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Stéphane Just

La coalition de front populaire contre la révolution :
de « la pause » de 1937 à la démission de Blum en 1938

 

La chute

 

Malgré la résistance confuse mais farouche des masses, en l'absence d'un parti révolutionnaire, la politique des chefs de la SFIO et du PCF a sauvé la bourgeoisie et désarmé la classe ouvrière. La révolution n'a pas été vaincue par la bourgeoisie, mais disloquée de l'intérieur du mouvement ouvrier par les Blum et les Thorez. La classe ouvrière a cherché obstinément une voie pour changer la société. Elle s'est, naturellement, tournée vers les partis se réclamant du socialisme, du communisme. Ces partis l'ont conduite, de recul en recul, jusqu'à la démoralisation.

Le 21 juin, le gouvernement Blum tombe, battu, mis en minorité au Sénat. Le gouvernement Blum va-t-il faire appel aux masses pour chasser le Sénat réactionnaire ? Non. Le gouvernement démissionne dans une relative indifférence.

Le radical Chautemps -membre du gouvernement Blum- forme un nouveau gouvernement de Front populaire. Le PCF qui avait refusé d'entrer dans le gouvernement Blum offre cette fois d'y participer… Chautemps refuse. Son cabinet est constitué par des radicaux et par des socialistes.

Le mouvement qui a explosé en juin 36 reste cependant vivant à la fin 1937, et début 1938 il va resurgir, mais bien différent de ce qu'il était en juin 36. C'est, après quelques mouvements en septembre, la grève de décembre 1937 de l'entreprise Goodrich. […] Le 9 janvier, les dirigeants de l'UD de la région parisienne imposent aux grévistes une instance arbitrale qui rejette la plupart de leurs revendications :

Le licenciement prévu est confirmé. La question des cadences et du système Bedeau est renvoyée à un arbitrage ultérieur. (Pierre Broué & Nicole Dorey, « Critiques de gauche et opposition révolutionnaire au front populaire », Le Mouvement Social, janvier 1966)

La mort dans l'âme, les travailleurs de chez Goodrich reprennent le travail le 10. Ce n'est pas le seul conflit. Le 29 décembre, se déclenche à l'improviste la grève des services publics qui ne sont pas entrés en grève en juin 36 : Paris est privé de gaz, d'eau, d'électricité, de transports. Ce mouvement est condamné par le gouvernement qui affirme sa volonté de « remplir son devoir et d'assurer en dépit de toute résistance la reprise des services publics et le maintien de l'ordre ». Daniel Mayer dans Le Populaire condamne également le mouvement. Mais le gouvernement recule et accorde l'indemnité de vie chère de 1 200 F que les travailleurs des services publics réclament ; le travail reprend.

Mais le premier gouvernement Chautemps est en crise. Le PCF décide de s'abstenir au Parlement. Chautemps réplique : « M. Ramette demande sa liberté. C'est son droit. Quant à moi, je la lui donne. » Le groupe socialiste décide dans ces conditions de retirer ses ministres ; le gouvernement démissionne. La SFIO refusera de participer à un gouvernement que Georges Bonnet aurait présidé.

Blum va s'efforcer de répondre aux vœux du PCF en constituant un gouvernement d' « union nationale », sinon sous sa direction, au moins sous celle d'Herriot. Le projet échoue. Paul Reynaud veut qu'il s'étende encore plus loin… à droite, jusqu'aux fascistes avérés. Chautemps forme alors un nouveau gouvernement auquel la SFIO ne participe pas. Au conseil national de la SFIO, la proposition Blum-Paul Faure d'y participer a été rejetée. A la chute de ce gouvernement, Blum fera une nouvelle tentative pour constituer un gouvernement d'union nationale qui échouera. Pour répondre à l'Anschluss, il constitue alors un gouvernement qui ne durera que vingt-six jours, du 13 mars au 10 avril 1938.

