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Stéphane Just
La classe ouvrière, elle, n'attend pas. Prenant appui sur sa victoire électorale, elle exige immédiatement et dans un mouvement spontané que ses revendications, que dégage son propre mouvement et qu'aucun programme n'a antérieurement formulées, soient satisfaites. A cet égard, le programme du Front populaire est entièrement vide, il ne contient pas grand-chose et surtout pas les revendications de la classe ouvrière. Mais la classe ouvrière a voté PCF-PS pour des raisons précises : en finir avec les gouvernements du capital et que ses revendications soient satisfaites.
En effet, ce qu'il est convenu d'appeler le « programme social du Front populaire » est très modeste et très abstrait. Il se réduit en tout et pour tout à cela :
RESTAURATION DE LA CAPACITÉ D’ACHAT SUPPRIMÉE OU RÉDUITE PAR LA CRISE
Contre le chômage et la crise industrielle :
Institution d'un fonds national de chômage.
Réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire.
Appel des jeunes au travail par l'établissement d'un régime de retraites suffisantes pour les vieux travailleurs.
Exécution rapide d'un plan de grands travaux d'utilité publique, citadine et rurale, en associant à l'effort de l'Etat et des collectivités l'effort de l'épargne locale.
Contre la crise agricole et commerciale :
Revalorisation des produits de la terre, combinée avec une lutte contre la spéculation et la vie chère, de manière à réduire l'écart entre les prix de gros et les prix de détail.
Pour supprimer la dîme prélevée par la spéculation sur les producteurs et les consommateurs : création d'un office national interprofessionnel des céréales.
Soutien aux coopératives agricoles, livraison des engrais au prix de revient par les offices nationaux de l'azote et des potasses, contrôle et ratification de la vente des superphosphates et autres engrais, développement du crédit agricole, réduction des baux à ferme.
Suspension des saisies et aménagement des dettes. Mise au point de la révision des billets de fonds de commerce.
En attendant l'abolition complète et aussi rapide que possible de toutes les injustices que les décrets-lois comportent, suppression immédiate des mesures frappant les catégories les plus touchées dans leurs conditions d'existence par ces décrets.
La classe ouvrière ne respecte pas le programme du Front populaire. Elle engage rapidement le combat pour ses revendications qui vont se préciser.
Le lundi 11 mai, la grève éclate à l'usine Bréguet du Havre. Les travailleurs exigent qu'on revienne sur le licenciement de deux ouvriers qui ont fait grève le 1er mai. La direction refuse de négocier : les travailleurs occupent l'usine, organisent un service de ravitaillement. Le lendemain, la direction cède. Le droit de grève du 1er Mai est admis, les deux ouvriers réintégrés, les jours de grève payés. Pour les mêmes motifs, une grève éclate aux usines Latécoère de Toulouse. Là aussi, les ateliers sont occupés, et les travailleurs obtiennent satisfaction sur toutes les revendications. Le 14 mai, grève avec occupation des locaux aux usines Bloch à Courbevoie. La direction avait refusé d'examiner un cahier de revendications comportant un relèvement des salaires et l'aménagement des horaires de travail. Le lendemain, elle cède.
L'Humanité comme Le Populaire minimisent ces événements.
Au Comité du rassemblement populaire, l'idée d'une grande manifestation célébrant la victoire du Front populaire est retenue. Mais les radicaux s'opposent à ce que la date retenue soit le 24 mai et le lieu le mur des Fédérés. La « Commune de Paris » et le « Front populaire », ce sont en effet deux termes qui s'excluent l'un l'autre. La SFIO et le PCF le reconnaissent pleinement : la manifestation est donc prévue pour le 14 juin.
Mais la tradition des partis ouvriers ne leur permet pas d'annuler la manifestation du 24 mai. Exprimant les véritables rapports de force, le 24 mai, au Père-Lachaise, des centaines de milliers de travailleurs manifestent pour commémorer la Commune. La classe ouvrière se sent forte : un formidable mouvement d'une ampleur inconnue commence.
