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La Révolution russe et la question du parti (5)

L’insurrection donne le pouvoir aux soviets
en octobre 1917

 

Après février, la révolution est paralysée

 

En février 1917, après des années de souffrances infligées par la première guerre inter-impérialiste, la révolution européenne débute dans la Russie autocratique, alliée de la France et de la Grande-Bretagne. Les ouvriers des grandes villes se soulèvent et rallient les soldats. La révolution détrône Nicolas II. Le pays, renouant avec la révolution de 1905, se couvre de conseils de travailleurs et de soldats (soviets).

Malgré tout, le Parti menchevik et le Parti socialiste révolutionnaire, alors majoritaires dans les soviets, remettent le pouvoir au Parti constitutionnel démocrate qui n’a joué aucun rôle dans la chute du tsar. En mai, ils forment un gouvernement de coalition, présidé par Kerenski, avec ce parti bourgeois. Ce gouvernement de type front populaire poursuit la guerre impérialiste, refuse d’accorder la terre aux paysans, tente de rétablir la discipline sur le front, de sauver la propriété privée dans les villes et les campagnes, calomnie et réprime en juillet le Parti bolchevik. Sous l’impulsion de Lénine, celui-ci prône la rupture des partis qui se réclament des ouvriers et des paysans avec la bourgeoisie, l’approfondissement de la révolution et la remise du pouvoir aux soviets (voir Révolution Socialiste n° 25, n° 26).

L’impuissance de Kerenski à mener la guerre et à rétablir l’ordre pousse les classes dominantes, capitalistes et propriétaires fonciers, à soutenir en août la tentative de coup d’État du général Kornilov, nommé à tête de l’état-major par le gouvernement de coalition. Les travailleurs dispersent la contre-révolution et les soviets des grandes villes passent au Parti bolchevik. Sous l’impulsion de Lénine, celui-ci prépare l’insurrection, qui est confiée, dans la capitale Petrograd, à Trotsky (voir Révolution Socialiste n° 27, n° 29).

 

Préparée par Trotsky, l’insurrection triomphe

 

Durant la nuit du 24 au 25 octobre, à la veille du 2e congrès des soviets, les points névralgiques de Petrograd tombent entre les mains des gardes rouges et des matelots de la flotte de la Baltique, sous la direction du Comité militaire révolutionnaire composé de socialistes révolutionnaires de gauche et de bolcheviks : imprimeries, postes, ponts, centrale électrique, casernes, banque centrale, gares, arsenaux, routes… Le matin du 25 octobre, le CMR peut publier un communiqué :

Aux citoyens russes ! Le gouvernement provisoire est renversé. Le pouvoir est passé aux mains du Comité militaire révolutionnaire, organe des députés ouvriers et soldats de Petrograd, qui se trouve à la tête du prolétariat et de la garnison de Petrograd. La cause pour laquelle le peuple combattait – proposition immédiate d’une paix démocratique, abolition de la grande propriété foncière, contrôle ouvrier sur la production, création d’un gouvernement soviétique – est victorieuse. Vive la révolution des ouvriers, des soldats et des paysans !

Il suffit de 24 heures supplémentaires et de l’aide des marins du croiseur Aurore, qui le bombarde, pour prendre le Palais d’hiver, siège du gouvernement provisoire. Kerenski s’enfuit, avec l’aide de l’ambassade des États-Unis. Les cadets sont désarmés et libérés en échange de la promesse (qu’ils ne tiendront pas) de ne pas prendre les armes contre la révolution. L’insurrection n’est pas sanglante, elle ne cause que quelques victimes.

Tous les témoins de l’époque rendent hommage à l’énergie et à l’habileté déployées à ce moment-là par Trotsky et aux services qu’il rendit à la cause de la révolution. Mais la stratégie d’ensemble de la révolution avait été dirigée par Lénine grâce à son outil d’élection, l’aile bolchevique du Parti ouvrier social-démocrate russe. (Edward Hallet Carr, La Révolution bolchevique, 1950, Minuit, p. 105)

Le Parti bolchevik de l’autre grande ville, Moscou, dirigé par un cadre révolutionnaire aussi jeune que brillant, Boukharine, s’était prononcé tout un temps contre l’insurrection.

Boukharine, en septembre, fut nettement moins radical que Lénine. Avec le reste du comité central, il vota pour rejeter (et bruler) les lettres de Lénine exigeant une insurrection immédiate. (Stephen Cohen, Bukharin and the Bolshevik Revolution, 1971, OUP, p. 58)

Les bolcheviks de Moscou constituent tardivement un Comité militaire révolutionnaire à partir du soviet, où ils sont majoritaires. Mais le conseil municipal (Douma) se réunit sans les élus du PB et constitue un Comité de salut public. Le soviet étant en centre ville, donc éloigné des faubourgs ouvriers, se retrouve le 25 octobre encerclé par les élèves officiers et des troupes réactionnaires.

