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Grève
générale aux Antilles
Le 4 mars dernier s’est achevée la grève générale des travailleurs guadeloupéens, grève lancée le 20 janvier par le Collectif contre l’Exploitation outrancière (« Liyannaj Kont’ Pwofitasyon », LKP) et qui a duré 44 jours. Le 14 mars, le prolétariat de Martinique a repris le travail après 38 jours de grève générale, déclenchée par le Collectif du 5 février. Durant ce mois et demi, les travailleurs, les jeunes et les exploités du pays ont démontré leur force de classe, leur capacité à se regrouper contre les capitalistes et l’Etat colonial français. Cette grève générale a posé la question du pouvoir aux Antilles. Qui doit gouverner ? Les préfets de Sarkozy et le Medef ou les travailleurs qui produisent toutes les richesses, assurent tous les services ?
Dans ces « départements d’outre-mer », issus de l’empire colonial français, un jeune sur deux est au chômage ; globalement 23 % des travailleurs sont privés d’emplois en Guadeloupe, 22 % en Martinique. Plus de la moitié de ces chômeurs sont sans travail depuis plus de trois ans. 120 000 Guadeloupéens dépendent des minimas sociaux. L’exploitation et la pauvreté résultent de la dépendance économique entretenue vis-à-vis de l’impérialisme français et du maintien de la propriété privée des principaux moyens de production et de distribution dans les mains blanches des békés, les descendants des esclavagistes. La République française n’hésite pas à maintenir l’ordre bourgeois, y compris ses aspects coloniaux, racistes, aussi archaïques que répugnants, en envoyant ses flics et ses militaires qui répriment plus violemment encore qu’en France. En Guadeloupe, en 1952, les CRS ont blessé 14 ouvriers du sucre et en ont assassiné 4 ; en 1967, la police a tué 87 ouvriers du bâtiment.
Les prix flambent, supérieurs de 30 % à ceux pratiqués en France. En novembre, en Guyane, puis à la Réunion, des manifestations et des barrages obtiennent une petite diminution du prix de l’essence. Tandis que les profits de Total atteignent des sommets, sa filiale, la SARA, qui contrôle la distribution du pétrole dans les colonies françaises empoche 3 millions d’euros des collectivités locales (conseils général et régional) pour faire baisser, paraît-il, les prix de l’essence en Guadeloupe. Cadeaux aux patrons, vie chère et chômage pour la population laborieuse, le mécontentement trouve un débouché : le 16 décembre 2008, plus de 6 000 manifestants défilent à Pointe-à-Pitre. Le 17 décembre à Basse-Terre, ils sont 4 000.
La grève débute le 20 janvier, porteuse des légitimes revendications des travailleurs : augmentation de 200 euros des salaires, des retraites, des minima sociaux, relèvement du SMIC, baisse des prix des produits de première nécessité, gel des loyers, baisse de 50 centimes du litre d’essence, baisse du prix de l’eau et des transports publics, titularisation de tous les précaires publics et privés, droit à l’éducation…
Le premier jour de grève, ce sont 15 000 grévistes qui déboulent dans les rues de Pointe-à-Pitre. Les 24 et 25 janvier, 25 000 puis 40 000 manifestants. Le 30 janvier, 60 000 personnes défilent dans la capitale (l’île compte 400 000 habitants). Les meetings rassemblent des milliers de travailleurs en lutte. Les piquets de grève tiennent les entreprises. Pendant plus de 6 semaines, les défilés et rassemblements sont massifs. Devant le QG du LKP à Pointe-à-Pitre, des milliers de grévistes tiennent meeting. La classe ouvrière de Guadeloupe met en œuvre les méthodes classiques des exploités pour arracher les revendications : grève générale, manifestations de masse, piquets de grève, assemblées et collectifs pour s’organiser et décider.
