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Tout au long du développement de la crise économique déclenchée en 2008, certains États se sont trouvés plus fragilisés que d’autres, particulièrement en Europe, où quatre d’entre eux (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) se sont vus attribuer par des courtiers des marchés de capitaux l’acronyme peu flatteur de PIGS (« cochons »). La Grèce est le plus fragile d’entre eux.
En 2009, Néa Dimokratía (Nouvelle démocratie) qui dirigeait le gouvernement bourgeois sortant, est battue par le PASOK (Mouvement socialiste panhellénique). Le PASOK est membre de « l’Internationale socialiste », comme un certain nombre de partis nationalistes bourgeois de pays dominés. Le PASOK n’a rien à voir avec les vieux partis ouvriers des pays impérialistes de l’Europe, c’est un parti récent, créé sur un programme nationaliste en 1974 par Andréas Papandréou, ancien ministre et ancien dirigeant de l’Union du centre.
Le 19 octobre 2009, le nouveau gouvernement grec dirigé par George Papandreou (le fils du fondateur du parti) a annoncé une révision du déficit budgétaire grec de 3,7 % à 12,5 % (les critères du « pacte de stabilité » exigent entre autres que ce nombre ne dépasse pas 3 %). La bourgeoisie grecque avait jusqu’alors réussi à masquer sa dette grâce à un montage comptable élaboré par Goldman Sachs, un des principaux responsables de l’éclatement de la crise financière. Peu de temps après, l’État vit sa note sensiblement diminuée par plusieurs « agences de notation » (Fitch, Standard & Poor’s, Moody sont des officines privées qui sont payées pour noter les groupes capitalistes et les États qui empruntent sur les marchés de capitaux), ce qui a déchaîné une vague d’attaques spéculatives contre lui.
S’il est vrai que depuis longtemps le budget de la Grèce est déficitaire, que sa dette publique représente, d’après le FMI, 179 % de son PIB (à en croire les critères du « pacte de stabilité » il ne devrait pas dépasser 60 %du PIB), ses comptes ne sont pas plus déséquilibrés que ceux des États-Unis, dont le déficit s’élève à 12,5 % du PIB en 2009, ou que ceux du Japon, dont le déficit en 2009 s’élève à 10,5 % du PIB, et dont la dette est quasiment le double du PIB. Même au sein de l’Union européenne (UE), la dette publique représente en moyenne 175 % du PIB (234 % pour les Pays-Bas, 222 % pour l’Irlande…). Il est alors clair que les capitalistes de la finance ont décidé de prendre la Grèce pour cible. Ils ont choisi d’utiliser les centaines de milliards d’euros qui leur ont été prêtés l’an passé pour couvrir leurs dettes et réaliser de nouveaux profits pour s’enrichir en spéculant sur certains États plus fragiles, qui le font en retour payer aux travailleurs.
Dans la mesure où la Grèce est mal notée, elle doit verser des intérêts plus élevés pour emprunter (ce taux vient de dépasser 10 % contre 3% pour l’Etat allemand et 3,2 % pour l’État français). Ainsi, les banques qui peuvent emprunter à leur banque centrale à des taux relativement faibles (guère au dessus du « taux directeur » qui est de 1 % dans la zone euro, 0,5 % aux États-Unis et en Grande-Bretagne) peuvent facilement s’enrichir en prêtant à la Grèce, ce qui en conséquence la fragilise plus encore et fait diminuer sa note, et ainsi de suite.
Le gouvernement grec a alors dû montrer patte blanche en présentant un plan d’assainissement de ses finances publiques, qui prévoit de ramener le déficit budgétaire à 2,8 % du PIB en 2012, ce qui implique non seulement une réduction radicale des dépenses publiques, et donc des attaques contre les travailleurs, mais également un soutien financier de la part d’autres États, à commencer par ceux de l’UE. Or, il lui fut refusé dans un premier temps. La France et l’Allemagne rivalisèrent d’égoïsme pour éviter d’opérer le premier sauvetage d’un État membre par l’UE, d’autant que le traité de Maastricht interdit à l’UE, ou à un État membre de soutenir financièrement un autre État, sauf « événement exceptionnel échappant à son contrôle » (article 103A) :
J’ai toute confiance que le gouvernement grec, sous
l’autorité de Papandréou, mette en place ces mesures. (Christine Lagarde, Ministre
français de l’économie, 30 janvier, AFP).
Les contribuables allemands ou britanniques ne peuvent
pas financer les échecs des autres. (Rainer Bruederle, Ministre allemand de l’économie, 30 janvier, Associated Press)
Une aide pour la Grèce correspondrait à l’effondrement
d’un barrage. Accorder une aide au pays qui entrave les règles nécessiterait
d’accepter d’aider les autres. (Otmar Issing, ex-économiste en chef de la BCE, Financial
Times, 15 février)
Pourtant, que la situation échappe ou non au contrôle de la Grèce, les risques sont majeurs, sur l’Espagne, sur le Portugal… mais aussi sur la France, dont les banques sont les plus exposées à la dette grecque (57 milliards d’euros, contre 43 milliards pour les banques allemandes) et sur l’existence même de la zone euro. C’est pourquoi les discours ont changé :
La pression sur l’euro s’accroît. L’Union européenne
doit maintenant tout entreprendre pour stabiliser la Grèce et l’euro. (Thomas Mayer, économiste en chef de le Deutsche
Bank, Bild, 9
février)
La France et l’Allemagne détenant à elles deux 39 % de la dette publique grecque, elles sont en première ligne, et en raison des intérêts divergents de ces deux États, ils se sont rapidement opposés sur la question d’une aide.