Une nouvelle vague de grèves prend naissance dans la métallurgie. Elle débute le 24 mars aux usines Citroën, elle va s'étendre, à l'initiative des cellules du PCF, à de nombreuses entreprises de la métallurgie parisienne au cours de la fin du mois de mars. Mais bientôt, la direction du PCF freine.

André Blumel dit aux responsables des amicales socialistes d'entreprise : « Si lundi 28 mars la grève n'est pas terminée, Blum s'en va et vous aurez Pétain »; Doury et Timbaud, dirigeants communistes des métaux, répondent à la section d'Alsthom-Lecourbe qu'ils tiennent de Vincent Auriol que le gouvernement démissionnerait si la fédération des métaux lançait elle-même la grève…

Le 7 avril, sous la signature de Marceau Vigny, militant du PCF et secrétaire de la section CGT Renault, L'Humanité affirme : « Les ouvriers sentent nettement la volonté du patronat d'imposer la grève chez Renault. Des milliers et des milliers de tracts signés de la IVe Internationale appelant les ouvriers à l'action sont distribués chaque jour aux portes de l'usine. » Et de conclure que la section « fera le maximum pour lutter contre la démagogie fasciste" et que ses délégués ont demandé au gouvernement" de prendre, les mesures nécessaires ». (Pierre Broué & Nicole Dorey, « Critiques de gauche et opposition révolutionnaire au front populaire », Le Mouvement Social, janvier 1966)

Lorsque le mouvement commence à refluer, après chute du gouvernement Blum, la section syndicale fera débrayer le 13 avril Renault pour bien prendre le mouvement en main. Très rapidement, morceau par morceau, la grève est liquidée sans obtenir de revendications substantielles : quelques rajustements du taux horaire.

La classe ouvrière politiquement battue par le Front populaire assiste impuissante à l'irrésistible montée de la réaction. L'Espagne républicaine agonise, les armées allemandes sont entrées à Vienne, la Cagoule multiplie les attentats et les complots. A Moscou, Staline continue à briser le parti de Lénine.

Blum est accueilli au Sénat aux cris de « Voleurs ! », à l'Assemblée nationale, Xavier Vallat lance : « A bas les Juifs, la France aux Français. » Les radicaux dénoncent le PCF, qui n'est plus un parti national… C'est l'hallali. Le 8 avril, Blum démissionne, mis en minorité au Sénat.

 

La contre-offensive

 

Septembre 1936. Les masses sont rentrées ; la grève n'a pu déboucher politiquement grâce aux chefs de la SFIO et du PCF. La classe ouvrière a conquis des droits et des positions, mais l'ordre social n'est pas modifié. Le canon tonne en Espagne, et les masses françaises sont désarmées devant cette situation. Le désenchantement est perceptible. Si elles ne savent pas où elles veulent aller, en l'absence d'un parti révolutionnaire qui exprime en un programme leurs aspirations et leurs besoins, et le traduise en termes d'action et d'organisation politiques, les masses sentent que l'essentiel leur a échappé. La droite recommence à agir. La Cagoule se manifeste. Les patrons s'organisent pour la contre-offensive. La hausse des prix réduit jour après jour les « conquêtes » des accords Matignon. La fuite des capitaux organisée par le grand capital aggrave les conséquences du déficit de la balance du commerce extérieur. Le 25 septembre, le franc est dévalué. Le gouvernement de Front populaire refuse de mobiliser les masses, d'instituer le contrôle des changes et des mouvements de capitaux. Il s'aligne sur les intérêts de la classe dominante.

Blum propose l'échelle mobile des salaires pour lutter contre les conséquences de la dévaluation. Mais l'opposition se déchaîne, soutenue par de nombreux députés radicaux. Le Front populaire se désagrège. Blum recule. Finalement, cette capitulation est sanctionnée par un vote, les radicaux « de droite » votent contre le gouvernement, les communistes acceptent de voter le texte gouvernemental…

Le patronat qui s'est organisé lance le mot d'ordre : « Patrons, soyez des patrons. » Des fonds importants sont mis à la disposition des journaux, des partis de droite, pour orchestrer une campagne dans tout le pays contre la classe ouvrière et la CGT.

