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Crise capitaliste
mondiale
La crise capitaliste provient d’une insuffisance de la plus-value totale au regard d’un capital total qui est en suraccumulation. Elle apparaît d’abord sous forme d’une crise bancaire et financière, l’été 2007, avant de se traduire par une chute de la production fin 2008 à l’échelle mondiale, ce qui renforce l’hypothèse que c’est le mode de production capitaliste qui est en cause. Au premier semestre 2009, le PIB des pays du G7 -qui regroupe les principales puissances capitalistes- diminue de 8,4 % en rythme annuel, l’Allemagne (-13,4 %) et le Japon (-11,7 %) étant les plus violemment touchés. Sur l’ensemble de l’année 2009, leur PIB devrait chuter de 4 %, un chiffre sans précédent depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Le PIB du monde entier devrait diminuer en 2009 de 1,3 % selon le FMI et de 2,9 % selon la Banque mondiale.
Pourtant, depuis plusieurs mois, les annonces optimistes se multiplient. Le 30 octobre, le gouvernement américain affiche sur une croissance annualisée de 3,5 % pour le troisième trimestre, proche du rythme connu par les États-Unis au cours des années 1990. Pour le deuxième trimestre consécutif, la France connaît une croissance, faible mais positive (+0,3 % au second trimestre de 2009, +0,3 % au troisième). La ministre de l’économie s’en targue aussitôt : « notre économie a vraiment pris le tournant de la reprise » (Christine Lagarde, Europe 1, 13 novembre). Le Fonds monétaire international se réjouit : « l’économie mondiale connaît de nouveau l’expansion » (Perspectives de l’économie mondiale, octobre) car un certain nombre de signes, au-delà des variations du PIB ou du PNB, semblent indiquer le retour de l’accumulation : après avoir chuté de 40 % pendant le dernier trimestre 2008, le cours des actions a depuis rebondi de 30 % ; le commerce mondial s’est stabilisé après une diminution de plus de 10 % après septembre 2008 ; les banques se remettent à se prêter sur les marchés interbancaires…
En déduire le retour à une croissance économique significative et prolongée est prématuré :
Presque partout, le redémarrage est tiré par l’investissement
public (+33,6 % au premier semestre 2009 en Chine) et la consommation des
ménages, mais pas par l’effort d’équipement des entreprises. C’est la
conséquence de politiques budgétaires et monétaires très stimulantes… (L’Expansion,
octobre 2009)
D’après le FMI, dont un des rôles est de fournir des indications aux bourgeoisies du monde entier, « la reprise sera lente, parce que les systèmes financiers restent endommagés, que le soutien du secteur public devra progressivement être retiré, et que les ménages dans les économies qui ont subi un effondrement du prix des actifs continueront à reconstituer leur épargne ».
Le caractère décadent du capitalisme est illustré par l’aide publique qui a été nécessaire à son économie nationale la plus puissante, présentée si souvent comme le modèle du capitalisme libéral : à l’automne 2008, le Congrès des États-Unis vote un premier plan d’aide aux groupes bancaires et financiers américains à hauteur de 700 milliards de dollars, qui initie une débauche d’aides culminant au total à 11 000 milliards de dollars… À son échelle, le gouvernement Sarkozy-Fillon assure de même les banques françaises d’un plan de 360 milliards d’euros. L’État britannique avance l’équivalent de 30 % du PIB du pays pour sauver les banques britanniques, l’État belge avance 35 % du PIB pour sauver les banques belges (tant francophones que néerlandophones), l’État irlandais avance 225 % du PIB pour sauver les banques irlandaises…
Le retour de la croissance provient surtout de mesures de l’État national, qu’il s’agisse de sauvetage en ordre dispersé des banques, de reports particuliers à chaque État de paiement d’impôt pour les ménages ou les entreprises, de subventions nationales massives aux groupes industriel du pays, auxquels il faut ajouter la baisse considérable des taux d’intervention des banques centrales (le taux auquel elles prêtent chacune à leurs banques). Ils sont actuellement de 1 % pour la Banque centrale européenne, 0,5 % pour la Banque d’Angleterre, 0,2 % pour la Réserve fédérale américaine, 0,1 % pour la Banque du Japon.
