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Hongrie 1956
Il y a 50 ans, l’avant-garde ouvrière et la jeunesse hongroise subissaient la répression féroce de l’armée du Kremlin, venue au secours du pouvoir stalinien hongrois en déroute. La bureaucratie de l’URSS et son armée assassinaient plusieurs milliers d’insurgés, en emprisonnaient des dizaines de milliers, en chassait du pays 160 000 pour interdire toute révolution politique contre sa dictature.
Le 22 juin 2006, en visite à Budapest à l’occasion du cinquantenaire de l’insurrection, le président des États-Unis a posé en défenseur de la démocratie :
Quand des peuples combattent pour leur liberté, les
États-Unis se tiennent à leurs côtés. (Le
Monde, 24 juin 2006)
Avec la complicité des représentants de la nouvelle bourgeoisie hongroise, George Bush fils se permet de reprendre la mystification de la défense éternelle de « la liberté » par la plus grande puissance impérialiste. Pourtant, il a été désigné président une première fois en 2000 avec moins de voix que son concurrent, il a restreint depuis cinq ans les libertés démocratiques aux États-Unis et les Afghans et Irakiens subissent une occupation grâce à lui. Sans parler des multiples contributions antérieures du principal impérialisme à des coups d’État qui, quand ils réussirent, abolirent la plupart des libertés : Argentine en 1943, Iran en 1953, Guatemala en 1954, Congo en 1960, Cuba en 1961, Guatemala en 1963, Equateur en 1963, Brésil en 1964, Bolivie en 1964, Indonésie en 1965, Grèce en 1967, Bolivie en 1971, Chili en 1973, Argentine en 1976, Grenade en 1986, Haïti en 1993, Venezuela en 2002, etc.
En ce qui concerne la Hongrie de 1956, les dirigeants de l’époque des États-Unis furent, en fait, satisfaits de l’écrasement de la révolution ouvrière par le Kremlin, tout en utilisant la féroce répression stalinienne dans leur propagande contre le socialisme et la révolution. Tant il est vrai que ce qui unissait les bureaucraties de l’URSS et de la Chine aux bourgeoisies d’Amérique du Nord, d’Europe de l’Ouest et du Japon était la haine de tout mouvement de la classe ouvrière, de toute révolution mettant en cause l’ordre mondial.
L’opinion la plus répandue parmi les officiels
américains était que le mot « évolution » vers la liberté en Europe
de l’est conviendrait mieux pour tous les intéressés que le mot
« révolution », bien que personne ne l’ait dit publiquement. (New York Times, 25 octobre
1955, cité par Andy Anderson, Hongrie 1956, Spartacus, 1976, p. 128)
Bush était invité par le gouvernement de Ferenc Gyurcsány. Le Premier ministre hongrois est un capitaliste et aussi le dirigeant du Parti socialiste hongrois (MSzP), organisation sœur du PS français. Le MSzP est le nom pris en 1989, quand il a décidé de restaurer le capitalisme en Hongrie, par le parti de la bureaucratie… qui a écrasé l’insurrection ouvrière en 1956.
À partir de 1947, l’économie et
les institutions politiques de la Hongrie furent calquées sur celles de l’URSS,
avec une dimension spécifique d’oppression nationale qui découlait de leur
importation et de l’inégalité des rapports entre l’URSS et les États d’Europe
de l’est, ou plus précisément de la subordination des bureaucraties au pouvoir
dans ces derniers à la bureaucratie russe, à l’exception de celles de
La révolution prolétarienne avait triomphé en Russie en Octobre 1917 grâce à la présence et à l’activité d’un parti ouvrier révolutionnaire s’appuyant résolument sur les conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats (« soviets »). La révolution d’Octobre était le début de la révolution socialiste qui allait secouer le monde. Elle instaurait le pouvoir des soviets, qui procéda à l’expropriation des capitalistes. L’État ouvrier ainsi engendré était en transition vers le socialisme, un mode de production sans classes sociales qui requiert un niveau élevé des forces productives.
La propriété privée, pour devenir sociale, doit inéluctablement passer par l’étatisation, de même que la chenille, pour devenir papillon, doit passer par la chrysalide. Mais la chrysalide n’est pas un papillon… La propriété d’État ne devient celle du « peuple entier » que dans la mesure où disparaissent les privilèges et les distinctions sociales et où, par conséquent, l’État perd sa raison d’être. (Léon Trotsky, La Révolution trahie, 1936, Minuit, p. 159)
Seule l’extension de la révolution à des pays plus avancés pouvait permettre de surmonter l'arriération économique et culturelle léguée par le tsarisme, les dévastations de la guerre inter-impérialiste, de la guerre civile et des interventions étrangères. Mais, isolé à la suite des échecs des autres révolutions d’Europe, en particulier de l’Allemagne en 1919, en 1921 et en 1923, mais aussi en Hongrie en 1919, l’État ouvrier russe dégénéra. Le Parti communiste (bolchevik) est devenu un parti unique, les soviets sont affaiblis, la bureaucratie de l’État a échappé à tout contrôle de la classe ouvrière. La bureaucratie, sous la conduite de Staline, s'empara alors du pouvoir politique et du parti communiste lui-même, au terme de conflits entre la direction de l’appareil et l’Opposition de gauche (1924), puis l’Opposition unifiée (1926).
Cette caste ne tirait sa puissance que des bases sociales dues à la Révolution d'octobre, mais elle ne pouvait préserver, face au prolétariat, son pouvoir et ses privilèges que pour autant que la révolution prolétarienne ne s'étendait pas et que le prolétariat russe ne relevait pas la tête. D’où l’invention de l’absurdité du « socialisme dans un seul pays », d’où le rôle contre-révolutionnaire que la bureaucratie manifesta de plus en plus consciemment sur l’arène interne (la règne de la Guépéou, les procès de Moscou de 1934 où les anciens compagnons de Lénine furent accusés de crimes inouïs, le goulag et les exécutions sommaires…) et à l’extérieur, en utilisant comme instrument l’Internationale communiste (le barrage à la révolution des fronts populaires, la liquidation des révolutionnaires en Espagne en 1936, le pacte avec Hitler en 1939…).
L’invasion par l’impérialisme allemand de l’URSS se heurte, malgré l’impéritie de Staline, à la résistance des peuples de l’URSS. En 1940, une nouvelle Sainte Alliance contre-révolutionnaire se constitue entre la bourgeoisie impérialiste étasunienne, la bourgeoisie impérialiste britannique et la bureaucratie stalinienne russe, formalisée lors des accords de Téhéran, Casablanca, Yalta et Postdam. Staline dissout l’Internationale communiste en 1943. La bureaucratie mise sur le nationalisme russe pour cimenter la population. Dans la conscience des nouvelles générations de l’URSS, la « grande guerre patriotique » estompera la Révolution d’Octobre.
Les bombardements des villes allemandes, le comportement ignoble de l’Armée rouge envers la population allemande, le désarmement des maquis et des insurgés, les blocs d’union nationale, l’occupation de l’Allemagne et sa division, tout est fait pour empêcher la révolution en Europe (allemande, grecque, italienne, française, tchécoslovaque, polonaise, hongroise…).
À l’arrivée de l’Armée rouge, les travailleurs hongrois renouent avec les comités et leurs conseils qui prennent en charge les fonctions de sécurité, de déblaiement et de reconstruction, de remise en marche de la production comme de secours divers (voir Julien Papp, La Hongrie libérée, Presses universitaires de Rennes, 2006). Le Kremlin s’emploie à défaire les conseils ouvriers au profit d’un gouvernement d’union nationale qui réunit le Parti des petits propriétaires (le parti bourgeois et clérical majoritaire aux élections de novembre 1945), le Parti national paysan (un autre parti bourgeois), le Parti communiste hongrois, le Parti socialiste hongrois. Le gouvernement d’union nationale défend la propriété privée comme ses homologues d’Italie ou de France… mais sous surveillance de l’armée de l’URSS et non de celle des États-Unis.
Aussi, quand Washington s’en prend à l’URSS dans le but de réintégrer la Russie dans la sphère du capitalisme, la bureaucratie du Kremlin se défend —à sa manière— en créant à partir de 1947 un certain nombre d’États tampon dans la zone qui lui avait été confiée dans le cadre de la Sainte Alliance. Les prétendues « démocraties populaires » subissent une transformation profonde pour les conformer à l’URSS non de 1917, mais de 1947 : d’un côté, le capital est exproprié, conformément aux aspirations des masses en 1919 et en 1944 ; de l’autre, le pouvoir est remis à une bureaucratie corrompue.
Comme leurs homologues en Union soviétique et dans les
autres démocraties populaires, les quelques milliers de dirigeants de ce grand
appareil bureaucratique menaient un train de vie privilégié. Ils disposaient de
magasins spéciaux, de salons de couture, de villas, de voitures, ils
voyageaient luxueusement dans le pays et à l’étranger. (François Fejtö, Budapest 1956, Julliard,
1966, p. 103)
Les partis bourgeois sont éliminés
(ainsi que les partis sociaux-démocrates). Le Pacte de Varsovie sera proclamé
en 1955 face à l’OTAN constitué en 1949.
