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Lettre
d’un lecteur
Plus de 175 000 élèves sont scolarisés dans l’enseignement agricole, dont une majorité grandissante n’a pas de parents agriculteurs. Rattaché au ministère de l’Agriculture, de moindre taille que le reste de l’enseignement secondaire, il a constitué un laboratoire pour les gouvernements bourgeois successifs, en matière de carte scolaire, de réduction de l’enseignement, de privatisation, de mise en cause des statuts des travailleurs de la fonction publique…
Avançant progressivement sous le masque d'arguments soi-disant pédagogiques ou d’insertion professionnelle, les politiques de formation ont permis à l'enseignement agricole privé de devenir largement majoritaire. Ce n'est pas encore suffisant pour l’Église catholique, ni pour le gouvernement.
C'est une parfaite illustration de ce qui attend les parents et les travailleurs de l'Éducation nationale, donc pour toute la scolarisation, si l'on fait sauter la carte scolaire. Lorsque l'on n'affirme plus clairement la priorité à la formation dans des établissements publics et laïcs, progressivement les financements se tarissent. L'offre de formation, présentée comme un « service public », peut très bien échapper totalement aux établissements publics. Les établissements privés, ouvertement soutenus par le gouvernement actuel, ratissent de plus en plus large, ouvrent des classes, modifient très facilement leur offre de formations et se font passer pour des établissements dynamiques et efficaces, d'autant plus aisément que l'État vient de « couper les ailes » du bahut public voisin.
Majoritaires dans les instances de décision, les partisans de l’enseignement privé, font la pluie et le beau temps dans les orientations des formations agricoles. Jouant sur les restrictions budgétaires qui touchent d’abord les établissements publics, ils en profitent pour s’installer peu à peu en situation de monopole. Très vite, il n’est plus question d’instruire des élèves, mais de récupérer des « marchés ». Les centres de formation pour adultes (CFPPA), quoique publics, ont été amenés eux aussi à se lancer dans une course effrénée à la recherche de financements.
Des régions où il reste moins de 20 % d'enseignement agricole public (EAP) comme le Nord-Pas-de-Calais ou les Pays de Loire, où les parents d'élèves n'ont absolument plus le choix et sont parfois obligés d'inscrire l'enfant dans un établissement confessionnel (fièrement revendiqué avec de nouvelles plaques « Enseignement Catholique »), voilà le résultat des politiques permanentes de soutien et de financement de la 5e République.
Loin d’avoir fait vœu de pauvreté et de modestie, les établissements privés sont aujourd’hui largement plus nombreux que les établissements publics et en situation de monopole sur un nombre croissant de formations. Appuyés, relayés par les gouvernements successifs, dont celui des coalitions PS-PCF-PRG-MRC (avec la loi Rocard du 31 décembre 1984 qui permet à l’État de financer sans limite les écoles catholiques d'agriculture), ces bons apôtres revendiquent davantage la manne de l’argent public et entendent étouffer les derniers établissements publics. Après avoir tenu le discours du « il faut partager la galette », ils cherchent maintenant à l'avaler toute entière.
Comme les cliniques capitalistes et les hôpitaux publics sont censés collaborer, dans le cadre de l'élaboration, du « schéma régional des formations » agricoles, les lycées publics et ceux de l’Église catholique sont invités à travailler ensemble. Tous les chefs d'établissement et quelques représentants des personnels sont assis autour des mêmes tables pour se répartir les « compétences ». Ainsi, les établissements privés, qui n’ont d’autre règle que l’opportunisme et la rapacité, finissent par récupérer des formations aux derniers établissements publics dont les gouvernements UMP ne cessent de réduire les dotations (548 postes supprimés dans l’enseignement technique, 35 postes supprimés dans le supérieur) et de dégrader les conditions d'accueil et de fonctionnement (200 classes fermées en 5 ans), tout en clamant haut et fort dans les différentes instances qu'ils coûtent trop cher.
Les conseils régionaux « de gauche », vertébrés par le PS, et dont font partie aussi le PCF, les Verts, le PRG et autres, sont des partenaires actifs de cette privatisation. En acceptant et encourageant même, de façon extrêmement forte, le développement de l'apprentissage, sans aucun réel souci pédagogique, les régions confortent le désengagement de l'État central et contribuent au démantèlement des formations initiales.
Le summum est atteint lorsque la Direction générale de l'Enseignement et de la recherche du ministère de l'Agriculture propose finalement dans une révision du « schéma national des formations », de mélanger formation initiale, apprentissage et formation continue. Pourquoi pas des élèves en formation initiale, des adultes en apprentissage et des apprentis dans une même classe ? Une expérience est déjà en cours cette année au lycée agricole public de Limoges. Bien sûr, il ne s'agirait pas de faire des économies, mais d’une idée brillante, d’une pédagogie innovante que l'on nomme « mixité des publics ».
Ce fourre-tout ingérable, les Maisons familiales et rurales (MFR) se sont empressées pourtant de l'accepter. Cela fait déjà si longtemps qu'on y a contraint les « formateurs » à y assumer tout et n'importe quoi dans le cadre de contrats de droit privé.
