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Afrique
du sud
Le 23 avril 2009, le Congrès national africain (ANC) et son président présenté par les medias impérialistes comme le « candidat des pauvres », le corrompu Jacob Zuma, ont remporté les élections nationales avec 65,7 % des suffrages exprimés dans la principale économie d’Afrique. Presque 25 % des électeurs se sont abstenus. Les autres partis bourgeois ont, pour la quatrième fois consécutive, été écrasés. L’Alliance démocratique (DA) de Helen Zille, qui a incorporé le Parti national (NP) qui fut le parti d’apartheid pendant des décennies, a obtenu 16,6 % des voix. Le nouveau Congrès du Peuple (COPE) de Mosiuoa Lekota, né en 2008 d’une scission de l’ANC, n’a réuni que 7,42 % des suffrages. Ses dirigeants sont des anciens ministres de l’ANC, son programme, tout aussi bourgeois, prétend rompre avec le « marxisme » (sic) de l’ANC.
Aucun parti ouvrier ne s’est présenté pour tracer la voie de l’indépendance de classe, de la rupture de l’alliance scandaleuse du SACP et du COSATU avec l’ANC, d’une réponse prolétarienne aux problèmes persistants des masses noires et à la crise capitaliste mondiale. Une organisation qui se réclame du trotskysme, la WIVL, a été écartée du scrutin par la prétendue démocratie bourgeoise sud-africaine.
En 1948, le NP instaure officiellement l’apartheid qui sépare la minorité privilégiée blanche (issue des colons néerlandais et britanniques) de la majorité noire (qui descend des peuples africains). En 1961, l’Afrique du sud proclame son indépendance. Le principal mouvement nationaliste (ANC), auquel participe le Parti communiste sud-africain (SACP), s’engage avec l’appui de l’URSS et des États bourgeois voisins dans une guérilla, au demeurant peu active. L’apartheid ne tombera pas grâce aux opérations de commando venus des pays frontaliers, mais par le soulèvement des masses noires.
En 1976, comme expression particulière de la montée de la lutte de classe mondiale, la jeunesse de la banlieue noire de Soweto se soulève. Puis les grèves se multiplient. Mais, peu à peu, l’ANC va parvenir, avec l’aide de l’appareil stalinien du SACP et des Églises chrétiennes, à prendre le contrôle des syndicats ouvriers « non enregistrés » qui naissent des luttes et à les subordonner à la « révolution par étapes » qui correspond aux aspirations de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie noires, indiennes et métisses à partager le pouvoir avec la bourgeoisie blanche.
En 1990, confronté à une situation révolutionnaire, le gouvernement NP, sur les conseils de l’impérialisme britannique et de l’impérialisme américain (qui a négocié avec la bureaucratie de l’URSS), légalise l’ANC, le SACP, le PAC (un mouvement nationaliste concurrent de l’ANC et exclusivement noir). L’ANC de Mandela, avec le soutien du SACP, de la confédération syndicale COSATU, collabore avec le NP et les Églises pour assurer une transition pacifique qui sauve le capitalisme sud-africain et maintient l’ordre bourgeois. En 1991, l’apartheid est aboli et, en 1994, pour la première fois, les Noirs peuvent voter. Parallèlement, les chefs de l’ANC, blancs et noirs, intègrent l’appareil de l’État bourgeois et les firmes capitalistes :
Il n’y a pas une seule grande entreprise qui ne
cherche un certain nombre de cadres de l’ANC à intégrer à sa direction. Une
véritable « génération Mandela » est ainsi absorbée dans les structures
publiques ou privées… (Claude Jaquin, Une Gauche syndicale en Afrique du Sud, L’Harmattan, 1994, p. 187)
Pour accéder au pouvoir et contenir les masses noires paupérisées qui croyaient leur heure venue, l’ANC de Nelson Mandela et Thabo Mbeki leur avait promis l’électricité et l’eau, des emplois et de meilleurs salaires, du goudron sur les routes et des transports publics dans les banlieues noires (townships), le partage des terres volées, l’accès à la santé et à l’éducation. Quasiment rien de cela n’a été fait, car il aurait fallu s’en prendre aux capitalistes et aux propriétaires terriens, alors que le véritable but de l’appareil de l’ANC était de les rejoindre. La question de la terre n’a pas été résolue :
Le gouvernement démocratique élu en
En 15 ans, le pays a bien vu naître une petite-bourgeoisie de professions libérales et de cadres noirs (« buppies ») qui a repris les codes sociaux des blancs riches (écoles privées, résidences sécurisées…) et même une bourgeoisie noire qui a fusionné avec celle de l’apartheid pour exploiter des millions d’ouvriers, d’employés et de paysans, majoritairement noirs, mais aussi blancs, indiens ou métis. La grande majorité de ces derniers reste dans la pauvreté, voire la misère.
