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90
ans de la Révolution russe d’Octobre 1917 (1)
La guerre inter-impérialiste de 1914 est l'expression la plus nette, dans tout sa barbarie, du fait que les contradictions du capitalisme sont insolubles, du fait qu'il ne peut plus assurer le développement progressiste de l'humanité. La victoire du prolétariat russe dirigé par le Parti bolchevik en octobre 1917, marque le début de la révolution socialiste internationale qui constitue la réponse positive au déclin du capitalisme.
La 2e Internationale, qui n’avait jamais paru si forte qu’à la veille de la guerre avec 3,4 millions de membres, se déclare impuissante. Dans les pays belligérants, la plupart des organisations ouvrières capitulent devant « l’union sacrée » comme, en France, la direction de la CGT anarcho-syndicaliste et le PS-SFIO. Les anarchistes Guillaume, Malato, Grave et Kropotkine se rallient à la République française ; le secrétaire de la CGT, Jouhaux, crée avec le cardinal Amette, le monarchiste Maurras un « Comité de secours national » le jour des obsèques du socialiste pacifiste Jaurès ; les dirigeants « socialistes » Sembat, Guesde et Cachin entrent au service du gouvernement Viviani. Seule une poignée d’organisations (Parti « bolchevik » de Russie, Parti « des Étroits » de Bulgarie, SDKPIL de Pologne, ILP de Grande-Bretagne...) échappent alors au social-patriotisme.
Face à la prolongation de la guerre, dans tous les pays belligérants, le prolétariat relève la tête. Une première conférence, tenue en 1915 à Zimmerwald, réunit une poignée de militants qui refusent la guerre inter-impérialiste. Le Parti bolchevik, qui propose comme perspective la guerre civile contre la bourgeoisie pour mettre fin à la guerre entre les bourgeoisies dont les travailleurs sont les premières victimes, y est minoritaire. Il y regroupe une fraction internationale, la « gauche de Zimmerwald ».
Le prolétariat russe et le Parti bolchevik vont jouer un rôle déterminant dans la fin de la boucherie inter-impérialiste. Lénine disait, rétrospectivement, que l'impérialisme avait cédé à « son maillon le plus faible ». L'existence d'un maillon faible ne prend son sens que par rapport aux tensions qui affectent toute la chaîne. En janvier 1917, lors d'une réunion tenue devant des militants sociaux-démocrates de Suisse, Lénine dit :
On rencontre très souvent des Occidentaux qui parlent de la Révolution russe comme si les événements, les rapports, les moyens de lutte de ce pays arriéré étaient très peu comparables à ceux de l'Europe occidentale et ne pouvaient guère par conséquent avoir une portée tant soit peu pratique. Rien de plus erroné que cette opinion. Certes les formes et les mobiles des luttes prochaines de la révolution européenne de demain différeront à maints égards des formes de notre révolution ; mais la Révolution russe n'en reste pas moins, précisément de par son caractère prolétarien dans le sens particulier que j'ai déjà indiqué, le prélude de l'imminente révolution européenne. Nul doute que celle-ci ne puisse être qu'une révolution prolétarienne, et cela dans un sens encore plus profond du mot, une révolution prolétarienne socialiste par son contenu également. Cette révolution qui approche montrera avec encore plus d'ampleur, d'une part que seuls des combats acharnés, à savoir des guerres civiles, peuvent affranchir l'humanité du joug du capital ; et d'autre part que seuls les prolétaires ayant une conscience de classe développée peuvent intervenir et interviendront en qualité de chefs de l'immense majorité des exploités.
Le silence de mort qui règne actuellement en Europe ne
doit pas nous faire illusion ; l'Europe est grosse d'une révolution. Les
atrocités monstrueuses de la guerre impérialiste, les tourments de la vie chère
engendrent partout un état d'esprit révolutionnaire et les classes dominantes,
la bourgeoisie, ainsi que leurs commis les gouvernements, sont de plus en plus
acculés dans une impasse dont ils ne peuvent se tirer sans de très graves
bouleversements. De même qu'en 1905 le peuple de Russie, conduit par le
prolétariat, se souleva contre le gouvernement du tsar afin de conquérir une
république démocratique, de même on verra dans les années à venir, par suite de
cette guerre de brigandage, les peuples d'Europe se soulever sous la conduite
du prolétariat contre le pouvoir du capital financier, contre les grandes
banques, contre les capitalistes, et ces bouleversements ne pourront se
terminer que par l'expropriation de la bourgeoisie et la victoire du
socialisme. (Lénine, Rapport sur la
révolution de 1905, Œuvres, t. 23,
p. 276-277, Editions sociales, 1959)
La Révolution russe n'était donc pas comprise comme la révolution isolée d'un pays arriéré placé en dehors de l'histoire générale du monde, elle était au contraire intégrée à la perspective de la révolution socialiste mondiale. En Russie, se concentraient en effet toutes les contradictions du développement de l'impérialisme.