À chaque occasion, Blum tergiverse, louvoie et donne finalement gain de cause au patronat. La hiérarchie catholique entre en scène, les cinq cardinaux français déclarent le 31 octobre :

Notre pays, il faut l'avouer, a connu peu d'heures aussi graves… Les principes naturels du droit à la propriété, du droit à la liberté, du respect de la parole donnée et des contrats consentis qui constituent les fondements de la civilisation, nous les voyons aujourd'hui systématiquement violés, et, ce qui est plus grave encore, on les regarde comme des préjugés qu'il faut définitivement écarter… La vraie cause, nous ne le redirons jamais assez, c'est l'athéisme pratique auquel notre pays semblait s'être résigné pour la vie nationale. Car, Dieu, chassé officiellement de partout, est devenu pour les masses le « Dieu inconnu », et du même coup l'ordre moral et social dont il est le nécessaire fondement devait chanceler et tombe… Oui, il faut chasser de nos écoles ces virus révolutionnaires…

L'Église et la droite, main dans la main, entretiennent une campagne de haine, dénonçant la guerre civile que selon elles le Front populaire veut provoquer, alors que toute la France bourgeoise applaudit aux victoires de la soldatesque fasciste de Franco.

Le 7 octobre, pour la première fois, une entreprise —la Chocolaterie des Gourmets— occupée par des grévistes est « libérée » par la police. Avec stupeur, les masses voient le gouvernement qu'elles considéraient comme le « leur », après avoir limité et contenu leurs revendications, finalement s'y opposer brutalement.

Au congrès des radicaux, à Biarritz, les délégués condamnent « l'occupation des usines, des magasins et des fermes qui constitue une atteinte à la liberté ». De toutes leurs forces, les radicaux invitent le gouvernement de Front populaire, les partis ouvriers du Front populaire, le PS et le PCF, à réaliser la politique du Front populaire et à passer de la phase où le mouvement des masses a été contenu à celle où il faut le faire reculer et commencer à le réprimer. Ils se préparent dès cet instant, lorsque le Front populaire aura rempli sa fonction, à le liquider.

Maurice Thorez continue à souhaiter un gouvernement « de tous les Français », alors que les 40 heures, votées par la Chambre, ne sont toujours pas appliquées et que le chômage n'est toujours pas résorbé.

Enfermées dans le carcan du Front populaire, les masses ouvrières, la jeunesse, sont neutralisées, bloquées, sans initiative, sans parti en mesure de leur ouvrir la voie de la solution ouvrière, alors que la bourgeoisie attaque dans tous les domaines et cherche à reconquérir politiquement le terrain gagné par l'action du prolétariat.

La presse bourgeoise et fasciste tire à boulets rouges sur les ministres socialistes. Blum est le « You-pain-cher » et mange dans de la vaisselle d'or, pour L'Action française. Mais l'attaque se concentre contre Roger Salengro, ministre de l'Intérieur, accusé par L'Action française d'avoir déserté en 1914-1918. Le matin du 18 novembre, Salengro est trouvé mort dans son appartement : il s'est suicidé. Une foule énorme assiste à son enterrement ; le gouvernement envisage de… réprimer la diffamation par voie de presse. Léon Blum avait été plus rapide à faire saisir La Lutte Ouvrière….

L'année 1936 s'achève dans la grisaille. La classe ouvrière résiste à l'offensive de la bourgeoisie, qui n'a été rendue possible que par la politique de collaboration des partis ouvriers avec le parti radical et les autres partis bourgeois du Front populaire sur un accord de défense de la propriété privée et de l'État.

En janvier 1937, à la conférence nationale du Parti communiste à Montreuil, Maurice Thorez célèbre les vertus du Front populaire et affirme :

Nous resterons les animateurs et les meilleurs défenseurs du Front populaire. Le mot d'ordre des communistes a été, reste et restera : tout pour le Front populaire, tout par le Front populaire.