Le 28 mai, les 33 000 ouvriers de chez Renault partent en grève, occupent l'usine, hissent le drapeau rouge. Dans les heures qui suivent, la grève fait tache d'huile dans toute la métallurgie parisienne : Fiat, Chausson, Talbot, Citroën, Gnome et Rhône...
M. Lehideux, administrateur de chez Renault, commente en ces termes la signification de ce mouvement :
La grève est le résultat d'une contagion qui a pour déterminante un problème politique.
Intervenant au Sénat, pour s'expliquer sur son action, Sarraut, président du Conseil, décrira en ces termes 7 juillet 1936 la réponse des patrons à une éventuelle intervention de la troupe pour faire évacuer les usines :
Non, surtout pas cela... Pas d'usage de la police... Nous risquons le conflit sanglant... C'est du sang qui rejaillira sur nous et cela nous interdira peut-être de reprendre la direction de nos usines.
Le 27 mai, Marceau Pivert écrit dans Le Populaire son célèbre article, Tout est possible. Quoi, « tout » ? La satisfaction des revendications, un gouvernement des partis ouvriers, l'expropriation du capital ? Marceau Pivert est extrêmement vague.
Tout est possible, certes, mais à quelques conditions ? Briser le carcan du Front populaire, s'orienter vers la construction d'un parti révolutionnaire, ne distiller nulle illusion tant à l'égard de la SFIO que du PCF.
Ce n'est pas l'orientation de la « Gauche révolutionnaire » et de Marceau Pivert. Il affirme :
Qu'on ne vienne pas nous chanter des airs de berceuse : tout un peuple est désormais en marche, d'un pas assuré, vers un magnifique destin.
Dans l'atmosphère de victoire, de confiance et de discipline qui s'étend sur le pays, oui TOUT EST POSSIBLE aux audacieux !
Tout est possible, et notre parti a ce privilège et cette responsabilité, tout à la fois, d'être porté à la pointe du mouvement.
Qu'il marche ! Qu'il entraîne ! Qu'il tranche! Qu'il exécute ! Qu'il entreprenne ! Et aucun obstacle ne lui résistera !
Il n'est pas vrai que nos amis radicaux puissent, ou même désirent s'opposer à certaines revendications d'ordre économique, comme la nationalisation du crédit, de l'énergie électrique ou des trusts. Il n'est pas vrai qu'ils soient destinés à servir de terre-neuve aux compagnies d'assurances ! Le goût du suicide politique n'est pas tellement développé sous la pression croissante des masses vigilantes.
Il n'est pas vrai que nos frères communistes puissent, ou même désirent retarder l'heure de la révolution sociale en France pour répondre à des considérations diplomatiques d'ailleurs dignes d'examen. On ne freinera pas, on ne trahira pas la poussée invincible du Front populaire de combat. (…)
Si, par hasard, des personnes trop prudentes voulaient nous mettre en garde, sous prétexte de ne pas gêner le gouvernement, nous leur répondrions que c'est là méconnaître la volonté de combat qui inspire le parti, depuis le plus modeste militant jusqu'à ses chefs les plus éminents. Cette volonté de combat, à elle seule, est un élément dynamique dans la bataille qui s'engage ; il faudra que le congrès l'exprime en termes catégoriques et concrets. Les mauvais serviteurs du socialisme ne seraient pas ceux qui, quoi qu'il arrive, entendent conserver leur franc-parler, mais ceux qui voudraient transformer en couvent silencieux un grand parti de démocratie prolétarienne ouvert à toutes les idées, et tout entier dressé dans un décisif combat de classe.
Car tout est possible, avec un tel parti fidèle à son objet, à sa structure et à ses principes.
Quant à Jouhaux, Frachon, Blum et Thorez, ils ne veulent absolument pas que tout ce qui est possible soit fait, que soit porté au pouvoir un gouvernement des partis ouvriers sans ministre représentant les partis bourgeois, que toutes les revendications soient satisfaites, que le capital soit exproprié.
