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À bas le gouvernement des généraux de Moubarak ! Gouvernement ouvrier et paysan !

Partie de Tunisie en décembre 2010, la vague révolutionnaire s’est étendue à l’Égypte, un pilier essentiel avec Israël et l’Arabie saoudite de l’ordre impérialiste dans la région. Le 10 février, après deux semaines de manifestations, d’affrontements sanglants et de grèves, les masses ont fini par chasser le dictateur Moubarak, l’héritier de Nasser et Sadate, qui garantissait depuis 1981 l’exploitation capitaliste et la domination impérialiste.

 

Le colonel Nasser contre la démocratie et la classe ouvrière

 

En 1952, le colonel Gamal Nasser renverse la monarchie à la tête du « Mouvement des officiers libres ». Le coup d’État militaire est soutenu par le seul parti ouvrier (le DMNL lié à la bureaucratie de l‘URSS).

Des travailleurs se mettent en grève, en particulier à Kafr al-Dawwar. La grève est réprimée et la junte militaire fait pendre deux ouvriers, Muhammad Khamis et Ahmad al-Bakri, dans l’enceinte de l’usine. Une armée dont le prmeir acte politique est de supplicier des travailleurs ne peut pas jouer le rôle des armées de conscription des révolutions anglaise, américaine et française des révolutions bourgeoises antérieures.

En 1952, la junte débute une réforme agraire. En 1953, elle interdit les partis. Nasser échappe à un attentat des Frères musulmans en 1954. En 1956, il se fait plébisciter président. Il joue du conflit entre l’impérialisme américain et l’URSS pour accroître ses marges de manoeuvre au nom d’une « troisième voie ». En riposte, les services secrets américains aident les Frères musulmans. De cette époque date son « socialisme » qui est teinté d’islam et qui s’oppose à la lutte des classes au nom de l’unité de tous les Arabes.

En 1956, Nasser nationalise le canal de Suez, ce qui conduit à l’affrontement avec la Grande-Bretagne, la France (dont le gouvernement est dirigé par le Parti socialiste) et Israël. Les armées occidentales et sioniste battent l’armée égyptienne, mais l’URSS et les États-Unis exigent la fin de leurs opérations. Le canal reste à l’Égypte. En 1958, la Syrie dirigée par le Baas s’unifie avec l’Égypte, Nasser fonde « l’Union socialiste arabe » (USA), parti unique. En 1961, il nationalise une partie de l’industrie.

Le prestige de Nasser est à son zénith chez les peuples arabes, d’autant que l’appareil international du stalinisme appuie la bourgeoisie nationaliste, ainsi que la « 4e Internationale » pro-stalinienne de Pablo et Mandel (en 1959, Pablo publie La Révolution arabe et, de 1962 à 1965, il est membre du gouvernement algérien). Aucun parti ouvrier ne se dresse contre le bonapartisme anti-ouvrier.

 

L’échec du nationalisme panarabe

 

Les limites du nationalisme panarabe du nassérisme et du Parti Baas apparaissent dès les années 1960, du vivant de Nasser.

Battu militairement en 1956, il s’en prend alors aux Juifs d’Égypte, une communauté présente depuis 2 000 ans. En 1961, la Syrie se sépare de la « République unie ». En 1967, Nasser déclenche une guerre contre Israël, avec la Jordanie et la Syrie, qui se termine par une défaite humiliante. Le résultat est qu’Israël conquiert une partie de l’Égypte (le Sinaï ) et de la Syrie (le Golan).

Nasser meurt en 1969 ; Anouar el-Sadate, le vice-président, lui succède. Candidat unique de l’USA, il est élu avec 90 % des voix. En 1972, Sadate expulse les conseillers militaires de l’URSS. En 1973, l’Égypte déclenche une nouvelle guerre contre Israël avec la Syrie pour tenter de récupérer le Sinaï. Israël gagne de nouveau.