Si la question agraire, héritage de la barbarie de l'histoire ancienne de la Russie, avait reçu sa solution de la bourgeoisie, le prolétariat russe ne serait jamais parvenu à prendre le pouvoir en 1917. Pour que se fonde un État soviétique, il a fallu le rapprochement et la pénétration mutuels de deux facteurs de nature historique tout à fait différente : une guerre de paysans, c'est-à-dire un mouvement qui caractérise l'aube du développement bourgeois, et une insurrection prolétarienne, c'est-à-dire un mouvement qui signale le déclin de la société bourgeoise. Toute l'année 1917 se dessine là. (Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, t. 1, p. 89, Editions du Seuil, 1950)
La Russie est déjà une puissance impérialiste exerçant son oppression sur toutes les minorités nationales de l'Etat tsariste russe et est confronté avec les ambitions d’une puissance rivale à l’Est, le Japon ainsi qu’à l’Ouest, l’Allemagne. La Russie est, par d'autres traits, un pays semi-colonial dans lequel se multiplient les investissements du capitalisme étranger. La Russie, lorsqu'éclate la première guerre mondiale, reste gouvernée par une monarchie autocratique débile et corrompue. Le problème agraire n'y est pas résolu, les tâches accomplies au 18e siècle par les grandes révolutions bourgeoises, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis d’Amérique et en France, sont à l’agenda. Mais la bourgeoisie russe apparaît elle-même comme un avorton, incapable de réaliser les tâches historiques qui, du point de vue de leur contenu social, seraient normalement les siennes. Cet ensemble de facteurs, qui a déjà conduit à la révolution de 1905, mène en Russie - dans les conditions de la guerre impérialiste mondiale - à une situation explosive.
La classe ouvrière russe est le produit du développement du capitalisme international. Elle saute certaines étapes de la constitution séculaire de la classe ouvrière des pays capitalistes d’Europe occidentale. Il y aura très vite concentration dans des centres industriels. Qui plus est, ses formes de lutte (grève générale, soviets, insurrection...) sont parmi les plus avancées du monde lors de la Révolution de 1905 :
Grèves générales touchant des secteurs particuliers ou
des villes entières, luttes revendicatives pacifiques et ou batailles de rue,
combats de barricade, toutes ces formes de lutte se croisent... (Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti et syndicat, 1906, Œuvres t. 1, p. 119,
Maspero, 1969)
Certes, la guerre a provoqué en 1914 un effondrement temporaire du mouvement ouvrier. Mais les députés des fractions du PSR et des fractions du POSDR résistent à l’Union sacrée. La répression s'acharne contre le Parti bolchevik qui, non sans heurts internes, exprime le plus clairement et le plus radicalement à travers son organe Social-Démocrate publié à Berne par Lénine et Zinoviev.
À partir du moment où les armées russes subissent défaite sur défaite, où les millions de travailleurs, paysans et ouvriers mobilisés font l'expérience de l'incurie de l'administration tsariste et de l'état-major, à partir du moment où, dans les usines, le prolétariat commence à agir, mûrit une crise qui mettra en jeu l'existence du tsarisme et, à travers le développement de la lutte des classes, l'existence même de la domination de la bourgeoisie dans ce pays.
Parmi les partis adhérant à la 2e Internationale, la stratégie de la fraction bolchevique du POSDR l’emportait nettement sur celle de la fraction menchevique du POSDR et sur celle du PSR.
Les socialistes-révolutionnaires prétendaient que la paysannerie constituait la classe révolutionnaire de la Russie et que celle-ci pourrait constituer un modèle pour le monde entier en accédant au socialisme à partir des traditions indigènes des communautés rurales.