Au nom du socialisme, du « marxisme-léninisme », dans toute
l’Europe centrale, les bureaucraties imposent un régime policier d’autant plus
haï qu’il est imposé par l’étranger, en particulier dans la partie est de
l’Allemagne divisée.
La mort de Staline, en mars
· l’insurrection des ouvriers de l’Allemagne de l’est en 1953,
· les protestations des déportés politiques des goulags russes en 1953 et 1954,
· les luttes des travailleurs de Tchécoslovaquie en 1954,
· les mouvements des prolétariats de Pologne et de Hongrie en 1956.
Ce mouvement se conjugue avec une certaine remontée de la lutte des classes à l’Ouest de l’Europe : en 1953, la France connaît une grève générale des services publics (voir Révolution Socialiste n° 11-12). En Europe de l’Est, au gaspillage de la gestion bureaucratique de l’économie, s’ajoutent les prélèvements de l’URSS. La pesante mainmise russe est rejetée par la majorité de la population, le temps de travail est aussi long que les salaires sont faibles.
En juin 1953, les ouvriers du bâtiment et les métallos de Berlin‑Est se mettent en grève contre l'aggravation de leurs conditions de travail. En de puissantes manifestations, les travailleurs de toute l’Allemagne de l’est s'élèvent contre la dictature de la bureaucratie et l'occupation russe. Ils manifestent à Berlin-Ouest, mais les occupants impérialistes (France, Grande-Bretagne, États-Unis) ferment alors les zones qu’ils contrôlent. La révolte ouvrière est matée par les chars russes et la police secrète, la Stasi, qui comporte plus d’un nazi recyclé.
En URSS, les prisonniers du camp de Vorkouta se soulèvent avant d'être implacablement réprimés. Sous les pressions venant du prolétariat et se réfractant dans la bureaucratie, Nikita Kroutchev reconnaît en février 1956 quelques-uns des crimes de Staline tout en définissant le stalinisme comme une simple déviation et un « culte de la personnalité ». En pratique, il desserre la censure et libère une partie des prisonniers politiques du goulag. La couche sociale des usurpateurs de la révolution d’octobre 1917 compte accepter quelques concessions en URSS —et dans les pays qu’elle contrôle en Europe centrale et orientale— pour pérenniser ses privilèges.
Les masses s’engouffrent dans la brèche ouverte par Kroutchev. Le 28 juin 1956, de puissantes manifestations ouvrières ont lieu à Poznań, en Pologne, pour arracher les libertés démocratiques, de meilleures conditions de travail et des augmentations de salaires. Elles s’en prennent à la police, aux tribunaux et aux prisons. Ces manifestations s’appuient sur le bouillonnement de la jeunesse étudiante et des travailleurs qui revendiquent un « socialisme démocratique ». La classe ouvrière polonaise aspire à contrôler les propriétés de l’État, à l’épurer des profiteurs, des assassins, à dissoudre la police politique. Elle veut refouler les troupes russes d’occupation. Le soir même, elles sont durement réprimées par le gouvernement d’Edward Ochab, premier secrétaire du parti ouvrier unifié polonais (PZPR).
La lutte contre la dictature
bureaucratique ne constitue pas à proprement parler une révolution sociale, car
elle ne vise pas à transformer les conquêtes issues de
En Hongrie, la classe ouvrière et la jeunesse suivent l’exemple de leurs sœurs et frères polonais. Créé en 1955 et composé d’étudiants rejoints par des intellectuels, le Cercle Petöfi (du nom d’un poète mort en 1849 lors de la guerre d’indépendance) est un forum de discussion de l’organisation de jeunesse communiste. Ses principaux animateurs sont très souvent des oppositionnels au sein du Parti des travailleurs hongrois (MDP), dont certains en ont été exclus. Le 23 octobre 1956, la manifestation appelée à Budapest par le Cercle Petöfi est un gigantesque succès. 300 000 manifestants, plus peut-être, ont répondu à l’appel du Cercle. La manifestation regroupe des dizaines de milliers d’étudiants et de jeunes travailleurs venus soutenir la jeunesse et les ouvriers polonais menacés par les mouvements des troupes russes.
En effet, en ces mêmes jours d’octobre 1956, la classe ouvrière polonaise s’oppose à l’occupation russe du pays. Alors que les meneurs des « émeutiers de Poznan » sont jugés fin septembre, la jeunesse étudiante et le prolétariat polonais descendent dans la rue et tiennent des meetings pour une Pologne socialiste et indépendante de l’occupant russe. Kroutchev et son gouvernement voit alors en Wladislaw Gomulka, un ancien premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR) écarté du temps de Staline, une porte de sortie face aux masses. Rapidement réhabilité début octobre, Gomulka tient un meeting le 23 octobre à Varsovie devant plus de 300 000 personnes. Il y tient le discours de la « démocratisation » et des réformes tout en défendant l’essentiel, le monopole politique de la bureaucratie polonaise, elle-même appendice de la bureaucratie russe.
En Hongrie, le mouvement échappe au contrôle de la bureaucratie. Le 20 octobre, la jeunesse étudiante a fondé une organisation de la jeunesse, la MEFESZ, indépendante du parti stalinien. Les 21 et 22 octobre, de grands meetings ouverts et libres sont organisés dans les universités de Budapest. Les meetings des Universités polytechnique et de sciences humaines ont adopté un programme en 16 points. Les étudiants ont confirmé leur solidarité avec les Polonais, leur volonté d’un socialisme « démocratique et indépendant ». Ils ont envoyé des délégations dans les usines. Ils ont aussi prévu de mettre à bas les statues de Staline et veulent voir les troupes russes quitter leur pays. Ils veulent que les tortionnaires staliniens soient démis de leurs fonctions pour laisser place à Imre Nagy, le « Gomulka » hongrois, exclu en 1948 et revenu au pouvoir en 1953, mais de nouveau écarté en 1955.
Interdite, la manifestation se rend vers le Parlement. Autorisée alors par Ernest Gerö, le premier secrétaire du MDP, les manifestants entendent à la radio son intervention. Gerö annonce que seuls des « canailles » et des « chauvins » ont pu organiser cette manifestation ouvrant « la porte aux capitalistes ». L’ancien tortionnaire de révolutionnaires espagnols en 1936-1937, le liquidateur avec Rakosi de milliers de membres du MDP de 1948 à 1953, prétend que les relations avec l’URSS sont celles de l’égalité. Bouillonnants, les jeunes manifestants décident de diffuser à la radio, pour répondre à Gerö, leur résolution en 16 points. La statue de Staline est abattue. Devant l’immeuble de la radio, les agents (les avos) détestés de la police politique stalinienne (AVH) tirent sur la foule. Les manifestants ne lâchent pas prise. Les autorités appellent l’armée et la police municipale en renfort.
Mais le soir du 23 octobre, l’armée refuse d’intervenir contre le peuple. Parfois, les soldats ouvrent les portes des casernes et laisse les masses insurgées s’armer. Des commissariats sont attaqués et, si possible, dévalisés de leurs armes. Dans la nuit du 23 au 24, les travailleurs entrent en action contre tout ce qui représente l’ordre bureaucratique. Ils s’attaquent à la radio, aux bâtiments de l’AVH dont les nombreux avos n’arrivent pas à repousser les étudiants et les ouvriers armés.
Dans le même temps, les insurgés se sont organisés politiquement autour du cercle Petöfi et du Comité révolutionnaire des étudiants. Ce dernier sera le premier organe de la révolution politique contre la bureaucratie. Il défend immédiatement la fraternisation avec les soldats russes.
Face à la neutralisation de l’armée hongroise par le mouvement des masses, le Kremlin décide de s’appuyer sur les dizaines de milliers de soldats russes en cantonnement permanent en Hongrie. La bureaucratie russe ne peut laisser planer le doute sur sa capacité à réprimer. Sinon, les travailleurs de Pologne, de RDA et d’URSS, pourraient suivre l’exemple des ouvriers et des étudiants hongrois et signer son arrêt de mort.
Le 24 octobre, au petit matin, les troupes russes entrent en action en entourant Budapest et en s’installant sur les principaux axes de circulation. Environ 2 000 chars russes font mouvement contre l’insurrection. Les troupes russes aident les avos à tirer sur les insurgés, à arrêter les meneurs, à reprendre les usines et les bâtiments officiels occupés. Le Comité central du Parti des travailleurs hongrois (MDP), en retard sur les événements et impuissant devant la spontanéité de l’insurrection, tente de jouer la carte Imre Nagy, comme le Parti ouvrier unifié polonais (PZPR) a fait avec Gomulka.
Nagy essaie de limiter, d’adoucir, d’entraver la
répression, de se débarrasser de Gerö et de ses acolytes, de persuader les
Soviétiques de se retirer, les insurgés de se modérer, Soviétiques et insurgés
de lui faire confiance, de l’accepter comme médiateur. L’objectif principal qu’il
poursuivait, c’était l’ordre. (François Fejtö, Histoire
des démocraties populaires, Seuil, 1969,
t. 2, p. 123-124)
Le nouveau gouvernement affirme qu’il a appelé les troupes de l’URSS. Au grand effroi de toutes les fractions de la bureaucratie, la classe ouvrière manifeste sa force. L’insurrection s’étend aux faubourgs ouvriers, les usines sont occupées et les travailleurs s’arment. Des combats ont lieu devant les usines, à la radio, au Parlement et dans les quartiers ouvriers. Le 25 octobre, le colonel Pal Maleter, commandant de la caserne Kilian de Budapest, forte de 2 000 hommes, passe dans le camp des insurgés. Une partie des soldats hongrois constituent, avec les ouvriers et étudiants insurgés, l’armée de la révolution des conseils ouvriers. Les insurgés tiennent tête à la plus puissante armée d’Europe, réussissant parfois à fraterniser avec des soldats de l’Armée rouge.
