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La Révolution russe et
la question du parti (4)
Le temps où la bourgeoisie déclenchait des révolutions est loin. Depuis plus d’un siècle, elle présente la première révolution prolétarienne victorieuse, la Révolution d’octobre 1917, comme un simple « putsch », un pur « coup d’État » :
Un étrange coup d'État. (Le Monde, 6 novembre 2007)
Une poignée d'hommes vient de réussir le putsch le
plus décisif de l'Histoire, jetant le peuple russe dans une servitude mille
fois pire que celle des tsars. (Le
Figaro, 22 octobre 2007)
Or, le Parti bolchevik a proposé, à plusieurs reprises une solution pacifique : que les soviets dirigent le pays, alors même qu’il y était minoritaire (voir Révolution Socialiste n° 25, n° 26). Les autres partis socialistes l’ont toujours refusée, lui préférant l’alliance avec la bourgeoisie « démocratique » et ont même participé avec celle-ci à des mesures répressives contre le prolétariat révolutionnaire et son parti (voir Révolution Socialiste n° 26, n° 27). Le mérite du Parti bolchevik est d’avoir conduit une insurrection victorieuse après avoir gagné la confiance de la classe ouvrière.
Le Parti bolchevik, après quelques hésitations initiales, est le seul parti des soviets qui ait rejeté la coalition avec la bourgeoisie, grâce à un combat interne mené par Lénine. Il trace une voie à la révolution qui semble désormais paralysée :
Les chefs de la démocratie petite-bourgeoise bercent leurs masses de promesses et d'assurances sur la possibilité d'une entente avec les gros capitalistes. En mettant les choses au mieux, ils obtiennent des capitalistes, pour un temps très court et au profit d'une faible couche supérieure des masses laborieuses, de menues concessions. Mais, dans toutes les questions décisives, importantes, la démocratie petite-bourgeoise a toujours été à la remorque de la bourgeoisie dont elle était un appendice impuissant et a toujours été un instrument docile entre les mains des rois de la finance. L'expérience de l'Angleterre et de la France a maintes fois confirmé cette vérité…
L'enseignement de la révolution russe, c'est que les
masses laborieuses ne pourront s'arracher à l'étreinte de fer de la guerre, de
la famine et du joug des grands propriétaires fonciers et des capitalistes qu'à
la condition de rompre complètement avec les partis socialiste-révolutionnaire
et menchevique, de prendre nettement conscience du rôle de trahison de ces
partis, de repousser toute entente avec la bourgeoisie, de passer résolument
aux côtés des ouvriers révolutionnaires. Seuls les ouvriers révolutionnaires,
s'ils sont soutenus par les paysans pauvres, sont en mesure de briser la
résistance des capitalistes, de conduire le peuple à la conquête sans rachat de
la terre, à la liberté complète, à la victoire sur la famine, à la victoire sur
la guerre, à une paix juste et durable.
(Vladimir Lénine, « Les enseignements de la révolution », juillet
1917, Œuvres, Éditions Sociales,
t. 25, p. 261-262)
Les ouvriers, et même les soldats et les paysans, étaient de plus en plus méfiants à l’égard des partis conciliateurs, qui étaient majoritaires jusqu’alors dans les soviets. Dans les grandes villes, en particulier dans la capitale Petrograd (Saint-Pétersbourg), les soviets se tournaient vers le Parti bolchevik. L’état-major, avec la caution du gouvernement de coalition entre le Parti constitutionnel-démocrate, le Parti menchevik et le Parti socialiste-révolutionnaire, a alors réprimé le Parti bolchevik en juillet, saccagé ses locaux et ses imprimeries, arrêté ses cadres (Kamenev, Kollontaï…) ou apparentés (Trotsky, Lounatcharsky…). Ces derniers appartenaient à l’Organisation interrayons, qui prétendait avant la révolution de février, réconcilier la fraction menchevik et la fraction bolchevik du POSDR, mais qui travaillait depuis avec le Parti bolchevik. Lénine est passé à la clandestinité. Le congrès d’unification quasi-clandestin ratifie la fusion du Parti bolchevik (plus de 200 000 membres) et de l’Organisation interrayons (4 000 militants).