En 1976, le régime du Baas de Syrie massacre la résistance palestinienne au Liban (voir Révolution socialiste n° 21). En 1977, Sadate se rend en Israël. Il réprime la même année les émeutes de la faim. En 1978, les États-Unis incitent à un accord entre l’Égypte et à Israël. L’Égypte reconnaît officiellement Israël ; Israël restitue le Sinaï, ses sites touristiques et son pétrole ; les États-Unis financent l’armée égyptienne. Sadate rebaptise l’USA « Parti national démocratique » (PND). En 1981, un commando du Jihad islamique, une scission des Frères musulmans qui fusionnera plus tard avec Al-Qaïda, assassine Sadate

Le vice-président Hosni Moubarak succède à Sadate. Il décrète l’état d’urgence. Il est élu triomphalement comme candidat unique du PND. En 1989, le PND entre à l’Internationale socialiste. En 1990, l’Égypte s’engage aux côtés des États-Unis dans la guerre contre l’Irak. La dictature entreprend de privatiser les entreprises publiques. En 1997, elle liquide la réforme agraire. En 2010, Moubarak renforce le blocus de la Bande de Gaza.

Le bilan de 60 ans de nationalisme bourgeois panarabe est accablant : dépendance alimentaire (l’Égypte est le plus grand importateur de blé du monde), chômage de masse (officiellement 10 % de la population active mais 80 % des jeunes de 16-29 ans), inflation (15 % en 2010 et jusqu’à 60 % pour certains aliments de base), oppression des femmes (la majorité est excisée, le droit au divorce n’est pas le même entre hommes et femmes, les « crimes d’honneur » sont multiples…), oppression des chrétiens, ressentiment national à cause de la soumission envers les États-Unis et de la collaboration avec l’État colonisateur d’Israël…

En Afrique du nord et en Asie de l’ouest, l’échec patent du nationalisme panarabe et la capitulation à son égard du mouvement ouvrier causent une fantastique régression historique, vers le fondamentalisme religieux. Les Frères musulmans ont désormais une base de masse dans la petite-bourgeoisie traditionnelle et salariée, ainsi que chez les déclassés.

 

Un soulèvement impulsé par la jeunesse et rejoint par les travailleurs

 

Entre 2006 et 2009, les travailleurs mènent des grèves importantes malgré la fédération syndicale officielle, qui fait partie de l’appareil d’État. En décembre 2006, puis en septembre 2007, les 24 000 ouvriers de l’usine Misr de Mahallah Al-Koubra, dont une majorité de femmes, luttent et constituent leur comité de grève. Il appelle à la grève générale pour le 6 avril 2008. L’écho est immense dans la jeunesse scolarisée. Le « Mouvement de Jeunesse du 6 avril » (MJ6A) se constitue pour le soutenir.

Une combinaison de menaces et de concessions conduit la majorité du comité de grève à annuler son mot d’ordre. Cependant, le 6 puis le 7 avril, une manifestation spontanée a lieu à Mahallah. La répression est féroce et cause plusieurs morts, des blessés et des centaines d’arrestations.

Le 30 décembre 2010, la Fédération des syndicats indépendants d’Égypte (FSIE) est proclamée qui regroupe les 4 premiers syndicats nationaux indépendants de l’État (syndicats des travailleurs des impôts, de la santé, des enseignants, des employés) et des noyaux syndicaux d’ouvriers d’industrie. Sa constitution menace un pilier du régime, la Fédération des syndicats égyptiens (FSE) qui n’a jamais organisé de grève et dont la direction est nommée par le pouvoir au service des patrons.

Le 25 janvier 2011, la jeunesse égyptienne répond à l’exemple de la révolution tunisienne en appelant à chasser Moubarak. Le MJ6A et d’autres organisations de jeunesse semi-clandestines détournent la « journée nationale de la police », pour défier le régime en utilisant les réseaux sociaux numériques. Au cri inspiré par les manifestants tunisiens, « Moubarak, dégage ! », des dizaines de milliers de jeunes, dont de nombreuses femmes, occupent les rues. Immédiatement, les manifestants sont confrontés aux forces de répression, sans que leurs rangs cessent de grossir.