Les travailleurs renouent avec les formes d’organisation de la révolution prolétarienne, celle de la crise révolutionnaire hongroise de 1945, de la révolution espagnole de 1936, de la révolution hongroise de 1919, de la révolution allemande de 1918, des révolutions russes de 1917 et 1905 et de la Commune de Paris de 1871. Devant l’apparition des conseils ouvriers et du Comité révolutionnaire des étudiants, le pouvoir stalinien est confronté à une situation de double pouvoir. Les conseils, véritables soviets, voient le jour dans tout le pays et remplacent systématiquement l’administration bureaucratique qu’ils ont chassée des entreprises, des administrations et des casernes.
C’est la force politique du prolétariat armé. Les travailleurs et la jeunesse se dotent de leurs organes politiques dont les représentants sont élus démocratiquement et souvent à bulletin secret. Ils constituent leurs comités de grève, leurs milices armées et les centralisent au sein de conseils ouvriers, d’étudiants ou de soldats. Ces conseils se forment spontanément dans les entreprises qui ont arrêté le travail le 24 octobre, contre les assassins du gouvernement Gerö, contre l’AVH et les chars russes. Ils se généralisent avec le massacre du Parlement, le 25 octobre.
Sur la place Kossuth, ce soir-là, des dizaines de milliers de personnes exigent l’arrestation de Gerö, l’annulation de la loi martiale et la libération des insurgés emprisonnés. Les jeunes et les travailleurs refusent le palliatif du Comité central du MDP : un simple remaniement ministériel, comprenant Imre Nagy, de nouveau réhabilité. Les étudiants, diffusent des tracts en russe pour inciter les soldats de l’Armée rouge à ne pas tirer sur leurs frères et sœurs. La fraternisation s’amorce : plusieurs équipages sortent de leurs chars et mêlent le drapeau tricolore hongrois à celui de l’URSS. La police politique tire alors à la mitrailleuse sur la foule sans armes : 300 morts et des centaines de blessés jonchent le sol. La bureaucratie a décidé qu’il s’agissait d’une lutte à mort.
Durant la nuit du 25 au 26 octobre, les affrontements font rage dans toute la ville. Un tract signé par « les étudiants et ouvriers révolutionnaires » appelle à la grève générale jusqu’au retrait des troupes russes et à la dissolution de l’AVH. Dans les grandes villes comme Miskolc, Gyor, Sopron, Pécs, Dunapentele, Debrecen, Szeged, des conseils ouvriers et révolutionnaires prennent à leur tour le pouvoir, chassent l’AVH et adoptent le programme de la révolution politique contre la bureaucratie stalinienne.
Les chefs de la bureaucratie russe présents sur place, Mikoyan et Souslov, remplacent Gerö par János Kádár le 25 octobre à la tête du MDP. Kádár était le chef de la police secrète de 1948 à 1951, quand il fut emprisonné. Mikoyan et la nouvelle direction du MDP composent un gouvernement de coalition. En plus de « communistes » dont Nagy, nommé Premier ministre, Kádár et des anciens opposants à Gerö comme György Lukács et Geza Losonczy, il comprend Bela Kovacs et Zoltàn Tidly, les dirigeants du Parti des petits propriétaires (FKGP).
Pour soutenir l’action de son gouvernement, il suscite
la constitution d’un front populaire regroupant, outre les communistes, ce qui
reste des anciens partis. (L’Humanité, 28 octobre 1996)
Cette ombre de la bourgeoisie hongroise représente pourtant la bourgeoisie mondiale qui, elle, n’a pas disparu et qui travaille à restaurer le capitalisme. Le nouveau gouvernement Nagy-Kádár-Tidly invite les travailleurs à reprendre le travail, à cesser leur grève générale et à rendre les armes :
Peuple ouvrier de Hongrie…
Un petit groupe de provocateurs
contre-révolutionnaires a lancé une attaque armée contre l’ordre de notre
République populaire, une attaque qui a été soutenue par une fraction des
travailleurs de la capitale… La nouvelle direction du parti et le gouvernement
sous ma direction sont décidés à tirer les leçons de ces tragiques événements.
Aussitôt que l’ordre sera rétabli, l’Assemblée nationale sera convoquée… Nous
appliquerons la loi avec la plus grande sévérité à ceux qui continuent leurs
attaques armées… Hongrois, amis, camarades, placez-vous sous la conduite du
parti… (Imre Nagy, Discours radiodiffusé, 25 octobre 1956, François Fejtö, Budapest
1956, Julliard, 1966, p. 148-149)
Il annonce son intention de dissoudre la police politique AVH, de constituer une nouvelle milice nationale à sa place et de négocier le départ des troupes russes. Mais ces concessions et les belles paroles de Nagy et Kádár ne suffisent pas aux conseils ouvriers. Sans rejeter le gouvernement, ils cherchent à s’unifier nationalement et maintiennent leurs revendications. Appuyée sur la grève générale contre le gouvernement et armée grâce à la fraternisation avec les soldats, la révolution politique précise son programme.
Le conseil ouvrier et le Parlement étudiant de la ville de Miskolc sont dans les premiers à établir une diffusion radio de leurs revendications. Ils seront suivis par toutes les régions du pays. Le 28 octobre, alors que la radio annonce les pleins pouvoirs pour Nagy, Radio-Miskolc propose aux autres conseils ouvriers du pays de s’unir sur les bases suivantes :
1) L’édification d'une Hongrie libre, souveraine, indépendante, démocratique et socialiste. 2) Une loi instituant des élections libres au suffrage universel. 3) Le départ immédiat des troupes soviétiques. 4) L'élaboration d'une nouvelle Constitution. 5) La suppression de l'AVH, le gouvernement ne devra s'appuyer que sur deux forces armées : l'armée nationale et la police ordinaire. 6) Amnistie totale pour tous ceux qui ont pris les armes et inculpation de Gerö et de ses complices. 7) Elections libres dans un délai de deux mois avec la participation de plusieurs partis. (Pierre Broué, La Révolution hongroise des conseils ouvriers, PCI, 1957)
À Budapest, le Comité révolutionnaire des intellectuels, qui réunit notamment le Cercle Petöfi et le Comité révolutionnaire des étudiants, adopte le 28 octobre un programme qui réaffirme le même programme qu’à Miskolc. Il avance d’autres revendications, dont l’augmentation des salaires, la défense de la nationalisation des usines et des terres, la direction des usines par les conseils, des aides et dédommagements aux petits paysans contraints à la collectivisation, la liberté de presse et de réunion.
Le 30 octobre, un Conseil national de Transdanubie se tient à Györ avec 400 délégués. Loin de faire confiance au nouveau gouvernement, Radio-Miskolc rend compte de la réunion en ces termes :
Au cours de la réunion, la majorité des délégués a
soutenu la proposition à continuer la grève tant que le gouvernement ne
réaliserait pas les revendications. (Jean-Jacques
Marie et Balazs Nagy, Pologne-Hongrie 1956,
EDI, 1966, p. 199)
Devant un tel mouvement, la bureaucratie tente de gagner du temps. Les troupes russes évacuent la capitale.
Le gouvernement Nagy-Kádár-Tidly navigue entre les exigences des conseils, la pression de la bureaucratie russe et celle de l’impérialisme américain.
Il prétend maintenir la propriété collective des moyens de production, revendiquée explicitement par les conseils ouvriers et le Comité révolutionnaire des intellectuels. Nagy reçoit toutes les délégations ouvrières et paysannes du pays qui affluent vers Budapest, porteuses des mêmes revendications qu’à Miskolc. En annonçant accepter les revendications de la révolution, le gouvernement Kádár-Nagy fait tout pour associer les conseils à son gouvernement. Il met en place une Garde Nationale qui fusionne l’ancienne armée et l’ancienne police avec les insurgés en armes.
Le 1er novembre, alerté par l’entrée de troupes « soviétiques », Nagy proclame le retrait du Pacte de Varsovie, demande des négociations aux autorités de l’URSS et en appelle à l’ONU.
Le gouvernement hongrois demande au secrétaire général
des Nations-Unies d’inscrire à l’ordre du jour de la prochaine Assemblée
générale la question de la neutralité hongroise et la défense de cette
neutralité par les quatre grandes puissances. (François
Fejtö, Budapest 1956, Julliard, 1966,
p. 219)
Le même jour, le gouvernement légalise les anciens partis de l’union nationale de 1945, celle qui fut mise en place par Staline après la défaite du nazisme : le Parti socialiste hongrois, qui rejoint le gouvernement, le Parti des petits propriétaires et le Parti national-paysan, qui y figuraient déjà. Il réhabilite l’ancien drapeau hongrois.