Lorsque l'on voit, dans la presse régionale, des classements qui mettent en valeur des établissements privés au recrutement parfois très sélectif et des établissements publics à la traîne, il nous faut rappeler à quel point cela s'accompagne aussi, dans d'autres établissements privés de fonctionnements tout à fait loufoques et échappant largement à de vrais contrôles et évaluations objectives.
L'unique but est clairement de réduire les budgets de fonctionnement de l'enseignement (notamment public). Dans le cadre des réformes budgétaires en cours (la LOLF), des indicateurs d'évaluation et de réussite sont en cours de finalisation. On travaille même à des déclinaisons régionales. Partout, s'impose la politique du rendement et de la prime au mérite, comme si l'immense majorité des travailleurs de l’enseignement agricole (enseignants, employés, ouvriers), pour beaucoup trop d'entre eux en situation scandaleusement précaire (agents contractuels régionaux, CAE, contrats d'avenir...), étaient des tricheurs et des incapables.
L'enseignement agricole est ainsi
un test très intéressant dont les résultats sont analysés de près dans les
cabinets ministériels pour mettre en place une nouvelle
« gouvernance » des formations. Les établissements, moins nombreux et
de taille moindre, ont depuis longtemps fait l'objet de regroupements :
fusions, constitutions d'EPLEA, puis d'EPLEFPA (établissement public local
d’enseignement et de formation professionnelle agricole) par département,
voire, à l’avenir, par région. Le ministère souhaite à terme nommer des
personnels non plus sur un site mais sur un EPLEFPA, c'est-à-dire un
département, avec des établissements distants parfois de plus de
Le contrôle continu qui met fin
d'une certaine manière au principe d'égalité entre candidats est généralisé
depuis 1992, jusqu’à hauteur de 50 % en BTS par exemple.
Les trois voies de formation sont de plus en plus mêlées, non pas dans l'intérêt des « apprenants » (comme il est de bon ton de les nommer), mais par souci d'économie d'échelle. L'administration pousse dans le même temps à accélérer le changement de statut des personnels. L'annualisation du temps de travail est l'enjeu principal, avec des volumes horaires revus à la hausse sans cesse, en culpabilisant les personnels (car les structures sont présentées comme déficitaires) par des « conseils de centres » aux mains de petits chefs locaux, que la loi Fillon veut mettre en place dans l’Éducation nationale sous le nom de « conseils pédagogiques » (article 38).
Ainsi, le statut des enseignants certifiés ou agrégés reste une épine dans le pied. Le statut du professeur de lycée professionnel (avec double, triple voire quadruple compétence) est nettement plus flexible. Dans les concours de recrutement, il redevient une priorité. Il permettra en outre de réaliser ce « mixage des publics ».
Noyautée par la FNSEA, syndicat qui est majoritaire dans la plupart des Chambres d'agriculture, la « profession agricole » favorise ouvertement l'enseignement catholique et la privatisation. En effet, ce syndicat est aux mains de l’UMP et sous hégémonie des grands exploitants, qui sont en fait des capitalistes de l’agriculture (largement subventionnés par la PAC).
Cela explique leur mépris pour les problèmes des ouvriers agricoles et des paysans travailleurs, à commencer par la disparition de centaines de milliers de petites et moyennes exploitations ces dernières décennies, ainsi que leur désintérêt pour les problèmes que pose l’agriculture « productiviste » à l’environnement.
Les notables de la FNSEA font donc tout, dans les coulisses du ministère, les commissions officielles et les conseils d’administration des établissements, pour éviter soigneusement que les programmes creusent des thèmes comme l’environnement, la culture biologique, le bien-être dans le travail, bref d’autres modèles de développement que le capitalisme.
Finalement, les lobbies du monde agricole et de l’industrie agro-alimentaire finissent par s’imposer d’un bout à l’autre de la chaîne de l’enseignement agricole, de la Commission européenne au conseil d’administration des lycées publics, en passant par le gouvernement, le ministère de l’Agriculture et les conseils régionaux. Leur souci est de commencer par former les esprits. Dès le lycée ou le centre de formation, il s’agit de préparer (par l’alternance ou l’apprentissage, de préférence) les salariés agricoles dociles de demain et de redoutables chefs d’exploitation.
Face à la destruction programmée des établissements publics, toute concession aboutit à fournir de nouveaux arguments pour pousser plus loin les restrictions. La recette est connue et les personnels, isolés dans de petites structures et mis en concurrence au sein des établissements, perçoivent parfaitement qu’ils sont pris au piège dans des enjeux qui vont bien au-delà de l’enseignement agricole. Toute réponse « négociée » est un leurre face à des choix politiques qui poursuivent leur logique capitaliste, cléricale et libérale.
Au contraire, la voie pour le droit des jeunes à une véritable formation, la défense des statuts, la laïcité, les postes… passe par la lutte, par l’indépendance des organisations syndicales et la fin de la cogestion, par l’union organique avec les autres travailleurs de l’enseignement, par l’alliance avec les travailleurs salariés de l’agriculture et de l’industrie agro-alimentaire.
9 juin 2007