Le gouvernement de Kerenski qui a ajourné une nouvelle fois la convocation de l’Assemblée constituante, reste impuissant à contenir les masses paysannes et ouvrières, à conduire efficacement la guerre impérialiste. Si bien que la grande bourgeoisie russe et les autres pays membres de la Triple entente (Grande-Bretagne et France) envisagent d’autres solutions politiques. Nommé par Kerenski, le général en chef Kornilov est considéré comme un recours possible tant par les capitalistes que par l’état-major.
Cela évoque beaucoup le rôle du général Pinochet nommé au gouvernement par Allende en 1973 (voir Révolution Socialiste n° 14). La différence est qu’en Russie, en 1917, il y avait un parti prolétarien, marxiste (le Parti bolchevik) ; au Chili, il n’y avait qu’un parti petit-bourgeois, castriste (le MIR, soutenu par la LCR).
La conférence d’État consultative qui réunit à Moscou,
du 12 au 20 août, des représentants du patronat, des syndicats, des groupes
professionnels, du corps des officiers, des Églises et des partis politiques
tourne à l’affrontement entre Kerenski et Kornilov, et à l’avantage de ce
dernier. Kornilov expose son programme pour sortir la Russie de
« l’anarchie » : dissolution de tous les comités
révolutionnaires, fin de toute intervention de l’État dans les domaines
économiques et social, militarisation des chemins de fer et des usines
d’armement, rétablissement de la peine de mort… (Nicolas
Werth, 1917, la Russie en révolution, 2007,
Gallimard, p. 86)
L’aspirant dictateur trouve encore aujourd’hui des défenseurs au sein de la bourgeoisie soi-disant démocratique :
Kerenski multiplie les bévues. Ainsi s'aliène-t-il, fin août, ce qui restait du corps des officiers en accusant le général Kornilov, partisan affirmé d'un retour à l'ordre, d'une tentative de putsch imaginaire. (Rémi Kauffer, Le Figaro, 22 octobre 2007)
Riga tombe le 21 août, ouvrant la route de la capitale Petrograd aux troupes des Empires centraux (Allemagne et Autriche). Kerenski demande, pour défendre la capitale, des troupes à Kornilov qui pense son heure venue. Les représentants de la bourgeoisie « démocratique » au gouvernement soutiennent de fait Kornilov :
Le 24 août, le chef du gouvernement envoie au quartier général un émissaire… Voyant dans cette démarche un aveu de faiblesse, Kornilov affirme être prêt à prendre la tête d’un directoire dictatorial, où Kerenski pourrait avoir sa place. De retour à Petrograd, l’émissaire de Kerenski rapporte au chef du gouvernement que Kornilov « exige » les pleins pouvoirs. Kerenski convoque alors d’urgence le conseil des ministres et demande les pleins pouvoirs pour faire face au généralissime factieux. Sceptiques, les ministres constitutionnels-démocrates refusent, préférant démissionner… (Nicolas Werth, 1917, la Russie en révolution, 2007, Gallimard, p. 86-87)
Kerenski destitue le chef de l’état-major. L’ancien général en chef riposte par l’envoi le 25 août de la « Division sauvage » du général Krymov afin d’écraser les ouvriers de la capitale et de supplanter le gouvernement de coalition. La victoire de Kornilov aurait abouti à un massacre de prolétaires comme à Paris en 1871, à Berlin en 1919, à Shanghai en 1927, à Djakarta en 1965, à Santiago en 1973…