Le 1er
novembre à 16 heures, les délégués de toutes les usines de Budapest se
réunissent… Elek Nagy conduira une délégation de 16 au Parlement. Ils y rencontrent
un Imre Nagy extrêmement fatigué qui leur parle de son impuissance devant la
présence russe et qui leur demande, malgré tout, la reprise du travail :
la légitimité de son gouvernement en dépend. (Julien Papp, Gavroche n° 148, octobre 2006)
Dans les quartiers ouvriers de Budapest, la grève générale s’achève peu à peu avec l’annonce de l’éviction des derniers partisans de Rakosi et Gerö, la nomination de Maleter au ministère de la Défense, d’autant que Nagy et Kádár ont confirmé la négociation du retrait définitif des troupes russes du pays.
Le gouvernement de coalition donne la parole au cardinal Mindszenty :
Ne donnons à l’empire russe aucune raison de faire
couler le sang… On doit reprendre le travail, on doit partout se remettre à la
production dans l’intérêt de la nation tout entière… Chacun dans ce pays doit
savoir que ce combat ne fut pas une révolution, mais un combat pour la liberté…
Maintenant il nous faut des élections générales… Nous sommes pour la propriété
privée justement et légalement limitée par des intérêts sociaux… Nous espérons
qu’on nous accordera sans délai la liberté d’instruction religieuse… (Joszsf Mindszenty, Discours radiodiffusé, 3 novembre 1956, François Fejtö, Budapest
1956, Julliard, 1966, p. 224-225)
La longue allocution du chef de l’Église catholique, dirigée vers le retour à l’ordre et la restauration du capitalisme, n’a guère d’impact, bien que nombre d’ouvriers soient chrétiens. Mais elle servira de prétexte au Kremlin.
En fait, le Kremlin retire les troupes ébranlées par le caractère prolétarien de l’insurrection et la fraternisation et installe des régiments dépêchés d’Asie centrale qu’il intoxique. Mao presse Kroutchev de réprimer. Dulles, le secrétaire d’État (ministre des affaires étrangères) des États-Unis donne son feu vert à Kroutchev, Joukov et Boulganine. Celui-ci convoque Kádár à Moscou le 1er novembre. Dans le même temps, les blindés russes prennent le contrôle des chemins de fer de l’est du pays, s’assurant ainsi la possibilité de déplacer rapidement leurs forces.
Le 3 novembre au matin, Budapest se retrouve encerclée par 120 000 soldats, 1 000 blindés, 2 500 tanks. Une délégation du Comité révolutionnaire du maintien de l’ordre se rend à des négociations au quartier général russe. À 22 heures, Pal Maleter et István Kovacs sont arrêtés par le NKVD, la police politique russe.
Le 4 novembre au petit matin, les troupes russes investissent Budapest, coupent les boulevards d’accès aux deux grands bastions ouvriers de la capitale, Csepel et Ujpest. Kádár annonce à la radio la constitution d’un nouveau gouvernement et justifie l'intervention russe par un danger « contre-révolutionnaire ». Tito approuve.
Pendant 7 jours, les travailleurs et jeunes révolutionnaires font face, malgré un armement limité, mais le centre de Budapest est conquis par l’armée de l’URSS le 7 novembre. Les combats dans les quartiers ouvriers d’Ujpest et devant les usines de Csepel dureront jusqu’au 11 novembre.
Minutieusement préparée, l’intervention soviétique est rapidement venue à bout des forces insurgées. Celles-ci ne disposaient que de peu de positions fortifiées, de peu de munitions, d’organisation. Les troupes de l’armée régulière encasernées, commandées en majorité par des officiers staliniens, étaient demeurées passives pendant la première phase du soulèvement ; elles n’intervinrent que sporadiquement lors de l’acte final. De toute manière la partie était inégale. Ce sont les ouvriers de quelques grandes usines de Budapest, de Csepel, de Dunapentele, les mineurs de Pécs, qui ont résisté le plus longtemps. (François Fejtö, Histoire des démocraties populaires, Seuil, 1969, t. 2, p. 130)
La création des conseils dans les entreprises fin octobre, comme la résistance face à l’intervention de la contre-révolution stalinienne début novembre prouvent le caractère profondément prolétarien du mouvement hongrois de 1956. Officiellement, les combats causent 3 000 morts hongrois, dont la moitié de moins de 30 ans. 13 000 blessés sont soignés dans les hôpitaux, des ouvriers dans l’immense majorité.
Malgré la défaite militaire, il
faudra plusieurs mois de manœuvres au gouvernement Kádár pour en finir avec les
grèves et les conseils ouvriers. Une fois consolidé, il licencie, arrête,
emprisonne des milliers d’anciens insurgés. Comme Kroutchev l’exige, il exécute
Maleter et d’autres militaires en 1958, coupables de s’être ralliés aux
conseils ouvriers, il exécute Nagy et ses adjoints pour leur complaisance
envers les insurgés. Les guides staliniens de
Comme le Kremlin et le PCF en 1956, le personnel politique et les medias de la bourgeoisie calomnient aujourd’hui la révolution des conseils ouvriers de 1956 en la faisant passer pour un mouvement anticommuniste et purement national.
Certains commentateurs sont plus subtils. Sans nier le caractère prolétarien de la révolution, le principal organe de l’altermondialisme se réjouit de sa faiblesse politique.
La grève générale et la création de conseils autonomes
opérant sur la base d’une démocratie directe bat en brèche la formule du parti
révolutionnaire défendue par Lénine et Trotsky, celle d’une organisation
autoritaire et centralisatrice qui réserve les décisions à une élite savante et
restreinte. (Thomas Feixa, Le Monde
Diplomatique, octobre 2006)
L’opposition posée entre les conseils ouvriers d’un côté, et le parti ouvrier révolutionnaire de l’autre, n’a pas de sens. Les soviets existaient également en Russie, mais les véritables décisions leur échappaient jusqu’en octobre au profit du gouvernement provisoire qui poursuivait la guerre impérialiste, qui défendait les capitalistes et les propriétaires fonciers. La victoire des soviets russes vint qu’ils disposaient d’une direction révolutionnaire à leur tête, représentée par le Parti bolchevik, construit par Vladimir Lénine et rallié par Léon Trotsky. Il fallut une insurrection pour donner le pouvoir aux soviets, faute de quoi ils auraient été dissous au profit d’une assemblée constituante ou, plus probablement, d’une dictature militaire.
En fait, les petits-bourgeois ne servent qu’à désorienter le prolétariat. Ils pleurnichent sur les Allende et les Nagy, mais ils préfèrent les révolutions écrasées plutôt que victorieuses.
Pour qu’au jour de la décision, le prolétariat soit
assez fort pour vaincre, il est nécessaire qu’il se constitue en parti
autonome, un parti de classe conscient, séparé de tous les autres. (Friedrich Engels, Lettre à G. Trier, 18 décembre 1889)
Pourtant, certains « trotskystes » aboutissent aussi à l’idée que les travailleurs hongrois pouvaient fort bien se passer d’un parti révolutionnaire. Ainsi, LO n’a pas un mot sur la question du parti :
Tout en
exerçant un pouvoir de fait, ni les Conseils ouvriers ni, plus généralement,
leurs mandants, les travailleurs, ne voyaient d’autres perspectives politiques
pour le pays, une fois les troupes soviétiques parties, que celle d’une
consolidation du gouvernement Nagy. Là se trouvait la limite politique de la
révolution. Même si les travailleurs soutenaient le gouvernement Nagy, en
quelque sorte par défaut, la situation était conflictuelle. (Georges Kaldy, Lutte Ouvrière, 20 octobre 2006)
S’il ne sait pas comment la résoudre, du moins, Kaldy-Barcia saisit qu’il y avait une contradiction entre les conseils et le gouvernement. Certains ne peuvent pas en dire autant :
Le gouvernement Nagy reconnaît l’insurrection et les
conseils ouvriers : il devient le gouvernement de la révolution. (Laura Fonteyn, Le Cri des Travailleurs, novembre 2006)
Pas besoin, donc, de parti ouvrier révolutionnaire, ni de prise du pouvoir par les conseils ouvriers. En fait, le groupe CRI est, comme tant d’autres, à la recherche de « bons » bureaucrates. Du coup, le CRI, qui rejette l’analyse par Trotsky de l’ex-URSS, s’inscrit dans la touchante unanimité autour d’Imre Nagy qui va des révisionnistes du trotskysme aux représentants de l’impérialisme mondial, en passant par les bureaucrates qui ont restauré le capitalisme en Hongrie.
La France a espéré avec vous lorsqu'en 1956, Imre Nagy
anima la résistance à l'implacable logique qui, durant quarante-cinq ans,
divisa et meurtrit notre continent, cette logique des blocs que la France, vous
le savez, a toujours récusée. (Jacques Chirac,
Discours au Parlement hongrois, 16 janvier
1997)
Qu’une révolution politique puisse entraîner une fraction de l’ancien parti unique, que l’armement du prolétariat puisse faire basculer une partie de l’armée du côté des milices ouvrières est une chose, mais s’en remettre à eux en est une autre. Seul un parti révolutionnaire résolu et expérimenté peut utiliser de tels ralliements au service de la révolution prolétarienne. Quand, faute de parti à eux et digne d’eux, les prolétaires se fient aux anciens bureaucrates ou aux gradés, ils risquent de le payer chèrement.