Le sauvetage des banques en Europe de l’Ouest s’est fait de façon dispersée, chaque pays prenant de son côté les mesures qu’il jugeait pertinentes à partir d’octobre 2008… Malgré des ampleurs comparables, les plans de relance budgétaire ont été très peu coordonnés aussi bien au niveau mondial qu’entre pays européens. (CEPII, L’Économie mondiale 2010, p. 14, p. 18)
Il est remarquable que tous les gouvernements qui justifiaient la baisse des cotisations sociales et des impôts sur les entreprises et les riches, qui excipaient de la nécessité de tailler dans les dépenses sociales sous prétexte de « mondialisation » et de défense de la compétitivité du pays, n’ont pas hésité à mettre la main à la poche, à grande échelle, pour sauver leurs banques ou leurs groupes automobiles.
Demain, si le capitalisme perdure, par l’inflation qu’ils subiront ou les impôts qui les frapperont, ce sont les producteurs, travailleurs salariés et travailleurs indépendants des campagnes et des villes, qui supporteront les conséquences de cette « politique budgétaire et monétaire très stimulante ». Certains prolétariats sont déjà touchés. Et tous subissent les effets de la crise capitaliste mondiale elle-même.
La reprise récente du taux de profit est due à l’artifice de l’injection de fonds publics (qui soit préparera la prochaine crise, soit empêchera la sortie de la crise en cours) et, dans une moindre mesure, à une hausse du degré d’exploitation de la classe ouvrière (que la crise elle-même a facilitée).
Les ouvriers, les employés, les techniciens, etc. ont vu leurs conditions d’existence se dégrader massivement : hausse spectaculaire du chômage, baisse des salaires, des retraites, des allocations sociales, niveau record de saisies immobilières, hausse massive du nombre de sans-domicile et de la sous-nutrition… À l’échelle mondiale, les écarts de revenu ont explosé, et les secteurs les plus fragiles de la classe ouvrière mondiale ont été touchés, en particulier dans les pays dominés où ils sont très largement employés de manière informelle : plus de 50 % en Amérique latine, plus de 70 % en Afrique subsaharienne, plus de 80 % en Inde…
D’après le Bureau international du travail, le chômage frappe 240 millions de travailleurs dans le monde. Il atteint un niveau sans précédent depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, soit un taux officiel de 11 % aux États-Unis (en fait plutôt 17,5 %si on tient compte des chômeurs qui ne s’inscrivent pas) ; de 8,5 % officiel pour les pays impérialistes et leurs satellites de l’OCDE et il pourrait y atteindre 10 % d’ici fin 2009, ce qui signifierait que 25 millions de personnes auront perdu leur emploi en un an. Même la Chine, dont le PIB n’a pas cessé de croître, affiche un taux officiel de 4,5 % de chômage (sans doute 10 % en réalité).
D’après la Banque mondiale, 90 millions de personnes ont basculé dans l’extrême pauvreté –qui équivaut officiellement à vivre avec moins de 1,25 dollar par jour. Le sort des migrants s’est dégradé.
Les mesures migratoires restrictives se sont multipliées au cours de ces derniers mois : aides publiques aux entreprises conditionnées à de fortes restrictions en matière de recrutement des étrangers aux États-Unis, programmes de retours subventionnés en Espagne et au Japon, lois contre l’immigration clandestine en Italie, etc. Au-delà de ces mesures, les immigrés sont les premiers touchés par les destructions d’emplois… (CEPII, L’Économie mondiale 2010, p. 93)
Soumis à la pression du chômage, les travailleurs qui gardent un emploi sont obligés à des rendements accrus : aux États-Unis, au cours du 3e trimestre 2009, la productivité du travail a augmenté de 9,5 % alors que le nombre d’heures travaillées a chuté de 5 %. En Espagne aussi, la destruction d’emplois a été plus forte que la perte de la production, ce qui manifeste une accentuation considérable de l’exploitation. En France, la vague de suicides qui a frappé les travailleurs de France Telecom témoigne de l’intensification du travail et de la pression de la hiérarchie.