Les grands propriétaires fonciers et la bourgeoisie, conduits par le parti cadet et par les généraux et les officiers qui sont de leur bord, se sont organisés et sont prêts à commettre et commettent les pires forfaits, à livrer Riga (et puis Petrograd) aux Allemands, à ouvrir le front aux Allemands, à faire fusiller les régiments bolcheviques, à s'insurger, à faire marcher sur la capitale des troupes, la « division sauvage » en tête, à seule fin de concentrer entre les mains de la bourgeoisie la totalité du pouvoir, d'affermir l'autorité des grands propriétaires fonciers dans les campagnes et d'inonder le pays du sang des ouvriers et des paysans. (Vladimir Lénine, « Projet de résolution politique », 16 septembre 1917, Œuvres, Éditions Sociales, t. 25, p. 342)
Face à l’offensive contre-révolutionnaire, Kerenski est contraint de s’appuyer sur les travailleurs. Le Parti bolchevik combat, avec les masses, au côté du gouvernement provisoire, sans pour autant le soutenir :
Nous modifions la forme de notre lutte contre Kerenski. Sans atténuer le moins du monde notre hostilité envers lui, sans rétracter aucune des paroles que nous avons dites contre lui, sans renoncer à le renverser, nous disons : il faut tenir compte du moment, nous n'essaierons pas de le renverser tout de suite, nous le combattrons maintenant d'une autre façon et plus précisément en soulignant aux yeux du peuple (qui combat Kornilov) la faiblesse et les hésitations de Kerenski… il faut, sans perdre un instant, faire contre Kerenski plutôt de l'agitation indirecte que de l'agitation directe et cela, en exigeant une lutte active, active au maximum, et vraiment révolutionnaire, contre Kornilov. Seul le développement de cette lutte peut nous mener au pouvoir… (Vladimir Lénine, « Au comité central », 30 août 1917, Œuvres, Éditions Sociales, t. 25, p. 312)
Le bloc entre socialistes-révolutionnaires, mencheviks, anarchistes et bolcheviks s’oppose à la contre-révolution. Les cheminots paralysent le transport des troupes de Kornilov, les régiments hostiles les bloquent et les démoralisent. Le putsch échoue. Le 2 septembre, Kornilov est arrêté par les comités de soldats, Krymov se suicide.
L’alerte avait eu des conséquences
incalculables : devant la faiblesse du « pouvoir », les soviets
avaient pris la direction de la résistance populaire… À Petrograd même, la
population s’était réarmée et les bolcheviks sortaient de leur
semi-clandestinité pour prendre (avec le concours des anarchistes) la tête de
la résistance. Les prisonniers de juillet, parmi lesquels Trotsky, étaient
libérés sur l’initiative des marins de Kronstadt auxquels il fallut faire appel
pour défendre la capitale. (François-Xavier
Coquin, La Révolution russe, 1962, Les
Bons Caractères, p. 98)
Le front unique ne peut être qu’une tactique, sauf à supposer que la division des rangs ouvriers entre différents partis est due à des malentendus et non à l’influence d’autres classes sur une classe exploitée et dominée.
La leçon d’août est que toutes les classes dominantes (capitalistes, propriétaires fonciers) cherchent un sabre pour en finir avec les soviets, asseoir la propriété, maintenir et accroître le territoire de l’État russe par la guerre. Ce sont les partis conciliateurs qui vont rompre l’unité réalisée contre Kornilov, en revenant à l’alliance avec la bourgeoisie démocratique, au demeurant introuvable.