En clair, Thorez réaffirme : tout pour la défense de la propriété privée et du grand capital, tout pour la défense de l'État…

 

La « pause »

 

L'année commence bien pour le patronat. Le 24 février 1937, le bulletin quotidien du Comité des Forges écrit :

La production a continué, dans les dernières semaines, à bénéficier du regain d'activité qui depuis l'automne s'est manifesté dans les branches essentielles…

La dévaluation favorise la reprise, donc le patronat, mais rend plus difficile les conditions d'existence des masses laborieuses, alors que les capitalistes continuent à exporter les capitaux, spéculant contre le franc. La bourgeoisie sent son heure venir, de toutes parts, les « économistes » du grand capital « expliquent » la nécessité de restreindre la consommation intérieure, d'accroître la productivité, de remettre en cause les 40 heures…

Le 13 février, Léon Blum s'adresse aux fonctionnaires, il admet que leurs revendications sont légitimes, mais estime que : « un temps de pause est nécessaire ». Au conseil national de la SFIO, Blum s'explique plus clairement :

Nous sommes obligés d'agir avec prudence, d'avancer pas à pas. Désormais s'affirme la nécessité d'une pause ; nous allons traverser la période la plus difficile, au bout de laquelle nous repartirons, s'il y a lieu, avec un nouveau programme.

La « pause », c'est la mise au rancart des revendications des travailleurs des villes et des campagnes, la « pause », c'est tout simplement l'arrêt des mesures minimales que le programme du Front populaire s'était engagé à réaliser pour les vieux et contre le chômage. Les dirigeants du PCF appuient, avec des réserves de forme, cette politique, et proposent qu'à l'occasion de la « pause », on élargisse le gouvernement vers la droite.

Pivert refuse cette politique et démissionne de ses fonctions au secrétariat général à la présidence du Conseil. Dans l'organe de la « Gauche révolutionnaire » qu'il anime, Marceau Pivert écrit :

Le rassemblement populaire n'a pas été créé pour faire avaler la pilule des crédits militaires et de l'union nationale. Non ! Je ne serai pas un complice silencieux et timoré. Non ! Je n'accepte pas de capituler devant le militarisme et les banques. Non ! Je ne consens ni à la paix sociale ni à l'« union sacrée ».

Eh bien, si : le rassemblement populaire a été créé pour faire avaler la pilule des crédits militaires et de l'union nationale, pour faire barrage à la révolution sociale, la faire refluer, et l'écraser. Il faudrait rompre avec la bourgeoisie, la politique des fronts populaires, ouvrir la perspective d'un gouvernement des partis ouvriers sans représentants des organisations et partis bourgeois, et Pivert maintient le cordon ombilical qui l'attache au Front populaire et à sa politique. Ainsi, Marceau Pivert s'indigne des résultats d'une politique, sans aller aux origines extirper ses racines, et contribue de cette façon à sa poursuite. On ne peut cautionner comme courant révolutionnaire une politique qui vise à maintenir la « paix sociale », la paix du capital. Cautionner même de façon « critique », le Front populaire, c'est finalement le renforcer.

Les prix grimpent en flèche, les salaires ne suivent pas. À Moscou, les procès se suivent et se ressemblent ; la lutte contre le « centre trotskyste anti-soviétique » bat son plein.

Mais la classe ouvrière tente de préserver les positions acquises. Les travailleurs de l'Exposition des arts et des techniques se mettent en grève. Léon Blum, Léon Jouhaux et Marcel Gitton, secrétaire du PCF, se rendent sur le chantier, pour convaincre les ouvriers de reprendre le travail. Ces derniers les reçoivent aux cris de : « Nos 15 % ! » Léon Blum déclare :

L'Exposition sera le triomphe de la classe ouvrière, du Front populaire et de la liberté ; elle démontrera que le régime de la liberté est supérieur à la dictature [...] Ni le retard ni encore moins l'échec ! La bonne renommée du Front populaire est en jeu. Et, maintenant, je vous le dis franchement : le travail du samedi et du dimanche est nécessaire.