Entre le 26 et le 28 janvier, les manifestations spontanées se répètent malgré les policiers venus les réprimer avec matraques, grenades lacrymogènes et canons à eau. Comme en Tunisie, à Suez, Alexandrie, Rafah et au Caire, les bâtiments de la police sont pris d’assaut. Les arrestations comme les blessés se comptent par centaines :

À Rafah, dans le nord du pays, le siège de la sûreté d'État a été attaqué. Il y aurait trois morts parmi les policiers. Suez est un « vaste champ de bataille ». Une partie des manifestants s'est rassemblée devant la morgue où, selon des sources médicales, ont été amenées les dépouilles d'une douzaine de personnes. Des affrontements ont eu lieu avec la police, aux abords du ministère de l'intérieur, où des manifestants ont essayé d'entrer. (Le Monde, 29 janvier 2011)

Le 28 janvier, des centaines de milliers déferlent au Caire. La police doit finalement se replier. L’immeuble du PND est incendié. L’armée décrète le couvre-feu et commence à quadriller la ville, mais les masses paralysent les convois militaires. Des scènes de fraternisation entre soldats et manifestants se déroulent. L’état-major, conscient des risques de division de l’armée, décide de ne pas ouvrir le feu.

Dès le 29 janvier, la Place Tahrir du Caïre devient le lieu de rassemblement des organisations de jeunesse. Dans toutes les villes, les travailleurs et les jeunes exigent le départ de Moubarak. Comme dans les deux pays voisins, le mouvement réclame l’abrogation de l’état d’urgence et de la justice d’exception, la libération des prisonniers politiques, la liberté de la presse, le droit de grève et d’organisation, la dissolution du parti gouvernemental...

Le remaniement ministériel du 29 janvier témoigne que l’armée est le dernier recours de l’orde bourgeois. Moubarak nomme comme vice-président le général responsable de l’espionnage Omar Souleiman, comme vice-premier ministre le général d’aviation Ahmed Chafic et comme vice-premier ministre le maréchal et chef des forces armées, Hussein Tatawi. Malgré une certaine popularité de l’armée qui n’a pas tiré, cela ne calme pas le flot montant de la révolution.

Le 2 février, Moubarak décide d’envoyer ses hommes de main, flics en civil et déclassés du lumpen payés pour l’occasion, reprendre la Place Tahrir. L’auto-défense de la place est héroïque bien qu’improvisée. Les insurgés repoussent les bandes envoyées par le pouvoir au prix de plusieurs morts et de 1 500 blessés. Apparaissent même des comités de défense de la révolution.

Le clan Moubarak, sur le conseil du président américain Obama, ouvre le « dialogue » avec « l’opposition ». Les États-Unis préparent en même temps une solution de secours avec Mohamed El Baradei, ancien haut fonctionnaire des affaires étrangères et ancien directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Il arrive au Caire le 27 janvier. Le 30, il crée son parti, « l'Association nationale pour le changement » (ANC).

 

L’entrée en lutte du prolétariat précipite la chute de Moubarak

 

Le Comité constituant de la Fédération des syndicats indépendants d’Égypte appelle tous les travailleurs égyptiens à former des comités populaires dans les installations de proximité et les sites pour défendre les infrastructures, les travailleurs et les citoyens dans cette situation critique. Ces comités organiseront aussi la protestation et les grèves dans les lieux de travail.

Le 5 février, après l’échec de la répression policière, l’état-major de l’armée, en lien étroit avec l’État américain qui le finance à hauteur de deux milliards de dollars par an, prétend au rôle d’arbitre entre le gouvernement Moubarak et les masses urbaines en révolte. L’armée occupe les lieux stratégiques des grandes villes.

Les partis bourgeois comme le vieux Parti Wafd (démocrate) et les Frères musulmans (clérical), ainsi que les anciens staliniens du Parti Tagammou (réformiste) participent à des tables rondes avec le vice-président. Mais la poursuite du mouvement révolutionnaire des masses les contraint à rompre les négociations, sous peine de perdre toute autorité et donc leur capacité à défendre le capitalisme et l’État bourgeois.

Le 8 février, les grèves et les manifestations de millions de travailleurs commencent. La FSE officielle ne parvient pas à les empêcher.