Puisque tous les partis socialistes se retrouvent au coude à coude, le Parti bolchevik repose la question du pouvoir aux soviets. Il s’adresse ainsi au Parti menchevik et au Parti socialiste-révolutionnaire :
Notre parti aspire, comme tout parti politique, à l'exercice du pouvoir. La dictature du prolétariat révolutionnaire est notre but. Six mois de révolution ont confirmé, avec une netteté, une force, un éclat extraordinaire, que cette revendication était juste et inévitable, précisément dans l'intérêt de la révolution actuelle. Car, autrement, le peuple ne pourra obtenir ni une paix démocratique, ni la remise de la terre aux paysans, ni la liberté complète…
Nous sommes maintenant en présence d'un tournant tellement brusque et tellement original de la révolution russe que nous pouvons, en tant que parti, proposer un compromis volontaire, non certes à la bourgeoisie, notre ennemi direct, notre ennemi principal, mais à nos adversaires les plus proches, aux partis «dirigeants» de la démocratie petite-bourgeoise, aux socialistes-révolutionnaires et aux mencheviks…
Le compromis consistera en ceci : en ce que les bolcheviks, sans demander de participer au gouvernement - ce qui est impossible à un internationaliste sans la réalisation intégrale des conditions de la dictature du prolétariat et des paysans pauvres - s'abstiendront de mettre immédiatement en avant la revendication du transfert du pouvoir au prolétariat et aux paysans pauvres, et des méthodes de lutte révolutionnaire pour la réalisation de cette revendication...
Pour les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, ce serait la pleine liberté de propagande et la convocation de l'Assemblée constituante sans délais. Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, en tant que bloc gouvernemental, consentiraient alors à former un gouvernement exclusivement responsable devant les soviets, à condition de faire passer tout le pouvoir aux soviets également.
Aucune autre condition ne saurait être posée par les
bolcheviks, confiants qu'une pleine et entière liberté de propagande et la
réalisation immédiate d'une nouvelle démocratie dans la composition et le
fonctionnement des soviets pourraient assurer d'elles-mêmes une avancée
pacifique de la révolution, une issue pacifique de la lutte du parti à
l'intérieur des soviets…
Les bolcheviks gagneraient ce compromis en ce sens qu'ils auraient la possibilité de propager librement leurs idées et, grâce à la réalisation effective d'une démocratie intégrale, de gagner de l'influence dans les soviets. (Vladimir Lénine, « Au sujet des compromis », 1er septembre 1917, Œuvres, Éditions Sociales, t. 25, p. 334-335)
Le Parti menchevik et le Parti socialiste-révolutionnaire hésitent à renouer avec le Parti constitutionnel-démocrate tout en refusant de rompre avec la bourgeoisie et de constituer un gouvernement s’appuyant sur les soviets. Par conséquent, leurs divisions internes s’accroissent avec le renforcement respectif des « mencheviks internationalistes » (Martov) et des « socialistes-révolutionnaires de gauche » (Spiridonova, Kamakov). Kerenski tente de reconstituer le gouvernement de coalition avec le Parti constitutionnel-démocrate qui avait couvert la tentative de dictature militaire. Les poursuites judiciaires contre les dirigeants du PB ne sont pas levées.
L’économie s’effondre sous le poids de la guerre et du sabotage de la production par les capitalistes.