Les mencheviks expliquaient que les tâches accomplies par les révolutions bourgeoises n'étaient pas encore accomplies en Russie et qu'en conséquence, la révolution avait immédiatement ces tâches-là à son ordre du jour. Ils en concluaient que la Révolution russe ne pourrait être qu'une révolution bourgeoise, et que, dans cette mesure, la direction de cette révolution devait être remise aux fractions les plus avancées de la bourgeoisie. Ils expliquaient donc la nécessité d'une étape bourgeoise comparable à celle que la France avait pu connaître à la fin du 18e siècle.
Les bolcheviks, à l’épreuve de la Révolution de 1905, avaient compris que la bourgeoisie russe, faible, inconsistante, dépendant d'ailleurs de la grande propriété foncière, du capital étranger, était incapable de réaliser les tâches historiques qui logiquement lui revenaient.
La bourgeoisie ne veut pas et ne peut pas, par sa
situation sociale, vouloir de révolution. Elle ne veut qu’une transaction avec
la monarchie contre le peuple
révolutionnaire... (Lénine, Que veulent
nos bourgeois libéraux? Œuvres, t. 9,
p. 251, Editions sociales - Editions du Progrès, 1974)
Pour le Parti bolchevik, le renversement du tsarisme, l'établissement d'une république démocratique, ne pouvaient donc être que l’œuvre de l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie. Leur perspective était la dictature démocratique des ouvriers et des paysans, c'est-à-dire un gouvernement révolutionnaire capable d'accomplir les tâches de la révolution bourgeoise contre la bourgeoisie, sans pourtant entreprendre les tâches de la révolution prolétarienne.
Ce dernier aspect était contesté par Trotsky. Après 1905, sous l’appellation de « révolution permanente », Trotsky affirmait, comme Lénine, que seul le prolétariat et la paysannerie pouvaient accomplir les tâches démocratiques. Mais il ajoutait que le prolétariat ne pouvait combattre que par ses propres méthodes, sur son propre terrain, en fonction de ses propres intérêts, et qu'il serait par là-même amené à entamer la révolution prolétarienne. Il n'y aurait pas d'étape séparée, prolongée, historique, de démocratie bourgeoise en Russie mais, tout au contraire, un mouvement ininterrompu, permanent. Ainsi, la réalisation des tâches démocratiques héritées du passé entraînerait nécessairement l'accession au pouvoir du prolétariat. Le prolétariat ne pouvait prendre le pouvoir qu'à son propre compte, c'est-à-dire en entamant la révolution socialiste, en portant la hache dans la propriété privée des moyens de production, dans les fondements mêmes de la domination de la bourgeoisie. Sous peine de renversement par la réaction européenne, la révolution russe devrait s’étendre internationalement.
La grande faiblesse de Trotsky était de tourner le dos à l’instrument de la révolution, à savoir le Parti bolchevik. En effet, durant toute la période entre 1905 et 1914, Trotsky prêchait, comme Luxemburg et la direction de l’Internationale ouvrière, la réunification du POSDR. Par conséquent, il voyait, comme eux, « l’intransigeance » de Lénine comme un obstacle dans la voie de la reconstitution d’un seul parti pour la classe ouvrière. Il réclamait l’unité de ceux qui freinaient la classe ouvrière pour ne pas effrayer la bourgeoisie démocratique, libérale, et de ceux qui préconisaient l’insurrection ouvrière pour liquider le tsarisme.
Le 9 janvier 1917, anniversaire du déclenchement de la Révolution de 1905, est marqué par des manifestations et par des grèves. Parallèlement, le régime tsariste se décompose de plus en plus. Des fractions de la bourgeoisie, et même des fractions de l'aristocratie, de l'État-major, essaient d'enrayer cette décomposition en tentant de procéder à une révolution de Palais par l'assassinat de Raspoutine. Elles tentent de procéder à des réformes et par là-même - comme le dit Trotsky dans L'Histoire de la Révolution russe, - « tendent encore plus tous les antagonismes sociaux ».
