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Note de lecture

« Che Guevara, une braise qui brûle encore »
d’Olivier Besancenot et Michael Löwy

 

Quand la LCR lance un parti électoraliste à l’effigie du « Che » qui a combattu toute sa vie les armes à la main

 

Che Guevara, une braise qui brûle encore (Mille et une nuits, 2007, 248 pages, 14 euros), est un livre signé par deux dirigeants de la LCR. Cosigné par le porte-parole de la LCR, il reprend des passages entiers d’un livre de 1970 de l’universitaire Löwy, La Pensée de Che Guevara.

Sa publication ne répond en rien au besoin de tirer le bilan de la politique d’Ernesto Guevara, 50 ans après son engagement dans la guérilla cubaine et 40 ans après son assassinat par la CIA et l’armée bolivienne. L’ouvrage est plutôt le volet théorique d’un plan marketing qui consiste à faire cautionner par une figure héroïque le projet platement réformiste d’un nouveau parti débarrassé de toute prétention à l’insurrection.

Un outil politique pour les travailleurs-euses et l’ensemble des opprimé-es dans les luttes, qui serait leur porte-parole lors des élections, en rupture avec le social-libéralisme. (Résolution du 17e congrès de la LCR, 2008)

L’origine de la LCR est une scission minoritaire de la section française de la 4e Internationale en 1952. C’est un caméléon politique qui a pris, à tout moment, la coloration de la petite bourgeoisie de « gauche » : stalinisme, tiers-mondisme, castrisme, gauchisme, féminisme, union de la gauche, écologisme, antimondialisme, antilibéralisme… La LCR ayant renié la dictature du prolétariat en 2003, le futur parti de Krivine et Besancenot sera tout, sauf une braise révolutionnaire. Plutôt un extincteur dont le programme officiel se limite à « partager les richesses » (voir Révolution Socialiste n° 25) et dont la pratique consiste à empêcher la grève générale. En fait, la Ligue « communiste révolutionnaire » s’apprête à rejeter la référence au communisme, en se cachant sans vergogne derrière quelqu’un qui s’est réclamé du communisme toute sa vie militante.

Quarante ans après sa mort, il semble que le Che soit épargné par le discrédit qui plombe, à l’aube du 21e siècle, l’idéologie communiste, traînant malgré elle dans son sillage le souvenir de sa caricature sanglante, celle du stalinisme et du « socialisme réel ». Le Che laisse ainsi à l’Histoire l’empreinte de celui qui aura dénoncé l’indifférence de Moscou aux luttes de libération nationale qui cherchaient à soustraire leur pays de la domination capitaliste. (Che Guevara, une braise qui brûle encore, p. 48)

La bureaucratie stalinienne n’était pas « indifférente » aux possibilités de révolution socialiste dans les pays dominés. Elle les a en réalité combattues au nom de la « coexistence pacifique » et de la nécessité d’une « étape démocratique », en soutenant directement les régimes nationalistes bourgeois prêts à tout pour défendre la propriété privée et aussi par l’intermédiaire de son appareil international se vautrant dans les « fronts populaires » et les « fronts unis anti-impérialistes ». Par exemple, le Parti communiste cubain a saboté la grève générale contre le dictateur Machado en 1933 et son successeur, le Parti socialiste populaire, a même participé au gouvernement de Batista de 1940 à 1944. Ces trahisons ont laissé le champ libre à des organisations comme le Mouvement du 26 Juillet de Castro à Cuba, le Mouvement justicialiste de Perón en Argentine, etc. qui paraissaient plus radicaux que les partis « communistes ».

Quant à « l’idéologie communiste » de Besancenot et Löwy, c’est une expression absurde, du moins pour des marxistes.

Dans toute l’idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent la tête en bas… Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. (Engels & Marx, L’Idéologie allemande, 1845)

Selon Löwy et Besancenot, la prétendue idéologie communiste est « plombée », elle souffre par trop de « discrédit » parce que l’URSS s’est effondrée, la bureaucratie stalinienne a rétabli le capitalisme en Russie et le PCF ne recueille plus 20 % des voix. Par contre, pour l’instant, « le Che est épargné » par le « discrédit ». Grâce à son courage, son ascétisme, son anti-impérialisme, sa beauté, sa mort tragique, il est resté une icône de la révolte de la jeunesse du monde entier.