Le pays s’enfonce dans le chaos. Toute forme
d’autorité a disparu : les soldats désertent, massacrent les officiers
honnis ; les paysans pillent et brûlent les demeures des propriétaires
fonciers ; les ouvriers occupent les usines, réclamant l’instauration
immédiate du contrôle ouvrier. (Nicolas Werth, 1917,
la Russie en révolution, 2007, Gallimard,
p. 92)
Lénine répond que « on ne peut aller de l’avant si l’on craint de marcher au socialisme » :
La Russie est menacée d'une catastrophe certaine. Les transports ferroviaires sont incroyablement désorganisés, et cette désorganisation s'aggrave. Les chemins de fer vont s'arrêter. Les arrivages de matières premières et de charbon pour les usines cesseront. De même, les arrivages de céréales. Sciemment, sans relâche, les capitalistes sabotent la production dans l'espoir que cette catastrophe sans précédent entraînera la faillite de la République et de la démocratie, des Soviets, et, en général, des associations prolétariennes et paysannes, en facilitant le retour à la monarchie et la restauration de la toute-puissance de la bourgeoisie et des grands propriétaires fonciers…
Il aurait suffi à un gouvernement intitulé démocratique révolutionnaire autrement que par dérision de décréter, dès la première semaine de son existence, l'application des principales mesures de contrôle, d'établir des sanctions sérieuses, des sanctions d'importance, contre les capitalistes qui essaient de se soustraire frauduleusement à ce contrôle, et d'inviter la population à surveiller elle-même les capitalistes…
Ces principales mesures sont : 1. La fusion de toutes les banques en une seule dont les opérations seraient contrôlées par l'État… 2. La nationalisation des syndicats capitalistes, c'est-à-dire des groupements monopolistes capitalistes les plus importants… 3. La suppression du secret commercial. 4. La cartellisation forcée, c'est-à-dire l'obligation pour tous les industriels, commerçants, patrons en général, de se grouper en cartels ou syndicats. 5. Le groupement obligatoire ou l'encouragement au groupement de la population en sociétés de consommation…
La question se ramène toujours à ceci : la domination
de la bourgeoisie est inconciliable avec la démocratie authentique,
véritablement révolutionnaire. Au XXe
siècle, en pays capitaliste, on ne peut être démocrate révolutionnaire si l'on
craint de marcher au socialisme. (Vladimir
Lénine, « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer »,
14 septembre 1917, Œuvres, Éditions Sociales, t. 25, p. 351-387)
En février, l’influence des anarchistes était réduite. Leur principal dirigeant, Kropotkine, avait pris une position chauvine face à la guerre inter-impérialiste. Rentré d’exil, il préfigure le rôle que joueront 20 ans plus tard la CNT-FAI, rejoignant le Frente Popular, fossoyeur de la révolution espagnole (voir Révolution Socialiste n° 24).
Kropotkine salue le « premier pas » que
constitue selon lui le gouvernement de Kerenski… Il persiste à désapprouver le
manque de combativité des soldats russes face à l’armée austro-allemande… (Philippe et Michel Paraire, La Révolution
libertaire, 2008, Le Temps des Cerises,
p. 53)
Au fil de la révolution, une aile du « mouvement libertaire » trouve une audience, à cause de la trahison des partis majoritaires des soviets. Pour autant, ils se révèlent incapables de tracer une voie aux travailleurs des villes et des campagnes. Héritiers de Bakounine, les anarchistes refusent de se délimiter du lumpen et du banditisme, ils récusent tout pouvoir centralisé, y compris celui des soviets. Or, il n'y a jamais eu de révolution victorieuse sans pouvoir révolutionnaire capable de démanteler l’ancien appareil d’État, d’assurer la production et le transport, de ravitailler les villes, d’écraser la contre-révolution interne et de résister aux interventions étrangères.
L’essence révolutionnaire d’une époque se manifeste le
plus clairement quand la lutte des classes et des partis ne présente plus le
caractère d’une lutte à l’intérieur d’une organisation étatique déterminée,
mais dans le fait qu’elle commence à faire sauter ses frontières… (György Lukacs, Lénine, 1924, EDI, p. 91)
L’alternative est : dictature militaire ou pouvoir des soviets.