Même en cas de reprise économique, le chômage mondial ne diminuera pas au même rythme. D’après le FMI, « cela prendra du temps avant que les perspectives pour l'emploi ne s'améliorent de manière significative… étant donné la taille et la persistance des chocs récents pour l’économie mondiale, cela laisse craindre une reprise sans emploi » (Perspectives économiques mondiales, octobre). La rubrique « prévisions » du numéro de L’Expansion de décembre a pour titre : « Vers une reprise pauvre en emplois » ; un des titres du supplément « économie » du Monde du 24 novembre est : « La reprise, sans l’emploi ». Les travailleurs sont prévenus.
Par contre, la finance la plus parasitaire, celle que les Sarkozy, Obama et Merkel prétendaient moraliser, affiche de nouveau sa prospérité, à proximité des files d’attente de chômeurs qui cherchent un emploi ou mendient de la nourriture ou des soins.
Aujourd’hui, de nombreux établissements financiers ont largement profité de la reprise des cours de Bourse, d’une légère reprise du crédit, de la reprise des fusions-acquisitions… Surtout, le financement à guichets ouverts des banques par les banques centrales et la baisse des taux d’intérêt auquel les banques centrales prêtent aux groupes capitalistes de la banque encouragent plus que jamais les opérations financières les plus dangereuses et les plus parasitaires : « arbitrage » pour profiter des différences de taux d’intérêt et de taux de change, « effet de levier » pour augmenter la rentabilité des fonds propres par l’endettement, spéculation…
Si bien que les sociétés financières (les assurances, les fonds d’investissement, les banques…), dégageront un chiffre d’affaires pour 2009 à hauteur de 437 milliards de dollars (contre 345 milliards en 2007). Les rémunérations perçues par les cadres de la finance en 2009 devraient s’élever à 130 milliards de dollars –ce qui correspond à 143 400 dollars par personne-, en hausse de 20 % par rapport à l’an dernier (AFP, 14 octobre). Par exemple, Goldman Sachs, largement arrosée par le gouvernement fédéral, versera des primes légèrement supérieures à celles versées en 2007. AIG, la compagnie d’assurance ayant reçu 200 milliards de dollars d’argent public pour sauver le monde de la catastrophe, versera 198 millions de dollars de primes à 400 de ses cadres (Rapport du Plan Paulson).
Il est désormais clair que les démons jumeaux du
risque excessif et des profits excessifs peuvent empoisonner le capitalisme et
ravager l’économie. Pourtant, la rançon du sauvetage de la finance a abouti à
créer un système qui est plus vulnérable et plus dangereux que jamais. (The Economist, 16 mai 2009)
Dans le cas le plus favorable, une reprise vigoureuse préparera de toute façon la prochaine crise mondiale. Mais les risques d’une croissance durablement ralentie ou d’une retombée dans la dépression ne sauraient être écartés.
Le FMI prévoit une explosion de la dette publique, qui pourrait atteindre, d’ici 2014, 108 % de la richesse nationale pour les États-Unis (contre 62 % aujourd’hui), 92 % en France (contre 64 % aujourd’hui), 246 % au Japon (188 % aujourd’hui)… En outre, la Grande-Bretagne et les États-Unis, les modèles du « libéralisme », ont recouru sans vergogne à la « planche à billets » inflationniste. En effet, la Banque d’Angleterre et la Fed rachètent des bons du Trésor et des obligations d’État aux banques. Autrement dit, ces banques centrales prêtent, par ce biais, à leur gouvernement, à leur État. De quoi réjouir tous ceux (PS, PCF, NPA, POI en France) qui se plaignaient de la prétendue « indépendance » des banques centrales.
Cette monétisation de la dette de l'État, qui s’ajoute aux bas taux d’intérêt et au déficit des échanges de biens et services, contribue à la dépréciation de la livre britannique et du dollar américain qui reste la devise-clé dans les échanges internationaux et les réserves des banques centrales depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. Malgré l’intervention sur les marchés des changes de plusieurs banques centrales d’Asie, le dollar américain a perdu 13 % de sa valeur depuis mars. Cet affaiblissement n’est pas seulement conjoncturel, il découle du déclin économique de la principale puissance impérialiste.