Sarkozy, avec le soutien des gouvernements espagnol, italien et belge, souhaitait que l’UE apporte une aide financière à la Grèce, alors que Merkel, épaulée par les gouvernements hollandais, autrichien et finlandais, et par la Banque centrale européenne, privilégie un financement par le FMI. La bourgeoisie française a plus à perdre que l’Allemagne d’un effondrement de la Grèce, c’est pourquoi Sarkozy s’agite pour que l’UE le suive, et il est d’ailleurs soutenu par le Parti socialiste : « Je soutiens Mme Lagarde » (Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste, France Inter, le 19 mars).
Le Bundestag (la chambre des députés allemands) vota
une position présentant comme illégal un soutien financier. Merkel
se prononça en faveur de la possibilité d’exclure un pays de la zone euro. Schäuble, le Ministre allemand des finances, proposa de
retirer le droit de vote aux États ne respectant pas les règles. Focus, un magazine allemand de
référence, présentait la Vénus de Milo adressant un doigt d’honneur aux
contribuables allemands : « Des tricheurs dans la famille de
l’euro ». La Chambre basse des Pays-Bas vota une motion (acceptée par tous
les partis) interdisant au gouvernement d’utiliser les finances pour aider la
Grèce. La bourgeoisie allemande a finalement obtenu gain de cause, puisque la
solution qu’elle préconisait, à savoir aide une aide mixte FMI-UE, a
finalement été adoptée, à hauteur de 45 milliards d’euros
En revanche, si la bourgeoisie allemande rechigne à financer l’Etat grec, elle lui apporte son « soutien total » et sa « solidarité » (Guido Westerwelle, Ministre des affaires étrangères, Les Échos, 2 février), dans la guerre qu’il entend mener au prolétariat ; Sarkozy a également félicité le gouvernement Papandréou pour la mise en œuvre de mesures draconiennes contre les travailleurs : relèvement de l’âge légal de départ à la retraite à 63 ans voire à 67 ans, gel des pensions de retraite, réduction de 30 et de 60 % des 13e et 14e mois de salaire des fonctionnaires, ce qui correspond à une baisse de 6,6 % des salaires, non-remplacement d’un fonctionnaire sur cinq (le secteur public emploie 35 % de la force du travail du pays), réduction des budgets de chaque ministère, hausse de 20 % des taxes sur les carburants, hausse de la TVA.
Les travailleurs ont engagé le combat, mais les directions syndicales de la GSEE (Confédération générale des travailleurs grecs) et de l’ADEDY (Administration suprême des syndicats de fonctionnaires grecs) émiettent la riposte. Des grèves de quelques heures, d’un jour, de deux jours, furent appelées secteur par secteur. La GSEE organisait la division des travailleurs en déclarant ne soutenir que ceux qui touchent moins de 2 000 € par mois et en refusant d’organiser une grève générale. Les directions syndicales ont accepté en revanche de « négocier » les attaques contre les travailleurs, sans jamais retirer leur soutien au gouvernement dirigé par le Pasok. Le KKE (Parti communiste de Grèce) et Syriza (l’équivalent du Parti de gauche), détournent la colère des masses vers un anti-américanisme bien pratique quand il faut laisser souffler le gouvernement bourgeois Papandréou.
Des dizaines de milliers de travailleurs ont défilé, avec pour mot d’ordre « Aucune illusion, guerre contre les riches ! ». Pour s’ouvrir une voie, le prolétariat et la jeunesse grecs ont besoin de serrer les rangs face à la bourgeoisie, classe contre classe : Dirigeants des syndicats, rompez avec le gouvernement ! Pas d’union nationale pour ponctionner les salaires et les retraites ! Ils doivent exiger l’expropriation des banques, leur appropriation par les travailleurs, pour que la richesse créée par eux puisse servir à fournir à tous des emplois et leur assurer des niveaux de vie décents. Celle-ci doit être associée à la collectivisation des principaux secteurs de l’économie. Ces mesures conséquentes de défense des exploités sont partie intégrante du programme révolutionnaire ; seule la mobilisation des masses peut les arracher, en combattant consciemment pour un gouvernement ouvrier. Contre l’État bourgeois, contre la classe capitaliste, contre l’Union européenne, contre le FMI, l’avenir des travailleurs en Grèce, comme dans les autres pays, sera écrit par des gouvernements ouvriers unis dans les Etats-Unis socialistes d’Europe.