Plusieurs mouvements sociaux portant sur les conditions de travail et les salaires ont par ailleurs fait leur apparition dans le pays. Des manifestations ont eu lieu mardi et mercredi dans les arsenaux de Port-Saïd, à l'entrée nord du canal de Suez, ainsi que chez plusieurs sociétés privées travaillant sur cet axe stratégique du commerce mondial. A l'aéroport du Caire, des grèves ont affecté des sociétés de services ou de sécurité. Des fonctionnaires du département des statistiques gouvernementales ont également manifesté dans la capitale. Des grèves ont aussi été signalées dans des usines textiles de Mahallah, dans le delta du Nil, ou encore dans une société gazière du Fayoum. (AFP, 9 février 2011)

La grève générale menace. La police est priée par l’état-major de rester dans ses bâtiments, quand il en reste. Le gouvernement américain et l’état-major égyptien redoutent la jonction des aspirations démocratiques et des luttes ouvrières. En concertation avec les services secrets étasuniens, les généraux organisent une « transition en bon ordre » (Obama, 9 février).

Trois jours après le début des grèves, le 11 février, Moubarak est destitué. Son départ est salué par une explosion de joie populaire. Les travailleurs poursuivent leur mouvement. Les postiers et les infirmiers, les ouvriers et les techniciens de l’industrie occupent leurs lieux de travail, exigent le départ des directeurs nommés par le régime, des augmentations de salaires…

Quelque 15 000 ouvriers de la Misr Filature et Tissage --qui emploie 24 000 personnes dans la ville de Mahallah al-Kobra, dans le delta du Nil—« sont en grève pour la quatrième journée consécutive devant le bâtiment administratif », a affirmé dans un communiqué le Centre des services pour les syndicats et les ouvriers. « Les ouvriers ont refusé de mettre fin à leur mouvement de protestation jusqu'à l'acceptation de leur principale revendication qui est la destitution du directeur de l'usine Fouad Abdel Alim », qu'ils accusent de corruption, a-t-il ajouté.

L'armée, aux rênes de l'Égypte depuis la chute du président Hosni Moubarak le 11 février, a affirmé vendredi qu'elle ne tolèrerait pas de manifestation qui nuise à l'économie et à la sécurité du pays, et qu'elle y riposterait.

Les quelque 24 000 ouvriers de l'usine ont cessé le travail le 10 février en soutien aux manifestations contre Hosni Moubarak. La grève a brièvement cessé après sa démission avant de reprendre mercredi pour exiger des hausses de salaires et une nouvelle direction. L'usine est la plus grande de l'industrie textile du pays, qui emploie 48 % de la population active en Égypte, selon le Centre. (AFP, 19 février 2011)

Alors que la classe ouvrière manifeste sa force, paradoxalement, le Mouvement de la jeunesse du 6 avril appelle à constituer la « Coalition de la jeunesse de la révolution » (CJR)… avec les ennemis de toute révolution sociale : l'ANC, les Frères musulmans, etc.

Faute de parti ouvrier révolutionnaire, les travailleurs n’ont pas créé d’organes soviétiques qui pourraient prétendre au pouvoir pour remplacer Moubarak. Les généraux nommés par Sadate et Moubarak ont les mains libres.

 

La junte militaire prend le pouvoir avec l’appui des grandes « démocraties »

 

Le 10 février, l’état-major proclame un Conseil suprême des forces armées (CSFA) d’une vingtaine de généraux. Le 11, le CSFA annonce la démission du président. Le 12, il déclare le respect des traités internationaux (dont le traité avec Israël) et désigne un nouveau président, le général Hussein Tatawi, ancien ministre de la défense de Moubarak de 1991 à 2010 ; il reconduit les ministres nommés par Moubarak. Le 13, la junte dissout le Parlement, suspend la Constitution et promet des élections.

L'Arabie saoudite, qui avait soutenu Moubarak pendant toute la révolte, se félicite de « la transition pacifique ». Le 14 mars, sa propre armée écrasera le soulèvement à Bahreïn.

L’impérialisme français, fidèle allié de Ben Ali jusqu’au bout, essaie de ne pas perdre pied dans la région. Le gouvernement Sarkozy-Fillon-Juppé reconnaît le « Conseil national de transition libyen » dès sa constitution, le 6 mars, et apporte sur place le même jour son soutien à la junte militaire égyptienne.

M. Juppé a déclaré avoir assuré le « de la confiance que la France place dans le CSFA pour conduire la suite du processus de transition politique » en Égypte. (L’Express, 6 mars 2011)

Au passage, le ministre des affaires étrangères français mesure l’utilité contre-révolutionnaire des partis cléricaux.