Le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, remarque que « les États-Unis auraient tort de croire que la position du dollar comme monnaie de réserve mondiale dominante est assurée » (Bloomberg, 27 septembre). La Chine, la Russie, la France, le Japon et les États du Golfe envisageraient de remplacer le dollar par un panier de devises. La seule chose qui les rassemble est l’exaspération devant une hégémonie américaine qui ne correspond plus à l’économie américaine sans qu’une autre puissance ait la prétention de supplanter les États-Unis : l’Union européenne n’est pas un État, l’Allemagne et le Japon se souviennent de leur échec de la Deuxième guerre mondiale, la France est dérisoire, la Russie n’a pas réussi sa transition capitaliste, et la Chine, qui l’a réussie, n’en est qu’aux premiers pas vers l’impérialisme. Le yuan, la monnaie chinoise, reste aligné sur la monnaie américaine (mais pas l’inverse).
Chaque État bourgeois a beau avoir, de toutes ses forces, tenté de sauver sa fraction du capital, les raisons qui ont conduit à l’éclatement de la crise économique sont toujours à l’œuvre. Certes, l’augmentation du taux d’exploitation et surtout la destruction d’une partie du capital qu’entraîne une crise capitaliste peuvent créer les conditions du retour de la profitabilité et donc d’une phase d’expansion. Néanmoins, le sauvetage public de banques, de compagnies d’assurances, de groupes automobiles… limite la destruction du capital. Qui plus est, la multiplication des subventions aux groupes financiers et industriels augmente plutôt la taille du capital mondial qui prétend à un titre ou un autre (profit industriel, profit commercial, intérêt, rente…) prendre une part de la plus-value sociale dont la seule source est le surtravail, la plus-value extraite du travail non payé fourni par l’ensemble du prolétariat mondial. La multiplication des politiques nationales d’inspiration keynésienne ne saurait contrer la tendance à la baisse du taux de profit mondial.
N’en déplaise aux gouvernements bourgeois, à leurs divers acolytes (économistes keynésiens, prêtres de toutes religions, vieux appareils réformistes ex-staliniens et sociaux-démocrates, nouveaux appareils réformistes ex-trotskystes ou ex-guerilléristes), il n’est pas possible de garder le capitalisme et, en même temps, d’éviter les crises économiques et la spéculation financière, de sauver l’environnement, d’obtenir la paix et le plein emploi.
Leur reprise, c’est la poursuite des restructurations, le retour de l’inflation, l’augmentation des impôts, le chômage de masse, la précarité, l’intensification du travail, la chasse aux immigrés, les conflits en sous-main ou ouverts pour repartager le monde, la montée du nationalisme, du militarisme, du racisme et du fascisme.
Les rapports capitalistes de production sont une entrave au développement des forces productives et en détruisent périodiquement. En particulier, la recherche du profit conduit à la destruction de l’environnement et les États bourgeois archaïques freinent l’internationalisation.
Le capitalisme est nécessairement porteur de déséquilibres, de crises économiques et de guerres. Depuis qu’il est entré en déclin, dans sa phase impérialiste, chaque crise économique pose de manière plus dramatique le problème : socialisme ou barbarie.
Mais la bourgeoisie ne laissera pas la place spontanément. Si son existence est prolongée –grâce à l’aide des partis réformistes et des bureaucraties syndicales– la classe dominante entraînera l’humanité vers des guerres et de nouvelles crises. Le problème ne sera résolu que par l’action consciente de la classe ouvrière qui lui prendra le pouvoir et l’expropriera pour mettre fin à une société fondée sur l’aliénation et l’exploitation de l’homme par l’homme. Avec les dévastations croissantes que le capitalisme entraîne, il s’agit d’une tâche urgente.
Les forces productives engendrées par le mode de
production capitaliste moderne, ainsi que le système de répartition des biens
qu'il a créé, sont entrés en contradiction flagrante avec ce mode de production
lui-même, et cela à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du
mode de production et de répartition éliminant toutes les différences de
classes, si l'on ne veut pas voir toute la société moderne périr. (Friedrich Engels, Anti-Dühring, 1878, ES, p. 186)