Le 5 février, dans la foulée du mouvement déclenché en Guadeloupe, la classe ouvrière de Martinique entre massivement en grève générale, revendiquant 354 euros pour tous, la baisse des prix des produits courants, le maintien des postes dans la Fonction publique…
En Guyane, le 18 février, la première manifestation ouvrière rassemble plusieurs centaines de travailleurs. À la Réunion, un collectif regroupant les syndicats (dont la CGTR) et des partis (dont le PS) appelle à une journée de grève générale et manifestations pour le 5 mars afin d’arracher 200 euros pour les bas salaires et les revenus sociaux, ainsi que la baisse de 20 % des prix.
En Martinique, le Collectif du 5 février est une intersyndicale rassemblant 12 organisations. Il s’est constitué parce que la grève générale déferlait en Guadeloupe et que la population laborieuse de Martinique voulait emboîter le pas. S’il a porté les revendications ouvrières sur les salaires, l’emploi, il a laissé de côté les aspirations largement autant partagées à liquider la ségrégation, le pouvoir des Blancs qui opprime, méprise, rabaisse la population noire ou métisse.
À la Guadeloupe, le Collectif contre l’Exploitation (« Liyannaj Kont’ Pwofitasyon ») regroupe 46 organisations syndicales, culturelles et politiques. Le principal syndicat est l’Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe, qui a remporté 52 % des voix aux élections prud’homales de 2008. Son secrétaire, Elie Domota, est d’ailleurs le porte-parole du LKP. L’UGTG est née en 1973, suite à de puissances grèves ouvrières, notamment celles de 1971 et en attirant des militants indépendantistes. Elle s’est constituée en opposition à la CGTG, liée au PCG, largement compromise avec les patrons et l’Etat français, et qui est présente aussi dans le LKP, avec FO, la CFDT, la CFTC. Parmi les organisations politiques, on trouve le Parti Communiste de Guadeloupe (l’organisation sœur du PCF), Combat Ouvrier (celle de LO), le NPA Guadeloupe, les Verts, l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG) et la Convention pour une Guadeloupe nouvelle (CPGN).
Mêlant organisations ouvrières et petites bourgeoises nationalistes ou bourgeoises, le LKP dit de lui-même qu’il est une alliance de notables et d’ouvriers (« moun wodibou ansanm avè moun badibou »). D’ailleurs, sa plateforme mélange les revendications ouvrières et populaires avec des bavardages de petits bourgeois (« une société neuve qui sera capable de développer l’éducation, la connaissance, la santé, le logement, le travail et le respect pour ses enfants en conservant ses traditions ») et des illusions dans la collaboration entre les classes (acceptation du travail le dimanche, simple moratoire du projet Sarkozy-Darcos de recrutement des enseignants, participation de représentants salariés aux organes de direction des d’entreprise, etc.).
Cependant, sous la pression ouvrière, après des journées de mobilisation très suivies en décembre, le LKP appelle à la grève « reconductible », que le prolétariat transforme en grève générale jusqu’à satisfaction. Par centaines, par milliers, les travailleurs accompagnent les délégations du LKP jusqu’aux lieux des discussions avec les représentants de l’Etat et des patrons. Tout à la fois, soutien et aspiration à contrôler leur mouvement.
Pendant deux semaines, Sarkozy et son gouvernement font silence sur l’explosion ouvrière en Guadeloupe. Ils jouent le pourrissement, l’isolement et envoient des milliers de policiers aux Antilles, en renfort des forces de répression déjà présentes. Pour l’emploi de ces mercenaires de la bourgeoisie, pour leur équipement et pour leurs déplacements à travers l’océan, l’État bourgeois sait trouver de l’argent. Les préfets les utilisent pour tenter de briser la grève et intimider les manifestants : couvre-feu à la Martinique, attaques des barrages en Guadeloupe et en Martinique, et même tirs à balles réelles en Guadeloupe contre des jeunes qui osent s’armer pour se défendre contre leurs exactions… Dans cette situation, la responsabilité politique de l’assassinat de Jacques Bino, militant de la CGTG, incombe entièrement au gouvernement Sarkozy, Fillon, Alliot-Marie, serviteur fidèle des fauteurs de misère.