Il n'est pas de moyen terme. L'expérience l'a bien montré. Ou bien tout le pouvoir aux soviets ou bien le kornilovisme. (Vladimir Lénine, « Une des questions fondamentales de la révolution », 14 septembre 1917, Œuvres, Éditions Sociales, t. 25, p. 403)
Un par un, les centres urbains basculent vers le Parti bolchevik au fur et à mesure des élections dans les soviets. Le 31 août, le soviet de Petrograd adopte, pour la première fois, une résolution pour le pouvoir aux soviets. Dans la semaine qui suit, ce sont les soviets de Moscou, de Kiev et des principales villes ouvrières du pays qui lui emboîtent le pas. Le 9 septembre, le soviet de Petrograd condamne la coalition avec le PKD. Le 23 septembre, Trotsky est élu président du soviet au nom de sa majorité bolchevique. Un ancien anarchiste témoigne de la conjoncture :
Ce qu’ils veulent tous, le parti l’exprime en termes
clairs… Quand les artilleurs des cuirassés de la Baltique, anxieux du danger
suspendu sur la révolution, cherchent une voie, l’agitateur bolchevik est là
qui leur montre. Quand des soldats dans la tranchée veulent exprimer leur
volonté d’en finir avec la tuerie, ils élisent au comité des bataillons les
candidats du Parti bolchevik. Quand les paysans, las des atermoiements de
« leur Parti » socialiste-révolutionnaire, se demandent s’il n’est
pas temps d’agir eux-mêmes, la voix de Lénine leur parvient :
« prends la terre, paysan ! ». Quand les ouvriers sentent
l’intrigue contre-révolutionnaire les environner de toutes parts, la Pravda (La Vérité) leur apporte les mots d’ordre
qu’ils pressentaient… Les bolcheviks, petite minorité révolutionnaire en mars,
deviennent en septembre-octobre le parti de la majorité. Distinguer entre les
masses et le parti est impossible, ce n’est qu’un flot. (Victor Serge, L’An I de la révolution russe, 1930, Maspero, p. 53)
Cette situation met à l’ordre du jour l’accomplissement de la révolution prolétarienne.
Dès que les bolcheviks furent en possession des
soviets des deux capitales, Lénine dit : « Notre temps est
venu ». En avril et en juillet, Lénine cherchait à modérer. En août, il
préparait théoriquement la nouvelle étape. À partir du milieu de septembre, il
pousse, il presse de toutes ses forces. Le danger maintenant n’est point
d’aller trop vite, il est de s’attarder. (Léon
Trotsky, Histoire de la révolution russe,
1930-1932, Seuil, t.2, p.501)
En août, Lénine rédige L’État et la révolution. En septembre, il précise que le but du parti n’est pas un changement de gouvernement, mais le renversement de l’ancien appareil d’État qui doit être remplacé par le pouvoir des soviets.
La question du pouvoir est certainement la question la plus importante de toute révolution. Quelle classe détient le pouvoir ? Tel est le fond du problème…
Un « ministère formé par les partis qui ont la majorité dans les Soviets », cela veut dire des changements de personnes dans la composition du cabinet, tout l’ancien appareil gouvernemental demeurant intangible, appareil foncièrement bureaucratique, foncièrement antidémocratique, incapable de réaliser aucune réforme sérieuse, même celles qui figurent au programme des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks.
« Le pouvoir aux Soviets », cela signifie une refonte radicale de tout l’ancien appareil d’État, appareil bureaucratique qui entrave toute initiative démocratique ; la suppression de cet appareil et son remplacement par un appareil nouveau, populaire, authentiquement démocratique, celui des Soviets, c’est-à-dire de la majorité organisée et armée du peuple, des ouvriers, des soldats et des paysans ; la faculté donnée à la majorité du peuple de faire preuve d’initiative et d’indépendance non seulement pour l’élection des députés, mais encore dans l’administration de l’État, dans l’application de réformes et de transformations sociales…
Or, un des grands mérites des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, c'est qu'ils représentent un nouveau type de l'appareil d'État, infiniment supérieur, incomparablement plus démocratique. Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks ont fait le possible et l'impossible pour transformer les Soviets (surtout celui de Petrograd et le Soviet de Russie, c'est-à-dire le Comité exécutif central) en de purs moulins à paroles, occupés, sous couleur de «contrôle», à voter des résolutions et des vœux impuissants, dont le gouvernement remettait, avec le sourire le plus poli et le plus aimable, la réalisation aux calendes grecques.