La bureaucratie ne pourra être écartée que de manière révolutionnaire et ce sera, comme toujours, au prix de sacrifices d’autant moins nombreux qu’on s’y prendra plus énergiquement et plus hardiment. (Léon Trotsky, La Révolution trahie, 1936, Minuit, p. 191)
N’en déplaise au CRI, il n’y a jamais eu de « gouvernement révolutionnaire » de Nagy. Le 25 octobre et le 27, il y a la tentative d’un « front populaire » (L’Humanité) de restaurer l’ordre. Le 1er novembre, il n’y a pas plus de « gouvernement révolutionnaire » car Nagy (qui appelle l’ONU au secours) ne représente plus rien. Par contre, un gouvernement contre-révolutionnaire Kádár est apparu (dans le sillage des blindés) et il n’y a toujours pas, hélas, de gouvernement des conseils. Pour un gouvernement révolutionnaire émanant des conseils, il eût fallut un parti conséquent en leur sein.
Si l’héroïsme des travailleurs hongrois avait pu être complété par l’existence d’un parti tel que le Parti bolchevik russe, le dénouement de la révolution hongroise aurait été tout autre et la face du monde en aurait été changée. Mais, face à la bureaucratie russe appuyée par la bureaucratie chinoise, à leurs agents hongrois, face à Kroutchev et à Kádár, les conseils ouvriers n’avaient pas de moyen de bénéficier de l’expérience internationale et historique du mouvement ouvrier.
L’opposition communiste hongroise formée entre 1953 et
1956 pensa —et avec elle l’auteur de ces lignes— qu’elle pourrait réaliser ses
buts graduellement, par des réformes successives. Mais parmi les leçons
importantes de 1956, enseignées par la classe ouvrière hongroise, nous avons
appris que, pour la réalisation de ces revendications, la révolution des
ouvriers, de tous les travailleurs est indispensable… La directive que donne le
programme de la 4e Internationale, en tant que tâche centrale de la
classe ouvrière découlant de ses expériences, c’est de résoudre la crise de la
direction. En d’autres termes, de construire le parti ouvrier marxiste contre
les partis « dirigeants » staliniens et sociaux-démocrates, pour les
remplacer. (Balàsz Nagy,
Les étudiants et les travailleurs hongrois sont allés aussi loin qu’ils le pouvaient en l’absence d’un tel parti, en s’armant et en affrontant courageusement l’AVH et l’armée russe, en constituant des organes de démocratie ouvrière et en les centralisant. Mais les conseils n’ont pas postulé au pouvoir :
Pendant la révolution, surtout après la clarification du rôle du gouvernement Imre Nagy, il ne fut pas question d'un rôle politique pour les conseils ouvriers. Il était entendu que ce rôle incombait aux différents partis politiques. (Ferenc Töke, vice-président du Conseil central du grand Budapest, Etudes n° 3, 1960, Institut Imre Nagy)
Le rôle d’un parti révolutionnaire, au sein des conseils, aurait été de les aider à postuler au pouvoir, à renverser la bureaucratie stalinienne, à instaurer le pouvoir ouvrier, à ouvrir la voie des États-Unis socialistes d’Europe en appelant à la lutte les prolétariats de Pologne, de l’URSS, d’Allemagne… Faute d’un regroupement solide des éléments les plus avancés, lié aux communistes des autres pays, le Conseil central de Budapest s’en remit à Nagy, qui se faisait lui-même duper par le Kremlin, qui agissait lui-même au compte de la contre-révolution mondiale.
L'absence de parti révolutionnaire socialiste coûta cher au prolétariat hongrois. Ce qui ne veut pas dire qu'on puisse lui en imputer la responsabilité. Comme l'a montré l'expérience, il n'est pas facile de construire un tel parti sous le règne totalitaire du stalinisme. Sans direction révolutionnaire socialiste consciente, les conseils ouvriers ne purent affirmer leur pouvoir. Ils continuèrent à négocier pour obtenir des concessions de la part des marionnettes de Moscou. Cela s'est avéré être un désastre. Tandis que la direction des conseils ouvriers perdait du temps en vaines négociations avec des personnages qui n'avaient aucun pouvoir réel dans le pays, la contre-révolution stalinienne mobilisait ses forces répressives.
a) La direction des conseils ouvriers manqua de proclamer clairement les buts de la révolution : liberté nationale et démocratie ouvrière ; renversement de la caste bureaucratique et transfert du pouvoir aux conseils ouvriers.
b) La direction des conseils ouvriers manqua de publier systématiquement des appels révolutionnaires aux travailleurs d'Europe de l'Est et de l'Union Soviétique, expliquant les buts de la révolution et demandant la solidarité socialiste dans la lutte commune.
c) La direction des conseils ouvriers manqua d'en appeler systématiquement aux forces soviétiques, de rappeler l'héritage de la révolution de 1917 qui était le leur, leurs convictions socialistes et leur propre mécontentement profond vis-à-vis du Kremlin.
d) La direction des conseils ouvriers manqua de s'adresser aux travailleurs des pays capitalistes afin qu'ils leur viennent en aide et qu'ils empêchent les impérialistes de tirer avantage de la situation.
e) La direction des conseils ouvriers manqua de mobiliser toutes les couches de la population afin qu'elles contribuent à la victoire et à la défense militaire de la nation dans son ensemble.
f) La direction des conseils ouvriers commit une erreur fatale lorsqu'elle prit pour argent comptant les promesses faites par la bureaucratie de Moscou d'introduire des réformes et de terminer l'occupation.
g) La direction des conseils ouvriers n'avait pas prévu que Moscou était prêt à noyer la révolution dans le sang et se trouva par conséquent surprise par l'attaque de la contre-révolution.
Si les conseils ouvriers avaient pris le pouvoir, ce
qu'ils auraient fait avec une direction révolutionnaire socialiste, la
bureaucratie de Moscou aurait été condamnée à la chute. Leurs appels politiques
et leurs actions déterminées à la tête de la révolution auraient eu un écho en
Union Soviétique et dans toute l'Europe de l'Est et auraient soulevé les masses
grâce à l'ardente conviction que ceci représentait le retour à Lénine et la
régénération de l'État ouvrier. (SWP,
Revolution in Hungary and the crisis of Stalinism, 1957)
Cela aurait dû être l’heure de la 4e Internationale.
Le prolétariat hongrois avait
besoin de la solidarité du prolétariat européen et mondial. Mais il ne pouvait
pas compter sur les organisations majoritaires de celui-ci, évidemment pas les
partis « communistes », ni sur la social-démocratie, occupée en
octobre 1956 à mener ou à soutenir l’intervention de
Lorsque la révolution hongroise brisa, il y a dix ans,
le pouvoir de la bureaucratie, les ouvriers, les paysans travailleurs, les
intellectuels et la jeunesse ne savaient rien sur la 4e
Internationale. Son programme leur était inconnu. Ainsi, la ressemblance,
l’identité même entre ce programme et leurs revendications spontanées est
étonnante. (Balàsz Nagy, La Vérité n° 538, août
1967)
Les conseils hongrois de 1956, en se dressant contre la bureaucratie stalinienne et sa police secrète, en revendiquant le socialisme, convergent en effet avec le programme de la révolution politique tracé par la 4e Internationale à partir de 1933.
Supposons la bureaucratie soviétique chassée du pouvoir par un parti révolutionnaire ayant toutes les qualités du vieux bolchevisme et enrichi, en outre, de l'expérience mondiale de ces derniers temps.
Ce parti commencerait par rétablir la démocratie dans les syndicats et les soviets. Il pourrait et devrait rétablir la liberté des partis soviétiques. Avec les masses, à la tête des masses, il procéderait à un nettoyage sans merci des services de l'État. Il abolirait les grades, les décorations, les privilèges et ne maintiendrait de l'inégalité dans la rétribution du travail que ce qui est nécessaire à l'économie et à l'État. Il donnerait à la jeunesse la possibilité de penser librement, d'apprendre, de critiquer, en un mot, de se former. Il introduirait de profondes modifications dans la répartition du revenu national, conformément à la volonté des masses ouvrières et paysannes.
Il n'aurait pas à recourir à des mesures révolutionnaires en matière de propriété. Il continuerait et pousserait à fond l'expérience de l'économie planifiée. Après la révolution politique, après le renversement de la bureaucratie, le prolétariat aurait à accomplir dans l'économie de très importantes réformes, il n'aurait pas à faire une nouvelle révolution sociale. (Léon Trotsky, La Révolution trahie, 1936, Minuit, p. 168-169)
Malheureusement, aucune organisation ne peut transmettre le drapeau du communisme véritable et de l’internationalisme prolétarien aux étudiants et travailleurs hongrois. Du coup, ceux-ci se fient aux promesses du gouvernement d’unité nationale Nagy-Kádár-Tildy, ne postulent pas au pouvoir, n’ont pas d’état-major, alors que la contre-révolution en dispose. Ce drame s’explique par la féroce répression antérieure des nazis en Europe centrale et des staliniens en URSS et dans toute l’Europe de l’est . Il se prolonge et s’aggrave par l’adaptation de la 4e Internationale elle-même à la bureaucratie stalinienne.