Du coup, la bureaucratie cubaine à bout de souffle, étranglée par le blocus étasunien et la disparition de l’URSS, l’utilise plus que jamais.

Des partis réformistes et électoralistes comme le PCF et la LCR, qui maintiennent tous deux des liens avec la bureaucratie cubaine, en font autant.

 

Quand la LCR travestit Guevara en pro-impérialiste d’ATTAC
et en pacifiste du Forum social

 

En 1998, la LCR et le PCF lancent ATTAC avec Le Monde Diplomatique et le petit parti bourgeois MRC. ATTAC est fondé comme un mouvement « antimondialisation », en fait keynésien, anti-américain, plus ou moins protectionniste et passablement chauvin. Par exemple, ATTAC a fait campagne pour le Non au référendum en 2004, mais jamais pour le retrait des troupes françaises d’Afghanistan ou de Côte d’Ivoire.

Depuis 2001, on retrouve ATTAC, le PCF et la LCR avec le Parti communiste cubain, le PT du Brésil, des ONG et pas mal d’Églises chrétiennes, au sein du Forum social mondial. Le FSM serait pour Besancenot et Löwy la forme trouvée de la lutte pour un « autre modèle social », « une autre forme de vivre-ensemble sur la planète » (p. 188). Ce mouvement serait porteur de « valeurs communes » : « l’être humain », « la démocratie », « la diversité », une «espérance partagée par des marxistes et des libertaires, des chrétiens et des écologistes de gauche » (p. 192).

Comme la « Tendance marxiste internationale » de l’universitaire anglais Alan Woods (cautionnée par la cubaine Celia Hurt), qui a la même origine politique et camoufle aussi son réformisme derrière l’image du guérillero, Besancenot et Löwy soutiennent « le charismatique Chavez ».

La voie pacifique semble ouverte au « nouvel internationalisme du 21e siècle » (p. 178) sous l’égide du sous-commandant Marcos, le chef de l’Armée zapatiste de libération nationale du Mexique. On croit acheter un livre sur le « commandant Guevara », on se retrouve avec deux soumis qui vantent un sous-commandant, adepte de sous-réformes, aussi bavard que Castro... mais sans fusil.

Il faut dire que, depuis quelque temps, une campagne est menée contre Ernesto Guevara, présenté comme un tueur psychopathe (Machover, La face cachée du Che, 2007 ; « Che Guevara, le tueur au regard si doux », La Nouvelle Revue d’Histoire, janvier 2008…).

Une coutume très répandue consiste à montrer les révolutionnaires –bourgeois ou socialistes– comme des individus assoiffés de sang. (Rosmer, « Présentation », Terrorisme et communisme, 1963)

Leur pacifisme petit-bourgeois conduit les dirigeants de la LCR à dénoncer « l’approbation philosophique du Che quant à la peine capitale » (p. 76).

Guevara a mené une révolution et il avait explicitement pour but d’autres révolutions :

La guérilla est l’avant-garde combattante du peuple disposée à développer une série d’actions de guerre tendues vers une seule fin stratégique possible : la prise du pouvoir. (Guevara, La Guerre de guérilla, une méthode, 1963)

Ernesto « Che » Guevara fut un « commandante » d’une guérilla paysanne dans un pays arriéré. À ce titre, il a conduit la prise de Santa Clara en août 1958. Puis il fut un dirigeant d’une révolution sociale qui a liquidé les latifundia et le capitalisme, qui a défié l’impérialisme. À ce titre, il a dirigé en 1959 les tribunaux révolutionnaires. Dans la mesure où elle s’est exercée contre l’armée de Batista, les agents de la CIA, les tortionnaires au service des propriétaires fonciers et des capitalistes de Cuba, la violence des ouvriers et des paysans pauvres de Cuba fut légitime.