À Moscou, la lutte fut plus sévère : des indécisions dans le camp adverse avaient permis aux « blancs » de chasser du Kremlin les troupes bolcheviques… (François-Xavier Coquin, La Révolution russe, 1962, Les Bons Caractères, p. 120)

Les ouvriers et la masse des soldats se portent au secours du soviet et retournent la situation, après six jours d’affrontements.

 

Le soviet de Petrograd confère aussitôt le pouvoir au 2e congrès des soviets

Le 2e congrès des soviets se réunit à Petrograd le soir du 25 octobre.

Il était difficile d’imaginer une assemblée plus différente du soviet de février ou du précédent congrès de juin. Peu d’intellectuels, encore moins d’officiers ; ce n’était que soldats en vareuse défraîchies, paysans barbus en bottes et en touloupes, ouvriers mal rasés… (François-Xavier Coquin, La Révolution russe, 1962, Les Bons Caractères, p. 113)

Le congrès comporte 650 députés : 390 bolcheviks, 150 socialistes-révolutionnaires de gauche, alors alliés des bolcheviks, 80 mencheviks, 60 socialistes-révolutionnaires de droite. À l’annonce de la chute du Palais d’Hiver et du ralliement des régiments envoyés par Kerenski sur Petrograd, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires de droite quittent le congrès.

Le congrès vote à la quasi-unanimité un Appel aux ouvriers, soldats et paysans de la Russie qui ratifie l’insurrection et leur annonce que le pouvoir est transféré aux soviets.

S'appuyant sur la volonté de l'immense majorité des ouvriers, des soldats et des paysans, s'appuyant sur l'insurrection victorieuse des ouvriers et de la garnison qui s'est accomplie à Petrograd, le congrès prend en mains le pouvoir. Le Gouvernement provisoire est renversé. La majorité des membres du Gouvernement provisoire est déjà arrêtée.

Le pouvoir des Soviets proposera une paix immédiate et démocratique à tous les peuples et un armistice immédiat sur tous les fronts. Il assurera la remise sans indemnité des terres des propriétaires fonciers, des apanages et des monastères à la disposition des comités paysans ; il défendra les droits du soldat en procédant à la démocratisation totale de l'armée ; il établira le contrôle ouvrier de la production ; il assurera en temps voulu la convocation de l'Assemblée constituante ; il se préoccupera de fournir du pain aux villes et des objets de première nécessité à la campagne ; il assurera à toutes les nations qui peuplent la Russie le droit véritable de disposer d'elles-mêmes. Le congrès décrète : tout le pouvoir sur le plan local passe aux Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, qui doivent assurer un ordre authentiquement révolutionnaire…

 

Le congrès des soviets appelle à la paix et décide l’expropriation des terres

Le congrès prend trois décrets : sur la paix, la terre, le gouvernement. Le premier propose à tous les belligérants une paix immédiate, sans annexions, ni contributions de guerre. Il comprend un appel aux classes ouvrières des grands pays impérialistes d’Europe :

Les ouvriers de ces pays ont rendu les plus grands services à la cause du progrès et du socialisme : les magnifiques exemples du mouvement chartiste en Angleterre ; une série de révolutions historiques d'une importance majeure réalisées par le prolétariat français ; enfin la lutte héroïque contre la loi d'exception et un long effort de ténacité et de discipline, qui constitue un exemple pour les ouvriers du monde entier, effort tendant à former des organisations prolétariennes de masse en Allemagne. Tous ces exemples d'héroïsme prolétarien et d'initiative historique sont pour nous la garantie que les ouvriers de ces pays accompliront les tâches qui leur incombent aujourd'hui, qu'ils libéreront l'humanité des horreurs de la guerre et de ses conséquences ; que ces ouvriers, par leur activité multiple, décisive, par leur énergie sans réserve nous aideront à mener avec succès jusqu'au bout la lutte pour la paix et, en même temps, la lutte pour l'affranchissement des masses laborieuses et exploitées de tout esclavage et de toute exploitation.

Le deuxième décret est la plus radicale réforme agraire que le monde ait connue. Les terres sont confisquées aux propriétaires fonciers et à l’Église orthodoxe pour être confiées aux soviets paysans et aux comités agraires :

Lénine avait employé une partie de sa nuit à rédiger le décret sur la terre. Ce seul décret allait rendre le nouveau pouvoir invincible en lui assurant la sympathie de millions de paysans. Lénine y comptait. […] Dans la rédaction de ce texte décisif, Lénine s’était inspiré de deux cent quarante-deux mandats des Soviets ruraux, concordant avec le programme agraire du Parti socialiste-révolutionnaire. Ainsi, ce dont les socialistes-révolutionnaires n’avaient cessé de parler, les bolcheviks le faisaient, dépossédant du coup le parti gouvernant d’hier du programme qui légitimait son influence sur les campagnes. (Victor Serge, L’An I de la révolution russe, 1930, La Découverte, t. 1, p. 97)

Le troisième concerne le nouveau gouvernement, intitulé, sur suggestion de Trotsky, Conseil des commissaires du peuple : ils sont 15 qui avaient tous connu l’exil ou la prison. Le congrès désigne aussi un nouveau Comité exécutif central des soviets : 71 du PB, 29 du PSR de gauche.

(à suivre)