Le 5 mars, Léon Blum place à la tête du Fonds d'égalisation des changes le gouverneur de la Banque de France, Emile Labeyrie, qui réduit les crédits consacrés aux grands travaux, décide de financer les dépenses d'armement par un emprunt spécial de la Défense nationale. Ainsi, les capitaux seront à l'abri des fluctuations de la monnaie, alors que l'échelle mobile des salaires a été refusée aux travailleurs. Le Temps commente : « On ne peut qu'approuver. » Paul Reynaud jubile : « Le gouvernement sacrifie la théorie du pouvoir d'achat à l'équilibre budgétaire. »

 

Le massacre de Clichy

 

Le 16 mars 1937, le Parti social français (ex-Croix-de-Feu) décide d'organiser une réunion à Clichy. Le gouvernement de Front populaire se refuse à l'interdire. À l'appel du maire SFIO de Clichy, Charles Auffray, du conseiller général Naile, communiste, et du député également communiste Honel, une contre-manifestation est organisée. La police du ministre socialiste Marx Dormoy ouvre le feu. Bilan : 5 morts et des centaines de blessés.

Dormoy et Blum accourus en smoking du gala de l'Opéra sont conspués avec violence par les travailleurs : « Dormoy assassin ! Dormoy démission ! » Des dizaines de barricades ont été dressées, puis décimées par la garde mobile de Dormoy et Daladier. Thorez, accouru à l'appel du député de Clichy Honel, n'ose dire mot. « Sales trotskystes », lance-t-il seulement aux travailleurs qui se défendent avec acharnement.

À Asnières, tout proche, des mouvements analogues se produisent. Sous les coups de feu des fascistes et de la police deux travailleurs sont grièvement blessés. Dans la nuit même du 16 au 17, la nouvelle se répand dans le prolétariat. Une émotion profonde souleva tout le prolétariat parisien à l'annonce par les journaux du massacre de Clichy. Il comprit que c'était son avant-garde, son corps même qui avait été mitraillé par l'ordre de M. Blum.

Dans la journée du mercredi 17 une série d'entreprises commencèrent la grève. Dans une série d'usines (Renault, entre autres), les ouvriers arrêtaient le travail, préparaient des réunions pour le midi et le soir, exigeaient la grève générale et commençaient à chasser les fascistes (surtout des contremaîtres et des chefs de service). Les directions syndicales d'usine se réunirent d'urgence. Dans la soirée, l'union régionale du bureau confédéral était saisie de centaines de résolutions exigeant une réponse foudroyante. Mais l'objectif de la grève restait incertain. Et c'est là-dessus que jouèrent les chefs réformistes pour briser le mouvement. (Quatrième Internationale, mars 1937)

Léon Blum prend la défense du ministre de l'Intérieur : il argumente. Le gouvernement défend les libertés, il a protégé la réunion du PSF, il condamne l'initiative des élus du Front populaire de Clichy. Aucune sanction ne sera prise contre les responsables de la fusillade.

L'émotion dans la classe ouvrière est immense. Comment est-il possible que le gouvernement de Front populaire puisse faire tirer sur les travailleurs que les élus du PS et du PCF ont mobilisés pour protester sinon empêcher la tenue d'une réunion fasciste dans une ville ouvrière ? L'union des syndicats de la région parisienne décide une grève qui est limitée à la matinée du jeudi 18 mars. Le 21 mars, un immense cortège suit les corps des victimes de la fusillade dans la plus pure réconciliation, sous l'égide du Front populaire qui les a assassinées. Mais l'UD CGT de la région parisienne, que dirigent les militants du PCF, laisse déployer le drapeau de la IVe Internationale.