Si l’humanité ne peut passer pacifiquement au socialisme, la faute n’en revient pas aux révolutionnaires, ni aux masses, mais à la bourgeoisie rapace qui, en temps ordinaire, réduit la vie des travailleurs par l’exploitation et la privation des soins et qui, quand elle est confrontée à la révolte des opprimés et des exploités, recourt à la violence la plus extrême.

Si le vent tourne, gageons que les petits Judas abandonneront le barbu argentin comme Besancenot renie les dirigeants du Parti bolchevik russe qui sont passés de mode à l’université et dans les medias.

 

Quand la LCR brouille les frontières entre marxisme et stalinisme

 

Michaël Löwy manifeste, depuis longtemps, de la complaisance envers le christianisme de la « théologie de la libération ». La révolution, selon son dernier livre, serait finalement une sorte d’éthique, voire une rupture personnelle et intérieure :

Libérer l’humanité de ses chaînes en luttant contre l’aliénation individuelle, en défendant des valeurs éthiques, voilà l’apport original du Che au marxisme. (p. 53)

Löwy et Besancenot jugeant des « apports du Che » au « marxisme », c’est comme Sarkozy se prononçant pour l’entrée de Disney au Louvre. Des gens qui refusent d’utiliser des critères de classe dans leur livre, qui font confiance à l’ONU et qui votent Chirac ne sont pas habilités à se prononcer sur le marxisme.

Besancenot et Löwy conviennent que le Che n’a pas « élaboré de théorie sur le rôle de la démocratie dans la transition vers le socialisme » (p. 133). C’est un euphémisme. Le socialisme ne triomphera qu’avec la révolution prolétarienne dans les pays avancés. La transition exige le pouvoir des soviets là où le capital a été exproprié. Elle ne pouvait s’effectuer sans une révolution politique là où une bureaucratie conservatrice usurpait le pouvoir, parasitait l’économie, affaiblissait l’État ouvrier, voire préparait la restauration du capitalisme comme l’ont prouvé l’Allemagne en 1989, la Russie en 1991 et la Chine en 1992.

Guevara n’a rien pu apporter au marxisme, car il n’en a jamais connu l’ABC : il a érigé la lutte armée comme une stratégie indépendante des conditions économiques, sociales et politiques ; il a misé sur les petits-bourgeois, jamais sur la classe ouvrière ; il a pris l’URSS et la Chine de son temps pour le socialisme ; il a accepté que la classe ouvrière cubaine soit privée de toute expression au profit d’un « lider maximo » tout à la fois premier secrétaire du parti unique, chef des armées, chef du gouvernement et chef de l’État.

Certes, Guevara, une fois le Mouvement du 26 juillet parvenu au pouvoir à la suite de l’effondrement de la dictature en 1959, a pesé dans la rupture avec la bourgeoisie cubaine que Castro tentait d’incorporer au gouvernement, et pour l’affrontement avec l’impérialisme américain que Castro tentait de ménager. Mais jamais Guevara ne se départira de son paternalisme et de son autoritarisme envers les masses. Surtout, il a inscrit l’expropriation du capital de 1960-1961 dans l’utopie du socialisme dans un seul pays, encore plus ridicule dans une petite île proche des États-Unis qu’en Russie ou en Chine. Le résultat est un État du même type que l’URSS, les pays d’Europe centrale, la Chine, le Vietnam du Nord et la Corée du Nord de l’époque : le capital est exproprié mais la couche supérieure des fonctionnaires dirige l’économie en se servant copieusement et cette bureaucratie redoute encore plus la révolution mondiale, qui aurait pour conséquence son éviction, que l’impérialisme.