D'autre part, face à la combativité ouvrière, la bourgeoisie russe est amenée à réagir. La direction de Poutilov, l'une des plus grandes usines de Petrograd, prend une décision qui sera lourde de conséquences : elle lock-oute. En riposte, l'agitation se poursuivra presque sans interruption jusqu'en février, mais sans que rien ne puisse indiquer que l'on arrive au moment crucial.
Le 23 février était une journée internationale de lutte des femmes contre la guerre, des manifestations étaient prévues à cette occasion, mais la direction bolchevik à Petrograd ne pensait même pas qu'il fût opportun de donner un mot d'ordre de grève de soutien à cette journée internationale. Elle pensait qu'il fallait s'en tenir à un certain nombre de manifestations. Ce sont les ouvrières du textile, qui s'étaient mises en grève à l'occasion de cette journée, qui, d'elles-mêmes, envoyèrent des délégations aux entreprises de la métallurgie pour qu'elles se joignent au mouvement.
La révolution de février fut déclenchée par des
éléments de la base qui surmontèrent l'opposition de leurs propres
organisations révolutionnaires, et l'initiative fut prise par un contingent du
prolétariat exploité et opprimé plus que tous les autres, les femmes travailleuses
du textile, au nombre desquelles, doit-on penser, se trouvaient nombre de
femmes de soldat. (Léon Trotsky,
Histoire de la Révolution russe, t. 1, p. 144,
Editions du Seuil, 1950)
Le 25 février, deux jours après,
la grève générale paralyse Petrograd et s’étend Moscou. Alors qu'en
Ainsi, le pays le plus arriéré politiquement de l'Europe, celui dans lequel la police politique semblait régner en maître, devient d'un coup le pays le plus démocratique. Les prisonniers politiques sont libérés par milliers, la presse ouvrière de toutes tendances paraît au grand jour, les travailleurs s'organisent dans leurs entreprises, dans les localités, dans les quartiers.
Le 27 février, au bout de cinq journées de développement de la lutte révolutionnaire, les classes exploiteuses doivent tenter de sauver et reconfigurer l’Etat. Or, ce jour-là se constitue une alternative, le soviet de Petrograd, qui donnera naissance ensuite au Comité exécutif des soviets. Dès le lendemain, se forme un gouvernement provisoire issu de la Douma, le parlement croupion qui sommeillait pendant que ces événements se déroulaient.
La révolution de février, accomplie par les travailleuses et les travailleurs, remet le pouvoir gouvernemental à des hommes politiques qui n'y ont absolument pas pris part, aux représentants libéraux de la bourgeoisie russe, à l'équipe de politiciens dont toute l'activité jusqu'à la guerre a été de quémander auprès de l'autocratie un minimum de grâces démocratiques et qui, depuis la guerre, reste silencieuse. C'est cette couche qui forme le gouvernement provisoire investi du pouvoir à l'échelle de toute la Russie.
D'où cette démocratie bourgeoise, ce libéralisme inconsistant tirent-t-ils leur force ? Tout simplement du cadeau que lui font les dirigeants petits-bourgeois mencheviks et socialistes-révolutionnaires. L'explication de cet état de chose n'est pas à chercher du côté d'un soudain sursaut de la bourgeoisie russe mais dans la politique de collaboration de classes des partis « socialistes ».
Tous les partis qui se réclament du socialisme ont constitué le soviet de Petrograd, puis le Comité exécutif des soviets. Dès que le mouvement a atteint une certaine ampleur, la classe ouvrière russe a tendu à renouer avec le point le plus élevé atteint par sa lutte et son expérience, c'est-à-dire avec la formation des conseils ouvriers de 1905, la formation de soviets.
Cependant, alors qu'en 1905 les soviets avaient été l'aboutissement de la maturation révolutionnaire du prolétariat, en 1917, le soviet de Petrograd, dans un premier temps, est formé par le haut, préventivement ; il n'est pas alors composé de délégués des travailleurs en lutte, des délégués de ceux qui ont participé aux journées d’affrontement avec la police entre le 23 et le 27 février, mais plutôt par des dirigeants mencheviks et socialistes-révolutionnaires jouissant souvent, d'ailleurs, d'un très grand prestige puisque, fréquemment, ils sortent tout juste de prison pour venir former ce Comité exécutif. Le contrôle des masses est, au départ, réduit par le mode de désignation des membres du soviet, ce qui facilite la remise du pouvoir aux partis bourgeois comme le Parti constitutionnel démocrate, les « cadets ».