En effet, quand la révolution politique commence à Berlin-Est, à Poznan et à Budapest, la direction de la 4e Internationale a tourné le dos au programme de la révolution antibureaucratique et à la construction de partis ouvriers révolutionnaires.
En 1948, quand la bureaucratie yougoslave se heurte à la bureaucratie russe, la direction Pablo-Germain de l’internationale fondée par Trotsky soutient sans réserve Tito, l’assassin des trotskystes de son pays et le chef de la bureaucratie stalinienne yougoslave, et refuse d’appeler à construire un parti qui se battrait pour le pouvoir des travailleurs en Yougoslavie.
La même année, la direction s’adapte à la direction stalinienne chinoise qui entre dans Pékin à la tête d’armées paysannes et elle renie les trotskystes de Chine. Menacé par l’impérialisme américain qui déclenche la guerre de Corée sous le drapeau de l’ONU, Mao Zedong aligne la Chine sur le modèle de l’État ouvrier dégénéré voisin en expropriant le capital et en constituant une bureaucratie stalinienne aussi privilégiée que totalitaire. Les trotskystes restés en Chine sont arrêtés, parfois exécutés, souvent emprisonnés pour plus de 20 ans (voir Révolutions et contre-révolutions en Chine, GB, 2002).
La 4e Internationale avait déjà connu des crises politiques. À la fin des années 1920, quand Staline rompit avec l’aile restaurationniste de la bureaucratie, mit en place un plan réclamé depuis longtemps par l’Opposition de gauche, collectivisa l’agriculture par la force, certains « trotskystes » russes se rallièrent (Karl Radek, Ievguêni Preobrajenski, Ivar Smilga…). Au milieu des années 1930, quand l’appareil stalinien international reprend la politique menchevik et sociale-démocrate d’alliance avec des partis bourgeois démocratiques, des cadres et des organisations rompent avec le bolchevisme-léninisme pour s’adapter aux fronts populaires (Andrès Nin, Henk Sneevliet...). À la fin des années 1930, quand Staline conclut un pacte avec Hitler et partage avec lui la Pologne, puis au milieu des années 1940, quand l’URSS étend brutalement son contrôle à l’Europe de l’est, des minorités remettent en cause l’analyse de l’URSS et refusent de la défendre contre l’impérialisme (Max Shachtman, Tony Cliff, Cornelius Castoriadis...).
Mais le drapeau de la 4e Internationale était resté sans tache, car ces déviations avaient été combattues et rejetées. De 1948 à 1953, c’est le centre, la direction elle-même de l’internationale qui, à la recherche de raccourcis politiques, devient progressivement pro-stalinienne. Elle entraîne la 4e Internationale dans sa déviation, ce qui l’affaiblit et finira par la détruire comme organisation révolutionnaire.
À son 3e congrès mondial, en 1951, sous la direction de « Michel Pablo » (Raptis) et d’« Ernest Germain » (Mandel), avec l’approbation de « Nahuel Moreno », la 4e Internationale révise son programme et adopte celui de l’ancien dirigeant de la section polonaise devenu pro-stalinien, Isaac Deutscher. Contre la fondation de la 4e Internationale, elle prête à l’appareil stalinien international la capacité de mener des révolutions dans les pays capitalistes. Contre la révolution politique, elle envisage la réforme de la bureaucratie au pouvoir dans les États ouvriers dégénérés. Contre la révolution permanente, elle revient au front uni anti-impérialiste pour conférer à la petite-bourgeoisie et même à la bourgeoisie nationale des pays d’Amérique latine la capacité de lutter réellement contre l’impérialisme.
De la sorte, la « 4e Internationale » perd sa raison d’être pour devenir un groupe de pression sur les appareils non prolétariens, ses dirigeants se muent en conseillers des dirigeants petits-bourgeois, voire bourgeois. Plus tard, Pablo-Raptis deviendra le conseiller d’Ahmed Ben Bella dans le cadre du premier gouvernement algérien, puis l’éminence grise du dirigeant bourgeois nationaliste grec Andreas Papandreou lors de la fondation du PASOK. La LCR qui a voté Chirac en 2002 est l’héritière en France de la destruction de la 4e Internationale par Raptis, Mandel, Posadas, Maitan et Frank.
Rapidement, la ligne du 3e congrès mondial se révèle catastrophique : le POR de Bolivie s’aligne sur le nationalisme bourgeois lors de la révolution de 1952 et le « Secrétariat international de la 4e Internationale » refuse d’appeler à l’unification révolutionnaire de l’Allemagne et au retrait des troupes d’occupation de l’Allemagne en juin 1953. En fait, le SI parie sur la bureaucratie russe.
Au mois de juin dernier, en Allemagne de l'Est, les travailleurs se sont dressés contre le gouvernement stalinien au cours de l'une des plus grandes manifestations de l'histoire de l'Allemagne. Ce fut là le premier soulèvement de masse contre le stalinisme depuis qu'il a usurpé le pouvoir en URSS. Comment réagit Pablo devant cet événement historique ?
Au lieu d'exprimer clairement les aspirations politiques révolutionnaires des insurgés d'Allemagne de l'Est, Pablo couvrit les satrapes staliniens contre-révolutionnaires qui mobilisaient les troupes russes pour écraser le soulèvement : « Les dirigeants soviétiques et ceux des différentes démocraties populaires et des partis communistes ne pourront plus falsifier ou ignorer la signification profonde de ces événements. Ils sont obligés de persévérer dans la voie de concessions encore plus amples et plus réelles pour ne pas risquer de s'aliéner à jamais le soutien des masses et de provoquer des explosions encore plus fortes. Ils ne pourront plus désormais s'arrêter à mi-chemin. Ils s'efforceront de doser les concessions pour éviter les explosions encore plus graves dans l'immédiat et faire si possible une transition à froid de la situation actuelle à une situation plus supportable pour les masses. » (Déclaration du Secrétariat International de la Quatrième Internationale)
Au lieu de demander le retrait des troupes
soviétiques, la seule force sur laquelle le gouvernement stalinien s'appuyait,
Pablo semait l'illusion que « des
concessions encore plus amples et plus réelles » viendraient des
gauleiters du Kremlin. Moscou aurait-elle pu espérer recevoir un plus grand
secours, au moment où elle s'employait à une falsification monstrueuse de la
signification de ces événements, en présentant les travailleurs révoltés comme
des « fascistes » et des « agents de l'impérialisme américain »
et où elle déchaînait contre eux la répression sauvage ? (James Cannon, Lettre ouverte du SWP aux
trotskystes du monde entier, 1953)
Une organisation véritablement révolutionnaire ne disparaît pas en un jour. Le cours révisionniste et liquidateur de Pablo-Raptis et de Germain-Mandel se heurte, au congrès mondial de 1951, à des réticences de la section américaine (SWP), à l’opposition de la section française (PCI) et de la section suisse (MAS). En 1952, le SI exclut bureaucratiquement le PCI qui, sous la conduite de Marcel Bleibtreu, résiste à Pablo. L’abandon du programme face à la révolte des ouvriers de Berlin-Est conduit les sections de la 4e Internationale qui restent fidèles au programme de la révolution politique (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Chine, Suisse) à se regrouper en 1953 dans une fraction nommée « Comité international de la 4e Internationale ».
En 1956, la 4e Internationale officielle redouble d’illusions envers les capacités d’autoréforme de la bureaucratie stalinienne :
Gomulka en Pologne, Nagy en Hongrie, demain peut-être
Hernstedt ou Ackermann en Allemagne de l'Est, devenant aux yeux des masses des
symboles de lutte pour l'émancipation nationale, créent des conditions
favorables pour un regain de popularité du PC (à travers sa tendance
« nationale ») et permettent à la révolution politique sous direction
communiste oppositionnelle, de mobiliser les sentiments nationaux en sa faveur…
(Ernest Germain, Quatrième
internationale n° 10-12, décembre 1956)
En réalité, la révolution de 1956 fait, non pas évoluer, mais éclater la bureaucratie hongroise et elle porte un coup décisif au prestige de la bureaucratie russe et de son appareil international :
La signification historique de la révolution hongroise
(et de la révolution polonaise) consiste en ce qu'elles révélèrent pour la
première fois, sur l'arène de la politique mondiale, que l'aptitude du
prolétariat à combattre les ennemis du socialisme s'étend aussi à la
bureaucratie stalinienne. (Michel Varga, Sept ans après l’Octobre hongrois, où va
l’URSS ? La Vérité n° 525-526,
octobre 1963)
L’honneur du « trotskysme » est néanmoins sauvé par le Comité international. Bien que le CIQI ne soit pas centralisé, toutes les sections qu’il regroupe défendent becs et ongles la révolution politique d’Allemagne, de Pologne et de Hongrie. Malgré ses propres faiblesses politiques, dont le fédéralisme, des forces réduites par la scission de la 4e Internationale et le discrédit que jette sur le trotskysme l’attitude capitularde et stalinophile du SI au nom de la 4e Internationale, le CIQI oppose le marxisme révolutionnaire au stalinisme devant l’avant-garde des pays où ses organisations interviennent et au sein de l’immigration polonaise et hongroise. Elles arrachent des militants au stalinisme, alors que les groupes stalinophobes (ISL américaine, IS britannique, Socialisme ou Barbarie français…) qui ont refusé de soutenir la Chine lors la Guerre de Corée n’ont guère d’écho auprès des membres des partis communistes.