Guevara a œuvré au rapprochement du régime avec l’URSS et à la fusion de 1961 entre le mouvement nationaliste castriste (M26J) et le parti stalinien cubain (PSP) qui a engendré le Parti communiste cubain (PCC). Le parti unique et ses prolongements (CDR, etc.) ont servi depuis d’instrument à la bureaucratie cubaine dont Guevara, paradoxalement, haïssait les privilèges. Guevara, nommé ministre de l’Industrie par Castro, a opté pour la mobilisation et l’encadrement du prolétariat par le PCC et ses appendices (CDR…), imitant la bureaucratie policière de l’URSS des années 1930-1940 et son émule, la Chine des années 1950-1960. Qui plus est, Guevara a participé personnellement, en 1961, à la calomnie, à l’interdiction du Parti ouvrier révolutionnaire, le petit noyau trotskyste et à l’emprisonnement de ses militants qui soutenaient les mesures révolutionnaires du nouveau régime, mais osaient réclamer le pouvoir des travailleurs.

Cependant, à la différence d’un Mao, qui vivait douillettement dans le luxe, Guevara prit son idéologie —fort éloignée du marxisme— au sérieux, au point d’y sacrifier sa vie.

 

Quand la LCR minimise la responsabilité de Guevara dans le gaspillage des
occasions révolutionnaires

 

Les tentatives de « foco », de foyer de guérilla à la campagne chargé de « faire surgir les conditions de la révolution » échouent lamentablement tant en Argentine (1963-1964) qu’au Pérou (1965-1966). Guevara n’en tire aucune leçon. Il reste incapable de se tourner vers la classe ouvrière d’Amérique latine. Il ne s’adresse presque jamais aux travailleurs des pays avancés d’Amérique du Nord, d’Europe de l’Ouest, d’Asie de l’Est et jamais aux prolétariats des États ouvriers contre la bureaucratie privilégiée qui usurpe le pouvoir en URSS, en Europe centrale, en Chine, au Vietnam… et à Cuba.

Après la « crise des missiles » de 1962, Guevara devient de plus en plus critique envers la doctrine de la « coexistence pacifique », l’appellation officielle de la sainte alliance contre-révolutionnaire entre la bureaucratie russe et l’impérialisme, alors que Castro tente d’y insérer Cuba. Guevara est indigné par l’agression impérialiste au Vietnam et au Congo et il cherche, à sa manière, à étendre la révolution dans les pays dominés. Guevara se heurte à un refus à Moscou en novembre 1964 et il dénonce le Kremlin publiquement en février 1965 :

Les pays socialistes ont le devoir de liquider leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l’Ouest. (Guevara, Discours d’Alger, 1965)

Une page se tourne :

Le 14 mars 1965, le commandant Guevara retourne à La Havane… Fidel, qui l’attend à l’aéroport, l’accuse d’indiscipline à cause de son discours en Algérie… Durant les deux jours qui suivent, il a de longues conversations avec Fidel… Il paraît évident que la décision du Che de quitter Cuba pour une nouvelle aventure révolutionnaire est prise à cette occasion. (Taibo, Ernesto Guevara, también conocido como el Che, Planeta, p. 525)

Guevara n’apparaîtra plus en public. En 1965, il se rend au Congo, en vue d’aider la guérilla de l’ALC, dirigée par des gens comme Kabila. C’est un fiasco.

Au retour d’Afrique, Guevara défend Roberto Acosta, un militant du POR qui travaillait au Ministère de l’Industrie. Puis il part, secrètement, pour la Bolivie.

Quand sa disparition de la vie publique devint évidente, les trotskystes surent qu’ils n’avaient désormais plus de protection. (Tennant, Dissident Cuban communism, 1999)

Castro, confronté au blocus américain, resserre les liens avec l’URSS et lance la Tricontinentale et l’OLAS qui regroupe l’ensemble des groupes de guérilla d’Amérique latine, à Cuba en juillet 1967. À ce moment, Guevara est en Bolivie, à la tête de quelques dizaines de combattants. Il ne tient pas compte de la réforme agraire, du fait que les paysans ne parlent pas toujours espagnol, ni de l’existence d’un prolétariat combatif. Alors que Batista était miné par les luttes des étudiants et des ouvriers, qu’il était délaissé par Washington, le général Barrientos vient de prendre le pouvoir en 1964, avec son entier soutien. Guevara est traqué par l’armée bolivienne entraînée et équipée par l’armée américaine, est dénoncé plus d’une fois par des paysans, sans l’appui promis par le parti stalinien (PCB). Il est capturé le 8 octobre 1967, puis assassiné le lendemain. Il avait 39 ans et il lisait L’Histoire de la Révolution russe de Trotsky.