Les problèmes de la Révolution russe ne peuvent pas être séparés des problèmes internationaux. Ce Comité exécutif des soviets se crée dans une situation où la Russie est l'une des composantes de la guerre impérialiste, où la bourgeoisie russe, avec puis sans le tsar, livre cette guerre aux côtés des impérialismes français et anglais. C'est par rapport à ce problème fondamental de la guerre, de l'acceptation de « l'Union sacrée », que se noue l'alliance contre-révolutionnaire avec la bourgeoisie, alliance qui aboutit à ce que le premier acte de ces dirigeants soit de déposer aux pieds de la bourgeoisie russe le pouvoir que les masses leur remettent.
Les délégués du soviet de Petrograd vont trouver les politiciens bourgeois et les prient de constituer un gouvernement dont ils ne font pas partie à la première étape et qu'ils assurent de leur soutien. C'est là le paradoxe de février.
Pourtant, simultanément, le soviet commence à agir comme s'il était le gouvernement. Le 1er mars, il prend son premier arrêté, la Prikaz n° 1 qui porte sur cet élément essentiel de l'appareil d'État, l'armée. Il déclare que désormais les mouvements de troupes, la situation faite aux soldats, relèvent du soviet. La situation est doublement contradictoire : contradiction d'une part entre les aspirations des masses telles qu'elles se sont exprimées dans la Révolution de février et la conclusion politique immédiate de leur mouvement, la formation d'un gouvernement bourgeois.
Contradiction, d'autre part, au niveau du pouvoir d'État. Ce gouvernement bourgeois n'annule pas l'existence de ce qui, potentiellement, constitue un gouvernement ouvrier, les soviets, qui s'affirment comme un second gouvernement, malgré la volonté des dirigeants mencheviks et socialistes-révolutionnaires.
C'est une situation de dualité de pouvoirs. Face à face, se dressent deux pouvoirs antagonistes qui correspondent à des classes différentes. Que les dirigeants majoritaires du mouvement ouvrier agissent comme des conciliateurs - ce qu'exprime presque caricaturalement l'existence d'un troisième organisme : une commission de contact entre le gouvernement légal et le Comité exécutif des soviets - ne peut supprimer l'antagonisme irréductible entre ces deux pouvoirs.
La direction conciliatrice peut conduire à terme, comme elle le fera en Allemagne, à la défaite de la classe ouvrière, donc à la destruction de l'embryon de pouvoir prolétarien que constituent les soviets. Elle ne peut pas supprimer instantanément la contradiction de classe qui s'exprime dans la constitution des soviets comme organismes dont la vocation objective est d'assurer le pouvoir.
Comment s'est imposé ce « paradoxe de février » ? À la première étape de leur mouvement, les masses se portent vers leurs organisations traditionnelles. Au départ, nécessairement, alors qu'une avant-garde est déjà plusieurs pas en avant, c'est le gros de la classe ouvrière et ses alliés, l'ensemble des couches travailleuses, et enfin l'énorme masse de la paysannerie russe, qui se mettent en mouvement. La radicalisation de ces masses commence par leur ralliement à la direction des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks.
Dans cette mesure, les bolcheviks, l'avant-garde révolutionnaire organisée est, non pas isolée, mais en minorité à la première étape de ce mouvement. Ajoutons que le Parti bolchevik tel qu'il existe en février 1917 est un parti amoindri, affaibli par la répression qui a suivi le déclenchement de la guerre, affaibli politiquement, d'abord par la vague de social-patriotisme, affaibli du fait que ses relations sont pratiquement interrompues avec son centre dirigeant, avec Lénine, affaibli parce que nombre de ses cadres politiques sont en prison ou au front.
Mais, entre 1912 et 1914, malgré les conciliateurs (dont Trotsky) qui voulaient soumettre l’aile révolutionnaire du parti ouvrier à son aile opportuniste, le Parti bolchevik s'était constitué comme un parti, pas seulement comme un groupe ou comme une organisation, du point de vue de ses liens avec les masses. Dans cette mesure, la mobilisation des masses passant par leurs organisations passait aussi, dans une moindre mesure bien sûr que pour les mencheviks ou les socialistes-révolutionnaires, par le Parti bolchevik. D'ailleurs, les militants, les cadres moyens, les responsables de rayon, les responsables de cellule du Parti bolchevik ont joué un rôle prédominant pendant les journées de février.