L’organisation américaine (SWP) publie la brochure Revolution in Hungary and the crisis of Stalinism et mène une campagne vers les membres du parti stalinien sous le slogan « retour à Lénine ». Elle gagne ainsi des groupes du CPUSA à Los Angeles et à Seattle. En outre, elle conquiert en 1956 une fraction de l’YSL, l’organisation de jeunesse de l’ISL shachtmaniste, dont Tim Wohlforth, Shane Mage, James Robertson, ce qui lui permet de lancer en 1957 un journal pour la jeunesse (Young Socialist) et une organisation de jeunesse (YSA). L’un d’entre eux témoignera dans ses mémoires du rôle de la révolution hongroise dans leur évolution vers le trotskysme :
Nous suivions les événements quotidiennement, heure
par heure… Nous étions particulièrement fascinés par les rapports des
communistes occidentaux comme le correspondant du Daily
Worker Peter Fryer, qui allait devenir trotskyste… Cela mettait en cause
la vision du monde que j’avais apprise de Shachtman… Selon lui, le stalinisme
représentait une nouvelle société de classe qui pouvait succéder au capitalisme
à la place du socialisme… Le « totalitarisme soviétique » était la
justification du glissement de Shachtman vers le camp capitaliste occidental.
Il m’apparut clairement durant les années 1956 et 1957 que les sociétés
staliniennes, quelque soit l’étiquette que nous voulions leur mettre, étaient
hautement instables, étaient un phénomène temporaire… Cela me conduisit vers la
théorie trotskyste orthodoxe que Shachtman avait rejetée en 1940. (Tim Wohlforth, The Prophet’s children, Humanities press, 1994, p. 35-36)
Le groupe britannique (Club) déploie une campagne énergique. Il intervient dans les meetings du CPGB, discute avec ses membres, publie des tracts et la brochure Revolution and counter-revolution in Hungary. De la sorte, il convainc plusieurs dizaines de militants du parti stalinien (CPGB) dont Peter Fryer, Tom Kemp, Cliff Slaughter, Brian Pearce. Ce renforcement lui permet de publier un nouveau journal (The Newsletter), de publier régulièrement sa revue (Labour Review) et de proclamer en 1959 la Ligue socialiste des travailleurs (SLL).
Le groupe français (PCI), que dirige depuis 1955 Pierre « Lambert » (Boussel), s’épuise dans un alignement opportuniste sur le MNA du nationaliste algérien Messali Hadj. Inséré dans le syndicat de guerre froide FO et dans l’appareil tout aussi anticommuniste de la FEN, il se révèle peu apte à peser sur la crise du PCF. Cependant, il organise le seul meeting de défense de la révolution hongroise, qui réunit plusieurs centaines de participants. Pierre Broué rédige La Révolution hongroise des conseils ouvriers sous le pseudonyme de « François Manuel ». Avec ce passeport politique, Jean-Jacques Marie et Pierre Broué nouent des liens avec des opposants d’Europe de l’Est, qui vont aboutir en 1960 au recrutement de « Michel Varga » (Balàsz Nagy), ancien dirigeant du Cercle Petöfi, et en 1963 à la fondation de la « Ligue des socialistes révolutionnaires hongrois ».
Avec la vague révolutionnaire mondiale de la fin des années 1960, qui voit se conjuguer la révolution vietnamienne, la lutte des Noirs aux États-Unis, la grève générale en France et en Italie, la révolution politique en Tchécoslovaquie, le Comité international regroupe en 1970 des militants révolutionnaires hongrois, tchécoslovaques, polonais et yougoslaves au sein du « Comité d’organisation des communistes (trotskystes) d’Europe de l’Est ».
Toute possibilité de sauver la 4e Internationale, de la reconstruire, passe alors par le Comité international. Qu’il se soit révélé finalement incapable de conduire cette mission à bien et que les sections qui l’avaient constitué aient dès lors dégénéré ne permet pas de tracer un signe d’égalité entre le SI pabliste et le CIQI.
Cependant, la 4e Internationale, qui avait pour mission de construire des partis aptes à combiner la révolution sociale anticapitaliste et la révolution politique antibureaucratique, a été détruite. Les sections qui avaient résisté ont finalement été liquidées une à une par l’adaptation à la bureaucratie cubaine, à la social-démocratie, aux appareils syndicaux, aux directions nationalistes petites-bourgeoises, aux directions nationalistes bourgeoises. Sa disparition a pesé lourd dans l’incapacité du prolétariat à prendre le pouvoir durant la vague révolutionnaire des années 1960-1970. L’impérialisme a pu reprendre l’offensive contre le prolétariat mondial et aussi l’URSS, dont la bureaucratie finira, sous sa pression, par restaurer le capitalisme en 1991.
Produit du recul de la révolution
mondiale dans les années 1920, la bureaucratie stalinienne devient dans les
années 1930 un organisateur des défaites du prolétariat, ce qui menace
l’existence même de l’État ouvrier issu de
Malgré ce sursis historique, la bureaucratie n’a aucun avenir : elle n’est ni une classe capitaliste, ni une nouvelle classe.
Le régime de l’URSS renferme en soi des contradictions
menaçantes. Mais il continue à rester un régime d’État ouvrier dégénéré. Tel
est le diagnostic social. Le pronostic politique a un caractère alternatif :
ou la bureaucratie, devenant de plus en plus l’organe de la bourgeoisie
mondiale dans l’État ouvrier, renversera les nouvelles formes de propriété et
rejettera le pays dans le capitalisme, ou la classe ouvrière écrasera la
bureaucratie et ouvrira une issue vers le socialisme. (Léon Trotsky, L’Agonie du capitalisme et les tâches de la 4e
Internationale, 1938, GB, p. 38)
Complète pour écraser les conseils ouvriers hongrois, l’unanimité des fractions du stalinisme mondial allait faire long feu. La bureaucratie yougoslave avait déjà défié la bureaucratie russe ; après la révolution hongroise, la bureaucratie chinoise et la bureaucratie albanaise rompent avec la bureaucratie russe, la bureaucratie albanaise rompt avec la bureaucratie chinoise. Les pays « socialistes » vont jusqu’au conflit militaire entre eux : l’armée chinoise et l’armée russe se confrontent à leur frontière, l’armée vietnamienne envahit le Cambodge, l’armée chinoise tente de mettre au pas le Vietnam. Dans les pays capitalistes, les partis façonnés au temps du déclin de l’Internationale communiste (1924-1943) se divisent, scissionnent, s’effritent à cause des divisions selon les lignes de fracture entre les bureaucraties parasitaires et en fonction des tournants politiques de celles-ci.
Quelles que soient ces tendances centrifuges, plusieurs traits communs continuent à caractériser le stalinisme. Toutes les bureaucraties défendent leurs prérogatives contre les travailleurs par le despotisme, des méthodes policières en temps ordinaire. Les nouvelles (Cuba, Cambodge) ne font pas exception. Mais, dans ce dernier cas, quand l’armée de guérilla paysanne du « Parti du Kampuchea démocratique » prend le pouvoir dans un pays initialement très pauvre et qui plus est dévasté par l’armée américaine, la bureaucratie cambodgienne au pouvoir se comporte comme une caricature de la fraction maoïste de la bureaucratie chinoise. Sous la conduite de l’ultranationaliste et ancien membre du PCF Pol Pot, elle vide les villes de leur population et incarcère de nombreux travailleurs qualifiés. Autrement dit, elle dissout la classe ouvrière et abaisse le niveau des forces productives.
Même dans les pays où elle a assuré un certain développement industriel, la bureaucratie stalinienne recourt aux emprisonnements en masse, aux interventions militaires et à des massacres en cas de menace de la révolution politique, contre les mouvements de la classe ouvrière et de la jeunesse. Toute la bureaucratie chinoise se ressoude en 1967 pour mettre au pas la jeunesse que la fraction Mao avait mobilisée contre la fraction adverse ; Brejnev écrase la révolution qui menace en Tchécoslovaquie en 1968 avec le soutien de Mao et de Castro ; la bureaucratie polonaise réprime le mouvement des ouvriers des chantiers navals en 1971, elle tente de mettre fin au mouvement général des travailleurs par des emprisonnements massifs et l’interdiction des grèves en 1981 ; la bureaucratie chinoise écrase le mouvement de contestation de la jeunesse qui commence à s’étendre aux travailleurs en 1989.
Par crainte de la révolution mondiale qui mettrait en péril son monopole politique et donc ses privilèges, la bureaucratie stalinienne joue essentiellement un rôle conservateur. Même quand elle tente de résister à la pression économique, politique et militaire de la bourgeoisie mondiale et aux tendances restaurationnistes internes —dont la victoire totale signifierait son propre renversement— les méthodes de la bureaucratie affaiblissent la conscience de la classe ouvrière mondiale et donnent des armes à la réaction impérialiste. Le partage de la Pologne avec Hitler, l’invasion de la Finlande, l’alliance avec les États-Unis et la Grande-Bretagne après l’invasion par l’Allemagne, l’assimilation structurelle des pays de l’Est quand les États-Unis la menacent, l’édification du Mur de Berlin, la course aux armements, l’intervention en Afghanistan et son abandon aux chefs tribaux et aux islamistes soutenus par les États-Unis en sont des exemples.