Devant la détermination du mouvement gréviste, la crainte d’une contagion à toutes les Antilles et à la France, le « secrétaire d’État à l’Outremer », Yves Jégo, puis deux « médiateurs » sont expédiés sur place pour « aider au dialogue entre les partenaires sociaux ». Ils reçoivent l’aide des élus PS locaux qui réclament un… « assouplissement de la grève générale ». Le 8 février, le LKP, qui accepte ce cadre, annonce la signature d’un « préaccord » avec Jégo. Pour le gouvernement, l’essentiel est de répandre que la grève générale n’a pas lieu d’être, que patrons et syndicats, en « partenaires » vont trouver des « solutions raisonnables ». En fait, les patrons décrètent qu’ils ne lâcheront rien et le gouvernement table sur le pourrissement.
Le prolétariat de Guadeloupe a réagi en organisant le blocage plus serré de l’île, les barrages routiers. La grève générale en Martinique s’est étendue.
Sarkozy reste prudemment à Paris, bénéficiant de l’absence totale de soutien à la grève générale que les réformistes en France organisent sciemment. Au premier chef, les confédérations et fédérations syndicales : en 5 semaines, aucun acte de solidarité, aucun appel, l’inertie la plus calculée. Contre les intérêts du prolétariat en France qui souffre aussi du chômage, de la vie chère, des conséquences de la politique du gouvernement Sarkozy-Fillon et qui ferait évidemment siennes les revendications de Guadeloupe et de Martinique, les dirigeants des syndicats refusent de reprendre ces revendications. Ils organisent les journées d’action, contre la grève générale. Le 18 février, ils rencontrent Sarkozy ; interviewé le soir sur France 2, Thibault ne prononce pas un mot de soutien à la grève générale aux Antilles, pas un mot pour Jacques Bino assassiné la veille. Les porte-paroles des partis traîtres, PS et PCF, sont aussi capitulards : Marie-George Buffet, la secrétaire du PCF se contente de réclamer « l’ouverture de négociations », comme Sarkozy. Le 13 février, Martine Aubry, la secrétaire du Parti Socialiste déclare redouter « la contagion » (sic) à la France, ajoutant : « Il faut tout faire pour que cela n'arrive pas».
Le 19 février, pour essayer de remettre en selle la représentation bourgeoise et préparer des « Etats généraux de l’Outremer », Sarkozy reçoit à l’Elysée une poignée d’élus de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de la Réunion. Alfred Marie-Jeanne, président du Conseil régional et député « indépendantiste » de la Martinique, en sort en osant dire : « Il est très difficile de dire si on est satisfait ou non ». Victorin Lurel, le président « socialiste » du conseil régional de Guadeloupe, y voit même « une avancée significative ». Le 27 février, Oscar Temaru, le président « indépendantiste » de la Polynésie, déclare, après avoir déjeuné avec Jégo : « Le président de la République a dit qu’il n y aura pas de tabou dans les discussions… c’est ce que nous souhaitons tous ».
Le 26 février, le LKP donne son consentement à un accord entre « partenaires sociaux ». Elie Domota (UGTG) parle d’un « accord qui vaut son pesant d’or ». Max Evariste (FO) déclare immédiatement que « logiquement, ça devrait déboucher sur une reprise du travail assez rapidement ».
En fait, le Medef, représentant les plus grosses entreprises (et les plus gros profits), a refusé de signer ; son représentant, Willy Angèle, a multiplié les provocations à l’égard des syndicalistes. Le préfet, Nicolas Desforges, ne cache pas que « l’accord, pour le moment, ne concerne que 15 à 17 000 salariés sur 85 000 salariés ». Jégo précise que 100 euros seront assurés par l’État pendant 3 ans, 50 euros par les collectivités locales (conseils général et régional) et 50 euros seulement par le patronat. Au bout des 3 années, ce serait au patronat de verser les 200 euros alors que le Medef local n’accepte pas l’accord… Seuls les travailleurs touchant moins de 1,4 SMIC sont concernés par les 200 euros. Dans des secteurs comme l’hôtellerie, la canne à sucre, la grève se poursuit quelques jours pour faire signer ou faire entrer en vigueur l’accord salarial. Début avril, l’accord concerne 25 000 salariés et le LKP, avec les directions syndicales françaises, attend de Sarkozy qu’il l’étende aux entreprises récalcitrantes : comme si le gouvernement Sarkozy-Fillon-Hortefeux était là pour accorder ou garantir la moindre revendication ouvrière, comme s’il ne protégeait pas exclusivement les intérêts des Total, Carrefour, Renault et autres patrons et franchisés.