L'insurrection de février fut victorieuse grâce à la combinaison du mouvement prolétarien - les grèves, les manifestations - et du mouvement paysan sous la forme du passage des soldats à l'insurrection, au contraire de la révolution de 1905. Avec les soldats, nombre de cadres moyens, sous-officiers, officiers en partie, sont passés à l'insurrection. Il ne s'agissait pas des vieux officiers de l'armée tsariste ; c'étaient des étudiants, des fonctionnaires, des petits-bourgeois, qui avaient été recrutés au titre du service militaire obligatoire et qui approuvaient les revendications démocratiques mises en avant en février 1917. Ces gens-là, majoritairement, ont rejoint le Parti socialiste-révolutionnaire correspondant aux aspirations de la paysannerie et, pour une moindre part, le Parti menchevik, mais très peu le Parti bolchevik. Cette couche réformiste était plus mince en Russie qu'en Europe occidentale parce que le régime employait plus la répression que la corruption. Mais elle croit son heure venue. En février, elle se trouve avoir une importance politique disproportionnée parce que sa politique s’appuie sur le levier politique des couches petites-bourgeoises instruites des villes (fonctionnaires, professions libérales) et sur les illusions des larges masses (soldats, paysans, voire ouvriers de province et des petites entreprises) qui viennent à peine de se mettre en mouvement.
Ainsi, la remise du pouvoir entre les mains de la bourgeoisie peut s'accomplir, non pas avec l'approbation, mais avec le consentement de fait de la majorité des travailleurs qui ont fait la Révolution de février, parce qu'ils ont l'illusion qu'il s'agit d'une étape passagère et qu'en définitive, ce sont leurs dirigeants, leurs délégués, leurs conseils ouvriers, leurs soviets, qui auront le pouvoir.
La politique du Parti bolchevik consiste à nourrir la prise de conscience par les masses de leurs intérêts véritables. Ils ouvrent la bataille au sein des soviets pour y conquérir la majorité politique contre les conciliateurs. Et combattre la politique de collaboration de classes ne signifie pas seulement la dénoncer, mais surtout ouvrir une issue pratique, immédiatement saisissable par les masses : « Tout le pouvoir aux soviets ! ».
La signification de ce mot d’ordre est la suivante : tout le pouvoir à la majorité existant dans les soviets, c'est-à-dire tout le pouvoir à ceux qui ont alors la confiance de la majorité de la classe ouvrière, aux mencheviks et aux socialistes-révolutionnaires, mais pas une once de confiance au gouvernement provisoire - celui de la bourgeoisie - rupture avec ce gouvernement. C'est l'axe stratégique qui connaîtra des modifications tactiques au fur et à mesure du développement de la lutte et c'est l'axe stratégique sur lequel le Parti bolchevik se construira et conduira le prolétariat à la victoire.
La question du parti est décisive d’autant que le prolétariat est une classe exploitée et dominée sur tous les plans :
Dans la révolution prolétarienne, le prolétariat n'est pas seulement la seule force combative mais aussi, dans la personne de son avant-garde, la force dirigeante, seul le parti du prolétariat peut, dans la révolution prolétarienne, jouer le rôle que jouait avant la révolution la puissance de la bourgeoisie, son instruction, ses municipalités, ses universités. Son rôle est d'autant plus grand que la conscience de son ennemi s'est formidablement accrue. (Léon Trotsky, Leçons d’Octobre, 1924, p. 45-46, GB, 2003)
C’est le Parti bolchevik qui s’est révélé capable de donner le pouvoir aux soviets. Non sans lutte interne.
Le 3 avril 1917, Lénine arrive à Petrograd. Le 4, il présente le document Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution qui restera dans l'histoire sous le nom des Thèses d'avril, à la conférence de la fraction bolchevik au Congrès des soviets. Puis ces thèses paraissent dans la Pravda, le journal du parti, mais sous la signature personnelle de Lénine : elles n'ont pas été endossées par la conférence en question, elles expriment donc alors une position personnelle.