L’Afrique du Sud se classe, avec le Brésil, parmi les
États où les écarts de revenus sont les plus grands. Les inégalités restent
criantes, 10 % de la population assurant 44 % des dépenses de
consommation. (Questions Internationales,
janvier 2009)
D’autant que, après des années de croissance soutenue, l’économie manifeste des faiblesses structurelles :
Le pays connaît un ralentissement économique, avec une
croissance inférieure à 5 % en 2008. L’industrie minière est pénalisée par
les fréquentes coupures d’électricité… L’économie souffre aussi d’un manque de
main-d’œuvre qualifiée… Enfin, certains secteurs, comme celui du textile, sont
fragilisés par la redoutable concurrence des importations de vêtements en
provenance de Chine… Le déficit de la balance commerciale a été multiplié par 7
depuis 2004. (Questions Internationales,
janvier 2009)
Si la bourgeoisie sud-africaine a pu surmonter la vague révolutionnaire des années 1970-1980, assurer la transition du régime de la discrimination raciale organisée à celui de la démocratie bourgeoise incluant le vote des Noirs, si les gouvernements de l’ANC ont pu défendre le capitalisme sud-africain de 1994 à 2009, si Zuma a pu bénéficier de tant de votes de travailleurs et de déclassés noirs, c’est largement grâce à l’alliance « tripartite ». Par ce front populaire, l’ANC s’est subordonné les organisations ouvrières de masse, le Parti communiste d’Afrique du Sud (SACP) et la principale confédération syndicale qu’il dirige, le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU, 1,8 million de membres).
L’évolution dite « pacifique » est une
évolution où des millions d’hommes se laissent pacifiquement tondre par une
dizaine de milliers des strates supérieures. (Vladimir
Lénine, Programme agraire, 1907, Œuvres t. 13, p. 231)
Le nationalisme impuissant des anciens représentants des Noirs opprimés vendus à leur bourgeoisie et le refus des directions actuelles de la classe ouvrière d’avancer vers le socialisme contribuent au pire : le maintien de la polygamie (dont Zuma en tête) et du mariage forcé des filles, la toxicomanie et la criminalité galopantes (20 000 meurtres par an; 50 000 viols par an, Zuma en a lui-même commis un en 2005), l’effroyable épidémie de sida (5 millions de séropositifs dans le pays de la première greffe du cœur), les pogroms (60 morts en 2008) contre les 3 à 5 millions d’immigrés des pays voisins, sans droits et rackettés par la police…
Une fois passées les élections, les travailleurs ont repris leur résistance quotidienne aux conséquences du maintien du capitalisme et de la crise capitaliste mondiale. Le travail précaire concerne la majorité des travailleurs : il y aurait seulement 9 millions d’emplois stables (pour 28 millions des salariés au total). Les licenciements vont atteindre 1 million en 2009. Le chômage est officiellement de 23 % de la population active, mais la réalité est proche de 40 %. L’inflation atteint 8 % depuis un an. Ces conditions exécrables pèsent sur les épaules des travailleurs et de la jeunesse, avec 40 % de la population qui vit sous le seuil de pauvreté. Le nombre de journées de grève atteint 500 000 depuis le début de l’année.
70 000 ouvriers du bâtiment ont fait grève du 8 au 15 juillet, pour une augmentation de salaire de 15 %. La plupart d’entre eux gagne l’équivalent de 2 euros de l’heure. L’une des conséquences fut l’arrêt des chantiers des stades pour la Coupe du monde de football de 2010. Les patrons ont cédé 12 % d’augmentation. Les dirigeants du syndicat COSATU ont tout fait pour mettre rapidement fin au conflit :
« C'est un soulagement, nous accueillons la Coupe
du monde l'an prochain et nous ne pouvons pas nous permettre un retard dans la
construction des stades », a
déclaré Zwelenzima Vavi,
l'un des responsables du syndicat. (AFP, 16 juillet 2009)
Cette grève a coïncidé avec une révolte contre les conditions de vie dans les ghettos noirs : alors que la population augmente d’un million chaque année, il manque plus de 2 millions de logements. 30 % des maisons existantes n’ont pas l’électricité, seules 32 % ont accès à l’eau, les toilettes sont un luxe. Durant le mois de juillet, dans plus d’une dizaine de townships, les habitants ont manifesté violemment contre les gouvernements locaux et municipaux corrompus. La police du gouvernement ANC-SACP-COSATU a réprimé et ceux qui avaient voté pour Zuma ont pu voir à quel camp il appartient :
Le 12 juillet, la police a dû faire usage de balles en caoutchouc pour disperser une manifestation dans le township de Diesloop, à Johannesburg. Puis ce fut le tour de celui de Thokoza, mercredi 22 et jeudi 23 juillet, et de Peyerton Ville, au Sud de Johannesburg. La protestation n’a pas épargné les provinces du Kwazulu Natal et de Mpumalanga, ainsi que le Western Cape (Sud-ouest). (Le Monde, 26 juillet 2009)
Le 27 juillet, a débuté une grève des 150 000 employés municipaux de tout le pays. En surcharge de travail, avec des milliers de postes vacants (jusqu’à 25 % des postes ne sont pas pourvus), les travailleurs qui assurent la collecte des ordures, les services de cantines, les administrations ou les transports publics routiers ont cessé le travail durant 5 jours. Dès le 28 juillet, la police de Jacob Zuma a tiré sur les manifestants avec des balles en caoutchouc, faisant plusieurs blessés. Voilà le vrai visage de « l’élu des pauvres ». Cela n’a pas arrêté la grève qui a arraché 13 % d’augmentation.