Löwy et Besancenot maintiennent que la lutte de guérilla était le « meilleur instrument pour parvenir à transformer la société » dans les conditions latino-américaines de l’époque (p. 90). À la suite des échecs répétés de guérillas rurales et de l’alignement de Cuba sur la coexistence pacifique, la mouvance castriste infléchit la guérilla vers les villes, au moment même où la classe ouvrière déclenche des luttes de masses en Bolivie, en Argentine, au Brésil… La catastrophe se renouvelle.

C’est toute une génération de jeunes qui a sacrifié sa vie ou sa liberté dans un combat inégal… Ils se sont sans doute trompés, leur stratégie n’était pas la bonne, ni leur tactique : trop militariste, trop avant-gardiste. (p. 59)

Trop d’armes, trop d’avant-garde, telle serait la leçon. Mais les communistes revendiquent le droit pour les masses de s’armer. Le problème du foquisme de Castro, Guevara et Debray, est la substitution de la petite-bourgeoisie au parti ouvrier d’avant-garde, nécessaire  pour renverser la bourgeoisie et établir la dictature temporaire du prolétariat.

Nous pensons que la révolution cubaine a apporté trois changements fondamentaux dans le mécanisme des mouvements révolutionnaires en Amérique, en démontrant que : 1 / Les forces populaires peuvent gagner une guerre contre l’armée régulière ; 2 / On ne doit pas toujours attendre que soient réunies toutes les conditions pour faire la révolution, le foyer insurrectionnel peut les faire surgir ; 3 / Dans l’Amérique sous-développée, le terrain fondamental de la lutte armée doit être la campagne. (Guevara, La Guerre de guérilla, une méthode, 1963)

La critique de la LCR se fait sur le dos des autres, de « toute une génération de jeunes », alors qu’elle porte elle-même une lourde responsabilité dans leur sacrifice.

Quand la LCR dissimule ses propres responsabilités dans le massacre d’une génération de révolutionnaires d’Amérique latine

 

Car la LCR et son courant international ont aidé Castro, Guevara et Debray à répandre l’illusion petite-bourgeoise que le courage et une poignée d’armes suffiraient à renverser des gouvernements compradores et à affaiblir les « gringos ». C’est tout juste si les auteurs reconnaissent que, lors de son 9e Congrès mondial en 1969, leur courant international avait adopté « une résolution favorable à la lutte armée en Amérique latine » (p. 162).

En 1951, les mentors de Besancenot et Löwy, les dirigeants de la 4e Internationale devenus sceptiques sur la révolution prolétarienne et impatients devant l’insuccès de leur propre organisation, cherchent des raccourcis.

Pablo et Mandel révisent alors le programme et confient à la bureaucratie stalinienne le soin de faire la révolution. Abandonnant une orientation indépendante vers la classe ouvrière et la lutte pour construire un parti qui pourrait briser la domination politique de la bureaucratie, ils réduisirent leur rôle à celui de conseiller des nationalistes petits-bourgeois et des staliniens, essayant de les influencer et de les pousser vers la gauche. Dans les pays avancés, les groupes trotskystes doivent selon eux s’insérer dans les partis staliniens ou sociaux-démocrates. Dans les pays dominés, le « pablisme » prône le « front unique anti-impérialiste », c’est-à-dire l’insertion dans le mouvement nationaliste :

Cette conception large dans le programme doit se manifester en pratique par une participation et une activité exempte de tout sectarisme, dans tout mouvement de masse de toute organisation qui exprime, même d’une façon indirecte ou confuse, les aspirations des masses, qu’il s’agisse par exemple des syndicats péronistes ou du mouvement du MNR bolivien, de l’APRA au Pérou, du mouvement « travailliste » de Vargas ou de l’Action démocratique au Venezuela. (Résolution du 3e congrès de la 4e Internationale sur l’Amérique latine, 1951)

Dès 1952, au cours de la révolution bolivienne, cette politique se révèle catastrophique : le POR de Lora capitule devant le MNR. En Argentine, le POR de Moreno et le GCI de Posadas se revendiquent de Perón. Le POR rejoint le Mouvement justicialiste en 1956. Au Pérou, le POR entre dans l’APRA.