À la Chambre, Jacques Duclos, le 23 mars, propose à l’ordre du jour le vote de confiance. Les députés communistes sont bien sûr parmi les 362 députés qui votent la confiance au gouvernement des fusilleurs de Clichy ! Seuls les pivertistes et les trotskystes dénoncent les « assassins de Clichy ». La Jeune Garde, organe des jeunesses SFIO dirigées par des militants gagnés en partie au trotskysme, sort un numéro spécial sous le titre : « Huit milliards pour l'emprunt - Cinq morts à Clichy - L'argent de la bourgeoisie se paie avec le sang des ouvriers. »

Vingt-deux militants dirigeants des JS sont exclus, et l'organisation de jeunesse dissoute. Quant à la « Gauche révolutionnaire », elle est dissoute lors du conseil national du 18 avril.

Les dirigeants du PCF continuent leur travail de matraquage politique, avec cynisme et obstination. Alors que le capital, utilisant les élus de droite qui se regroupent, se prépare à frapper, Thorez conforte, réconforte la bourgeoisie, démobilisant le prolétariat :

Nous sommes les partisans décidés de la tranquillité et de la concorde. Nous l'avons montré dans des circonstances où personne n'a osé prendre les responsabilités que nous avons prises. Nous avons eu le courage de dire, nous, aux ouvriers en grève : tout n'est pas possible !

Nous nous refusons, surtout en considérant les événements d'Espagne, à accepter la perspective de deux blocs dressés irréductiblement l'un contre l'autre et aboutissant à une guerre civile dans des conditions qui seraient pour notre pays encore plus redoutables que pour l'Espagne, ne serait-ce qu'en raison des menaces d'Hitler.

Nous aimons la France. Nous le déclarons très nettement : la plupart des dirigeants des ligues fascistes sont devenus les hommes de l'étranger. En eux, revit l'esprit de Coblenz. Le Parti communiste a quelques titres, en effet, à la reconnaissance des classes moyennes. Le front unique, c'était le rassemblement des forces du prolétariat. C'est le Parti communiste qui a lancé, à Ivry, le mot d'ordre d'élargissement du front unique antifasciste afin que celui-ci englobe les classes moyennes.

Le stalinien Maurice Thorez a raison : s'opposant au front unique ouvrier —l'unité des partis ouvriers contre les partis bourgeois—, le PCF a dressé le front populaire opposé aux intérêts des masses, obstacle à la marche de la révolution socialiste.

 

La chute

 

Malgré la résistance confuse mais farouche des masses, en l'absence d'un parti révolutionnaire, la politique des chefs de la SFIO et du PCF a sauvé la bourgeoisie et désarmé la classe ouvrière. La révolution n'a pas été vaincue par la bourgeoisie, mais disloquée de l'intérieur du mouvement ouvrier par les Blum et les Thorez. La classe ouvrière a cherché obstinément une voie pour changer la société. Elle s'est, naturellement, tournée vers les partis se réclamant du socialisme, du communisme. Ces partis l'ont conduite, de recul en recul, jusqu'à la démoralisation.

Le 21 juin, le gouvernement Blum tombe, battu, mis en minorité au Sénat. Le gouvernement Blum va-t-il faire appel aux masses pour chasser le Sénat réactionnaire ? Non. Le gouvernement démissionne dans une relative indifférence.

Le radical Chautemps —membre du gouvernement Blum— forme un nouveau gouvernement de Front populaire. Le PCF qui avait refusé d'entrer dans le gouvernement Blum offre cette fois d'y participer… Chautemps refuse. Son cabinet est constitué par des radicaux et par des socialistes.

