouvrier

 

La classe ouvrière, pour s’ouvrir une voie, doit mettre en cause le système de deux partis de la bourgeoisie et le contrôle des syndicats par les bureaucraties corrompues et pro-impérialistes. Cela inclut une bataille patiente au sein des syndicats pour qu’ils soient indépendants de l’État bourgeois, pour qu’ils fonctionnent démocratiquement, pour qu’ils mènent des luttes réelles, incluant les assemblées générales, la grève générale, l’occupation des locaux de travail, leur défense contre la police et les briseurs de grève.

Les syndicats doivent cesser de financer les partis des patrons, doivent rompre avec le Parti démocrate, s’engager dans la voie d’un parti ouvrier, qui affronte tous les partis de la bourgeoisie dans chaque élection, et défende dans toute occasion les intérêts des exploités et des opprimés.

L’activité au sein des syndicats pour un parti ouvrier est inséparable de la lutte à mort contre la bureaucratie syndicale et pour la défense du programme révolutionnaire. Comme le disait un cadre révolutionnaire fondateur du Parti communiste américain puis du Parti socialiste des travailleurs et de la 4e Internationale :

Il est vrai que le simple fait de la formation d’un parti ouvrier, en lui-même, aurait une profonde influence en stimulant des développements radicaux et même révolutionnaires.

Mais ceux qui se satisferaient de cela pourraient aussi bien se retirer de la lutte et laisser le processus automatique tout régler. Le processus automatique ne règle rien, à part de garantir la défaite.

Les révolutionnaires conscients, si peu nombreux fussent-ils au départ, participent au processus. Leur rôle est d’aider à aller de l’avant en disant toute la vérité. Le combat pour un parti ouvrier est inséparable de la lutte pour nettoyer le mouvement ouvrier des directions traîtres et corrompues, et ne peut en être séparé.

Les militants radicaux et les anciens radicaux qui prétendent lancer un parti ouvrier en laissant de côté la question du programme et de la direction sont simplement en train d’inventer une formule pour couvrir leur propre trahison. (James Cannon, « Implications of the Labor Party », The Militant, 26 avril 1954)