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Stéphane
Just
Malgré ce matraquage politique, cette mobilisation
forcenée des dirigeants du PCF et de la SFIO, le mouvement de grève connaît
encore de redoutables flambées. Si la grève décroît dans la métallurgie
parisienne et dans les grands centres industriels, elle s'étend dans les
campagnes : les ouvriers agricoles de grosses fermes occupent les propriétés
des hobereaux et montent le drapeau rouge. Au Sénat, c'est l'indignation ;
Salengro, socialiste, ministre de l'Intérieur, vient faire amende honorable et
rassurer les « pairs » de la République : « Si demain,
des occupations de magasins, de bureaux, de chantiers, d'usines, de fermes,
étaient tentées, le gouvernement, par tous les moyens appropriés, saurait y
mettre un terme. » (Sénat, 7 juillet 1936.)
Grâce à la politique du PCF et de la SFIO, la droite
relève la tête et commence, notamment, au Sénat, à se manifester. L'année précédente,
les « BL » (bolcheviks-léninistes) ayant été exclus de la SFIO, la
« Gauche révolutionnaire » avait canalisé les aspirations
révolutionnaires de milliers d'adhérents de ce parti. Marceau Pivert était
devenu collaborateur du gouvernement Léon Blum en tant que délégué à
l'Information à la présidence du Conseil.
Dans le même temps, à la SFIO, les courants gauches
commençaient à être menacés de sanction pour leurs prises de position.
Le mois de juillet voit la grève s'étioler, se
diviser, se fragmenter. Le patronat respire : le pire a été évité. Au moment où
« tout était possible », les dirigeants du PCF et de la SFIO
ont mobilisé leurs énergies pour faire appliquer le « vieux programme
du Parti radical-socialiste ».
Nous l'avons vu, le Comité du rassemblement
populaire avait prévu une manifestation le 14 juin pour célébrer la victoire du
Front populaire. Mais, à cette date, la grève générale est au plus fort.
À l'initiative du comité de grève des usines Hotchkiss se sont réunis
une première fois des délégués de 33, puis de 250 entreprises de la région
parisienne : les 350 présents à la réunion du 12 juin « jugent très utile
de former un comité d'entente entre les usines qui permette d'envisager demain
de nouvelles victoires ».
Qu'est-ce donc, sinon l'embryon d'un soviet ?
Ce sont les métallos de la région parisienne qui devant le refus du patronat
d'accorder satisfaction à leurs revendications, qui dépassent de beaucoup les
« accords Matignon », parlent de « marcher sur Paris ».
Dans ces conditions, la manifestation est reportée au 14 juillet.
Le 14 juillet 1936, des centaines de milliers de
travailleurs défilent devant la tribune dressée place de la Nation. Ils sont
submergés par leurs illusions, ils croient « à la victoire ». Alors
que cette tribune est la tribune où siège l'état-major du Front populaire,
barrage à la révolution. Daladier déclare : « Le Parti
radical-socialiste m'a donné mandat de déclarer ici qu'aucune réforme ne
saurait l'inquiéter ». C'est le moins qu'on puisse dire.
Le vendredi 17 juillet, une rébellion militaire
éclate au Maroc espagnol. Le gouvernement Blum, soutenu par le PCF, va montrer
son « sens des responsabilités ».
Le coup d'État fasciste est préparé et réalisé pour
tenter de prévenir la révolution qui monte, renverser le gouvernement de Front
populaire, jugé incapable de la juguler, et instaurer une dictature militaire.
Il va provoquer la révolution et disloquer l'État bourgeois espagnol. Le
prolétariat, les masses paysannes d'Espagne font échouer le coup d'État. La
guerre civile commence. Les masses espagnoles appellent à l'aide.
En un premier temps, Blum va livrer quelques armes
au gouvernement républicain déliquescent. Le gouvernement anglais proteste
immédiatement, alors que l'Allemagne et l'Italie commencent à acheminer
ouvertement armes et troupes pour aider Franco dans sa croisade anticommuniste.