Le dialogue que j'ai eu avec l'ensemble de cette délégation et en particulier avec les membres des Frères musulmans, a été intéressant et m'a permis de bien mesurer que la présentation qui est faite parfois de ce mouvement mérite d'être éclairée et approfondie. Plusieurs d'entre eux m'ont fait part de leur vision d'un islam libéral et respectueux des principes démocratiques. (Juppé, L’Express, 6 mars 2011)

L’armée a perdu toutes les guerres contre Israël. Elle est hypertrophiée (480 000 soldats). Elle est formée et financée par l’impérialisme dominant (60 milliards de dollars versés par Washington au total depuis 1979). En 1991, elle a participé à la guerre contre un pays arabe, l’Irak, avec les États-Unis, avec celles de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Elle bloque la Bande de Gaza au compte de l’impérialisme américain et d’Israël.

Tous les présidents (Naguib, Nasser, Sadate, Moubarak) qui ont piétiné les libertés démocratiques et persécuté le mouvement ouvrier, en sont issus. L’armée a réprimé les grèves de 1952, a écrasé les émeutes de la faim de 1977, a couvert les attaques des nervis de Moubarak en janvier. En outre, comme l’armée en Turquie, au Pakistan et comme les pasdarans en Iran, la caste des officiers possède des entreprises dans l’industrie d’armement, mais aussi le BTP, les réseaux téléphoniques... Les généraux constituent donc une fraction du grand capital qui exploite des centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs.

 

Le prolétariat et la jeunesse ne doivent prêter aucune confiance aux généraux, ni aux islamistes

 

Le « démocrate » El Baradei (ANC) applaudit à la prise du pouvoir par la junte.

Nous sommes impatients de travailler avec l’armée pour préparer l’organisation d’élections libres et justes. Je m’attends à une période de transition et de partage de pouvoir entre l’armée et le peuple. (L’Humanité, 12 février 2011)

Sur les site du SUQI-Inprecor ((le courant pabliste qui a détruit la 4e Internationale en 1951-53) ) et du NPA, le chef de l’ANC est pourtant décrit comme un « progressiste » avec qui il convient de « coopérer ».

Mohamed El Baradei est un authentique progressiste qui souhaite que son pays sorte de l'actuelle dictature pour devenir un régime progressiste (libéral) démocratique, avec des élections libres et des libertés politiques. Si un éventail aussi vaste de forces politiques est prêt à coopérer avec lui, c'est parce qu'elles voient en lui l'alternative progressiste la plus crédible au régime existant, un homme qui ne dirige pas un électorat organisé propre et qui constitue par conséquent une figure de proue appropriée pour un changement démocratique. (Gilbert Achcar, Où va l'Égypte ? 7 février 2011)

Les travailleurs ne peuvent faire aucune confiance aux démocrates bourgeois, encore moins aux généraux. Tout parti, fût-il né de la classe ouvrière, qui prétend réconcilier le peuple et l’armée bourgeoise est traître, quelle que soit la dénomination dont il s’affuble pour mieux tromper les prolétaires, quelles que soient les phrases dont il enveloppe sa capitulation.

La domination de la bourgeoisie, c’est-à-dire la préservation de la propriété privée des moyens de production, est inconcevable sans le soutien des exploiteurs par la forme armée. Le corps des officiers constitue la garde du capital. Sans elle, la bourgeoisie ne saurait se maintenir, fut-ce un seul jour. (Léon Trotsky, « Leçons d’Espagne », 1936,OEuvres, t. 10, p. 311)

Le « Mouvement du renouveau socialiste » (MRS) qui est lié au SUQI va jusqu’à défendre le maintien de la police bourgeoise.

Deux démarches sont nécessaires : la dissolution de l’appareil de sécurité de l’État, tout en gardant les appareils de sécurité généraux traditionnels comme dans les pays démocratiques, et la condamnation des officiers impliqués dans des opérations de torture et de meurtre, cela pour que la révolution complète sa victoire. (MRS, La dissolution de la Sécurité d’État…  10 mars 2011, site du NPA)

Ces charlatans tentent de faire oublier aux masses l’expérience amère qu’elles viennent de faire de la police bourgeoise sous toutes ses formes.