Le protocole signé par le LKP, avec le préfet et les conseils général et régional, enregistre des avancées comme la baisse des prix (20 % pour les transports, 3 à 10 % pour l’eau) le gel des loyers des logements publics en 2009, la baisse du prix de la restauration scolaire, des primes de 100 et 200 euros pour les foyers les plus modestes. Pour les autres revendications, en particulier sur les prix des denrées alimentaires, les négociations restent ouvertes : maintenant que la grève générale est rentrée, quelles garanties ? Ainsi, pendant tout le mois de mars, des augmentations de prix ont lieu, en prévision des baisses ultérieures possibles.
L’accord salarial martiniquais du 11 mars ressemble beaucoup à celui signé par le LKP : l’augmentation est de 200 euros pour les salaires inférieurs à 1,4 SMIC, mais il ne durera que deux ans avec les mêmes subventions de l’Etat et des collectivités qu’en Guadeloupe, le patronat ne versant que 50 euros. Le patronat d’ores et déjà prévient de la façon dont il compte « soutenir le pouvoir d’achat » : il annonce 90 000 suppressions d’emplois pour l’année 2009. Si certains prix dans les magasins d’alimentaire ont baissé, la cherté de la vie n’est pas du tout endiguée. Ainsi, pour les loyers, les transports, l’eau, l’électricité, aucune revendication n’a abouti : une négociation ultérieure entre « partenaires sociaux » est chargée de « rechercher en Commission Paritaire, et avec la participation de l’Etat et des Collectivités locales, les solutions permettant de sauvegarder le principe de l’amélioration du pouvoir d’achat visé dans le présent accord ».
Le prolétariat de Guadeloupe et de Martinique a mené la lutte de classe ; il a montré sa détermination, ses immenses capacités de mobilisation, sa spontanéité, son courage. Mais une grève générale ne peut durer indéfiniment. Le problème, alors, est de savoir si la production, le transport et la distribution redémarrent au compte des mêmes exploiteurs, sous le joug de l’État capitaliste et colonial, ou sur la base du contrôle des travailleurs sur le processus de production, sur les prix, sans hésiter à recourir à l’expropriation des békés et des groupes capitalistes qui résisteraient. Les représentants des masses dans le LKP ou le Collectif du 5 février n’ont pas présenté cette alternative ; non marxistes, ils n’ont pas développé le seul programme à même de mener à une vraie victoire.
Il a manqué un parti ouvrier révolutionnaire qui aurait avancé dans la grève générale, le programme de la révolution socialiste : Contrôle ouvrier et populaire sur les entreprises vitales, sur les prix, sur la distribution ! Dehors, les forces de répression ! La représentation des travailleurs de la Guadeloupe et de la Martinique, doit prendre en mains les affaires des Antilles. Mise sur pied de comités dans les entreprises et administrations, les quartiers et les villages, pour désigner leurs représentants au collectif de chaque île ! Gouvernement ouvrier et paysan sur cette base ! L’économie de la Guadeloupe et celle de la Martinique ne peuvent vivre dans l’isolement : établissement d’une collaboration sur une base équitable avec la France et de liens de toutes sortes avec Cuba, avec toutes les Antilles-Caraïbes, avec le Québec, avec toute l’Amérique centrale et du Nord !
Ce parti reste à construire, aux Antilles comme en France, intégrant les leçons de cette puissante grève générale.