Mais il a suffi de la «brise fraîche» du kornilovisme,
qui promettait un bel orage, pour que l'atmosphère au Soviet se trouvât
temporairement purifiée de tous ses miasmes et que l'initiative des masses
révolutionnaires commençât à se manifester comme quelque chose de grand, de
puissant, d'invincible. (Vladimir Lénine,
« Une des questions fondamentales de la
révolution », 14 septembre 1917,
Œuvres, Éditions Sociales, t. 25, p.
398-402)
Pour Zinoviev, alors clandestin, tenter une insurrection déboucherait sur le sort de la Commune de Paris (Pravda, 30 août). Pour Lénine, lui aussi clandestin, s’il était trop tôt en juillet, le moment est désormais venu. Le 14, il envoie au comité central deux lettres pressantes :
Ayant obtenu la majorité aux Soviets des députés ouvriers et soldats des deux capitales, les bolchéviks peuvent et doivent prendre en mains le pouvoir… Il s’agit de rendre claire aux yeux du parti la tâche qui lui incombe : mettre à l’ordre du jour l’insurrection armée à Petrograd et à Moscou, la conquête du pouvoir, le renversement du gouvernement. (Vladimir Lénine, « Les bolcheviks doivent prendre le pouvoir », 14 septembre 1917, Œuvres, Éditions Sociales, t.26, p. 10-12)
Les 3 et 4 juillet… nous n'avions pas encore derrière nous la classe qui est l'avant-garde de la révolution. Nous n'avions pas encore la majorité parmi les ouvriers et les soldats des deux capitales. Aujourd'hui, nous l'avons dans les deux soviets. Elle a été créée uniquement par les événements des mois de juillet et d'août, par l'expérience des « répressions » contre les bolchéviks et par l'expérience de la rébellion de Kornilov…
Les 3 et 4 juillet, l'insurrection aurait été une faute : nous n'aurions pu conserver le pouvoir ni physiquement ni politiquement…
Aujourd'hui la situation est tout autre. Nous avons avec nous la majorité de la classe qui est l'avant-garde de la révolution, l'avant-garde du peuple, capable d'entraîner les masses. (Vladimir Lénine, « Le marxisme et l’insurrection », 14 septembre 1917, Œuvres, Éditions Sociales, t. 26, p. 14-15)
De nouveau, un fossé se creuse entre Lénine et la direction du Parti bolchevik. Trotsky se déclare favorable à l’insurrection mais veut la suspendre à la tenue du 2e congrès panrusse des soviets, où le Parti bolchevik sera majoritaire. Quant à lui, Kamenev s’y oppose totalement. Il est suivi par la majorité du comité central qui ne répond pas aux lettres de Lénine et censure ses articles.
Le 28 septembre, le comité central fut saisi d’une
demande, émanant de Lénine, d’insurrection immédiate au moyen de détachements
révolutionnaires qui arrêteraient le gouvernement et s’empareraient du pouvoir.
Sa demande ne rencontra aucun partisan au sein du CC. (Leonard Schapiro, De Lénine à Staline, 1960, Gallimard, p. 199)
Lénine, qui reste éloigné de Petrograd, engage une lutte fractionnelle en s’appuyant sur Smilga, puis sur Staline et Trotsky.
Les événements ont pleinement confirmé la justesse de ma thèse, avancée au moment de la Conférence démocratique, à savoir que le parti doit mettre à l'ordre du jour l'insurrection armée. Les événements nous forcent à le faire. L'histoire a fait aujourd'hui de la question militaire la question politique essentielle.
Je crains que les bolcheviks ne l'oublient, emportés
comme ils le sont par « l'activité au jour le jour », par les menues questions
courantes et par l'« espoir » qu'une «vague balaiera Kerenski ». Cette
espérance est naïve ; c'est comme si on se laissait vivre au «petit bonheur».
