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Grèce
Le gouvernement de la Nouvelle Démocratie a multiplié les coupes sombres dans l’enseignement public, rendant son inefficacité dramatique pour tous ceux qui n’ont pas les moyens de payer les cours privés. Les locaux des écoles, des lycées, des universités sont vétustes. Le capitalisme grec contraint 25 % des 16-24 ans au chômage, sous-paye la main d’œuvre qualifiée, quand il l’emploie (« génération 600 euros ») et restreint l’entrée à l’université en renforçant la sélection, fortement marquée socialement.
Tandis que le gouvernement Caramanlis présente son nouveau budget d’austérité contre les masses et que les scandales financiers éclatent, étalant la corruption des dirigeants des partis politiques bourgeois et de l’Église orthodoxe, par dizaines, les lycées et les universités sont occupées ; des coordinations s’organisent. Le mouvement s’étend jusque dans les îles, en Crète. La jeunesse scolarisée entre massivement en lutte pour se défendre, soulevant le soutien d’une grande partie du prolétariat et la haine de la bourgeoisie qui envoie systématiquement sa police contre les manifestants. La violence d’État est utilisée pour essayer de faire refluer la protestation. Une fois encore dans ce pays, la brutalité des corps répressifs s’abat sur la jeunesse : Alexis Grigoropoulos, un adolescent de 15 ans, est abattu le 6 décembre.
Des dizaines de milliers de jeunes étudiants, lycéens, jeunes travailleurs et jeunes chômeurs se dressent en de gigantesques manifestations dans de nombreuses villes pour protester contre cet assassinat. Ils affrontent la police et des émeutes éclatent dans le centre de la plupart des grandes villes. En commençant par les enseignants et les parents, le prolétariat manifeste aux côtés de la jeunesse.
Depuis, la colère contre la mise à mal du droit aux études, contre les mesures d’austérité imposées à la population laborieuse, n’est pas retombée. De nombreuses manifestations ont eu lieu en janvier (la plus forte, le 9) et la jeunesse est au premier rang pour défendre les dizaines d’inculpés que les médias à la botte qualifient de « terroristes » (manifestation nationale à Larissa le 17 janvier).
De tous les gouvernements de l’Union Européenne, c’est celui de Costas Caramanlis qui consacre proportionnellement la plus grosse part de son budget à l’armée, tout en baissant celui de l’enseignement et de la recherche. Le gouvernement Caramanlis vient de débloquer 28 milliards d’euros pour les banques.
Les hôpitaux sont étranglés ; la poste, le téléphone sont privatisés. Le gouvernement ND a décidé l’augmentation du nombre d’annuités pour partir à la retraite et la diminution des pensions. Alors que les prix de l’alimentation, des loyers, des transports augmentent, les salaires stagnent. La Grèce compte la plus grande proportion de travailleurs pauvres en Europe. Un quart des moins de 20 ans vivent sous le seuil de pauvreté.
Le PASOK de Giorgos Papandreou, l’autre grand parti bourgeois qui partage le pouvoir en Grèce, en alternance régulière avec ND, a privatisé à tour de bras de 1996 à 2004 ; il a infligé des coupes sombres dans le budget de l’éducation et de la recherche ; il a multiplié les mesures de baisses des prestations sociales et de déréglementation du travail (attaques contre les statuts, les contrats, augmentation de la précarité). Il a soigné les intérêts capitalistes avec zèle et pavé la voie à Caramanlis. Pendant les immenses manifestations de décembre, le PASOK a frétillé à l’idée de reprendre la main. Mais il a établi les priorités : protéger le gouvernement et les institutions bourgeoises de la colère de la rue, en prônant des élections législatives anticipées, gagner du temps pour parvenir à démobiliser la jeunesse et la paralyser en instituant, avec les organisations qui disent parler en son nom, « un dialogue entre toutes les parties concernées par les questions d’Éducation » (A. Diamandopoulou, chargée de l’Éducation).
Bousculé une première fois par les énormes manifestations d’étudiants et de lycéens de mai et juin 2006 (voir Révolution Socialiste n° 21), le gouvernement Caramanlis a été reconduit à la suite des élections de 2007 qui ont donné une majorité relative à la ND (41,8 % des suffrages procurant une majorité de deux voix au Parlement). Devenant de plus en plus impopulaire avec la crise, le gouvernement Caramanlis a, pour l’heure, survécu à la deuxième vague de lutte de la jeunesse. Il s’est même offert un remaniement, le 8 janvier, qui a préservé les assassins directs d’Alexis Grigoropoulos, le ministre de l’Intérieur et celui de la Défense.
La faute n’en incombe ni à la jeunesse qui a montré son courage, sa détermination, ses capacités d’auto organisation, ni aux travailleurs qui ont manifesté et fait grève contre la politique du gouvernement réactionnaire.
Les chefs syndicaux et les partis réformistes portent la responsabilité pleine et entière de dresser d’incessants obstacles au mouvement de masse pour le paralyser.
Le Parti communiste grec (KKE) s’est illustré, comme à son habitude, en défense de l’ordre bourgeois : s’il s’est prononcé contre de nouvelles élections… c’est parce qu’il ne voyait pas de raison de bousculer le calendrier électoral. Il a mêlé sa voix à tous les réactionnaires quand les manifestants ont affronté la police et que les émeutes ont embrasé les villes : « Ces criminels violents ont perdu tout contrôle d’eux-mêmes ». Son organisation de jeunesse (KNE) s’oppose à l’auto organisation des lycéens et des étudiants, à l’élection de représentants élus des assemblées générales. Elle s’oppose au mot d’ordre de grève générale. Tout comme PAME, la fraction syndicale dirigée par le KKE dont la politique de division des rangs ouvriers apporte une aide précieuse au gouvernement.