Le mouvement qui a explosé en juin 1936 reste cependant vivant à la fin 1937, et début 1938 il va resurgir, mais bien différent de ce qu'il était en juin 1936. C'est, après quelques mouvements en septembre, la grève de décembre 1937 de l'entreprise Goodrich. […]

Le 9 janvier, les dirigeants de l'UD de la région parisienne imposent aux grévistes une instance arbitrale qui rejette la plupart de leurs revendications. La mort dans l'âme, les travailleurs de chez Goodrich reprennent le travail le 10. Ce n'est pas le seul conflit. Le 29 décembre, se déclenche à l'improviste la grève des services publics qui ne sont pas entrés en grève en juin 1936 : Paris est privé de gaz, d'eau, d'électricité, de transports. Ce mouvement est condamné par le gouvernement qui affirme sa volonté de « remplir son devoir et d'assurer en dépit de toute résistance la reprise des services publics et le maintien de l'ordre ». Daniel Mayer dans Le Populaire condamne également le mouvement. Mais le gouvernement recule et accorde l'indemnité de vie chère de 1 200 F que les travailleurs des services publics réclament ; le travail reprend.

Mais le premier gouvernement Chautemps est en crise. Le PCF décide de s'abstenir au Parlement. Chautemps réplique : « M. Ramette demande sa liberté. C'est son droit. Quant à moi, je la lui donne. » Le groupe socialiste décide dans ces conditions de retirer ses ministres ; le gouvernement démissionne. La SFIO refusera de participer à un gouvernement que Georges Bonnet aurait présidé.

Blum va s'efforcer de répondre aux vœux du PCF en constituant un gouvernement d'« union nationale », sinon sous sa direction, au moins sous celle d'Herriot. Le projet échoue. Paul Reynaud veut qu'il s'étende encore plus loin… à droite, jusqu'aux fascistes avérés. Chautemps forme alors un nouveau gouvernement auquel la SFIO ne participe pas. Au conseil national de la SFIO, la proposition Blum-Paul Faure d'y participer a été rejetée. À la chute de ce gouvernement, Blum fera une nouvelle tentative pour constituer un gouvernement d'union nationale qui échouera. Pour répondre à l'Anschluss, il constitue alors un gouvernement qui ne durera que vingt-six jours, du 13 mars au 10 avril 1938.

Une nouvelle vague de grèves prend naissance dans la métallurgie. Elle débute le 24 mars aux usines Citroën, elle va s'étendre, à l'initiative des cellules du PCF, à de nombreuses entreprises de la métallurgie parisienne au cours de la fin du mois de mars. Mais bientôt, la direction du PCF freine.

André Blumel dit aux responsables des amicales socialistes d'entreprise : « Si lundi 28 mars la grève n'est pas terminée, Blum s'en va et vous aurez Pétain » ; Doury et Timbaud, dirigeants communistes des métaux, répondent à la section d'Alsthom-Lecourbe qu'ils tiennent de Vincent Auriol que le gouvernement démissionnerait si la fédération des métaux lançait elle-même la grève… Le 7 avril, sous la signature de Marceau Vigny, militant du PCF et secrétaire de la section CGT Renault, L'Humanité affirme : « Les ouvriers sentent nettement la volonté du patronat d'imposer la grève chez Renault. Des milliers et des milliers de tracts signés de la IVe Internationale appelant les ouvriers à l'action sont distribués chaque jour aux portes de l'usine. » Et de conclure que la section « fera le maximum pour lutter contre la démagogie fasciste » et que ses délégués ont demandé au gouvernement « de prendre, les mesures nécessaires ». (Pierre Broué & Nicole Dorey, « Critiques de gauche et opposition révolutionnaire au front populaire », Le Mouvement Social, janvier 1966) […]

La classe ouvrière, politiquement battue par le Front populaire, assiste impuissante à l'irrésistible montée de la réaction. L'Espagne républicaine agonise, les armées allemandes sont entrées à Vienne, la Cagoule multiplie les attentats et les complots. À Moscou, Staline continue à briser le parti de Lénine.

Blum est accueilli au Sénat aux cris de « Voleur ! » ; à l'Assemblée nationale, Xavier Vallat lance : « À bas les Juifs, la France aux Français ! » Les radicaux dénoncent le PCF, qui n'est plus un parti national… C'est l'hallali. Le 8 avril 1938, Blum démissionne, mis en minorité au Sénat.

1977