Fin août et début septembre, ce sont les 14 000 postiers qui sont entrés en grève pour augmenter leurs salaires. Le 4 septembre, la police a tiré avec des balles en caoutchouc, blessant une travailleuse au bras. Après 8 jours de lutte, les postiers ont obtenu une augmentation de 7 %.
Enfin, plus de 1 300 soldats ont été licenciés de l’armée après que 3 000 d’entre eux ont manifesté le 27 août à l’appel de leur syndicat pour exiger une augmentation de salaire de 30 %. Représentés par une organisation autonome, les soldats noirs viennent souvent des anciens groupes de guérilla de l’ANC. Sur consigne de la direction du parti nationaliste, ils avaient rejoint l’armée régulière de l’apartheid lors de la « réconciliation » qui a sauvé le capitalisme au début des années 1990. Là encore, la police a réprimé violemment les manifestants.
Lors du 10e congrès du COSATU, tenu entre les 21 et 24 septembre, Zuma, invité au titre de l’alliance tripartite ANC-COSATU-SACP, a annoncé clairement que le gouvernement ne tolérera pas les revendications et les actions ouvrières :
De violentes grèves violent le droit d'association des autres et portent atteinte à la cause des travailleurs. Nous avons aussi traversé une période de protestations liées à la prestation de services ou à des conflits d’attributions dans certaines de nos collectivités. Nous reconnaissons les difficultés liées à la prestation de services dans diverses collectivités. Cependant, l'anarchie qui a accompagné quelques-unes des actions de masse est inacceptable. (Jacob Zuma, Discours d’ouverture du président de l’ANC au 10e congrès du COSATU, 21 septembre 2009)
Quant aux mouvements de soldats, Zuma entend mettre fin à l’exception sud-africaine et disposer de forces de répression stables au service de la bourgeoisie.
Camarades, le Comité exécutif national de l’ANC a longuement délibéré sur la question de la syndicalisation des militaires au cours du week-end, y compris à propos de la regrettable manifestation récente devant les sièges du syndicat. Nous avons noté que la Loi relative aux relations du travail prévoit une exception pour les soldats et les travailleurs des services de renseignements à l'égard de la syndicalisation. Nous avons pris position en faveur de la désyndicalisation des militaires. Nous croyons fermement que c'est une question de sécurité nationale. (Jacob Zuma, Discours, 21 septembre 2009)
Voici les réponses du gouvernement bourgeois aux revendications des masses, frappées par la crise du capitalisme. L’ANC, depuis 15 ans au pouvoir, représente la classe capitaliste et garantit l’exploitation et les inégalités sociales qui en découlent. Plus que jamais, le principal parti bourgeois utilise le prestige hérité de son opposition à l’apartheid, quand l’ANC était une organisation multiraciale persécutée, et l’aide précieuse du COSATU et du SACP, pour tenter d’interdire aux masses de poser la question de leur propre pouvoir, d’un pouvoir ouvrier expropriant les capitalistes. Sans la collaboration des directions des organisations ouvrières de masse, qu’elles justifient par la « révolution par étapes » (maintenant la démocratie, plus tard, beaucoup plus tard, le socialisme), le pouvoir serait confronté directement à la classe ouvrière. C’est la raison, d’une part, des discours menaçants du représentant de la bourgeoisie aux travailleuses et aux travailleurs par l’intermédiaire du congrès COSATU et, d’autre part, de la place grandissante des caciques du syndicat et du parti réformiste dans le gouvernement.