Les centrales syndicales GSEE (travailleurs du privé) et ADEDY (fonctionnaires) ont fatigué les travailleurs grecs avec des journées d’action impuissantes qui ont laissé les mains libres à Caramanlis. En pleine mobilisation de la jeunesse, 4 jours après la mort d’Alexis, le 10 décembre, elles ont maintenu l’appel à une « grève générale de 24 heures », décidé de longue date, mais annulé la manifestation prévue dans le centre d’Athènes. Elles l’ont remplacée par « un sit-in pacifique sur la place du Parlement ». Immobiliser la protestation, au vrai sens du terme, tel était l’objectif.
Tous les partis ont accepté ce 10 décembre la rencontre proposée par le Premier ministre, tandis que les grévistes, eux, scandaient : « Caramanlis, ton heure est venue !».
La Coalition de la Gauche Radicale (Syriza) regroupe des ex-KKE, des Verts, des maoïstes et d’autres phraseurs de la mouvance « anti-néolibérale » comme Kokkino (l’organisation sœur de la LCR) ; elle participe au Forum mondial. Syriza se présente comme une alternative au PASOK et au KKE. La Coalition a soutenu les manifestations de la jeunesse scolarisée (ce qui est le minimum…) mais enferme le mouvement de lutte contre Caramanlis et sa politique, sur le terrain du réformisme : législatives anticipées, pression sur le gouvernement bourgeois. Syriza ne propose aucun combat sérieux pour arracher les revendications (par ailleurs très modestes) qu’elle avance ; elle n’a rien à dire sur la politique traître des directions syndicales. Elle ressemble comme une jumelle à Rifondacione en Italie ou Die Linke en Allemagne.
En conséquence, les groupes anarchistes ont accru leur influence dans la jeunesse, apparaissant « neufs » à côté des vieux partis bourgeois et réformistes qui entravent l’action du prolétariat depuis des décennies. L’occupation du bâtiment de la GSEE à Athènes a montré, par exemple, le rejet suscité par cette centrale dirigée par les partis bourgeois PASOK et ND. De même, la politique contre-révolutionnaire du KKE ne peut que redorer le blason de tous ceux qui se déclarent anti-staliniens.
La dénonciation des privilégiés, la détermination dans les affrontements violents avec la police que les anarchistes ont montrée, ont eu de l’écho dans la jeunesse justement révoltée par le sort que lui fait le capitalisme. Mais les courants anarchistes, en Grèce pas plus qu’ailleurs, n’ouvrent de voie indépendante à la classe ouvrière et aux jeunes liés à elle. Ils impuissantent les assemblées générales auxquelles ils ne donnent aucun pouvoir de décision ; ils ne militent pas pour organiser la grève générale, dresser la force sociale des masses ouvrières contre le gouvernement et l’État bourgeois, en combattant pour l’élection des représentants des travailleurs et des jeunes en lutte, pour la constitution des comités de grève, leur centralisation. Ils ne se battent pas pour l’unité d’un front de classe contre la bourgeoisie et ses agents réformistes. Ils propulsent les « actions exemplaires », typiquement petites-bourgeoises, comme le saccage des magasins de luxe ou l’irruption au journal télévisé pour demander aux travailleurs d’éteindre la télé et de descendre dans la rue…
Alors que la bourgeoisie garde le pouvoir, que Caramanlis, même usé jusqu’à la corde, continue à réprimer, à s’en prendre plus que jamais au prolétariat tandis que s’installe une sévère récession, les anarchistes n’ont rien à dire sur la seule question qui vaille : qui doit gouverner ?
Le prolétariat veut en finir avec le chômage : le capitalisme que sert Caramanlis jette des millions d’ouvriers dans la misère pour garantir les profits. Le gouvernement Caramanlis recule l’âge de la retraite tandis qu’un quart des jeunes sont sans emploi, qu’au moins 8 % de la population est au chômage. Les budgets qui conditionnent la santé ou l’enseignement sont étranglés quand des milliards sont versés aux capitalistes, via les banques. Toutes les revendications essentielles de la classe qui n’a pour survivre que sa force de travail conduisent à une seule conclusion : il faut chasser le gouvernement bourgeois, renverser l’Etat bourgeois qui garantit la propriété privée des moyens de production, il faut arracher aux capitalistes les moyens de décider.
Expropriation des grandes entreprises grecques et étrangères, des banques et organismes de crédit pour pouvoir partager le travail entre toutes les mains, pour produire en fonction des immenses besoins de la population laborieuse et non en fonction de ce que cela rapporte aux propriétaires et actionnaires ! Le pouvoir à ceux qui produisent toutes les richesses, font tourner tous les services publics ! Enseignement et soins gratuits, voilà le progrès ! Dissolution de tous les corps répressifs, place à la justice des exploités et des opprimés et à leur auto-défense !
Ce programme politique, c’est celui qui mène au socialisme ; c’est celui de la révolution prolétarienne dont la Syriza, le KKE, les directions bureaucratiques des syndicats, les altermondialistes de tout genre ne veulent pas, parce qu’ils sont liés à leur bourgeoisie, à la survie du mode de production capitaliste.
Il faut construire un parti ouvrier révolutionnaire qui avance ce programme dans la lutte en cours, qui donne confiance aux travailleurs et aux jeunes dans leur propre force, en combattant pour édifier leurs comités d’action, leurs comités de grève, pour prendre le pouvoir.
21 janvier 2009