L'un des responsables bolcheviks de Petrograd écrivait dans son journal au lendemain du retour de Lénine : « Les thèses de Lénine produisirent la même impression que l'explosion d'une bombe ; ce jour-là, Lénine ne trouva pas de partisans dans nos rangs. »
Pour comprendre les raisons de l'isolement temporaire de Lénine, il faut analyser la politique des dirigeants bolcheviks au lendemain de la révolution de février. Si d'abord, dans les premiers jours, le gouvernement provisoire est dénoncé comme un gouvernement bourgeois, il est ensuite, par une résolution de la direction du Parti bolchevik, soutenu pour autant « que ses actes correspondent aux intérêts du prolétariat et des larges masses démocratiques. »
Ce soutien conditionnel n'est pas une position essentiellement différente à ce moment-là de la position des mencheviks. Surtout, elle constitue un glissement vers le « défensisme », autrement dit vers la position qui prétend que la disparition du tsarisme et l'établissement d'une république démocratique modifie la nature de la guerre et justifie sa poursuite. C'est là l'une des premières positions que Lénine stigmatisera en disant qu'elle est « odieuse et ridicule », lorsque la Pravda publie un article où elle exige du gouvernement provisoire qu'il renonce publiquement à toute politique d'annexion. Lénine explique que, de toute évidence, un gouvernement bourgeois ne peut pas renoncer à une politique d'annexion, à une politique d'oppression des autres peuples : « Le lui demander, c'est laisser croire qu'il puisse le faire, c'est par là même tromper les masses ».
Il précise que la guerre est une guerre impérialiste du fait des conditions objectives générales dans lesquelles elle s'inscrit et des buts de guerre des différentes puissances belligérantes, et non de la forme plus ou moins démocratique des gouvernements opposés les uns aux autres (thèse 1). La conquête des libertés démocratiques en Russie ne change pas le caractère de la guerre menée par la bourgeoisie russe, et donc à l'opposition des bolcheviks à cette guerre.
Lénine ne fait pas de l'installation au pouvoir d'un gouvernement bourgeois la conséquence de nécessités objectives. Il affirme que le pouvoir a été donné à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d'organisation du prolétariat (thèse 2).
C'est la transition de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d'organisation du prolétariat, à sa deuxième étape qui doit donner le pouvoir au prolétariat et à la paysannerie. (Lénine, Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution, Œuvres, t. 24, p. 12, Editions sociales, 1959)
Par conséquent, il ne saurait être question de soutenir le gouvernement provisoire, qui ne saurait cesser d’être impérialiste, il faut le démasquer (thèse 3). La perspective de la « deuxième étape » ne saurait être « la démocratie », mais un Etat du type de la Commune de Paris (thèse 5).
Non pas une république parlementaire, mais une
république des soviets de députés ouvriers, salariés agricoles et paysans dans
le pays tout entier, de la base au sommet. (p. 12)
Par conséquent, le parti doit cesser de se nommer « social-démocrate » mais « communiste » (thèse 9) et il doit œuvrer à la création d'une nouvelle internationale, puisque la seconde Internationale contre les chauvins et les « centristes » qui veulent l’unité avec ces derniers (thèse 10).
L’insurrection n’est pas encore à l’ordre du jour. Le Parti bolchevik est en minorité dans les soviets et « il nous faut donc expliquer, convaincre », sur la ligne « tout le pouvoir aux soviets » (thèse 4).
C'était le 4 avril. À ce moment-là, par 13 voix contre 2, le comité de Petrograd du parti repousse les Thèses d'avril. À la fin du mois, le 24 avril, à la Conférence nationale du Parti bolchevik qui était convoquée pour discuter de ces thèses, Lénine obtient une solide majorité ; il a effectué, pendant ce mois d'avril, ce que Trotsky appelle dans son Histoire de la Révolution russe un réarmement du parti.
Cette lutte politique interne illustre le parti est à la fois un instrument de la lutte de classes et un enjeu à chaque moment de cette lutte. Pourquoi Lénine, en dépit de son immense prestige et du caractère jusque-là pratiquement incontesté de sa direction, se trouve-t-il au départ en minorité ? Ce n'est pas parce qu'il revient de Suisse mais parce qu'il est isolé politiquement. Il est isolé politiquement parce que la majorité des cadres du Parti bolchevik trouve une justification à ce qui est en définitive un glissement opportuniste dans les thèses héritées du passé du Parti bolchevik lui-même, c'est-à-dire dans la conception de la dictature démocratique des ouvriers et des paysans. En effet, l'argumentation des adversaires des thèses d’avril est que la révolution démocratique bourgeoise n'est pas achevée et qu'on ne peut donc poser la question de la révolution prolétarienne.