L’État capitaliste, en dehors de son armée régulière, possède encore une armée de gredins exercés et des troupes particulièrement dressées, spécialement entraînés à la lutte contre les ouvriers : la police et la gendarmerie. (Nikolaï Boukharine, Evgueni Preobrajensky, ABC du communisme, 1923, Maspero, t. 1, p. 56)

Hier, les révisionnistes du trotskysme s’adaptaient au nationalisme panarabe ; aujourd’hui, ils s’adaptent au nationalisme panislamiste.

Le MRS est une scission des « Socialistes révolutionnaires » (SR) qui sont restés  affiliés à la TSI (le courant cliffiste qui avait rompu avec la 4e Internationale en refusant de soutenir la révolution chinoise lors de la guerre de Corée). Le MRS et les SR ont été éduqués politiquement par la direction du SWP de Grande-Bretagne, donc dans les pires illusions envers l’islamisme. Le prétexte invoqué par Callinicos, Harman, Rees... est qu’il surgit dans les pays dominés ou dans des minorités opprimées. Ces révisionnistes oublient seulement qu’il s’agit de partis de la bourgeoisie et d’un ennemi féroce de la classe ouvrière et du socialisme.

Il est aussi nécessaire de combattre le panislamisme, le panasiatisme et autres mouvements similaires qui tâchent d'utiliser la lutte émancipatrice contre l'impérialisme européen et américain pour rendre plus fort le pouvoir des impérialistes turcs et japonais, de la noblesse, des grands propriétaires fonciers, du clergé, etc. (Vladimir Lénine, « Thèses sur les questions nationales et coloniales », 1920, Manifestes, thèses et résolutions de l’Internationale communiste, Maspero, p. 58)

Le SWP avait constitué en Grande-Bretagne une sorte de front populaire, Respect, avec des organisations cléricales musulmanes et des patrons pakistanais (voir Révolution socialiste n° 23). Le NPA a esquissé en France la même orientation avec une candidate voilée aux élections régionales.

Toute l’orientation des SR et du MRS est de faire un bloc qu’ils imaginent « progressiste » avec l’aile la plus contre-révolutionnaire de la bourgeoisie, les Frères musulmans, en dépit de toutes les leçons de la lutte des classes mondiales :

· l’utilisation par l’impérialisme américain des bandes islamistes en Iran et en Égypte dans les années 1950, en Indonésie dans les années 1960, en Afghanistan dans les années 1970-80 ;

· la catastrophe à laquelle a conduit la ligne d’alliance avec les ayatollahs menée par les staliniens, les guérillériste et les centristes du SUQI en Iran en 1979.

Dès 2005, les SR collaborent avec les Frères musulmans dans le Syndicat libre étudiant.

Le MRS et les RS ont cosigné, le 25 février, un appel commun avec les Frères musulmans, Changement, liberté, justice sociale.

Les SR et le MRS ne sont pas pour rien dans la liquidation du front unique de la jeunesse qu’était le MJ6A au profit de la CJR qui est un front populaire pour la jeunesse (avec les Frères musulmans et l'ANC d’El Baradei). La CJR ne peut que désorienter les étudiants et les jeunes travailleurs qui ont mené le combat contre Moubarak et qui cherchent la voie de la révolution socialiste. D’ailleurs, elle fait des propositions à la junte militaire.

Le site des SR publie le 5 février un communiqué des Frères musulmans.

Les SR viennent de se transformer en « Parti démocratique des travailleurs » (PDT) , dont l’appellation démontre le réformisme imbécile et l’adaptation criminelle aux bourgeois démocrates et cléricaux. Le dirigeant du PDT, Kamal Khalil, en a lui-même fait l’aveu.

Si cela était un parti d’avant-garde, nous l’aurions nommé Parti socialiste du travail ou Parti des travailleurs communistes, et son programme aurait été axé sur le socialisme révolutionnaire plutôt que sur les réformes. (www.almasryalyoum.com, 15 avril 2011)

De son côté, le parti clérical ne cache pas son objectif : la « transition » doit aboutir à « un gouvernement islamiste » (www.almasryalyoum.com, 23 avril 2011).

Tous les courants petits bourgeois du type SR-PDT et MSR désorientent le prolétariat et la jeunesse, les jettent dans les bras de leurs ennemis, les désarment politiquement.

C’est bien abusivement que la presse présente ces fieffés opportunistes, qui reprennent le rôle des sociaux-démocrates et des staliniens, comme des « trotskystes ».