Avec la révolution cubaine, les révisionnistes exultent. En 1963, Mandel, Maitan, Hansen et Moreno rassemblent les « trotskystes » pro-castristes sous l’étiquette de « Secrétariat unifié de la 4e Internationale », qui condamne toute tentative de construire un parti révolutionnaire à Cuba et se rallie à la stratégie de guérilla paysanne.

L’organisation de la guérilla menée par des paysans sans terre et des forces semi-prolétariennes, sous une direction qui se trouve engagée à poursuivre la révolution jusqu’à son terme, peut jouer un rôle décisif pour miner le pouvoir colonial ou semi-colonial. (Charte de la réunification de la 4e Internationale, 1963)

La question de la lutte armée a été abordée par la conférence de l’OLAS comme la ligne de démarcation entre les révolutionnaires et les réformistes à l’échelle continentale. Sous cet angle, elle évoque la tradition bolchevik. (Hansen, La Conférence de l’OLAS, 1967)

Pour la plupart des pays d’Amérique latine, la variante la plus probable c’est que pour une période assez longue ce sont les paysans qui devront supporter le poids principal de la lutte et c’est en grande partie la petite bourgeoisie révolutionnaire qui fournira les cadres du mouvement… La perspective fondamentale, la seule réaliste pour l’Amérique latine est celle d’une lutte armée susceptible de durer de longues années. C’est pourquoi la préparation technique ne saurait être conçue simplement comme l’un des aspects du travail révolutionnaire, mais comme l’aspect fondamental à l’échelle continentale… Même dans le cas de pays où peuvent se produire préalablement de grandes mobilisations et des conflits de classe dans les villes, la guerre civile prendra des formes de lutte multiples, dont l’axe principal sera pour toute une période la guérilla rurale. (Résolution du 9e congrès mondial de la 4e Internationale sur l’Amérique latine, 1969)

Cela aboutit à la liquidation des sections d’Amérique latine. Le POR d’Argentine ajoute le visage de Castro à celui de Perón sur la couverture de son journal, la fraction Moscoso du POR de Bolivie s’isole des mineurs, le POR du Chili se dissout dans le MIR, le POR du Pérou crée comme bras armé le FIR qui attaque des banques pour acheter des armes, le PRT d’Argentine lance l’ERP qui enlève les riches et attaque les casernes, etc.

Le SU maintient le cap de la guérilla, désormais urbaine, à son congrès mondial de 1973, malgré des dissensions grandissantes en son sein.

Bref, les dirigeants européens du SU et en particulier ceux de la LCR, qui menaient au même moment une confortable carrière universitaire (Mandel, Maitan, Weber, Bensaïd, Habel, Löwy…), envoyèrent inutilement à la prison, à la torture (par des militaires formés à cette fin par l’armée française) et à la mort des centaines de militants qui auraient pu devenir des cadres révolutionnaires dans la classe ouvrière d’Amérique latine.

Ils n’y renoncèrent que pour s’aligner sur les fronts populaires, tant là bas (Unité populaire au Chili) qu’ici (Union de la gauche).

 

Ni guévarisme édulcoré, ni réformisme réchauffé, l’avenir est au bolchevisme !

 

En 1966, Castro dénonce les trotskystes comme de « vulgaires instruments de l’impérialisme et de la réaction ». L’OLAS et la Tricontinentale s’étiolent. En 1968, Castro soutient De Gaulle face à la grève générale en France et appuie Brejnev contre la révolution politique en Tchécoslovaquie.

