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Connivences
Il est parfois reproché aux économistes bourgeois
l'absence de réalisme des modèles qu'ils construisent. Une telle critique
structura le mouvement Autisme-Économie lancé en 2000 par les étudiants de
l'École Normale Supérieure. Pourtant, s'il est vrai que les modèles en question
n'ont pas pour objet de décrire une structure sociale dans toutes ses
déterminations et contradictions, ils ne se présentent pas moins comme un
ensemble d'outils conceptuels techniquement élaborés pour justifier la mise en
œuvre de politiques anti-ouvrières. Milton Friedman l'exprime avec sa théorie
du « comme si », selon laquelle il n'est pas nécessaire qu'un modèle
repose sur des hypothèses factuelles vraies pour que ses résultats puissent
être mis en application.
Récemment décédé à l'âge
avancé de 94 ans, ce proche de la famille Bush compte parmi ses faits de gloire
au service de la bourgeoisie d'avoir été le conseiller de Reagan, d'avoir
inspiré Thatcher, et d'avoir indirectement élaboré, dès les premières années,
la politique économique du régime de Pinochet, dont le décès est survenu
quelques semaines plus tard. Il ne s'est pas contenté d'une visite officielle
au Chili en 1975, où il donne une série de conférences sur le thème de la fragilité
de la liberté. Il a en outre prodigué un ensemble de conseils à Pinochet et
obtint l'année suivante le prix Nobel d'Économie, qui récompense
traditionnellement les économistes les plus zélés au service de la bourgeoisie,
trois ans après que Kissinger a reçu le prix Nobel de la Paix. Les théories
défendues par Friedman se résument au refus de toute forme de salaire différé,
tout en défendant l'État dans ses fonctions répressives. « L'existence
d'un marché libre n'élimine évidemment pas le besoin d'un gouvernement. Au
contraire, ce dernier est essentiel, et comme forum où sont fixées les “règles
du jeu”, et comme arbitre qui interprète et fait appliquer ces règles »
(La liberté de choix, Belfond,
1980).
Dans les années qui ont suivi, les « Chicago Boys »,
expression qui désigne les économistes formés par Friedman, ont mis leurs
compétences anti-ouvrières au service de la junte militaire chilienne. Même si
Friedman lui-même n'a jamais été un conseiller officiel de Pinochet, de
nombreux professeurs de l'université de Chicago en sont devenus des conseillers
et de nombreux enfants de la bourgeoisie chilienne formés dans cette université
devinrent ministres des gouvernements de la dictature sanglante. Les
« Chicago Boys » font partie de la frange radicale de ces économistes
bourgeois convaincus que l'absence de résistance ouvrière facilitera la mise en
œuvre de leurs propositions théoriques. Le Chili constitue ainsi une terre
extrêmement fertile à ces attaques, compte tenu de l'écrasement dont la classe
ouvrière fut l'objet après le coup d'État du 11 septembre 1973. La bourgeoisie
américaine, mais aussi anglaise, qui aujourd'hui légalisent la torture et
massacrent les Irakiens au nom de la démocratie, ont élaboré un coup d'État
sanglant pour permettre à Pinochet d'accéder au pouvoir. Ainsi ont pu être
mises en œuvre des attaques violentes contre la classe ouvrière. Ces offensives
comprennent notamment la privatisation des systèmes de retraite, de nombreuses
industries et banques, une réduction des impôts versés par les plus riches. Les
ressources sociales ont été pillées sans aucun autre contrôle que celui de la
bourgeoisie corrompue à coups de fraude fiscale et de détournement de fonds.
Pinochet lui-même avait accumulé 27 millions de
dollars dans des comptes secrets à l'étranger, avec la complicité des
bourgeoisies impérialistes. Jusqu'à sa mort paisible à 91 ans, elles l'ont
soutenu, en faisant le nécessaire pour lui permettre d'échapper à un jugement,
donnant une indication sur le caractère de classe de la justice qu'elles
pratiquent.
Pinochet prétendait faire passer le Chili
« d'une nation de prolétaires à une nation d'entrepreneurs ».
Pourtant, en raison de la structure de l'agriculture chilienne formée de
petites propriétés, mais aussi et surtout de l'existence, même limitée, de
résistances ouvrières, il n'a pas mis en pratique l'ensemble des mesures
préconisées par Friedman, comme la baisse directe des salaires. De même, il n'a
pas privatisé les sociétés minières, ni libéralisé les changes, se constituant ainsi
une protection contre les impérialismes moins complaisants à son égard que
l'impérialisme américain. C'est ainsi que le « miracle du Chili »,
décrit comme tel par Friedman dès 1982 et tant vanté depuis par la bourgeoisie
mondiale, tient plus à l'étroitesse de la collusion entre des économistes
bourgeois et un régime autoritaire qu'à la nature des politiques économiques.
Il est vrai qu'en 1983, 35 % de la force de
travail était au chômage et la production industrielle chutait de 28 % en
raison d'une grande vulnérabilité à la crise internationale (Petras, Leiva et
Veltmeyer, Democracy and Poverty in Chile: The Limits to Electoral Politics,
Westview Press, 1994). De 1972 à 1987, le PNB par
habitant a chuté de 6,4 % (Noam Chomsky, « World Orders Old and New:
Latin America Segment », Year 501, South End Press, 1993). Le niveau de pauvreté et les
inégalités se sont accrus au Chili, que le rapport 2004 du Programme des
Nations Unies pour le Développement a classé parmi les dix pays au monde où la
redistribution des richesses est la plus inégalitaire. La part des revenus
versés aux travailleurs est passée de 52,3 % à 30,7 % du revenu
national entre 1970 et 1989 (Petras, op. cit.). Entre 1980 et 1989, les
10 % les plus riches de la population ont vu leur part du revenu national
passer de 36,5 à 46,8 %. Durant la même période, les 50 % les moins
riches ont vu leur part diminuer de 20,4 à 16,8 %, et en 1989, un an avant
que Pinochet ne quitte le pouvoir, le taux de pauvreté était de 41,2 %, le
double des chiffres officiels (Petras). Tel est le miracle qui s'est produit au
compte de la bourgeoisie.
Dans une schizophrénie feinte, les milieux
bourgeois, tout en déplorant les exactions du régime Pinochet, se félicitent de
ses résultats économiques. Par exemple, le Wall Street Journal (12
décembre 2006) évoque le « paradoxe Pinochet », et estime qu'« avec
le temps, et le retour de la propriété privée, la loi et une économie plus
libre, les institutions démocratiques sont aussi revenues », que
« ce qui demeure est un Chili qui a la meilleure économie en Amérique
latine… ». Pour le Washington Post (13 décembre 2006), qui
félicite Pinochet pour les « politiques de libre marché » qui
ont permis « le miracle économique chilien », « il est
toutefois difficile de ne pas remarquer que le dictateur diabolique laisse
derrière lui le pays le plus prospère de l’Amérique latine. »
À vrai dire, il ne s'agit
pas tant de schizophrénie que d'hypocrisie, puisque cet épisode de l'histoire a
témoigné d'un ajustement très fin entre préconisations économiques et
offensives politiques extrêmes contre la classe ouvrière. Le mythe de la
nécessaire conjonction entre capitalisme et libertés démocratiques est ainsi
battu en brèche. Celui de la sphère universitaire ouatée et détachée du monde
sordide des cachots de Santiago et de Guantanamo.