De la part du parti du prolétariat révolutionnaire, cela peut être un crime. À
mon avis, il faut faire de la propagande dans le parti pour qu'il adopte une
attitude sérieuse envers l'insurrection armée. (Vladimir
Lénine, « Lettre à Ivar
Smilga », 27 septembre 1917, Œuvres,
Éditions Sociales, t. 26, p. 63-64)
Le gouvernement essaie d’en finir avec les soviets :
Inquiets devant les progrès réguliers des bolcheviks… le gouvernement de Kerenski s’efforce de mettre sur pied de nouvelles institutions, alternatives aux soviets, tel le Conseil de la République, sorte de préparlement. (Nicolas Werth, 1917, la Russie en révolution, 2007, Gallimard, p. 99)
De la partie la plus consciente des soviets, le parti ouvrier révolutionnaire, dépend le sort des soviets :
L'organisation à l'aide de laquelle le prolétariat peut non seulement renverser l'ancien régime, mais se substituer à lui, ce sont les soviets. Ce qui plus tard devint une affaire d'expérience historique n'était, jusqu'à l'insurrection d'octobre, qu'un pronostic théorique, s'appuyant, il est vrai, sur l'expérience préalable de 1905. Les soviets sont les organes de préparation des masses à l'insurrection, les organes de l'insurrection et, après la victoire, les organes du pouvoir.
Cependant, les soviets, par eux-mêmes, ne tranchent
pas la question. Selon le programme et la direction, ils peuvent servir à
diverses fins. Un programme est donné aux soviets par le parti. Si les soviets,
dans les circonstances d'une révolution - et, hors d'une révolution, ils sont
généralement impossibles - s'emparent de toute la classe, à l'exception des
couches tout à fait arriérées, passives ou démoralisées, le parti
révolutionnaire est à la tête de la classe. Le problème de la conquête du
pouvoir ne peut être résolu que par la combinaison du parti avec les soviets ou
bien avec d'autres organisations de masses équivalant plus ou moins aux
soviets. (Léon Trotsky, Histoire de la
révolution russe, 1930-1932, Seuil, t. 2, p. 545-546)
Malgré l’opposition interne de Kamenev et de Rykov, le Parti bolchevik déjoue le 7 octobre l’initiative du gouvernement de Kerenski qui vise à supplanter les soviets :
Trotsky réussit à convaincre la fraction des délégués
bolcheviks au préparlement qu’ils doivent le boycotter après une déclaration de
guerre à la séance d’ouverture. Ils quitteront la salle après qu’il ait, en
leur nom, lancé le signal : « La révolution est en danger ! Tout
le pouvoir aux soviets ! » (Pierre
Broué, Le Parti bolchevique, 1963,
Minuit, p. 94-95)
Le soviet de Petrograd, présidé par Trotsky, met sur pied le 9 octobre un comité militaire révolutionnaire qui sera l’organe de l’insurrection. Lénine participe au comité central du 10 octobre qui vote l’insurrection par 10 voix pour, 2 contre. Zinoviev et Kamenev engagent une lutte interne contre l’insurrection. Le CC élargi du 16 confirme la décision par 19 pour, 2 contre, 4 abstentions. Le 18 octobre, Zinoviev et Kamenev dénoncent publiquement, dans le journal de Gorki, la ligne adoptée. À cette occasion, Staline adopte une ligne conciliatrice.
Le comité militaire révolutionnaire (CMR) prend le contrôle des arsenaux et de tout mouvement de troupes. Le 22 octobre, le gouvernement provisoire donne l’ordre au croiseur Aurore dont l’équipage est favorable au Parti bolchevik, de lever l’ancre, le CMR l’annule. Le 23, le gouvernement interdit la presse bolchevique, rappelle à Petrograd les élèves-officiers. Le 24, le CMR envoie un détachement rouvrir la Pravda et arme des détachements ouvriers, les marins de Kronstadt arrivent à Petrograd. Le 25, Trotsky, rejoint par Kamenev et Lénine, déclenche l’insurrection. Le 26, le Palais d’Hiver, siège du gouvernement, est pris par les insurgés.
5 janvier 2009