La 4e Internationale n'a ni ne peut avoir place dans aucun des fronts populaires. Elle s'oppose irréductiblement à tous les groupements politiques liés à la bourgeoisie. Sa tâche, c'est de renverser la domination du capital. Son but, c'est le socialisme. Sa méthode, c'est la révolution prolétarienne. (Léon Trotsky, L’Agonie du capitalisme et les tâches de la 4e Internationale, 1938, GB, p. 41)

 

La « transition » anti- démocratique aux mains des généraux

 

En fait de « transition démocratique », la junte repousse à plus tard la libération des prisonniers politiques, maintient l’état d’urgence. L’armée chasse les occupants de la Place Tahrir et en arrête une quarantaine. Elle demande aux travailleurs de « reprendre le travail ».

L'armée est consciente des conditions sociales et économiques que traverse la société, mais ces problèmes ne peuvent pas être résolus avant la fin des grèves et des manifestations. (AFP, 16 février 2011)

À l’intérieur, la junte militaire reçoit le soutien des Frères Musulmans. Le dirigeant du parti clérical, Essam Al-Eriane, déclare à la télévision :

Nous avons confiance dans l’engagement de l’armée et sa promesse de rendre le pouvoir. (Le Monde, 17 février 2011)

Le 26 février, une commission nommée par la junte militaire, composée de dignitaires du régime et de Frères musulmans, annonce un référendum pour le 19 mars et prévoit d’interdire les candidatures de partis qui se revendiqueraient d’une classe sociale. Le même jour, l’armée matraque les manifestants qui reviennent à la Place Tahrir.

Saisissant le rôle de la junte pour maintenir le régime de Moubarak sans Moubarak, un secteur de la jeunesse et de la classe ouvrière poursuit les grèves, les manifestations et les occupations. Il exige le châtiment de Moubarak et de sa famille, la démission des responsables de la répression, à commencer par le premier ministre Ahmed Chafic, et la dissolution de la police politique, les Services de la sécurité de l'État.

Sous la pression de la rue, le 4 mars, la junte renvoie Chafic et nomme à sa place un civil, Essam Charaf, un ancien ministre de Moubarak, avec l’aval de la CJR.

Essam Charaf était le premier sur la liste que nous avons soumise aux militaires lors de notre rencontre dimanche, a déclaré Bassem Kamel, un des membres de la CJR. (Le Monde, 5 mars 2011)

Le même jour, les mots d’ordre de dissolution de la Sécurité d’État sont scandés dans toutes les manifestations. À Alexandrie et dans tout le pays, les masses prennent d’assaut les centres de détention et de torture.

Des centaines de milliers de manifestants avaient boycotté le nouveau Premier ministre Isam Charef alors qu'il prononçait une allocution sur la place Tahrir lors d'une manifestation organisée vendredi pour revendiquer la dissolution  des services de la sécurité de l'État. Les protestataires ont attaqué par centaines le bâtiment de la sécurité  de l'État à Alexandrie après des affrontements avec les forces de la police qui ont ouvert le feu contre ces derniers. (El Moudjahid, 5 mars 2011)

Le 8 mars, des islamistes attaquent les femmes qui manifestent Place Tahrir. Plusieurs coptes sont assassinés par balles le même jour dans un quartier pauvre.

Le 9 mars, l’armée intervient contre les manifestants de la Place Tahrir. Des centaines sont arrêtés. Les militaires humilient les femmes en procédant à des prétendus « tests de virginité ». Des dizaines de manifestants sont condamnés en cour martiale à des peines allant de 1 à 5 ans de prison.

Le 14 mars, l’armée matraque une manifestation de coptes. 14 sont envoyés à l’hôpital.

Le 19 mars, le référendum soumet un projet d’aménagement de la constitution qui reconduit le régime présidentiel. Le CSFA contrôlerait l’élection présidentielle prévue en juin et les élections législatives de septembre. Contrairement aux autres partis bourgeois qui réclament une nouvelle constitution et appellent au « non », les Frères musulmans appellent au « oui ». Le référendum est approuvé par 77 % des suffrages exprimés. Mais la participation est faible, seulement 41 % des inscrits. Le « non » obtient le plus de voix dans les villes et les quartiers qui ont mené la mobilisation contre Moubarak (39 % au Caire, par exemple).