Alors, la LCR se réclame plus que jamais de Guevara, dont la figure reste populaire, et beaucoup moins de Castro, d’autant que les persécutions du régime envers les homosexuels et les artistes deviennent connues. À la fin du 20e siècle, le courant pabliste –un de ceux qui usurpent le nom de la 4e Internationale fondée par Trotsky— est passé du gauchisme et du guérillérisme à l’antilibéralisme et au financement par l’État bourgeois.

À travers tous ces virages, la continuité est l’illusion, pour la petite-bourgeoisie, de jouer un rôle indépendant et de faire de la classe ouvrière une force d’appoint à ses projets, quitte à paralyser la lutte de classe du prolétariat.

Hier, les pablistes refusaient d’avertir la jeunesse étudiante d’Amérique de l’impasse de la guérilla, de la disputer au castrisme et de lui présenter le programme communiste, la construction de partis ouvriers basés sur la stratégie de la révolution permanente et la nécessité d’organes soviétiques (cordons industriels, assemblées populaires…).

Aujourd’hui, ils mettent en place des « partis larges » dominés idéologiquement et organisationnellement par la petite-bourgeoisie. Le cœur du programme de tels partis est « l’antilibéralisme », c'est-à-dire la revendication de « plus d’État » pour se protéger du grand capital internationalisé.

La lutte contre la débâcle économique ne doit pas aboutir à la confiance en « l’État » ; elle doit aboutir à la revendication d’un État dirigé par les prolétaires et les semi-prolétaires. Toute autre solution n’est que phrase et tromperie. (Lénine, La Débâcle économique, 1917)

En Amérique latine, quand les masses s’insurgent et créent leurs organes de combat en Argentine et en Bolivie, les « antilibéraux » dressent le barrage de l’Assemblée constituante ; ils soutiennent le colonel Chavez qui fait de l’armée vénézuélienne l’arbitre de la nation, qui défend la propriété privée et qui réprime les travailleurs (voir Révolution Permanente n° 2 et Révolution Socialiste n° 25). En France, les pseudo-trotskystes s’inscrivent dans « la gauche » et font tout, en lien avec les bureaucraties syndicales corrompues, pour empêcher la grève générale où se déploierait la puissance sociale du prolétariat.

La classe ouvrière n’a aucun besoin des mythes petits-bourgeois, pas même ceux du guévarisme héroïque, encore moins des contrefaçons des altermondialistes et des pacifistes qui conservent tous les points faibles de Guevara et en oublient les points forts.

Pour renverser l’impérialisme et aller vers le socialisme, il faut construire des partis révolutionnaires, basés sur le prolétariat international, ce qui passe par une lutte implacable envers les bureaucraties du mouvement ouvrier et les directions petites-bourgeoises, si populaires qu’elles puissent paraître à un moment donné.

Qui renonce à la dictature du prolétariat renonce à la révolution sociale et fait une croix sur le socialisme. (Trotsky, Terrorisme et communisme, 1920)

28 janvier 2008

Bibliographie

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Stéphane Just, « À propos d’une possibilité théorique et de la lutte pour la dictature du prolétariat », La Vérité n° 588, septembre 1979.

John Lister, Cuba, radical face of Stalinism, Left View, Londres, 1985.

Paco Ignacio Taibo II, Ernesto Guevara connu aussi comme le Che [1996], Payot, Paris, 2001.

Jean-Baptiste Thomas, « Stratégie guérillériste, lutte paysanne et auto-organisation ouvrière et minière. Le cas de la Bolivie. » [2003], Dissidences, volume 1, 2006.

Gary Tennant, « Le POR et la révolution de 1959 » [1999], Cahiers Léon Trotsky n° 74, juin 2001.

León Trotsky, Escritos latinoamericanos [1937-1940], CEIP, Buenos Aires, 1998.

José Villa, La Revolución de 1952, Poder Obrero, La Paz, 1992

Tim Wohlforth, « Cuba and the deformed workers states » [1963], Marxist Bulletin n° 8, 1966.