La politique extérieure de la bureaucratie nuit d’autant plus aux États ouvriers qu’elle est souvent consciemment contre-révolutionnaire. Staline remet la Grèce à la Grande-Bretagne, l’absence délibérée du représentant de l’URSS au Conseil de sécurité de l’ONU autorise l’agression américaine contre la Corée et la Chine, Castro soutient De Gaulle contre le mouvement de la jeunesse et la grève générale, Mao et Chou accueillent Nixon en plein bombardement du Vietnam, Castro appuie les fronts populaires contre la révolution prolétarienne au Chili, puis au Nicaragua, etc.
Leurs appendices, les organisations et partis staliniens de toute nuance, s’opposent à la révolution prolétarienne et subordonnent les prolétariats à leur bourgeoisie. Comme les partis sociaux-démocrates, mais en usant du prestige qui leur vient de la révolution russe, de la révolution chinoise ou de la révolution cubaine, ils trahissent le prolétariat en Allemagne en 1933, en France en 1936, en Espagne en 1936, en Italie en 1943, en Grèce en 1944, en France en 1944, en Egypte en 1952, en Iran en 1953, en Irak en 1958, en Indonésie en 1967, en France en 1968, en Italie en 1969, au Chili en 1973, au Portugal en 1974, au Liban en 1976, en Iran en 1979, au Nicaragua en 1979…
Ayant contenu la révolution mondiale et maintenu le capitalisme dans tous ses bastions, ayant écrasé dans les pays où le capitalisme avait été exproprié la seule classe sociale capable de défendre réellement les conquêtes sociales qui subsistent en Russie et qui ont été étendes à l’Europe de l’Est, à la Chine, en Corée, au Vietnam, à Cuba, les bureaucraties étatiques deviennent de plus en plus l’organe de la bourgeoisie mondiale.
Pour la bureaucratie du Kremlin —et cela reste vrai quelque soient les rythmes et les étapes— la révolution hongroise a marqué le commencement de la fin. La menace de la révolution prolétarienne s'est concrètement présentée sous la forme de la révolution politique contre la bureaucratie.
Face à elle, la bureaucratie n'a pu répondre qu'en
reprenant les méthodes classiques de la répression anti-ouvrière, qu'en
écrasant militairement la révolution hongroise. Cette révolution a accéléré le
mouvement qui, inexorablement, pousse la bureaucratie à s'appuyer de plus en
plus sur l'impérialisme contre la menace de la révolution prolétarienne,
précisément exprimée pour elle par l'action des travailleurs d'URSS et d'Europe
de l'Est. (Actualité et enseignements de
la révolution des conseils, La Vérité n° 534, octobre 1966)
Les bureaucraties se trouvent dans l’incapacité de développer l’économie planifiée, faute de pouvoir s’appuyer sur leur prolétariat et sur l’aide économique qu’auraient apportée des gouvernements ouvriers issus de révolutions sociales dans les pays développés. Elles se trouvent contraintes de faire des concessions de plus en plus grandes au capitalisme mondial, en particulier à la bourgeoisie américaine, à la bourgeoisie allemande, aux capitalistes chinois de Hongkong, Singapour… Un des précurseurs des « réformes de marché » et du « socialisme de marché » est justement le gouvernement hongrois de Kádár.
Le régime parvint, à partir de 1961, à rétablir une
certaine cohésion sociale, un nouveau contrat noué autour de la notion de
« réforme » donnant implicitement la priorité à l’économique. Cette
tendance s’affirme avec le lancement en 1968 du « Nouveau mécanisme
économique », qui amorce une série de réformes visant à introduire des
éléments de l’économie de marché dans le fonctionnement de l’économie
nationale. (Magdaléna Hadjissky,
« Pologne, Hongrie, Bulgarie, les limites du pragmatisme », Guy
Hermet et Lilly Marcou, Des partis comme les autres ? Complexe, 1998, p. 36)
Les bureaucraties roumaine,
polonaise, russe, etc. ne sont pas en reste. La bureaucratie chinoise crée des
« zones spéciales » où elle livre son prolétariat sans droit aux
groupes capitalistes, suivie par celles du Vietnam et de
Pour remettre en cause les conquêtes sociales qui subsistent, toutes misent sur le sentiment national, avec des conséquences catastrophiques sur l’unité de l’URSS, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, où les différentes fractions de la bureaucratie, soutenues en sous-main par des impérialismes rivaux déclenchent la guerre civile. La bureaucratie hongroise montre la voie :
Le rétablissement de la fête nationale le 15 mars, jour anniversaire de l'insurrection de 1848 contre les Autrichiens, a été célébré dans la liesse, mercredi 15 mars à Budapest. Pouvoir et opposition ont marqué l'événement chacun de son côté…
Le parti, malgré sa faible performance, peut être
satisfait d'avoir suscité un consensus, même superficiel, en jouant sur le
nationalisme, incontestable valeur montante en Hongrie. L'idéologie ne fait
plus recette : qu'à cela ne tienne, on n'en parle plus, on supprime les
drapeaux rouges, et on met l'accent sur les thèmes porteurs, comme la
Transylvanie, les cocardes tricolores, le pluralisme et l'indépendance… M.
Nyers a souhaité que ce 15 mars « soit un facteur d'unité des Hongrois, le
point de départ d'un consensus national »… Soucieuse de ne pas mettre en
péril la fragile marche vers le multipartisme, souffrant de son absence de base
ouvrière, l'opposition préfère pour l'instant ne pas brusquer les choses. (Le Monde, 17
mars 1989)
Le 6 octobre 1989, Janos Kádár meurt. Le même jour, Reszö Nyers, qui a déjà fait adopter le drapeau tricolore au parti stalinien, persuade le congrès du MDP de renier Janos Kádár pour se référer à Imre Nagy, d'abandonner toute référence au communisme et de prendre la dénomination de « Parti socialiste hongrois » (MSzP). Le 23 octobre 1989, le président de la République hongroise annonce l'abandon par son pays de toute référence à une République populaire pour se transformer en « nouvelle République de Hongrie ».
Une nouvelle République a été proclamée lundi 23 octobre à Budapest par un haut dirigeant M. Matyas Szurös déjà dignitaire sous l'ancienne « République populaire » membre du Parti communiste de 1951 à octobre 1989 et ambassadeur au temps de Kadar à Berlin-Est et à Moscou. (Le Monde, 25 octobre 1989)
Le MSzP obtient 11 % des voix aux élections de 1990. Le gouvernement Antall lui succède. Avec le soutien de tous les partis politiques, la Hongrie quitte le Pacte de Varsovie, entame « la transition vers une économie sociale de marché », demande à adhérer à l’OTAN et à l’Union européenne. Les capitalistes américains et européens (surtout allemands) investissent.
En 1994, le parti social-démocrate héritier de la bureaucratie stalinienne gagne les législatives avec 55 % des suffrages. Quoique détenant la majorité absolue, le MSzP choisit de gouverner avec le parti bourgeois Alliance des démocrates libres (SzDSz). Le gouvernement Ferenc Gyurcsany envoie des troupes en Afghanistan. Il poursuit avec zèle le démantèlement de ce qui restait de la collectivisation de l’économie et des avantages consentis aux travailleurs salariés… qui ont voté massivement pour lui.
Élu grâce au soutien de groupes sociaux aspirant à une
diminution des coûts sociaux de la transition et donc à un certain niveau de
protection de l’État, ce gouvernement a néanmoins adopté une politique
relativement libérale, que n’avait pas souhaité ou pas réussi à mettre en œuvre
le gouvernement précédent… (Bernard Chavance et
Éric Magnin, « Des gérants loyaux de la transition capitaliste », Guy
Hermet et Lilly Marcou, Des partis comme les autres ? Complexe, 1998, p. 109)
En mars 2003, le gouvernement du parti stalinien reconverti soutient l’intervention impérialiste en Irak. En mai 2004, la Hongrie devient membre de l’UE. Après les élections d’avril 2006, la coalition MSzP- SzDSz est reconduite, le Premier ministre de l’État bourgeois hongrois reste le social-démocrate Ferenc Gyurcsany. Le taux de chômage frôle 8 %.
Le rétablissement du capitalisme en Hongrie, en Russie, en Pologne, en Chine… est une défaite, non seulement pour le prolétariat de ces pays, mais pour le prolétariat mondial. L’exploitation capitaliste de dizaines de millions de prolétaires supplémentaires, l’ouverture de nouveaux marchés permet de maintenir le taux de profit et éloigne temporairement la menace d’une crise économique mondiale.
Présentée par les anciens bureaucrates et leurs maîtres impérialistes comme « l’échec du socialisme », elle pèse sur la combativité et le niveau de conscience des travailleurs du monde entier. Le centre de gravité du mouvement ouvrier est déporté pour tout un temps vers la droite, ce qui rend difficile la construction de nouveaux partis ouvriers, révolutionnaires et internationalistes liés entre eux par une nouvelle internationale communiste. De tels partis n’en demeurent pas moins indispensables pour que les prochaines révolutions prolétariennes, inévitables, soient victorieuses.
17 décembre 2006