Lors du congrès de l’ANC de 2007, Zuma a emporté la majorité des votes contre Mbeki, l’ancien président. Alors que rien ne distinguait les deux candidats, la direction du COSATU et de l’ancien parti stalinien SACP avaient choisi Zuma. En retour, Zuma associe plus que jamais la direction COSATU et le SACP au gouvernement et aux prébendes qui en découlent. Le ministre du développement économique, Ebrahim Patel, est un dirigeant du COSATU et même le secrétaire général de son syndicat des travailleurs du textile (SACTWU, 150 000 membres). Le ministre du travail, Membathisi Mdladlana, est l’ancien président du syndicat des enseignants du COSATU. La ministre des mines est une ancienne dirigeante du syndicat des transports du COSATU. Le nouveau ministre de l’éducation est Blade Nzimande, le secrétaire général du SACP. Le ministre du commerce et de l’industrie, Rob Davies, est membre de sa direction, comme celui des arts et de la culture, Paul Mashatile, et le vice-ministre des transports, Jeremy Cronin.
À côté de ces ministres « syndicalistes » et « communistes », Zuma a nommé ministre du logement un capitaliste milliardaire de l’ANC, Tokyo Sexwale, qui a bâti sa fortune dans les mines, le pétrole et l’immobilier… Le vice-ministre de l’agriculture (donc au partage des terres) est Pieter Mulder du Front des libertés, un parti fascisant, défenseur des grands propriétaires terriens blancs.
Le programme du gouvernement a été fixé par Zuma le 4 juin 2009 au parlement. Le nouveau président a renouvelé les promesses mensongères de Mandela et Mbeki, tout en faisant l’éloge de la « démocratie », celle qui, si elle ne change rien au sort des masses, permet à l’ANC de rester au pouvoir et à une infime minorité de Noirs de devenir capitalistes. Dévoilant involontairement la nature de la démocratie bourgeoise, il s’est engagé à constituer une véritable armée professionnelle, capable de s’en prendre aux masses en cas de révolution et aux peuples de la région (Zimbabwe notamment), pour garantir la vocation impérialiste de l’Afrique du Sud dans le continent.
Tout mouvement significatif des travailleurs, toute revendication sérieuse, se heurtent au gouvernement tripartite. On ne peut être du côté de la classe capitaliste, dans le gouvernement à son service et prétendre servir les exploités et les opprimés : Rupture du COSATU et du SACP avec Zuma, l’ANC et le gouvernement bourgeois ! Front unique de toutes les organisations de travailleurs salariés, de paysans pauvres et d’étudiants contre les patrons et l’État bourgeois ! Gouvernement ouvrier et paysan !
Pour se défendre efficacement, pour unir leurs rangs et aussi empêcher les trahisons par les bureaucrates syndicaux, les travailleurs de toutes les couleurs de peau, qu’ils soient nationaux ou immigrés, ont besoin d’organiser leur lutte en élisant des comités de grève élus et révocables et en les centralisant. De tels organismes seront à même de contrôler ceux qui parlent en leur nom et constitueront une alternative au gouvernement bourgeois.
Sur cette base, l’échelle mobile des salaires contre l’inflation, l’échelle mobile des heures de travail contre le chômage, le contrôle ouvrier et populaire, l’émancipation des femmes, la réforme agraire, les logements décents, l’accès aux soins et à l’éducation, etc., deviendront possibles. L’émergence et la centralisation de comités d’entreprise, d’administration, de quartier, de village, avec leurs délégués élus permettront d’organiser l’armement du peuple qui protégera contre l’armée et la police qui répriment violement les immigrés, les habitants des banlieues pauvres et les travailleurs en grève.
La lutte de classe, s’appuyant sur l’expérience d’un prolétariat qui a mis à bas l’apartheid, sera en mesure de contrer et de diviser les forces de répression, posera la question du pouvoir, d’un gouvernement des travailleurs des villes et des campagnes. Pour que ce pouvoir voie le jour, pour que les travailleurs ne soient plus trahis par les chefs réformistes du SACP et du COSATU, la classe ouvrière d’Afrique du Sud a besoin d’un parti ouvrier multiethnique, révolutionnaire, internationaliste, du parti de la révolution permanente.
Pour les pays à développement bourgeois retardataire,
la révolution permanente signifie que la solution véritable et complète de
leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la
dictature du prolétariat qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de
ses masses paysannes. (Lev Trotsky, La
Révolution permanente, 1930, Minuit,
p. 124)
Avec un tel parti, la révolution socialiste dispersera la police et l’armée bourgeoises, établira le pouvoir des travailleurs, expropriera les grands capitalistes noirs et blancs, nationaux et étrangers, ouvrira la perspective de la fédération socialiste d’Afrique à un continent condamné au sous-développement par la domination impérialiste et la veulerie de ses propres bourgeoisies.
12 novembre 2009