Les « vieux bolcheviks », plus d’une fois déjà, ont joué un triste rôle dans l’histoire de notre parti en répétant stupidement une formule apprise par cœur. (Lénine, Lettres sur la tactique, Œuvres, t. 24, p. 34, Editions sociales, 1959)
Lénine, rejoint implicitement la théorie de la révolution permanente. Il analyse la révolution russe à partir du caractère international de la révolution. Certes, en Russie, le prolétariat est une faible minorité ; certes, les problèmes qui sont posés au développement révolutionnaire en Russie sont avant tout les tâches démocratiques héritées du passé, toujours présentes du fait de l'incapacité de la bourgeoisie à réaliser sa propre révolution. Mais l'accomplissement de ces tâches ne peut se mener que sous la direction du prolétariat et dans le cadre d'une situation mondiale qui est celle de l'affrontement de la révolution et de la contre-révolution à l'échelle internationale. C'est cette réalité qu'expriment la guerre impérialiste et les mouvements que commencent à dresser contre elle les masses (grèves, manifestations, mutineries en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne…). Là est la perspective de Lénine.
Il comprend que la question n'est pas celle de l'amélioration de la démocratie bourgeoise en Russie, mais celle de la démocratie prolétarienne, préfigurée dans le mouvement des masses russes à travers la formation des soviets. Le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets » correspond à la fois aux intérêts de classe du prolétariat et aux possibilités contenues dans le développement de la Révolution russe, celle de la prise du pouvoir initiant la révolution socialiste mondiale.
L'arrivée soudaine de Lénine de retour de l'étranger après une longue absence, les clameurs exaspérées soulevées dans la presse autour de son nom, le conflit de Lénine avec tous les dirigeants de son propre parti et sa rapide victoire sur eux, en un mot l'enveloppe extérieure des événements, contribuaient beaucoup dans ce cas à une évaluation mécanique, opposant l'individu, le héros, le génie, aux conditions objectives, à la masse du parti. En réalité, cette antithèse ne présente qu'un seul côté des choses.
Lénine était, non point un élément fortuit de l'évolution historique, mais un produit de tout le passé de l'histoire russe. Il tenait en elle par ses racines les plus profondes. Conjointement avec les ouvriers avancés, il avait participé à toutes leurs luttes pendant le précédent quart de siècle. « L'effet du hasard » ne fut pas qu'il intervint dans les événements, ce fut plutôt le brin de paille avec lequel Lloyd Georges essaya de lui barrer la route. Lénine ne s'opposait pas du dehors au parti, mais il en était l'expression la plus achevée. Éduquant le parti, il s'y éduquait lui-même, son désaccord avec la couche dirigeante des bolcheviks signifiait une lutte du parti entre son hier et son lendemain. Si Lénine n'avait pas été artificiellement éloigné du parti par les conditions de l'émigration et de la guerre, le mécanisme extérieur de la crise n'eût pas été si dramatique et n'eût pas masqué à tel point la continuité interne du développement du parti. De l'importance exceptionnelle que prit l'arrivée de Lénine, il découle seulement que les leaders ne se font point par hasard, que leur sélection et leur éducation exigent des dizaines d'années, qu'on ne peut les supplanter arbitrairement qu'en les excluant mécaniquement de la lutte, qu'on inflige au parti une plaie vive et que, dans certains cas, on peut le paralyser pour longtemps. (Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, t. 1, p. 375-376, Editions du Seuil, 1950)
En son absence, très probablement, la Révolution russe n'aurait pu vaincre en octobre. Elle n'a pu vaincre en effet qu'à travers l'instrument politique indispensable à la victoire : le parti révolutionnaire. Pour cela, il fallait que le parti lui-même fût armé ; ce fut là le rôle irremplaçable de Lénine - lui-même produit de l'histoire du bolchevisme et de ses luttes passées - que d'assurer cet armement.
(à suivre)