Les menaces de la junte et les échéances électorales n’arrêtent pas les luttes du prolétariat le plus nombreux du continent avec celui de l’Afrique du sud. Dans les usines de gaz, de pétrole, d’électricité, du textile, de la sidérurgie, dans les administrations publiques, les universités, dans les ports du Canal de Suez, les grèves se multiplient. Toutes les revendications se mêlent : économiques comme l’augmentation de salaire ou l’arrêt des différences de statuts (intérim, public, privé), politiques comme la chasse aux PDG surpayés et aux corrompus du régime du PND.

Le 23 mars, le premier ministre Charaf annonce que les grèves seront interdites. Le même jour, l’armée attaque avec des tanks les étudiants occupant l’Université du Caire.

Le 8 avril, l’armée tire sur les manifestants de la Place Tahrir, rejoints par des soldats et des sous-officiers, faisant 1 mort et 71 blessés.

 

Ni junte militaire, ni gouvernement islamiste !

 

Une véritable transition démocratique est incompatible avec toute junte militaire qui repousse même une assemblée constituante.

La lutte conséquente pour les libertés démocratiques réclame l’approfondissement du mouvement démocratique en une révolution sociale qui profite à tous les exploités et opprimés, qui ne peut être dirigée que par la classe ouvrière. Elle ne s’arrêtera pas à la résolution des vastes questions démocratiques, mais mettra en cause les racines du despotisme, du sous-développement, de la domination étrangère.

Pour extirper la dictature, pour la liberté de la presse, de manifestation, d’organisation, de grève, les travailleurs et travailleuses, avec la jeunesse à leur côté doivent constituer non seulement des syndicats de salariés, mais des organes rassemblant tous les exploités et opprimés, de type « soviets » ou « conseils ». Ils ne peuvent le faire qu’en s’opposant aux partis bourgeois (Frères musulmans, ANC, Wafd…) qui ont montré qu’ils ne veulent pas se débarrasser de l’État bourgeois ni du capitalisme, mais les aménager pour leur propre compte. De tels comités d’entreprises, de quartier, d’universités devront être centralisés. Il est de la responsabilité des dirigeants de la nouvelle organisation syndicale (FSIE) et de toutes les organisations ouvrières de développer ces organes de double pouvoir.

Face au projet de loi d’interdiction des grèves par la junte, la FSIE et toutes les organisations ouvrières doivent réaliser le front unique et préparer la grève générale.

Les menaces de la junte contre les grèves, les attaques de l’armée contre les manifestants et les étudiants démontrent que la révolution doit se défendre en généralisant l’expérience de la défense de la Place Tahrir contre les nervis et des comités d’auto-défense qui sont apparus dans certains quartiers.

Le corps des officiers, au sein duquel sont concentrés des traditions séculaires d’asservissement du peuple, doit être brisé, dissout, écrasé dans son ensemble, sans laisser de restes. Il faut remplacer l’armée de caserne, que commande la caste des officiers, par la milice populaire, c’est-à-dire l’organisation démocratique des ouvriers et des paysans armés. Il n’existe pas d’autre solution. (Léon Trotsky, « Leçons d’Espagne », 1936, OEuvres, t. 10, p. 311)

Seul un gouvernement émanant des travailleurs des villes et des campagnes peut réaliser les revendications : ouverture de la frontière avec la Bande de Gaza, publication de tous les accords avec Israël et les États-Unis, dissolution des corps de répression, séparation de la religion et de l’État, droits des femmes (instruction, égalité juridique, accès à la contraception et à l’avortement…), respect des droits des minorités religieuses (coptes) et nationales (Nubiens, Berbères, Tsiganes...), confiscation des grandes propriétés foncières et affectation de leurs actifs à des coopératives de paysans pauvres et d’ouvriers agricoles, partage du travail entre tous les salariés, échelle mobile des salaires, nationalisation sans indemnité ni rachat des groupes capitalistes, liberté sexuelle pour la jeunesse, etc.

La victoire de la révolution prolétarienne ouvrira la voie à la fédération socialiste d’Afrique du nord et du Proche orient, à la fédération socialiste de la Méditerranée, aux États-Unis socialistes d’Afrique.