L'Église se mobilise contre les « rouges ». Les ministres radicaux
menacent de démissionner. « Le Front populaire osera-t-il armer
le Front populaire espagnol ? » demande Raymond Cartier dans L'Echo
de Paris.
Non, malgré les cris qui fusent des rassemblements
populaires, le 7 août le gouvernement fait savoir qu'il se rallie à la thèse de
la « non-intervention », à une attitude de neutralité. Maurras exulte
dans L'Action française : « Blum-la-guerre a reculé ».
La non-intervention est à n'en pas douter une
machination bourgeoise internationale contre la révolution prolétarienne que le
coup d'État militaire de Franco a déclenchée en réaction. Certes, les
gouvernements républicains en place et qui vont se succéder sont des
gouvernements bourgeois, mais ils sont par rapport aux masses d'une extrême
faiblesse ; l'État bourgeois est disloqué, partout ont surgi des embryons
plus ou moins développés d'un pouvoir ouvrier, le gouvernement républicain ne
tient que directement appuyé sur les appareils des organisations syndicales
UGT, CNT, et des partis ouvriers PSOE, PCE, de la FAI, du POUM, etc.
Les gouvernements des partis bourgeois
« démocratiques » d'Europe n'ont aucune confiance dans la capacité
des gouvernements républicains à rétablir et à assurer l'ordre bourgeois en
Espagne en cas de victoire sur Franco. Malgré les rapports entre Franco, Hitler
et Mussolini, ils préfèrent la victoire de Franco, garantie certaine du maintien
de l'ordre bourgeois en Espagne à partir de l'écrasement du prolétariat et des
masses d'Espagne. Les gouvernements « démocratiques » qui ont inventé
la « non-intervention » laissent Hitler et Mussolini, qui ont signé
le pacte de non-intervention, accroître leur aide militaire à Franco.
En un premier temps, la bureaucratie du Kremlin
approuve la non-intervention. La chaîne de la contre-révolution enserre
l'Espagne révolutionnaire. Comment le gouvernement de Front populaire
n'aurait-il pas été un des maillons de cette chaîne ? Secondairement,
l'Espagne sera un terrain d'expérience du matériel militaire que mettent au
point Hitler et Mussolini, une occasion de roder les troupes fascistes. Il en
est ainsi d'ailleurs pour le matériel militaire de l'URSS.
Les dirigeants du PCF, après avoir mollement
protesté lorsque le Kremlin participait à la non-intervention, vont par la
suite mener grand tapage sur les mots d'ordre : « Des canons, des
avions pour l'Espagne ». Ce ne sera qu'une couverture
« gauche » qui les aidera à mieux étouffer la crise révolutionnaire
en France et à faire taire les voix qui s'élèvent contre l'assassinat légal des
dirigeants de la révolution d'Octobre.
Le 19 août, s'ouvre à Moscou le premier procès des dirigeants
bolcheviks. Ils sont 16, parmi lesquels Zinoviev et Kamenev. Tous les accusés,
révolutionnaires chevronnés, vont s'accuser des pires crimes
contre-révolutionnaires, des complots les plus invraisemblables. La technique
stalinienne pour obtenir les « aveux » est désormais parfaitement rodée.
Les glapissements de Vichinsky repris par L'Humanité. À travers les
accusés, la bureaucratie stalinienne juge et condamne la Révolution d'Octobre,
le Parti bolchevik, l'internationalisme prolétarien et Trotsky qui symbolise
par son action politique cet héritage que Staline doit détruire. Le 23 août,
les 16 accusés sont condamnés à mort. La droite exulte. Thorez et Duclos
approuvent. Pivert proteste, Trotsky dénonce Thermidor et ses assassinats.
C'est dans cette situation internationale que Thorez lance l’idée du
« Front des Français », de Thorez à Paul Reynaud, des communistes aux
Croix-de-Feu... La signification politique de cette prise de position est de
viser à réaliser l' « union nationale » par-delà les classes…
Extrait de Front
populaires d’hier et d’aujourd’hui
Stock, 1977 (à suivre)