Le 2 juin, plus de 100 000 métallos parisiens sont en grève, le mouvement se développe en province. De nouvelles corporations entrent dans l'action : travailleurs de l'Exposition universelle, mineurs, ouvriers boulangers, chauffeurs de taxi. Le 4 juin, les vendeurs de journaux entrent à leur tour dans la grève et décident de ne diffuser que Le Populaire, L'Humanité et L'Œuvre, quotidien du Parti radical...
Les dirigeants de la CGT réformistes et staliniens sont submergés par la grève générale, mais l'appareil n'est pas ébranlé. La grève par son ampleur et son contenu soulève les questions politiques du gouvernement, du pouvoir, de qui est le maître, dans le pays, dans les entreprises, sans pourtant leur donner une claire réponse et encore moins les résoudre. La digue des appareils syndicaux submergée par la vague sert néanmoins de brise-lames.
Jouhaux reconnaîtra que l'appareil a été débordé, lorsque, faisant l'historique de la grève, il déclarera le 16 juin devant le CN de la CGT :
Le mouvement s'est déclenché sans qu'on sût ni comment ni où...
François Lerbettes, leader de droite, écrit :
Ce qui est à nos portes, c'est la révolution communiste dont les tentatives d'installation en France ont déjà fait couler des flots de sang, dans les trois printemps tragiques de 1794, 1848 et 1871.
En effet, pour la première fois depuis la Commune de Paris, la classe ouvrière entre nationalement et dans tous les secteurs dans l'action, avec ses revendications, ses délégués, ses comités de grève.
Le paysage politique vire au rouge. Le 4 juin, on dénombre plus de 12 000 grèves, dont 9 000 avec occupation d'usine...
La grève est calme et ordonnée. Elle est aussi « fraîche et joyeuse ». La bourgeoisie est, quant à elle, plus qu'inquiète, angoissée. La grève, son ampleur, l'ont surprise. La classe ouvrière, en cessant le travail, paralyse le pays. Les travailleurs occupent les usines. Les militants ouvriers chassent les vendeurs de journaux d'extrême droite. L'ordre bourgeois est remis en cause. Un nouvel ordre ne va-t-il pas surgir : l'ordre ouvrier ?
C'est la grève, c'est le
rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c'est le début
classique de la révolution, écrit Trotsky (La
Révolution française a commencé, 9 juin 1936, La France à un tournant, GB, p. 32)
Des milliers d'ouvriers « anonymes » sortent du rang, élus par leurs camarades, ils se font organisateurs, orateurs, parlent haut et fort au patron. En quelques jours, tout a changé : les opprimés prennent conscience de leur force, de la puissance de l'unité.
Mais la grève est aussi pleine d'illusions : illusions dans les dirigeants ouvriers, illusions dans le fait que la puissance du mouvement, l'occupation des usines, suffisent... La victoire est au bout, contre les patrons et leur gouvernement.
La CGT s'efforce de reprendre le contrôle du mouvement. Elle appelle à la grève générale là où elle est déjà déclenchée : dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais ; dans le bâtiment. Les dirigeants de la CGT courent après le mouvement pour tenter de le « coiffer », de le canaliser. C'est en ces termes que le Comité régional du Nord et du Pas-de-Calais des mineurs appelle à la grève :
Pour maintenir l'ordre et le calme, et faciliter la tâche du gouvernement...
Le gouvernement ? Quel gouvernement ? Légalement, le gouvernement Sarraut doit continuer son « action » jusqu'à ce que la Chambre ait accordé l'investiture au gouvernement que doit former Léon Blum.
Le 4 juin, Sarraut remet sa démission au président de la République, Lebrun, qui immédiatement supplie Léon Blum de constituer son gouvernement pour se mettre au travail. Blum proteste : il faut respecter les usages et la Constitution, et convoquer la Chambre pour obtenir l'investiture… Mais Lebrun insiste : l'heure n'est pas à ce légalisme. Le 4 juin à 18 h 15, le ministère Blum est constitué. Salengro, ministre de l'Intérieur, et Lebas, ministre du Travail, entrent immédiatement en fonctions.
À ce moment, dans la bourgeoisie et en particulier dans le monde patronal, on me considérait, on m'attendait comme un sauveur. Les circonstances étaient si angoissantes, on était si près de quelque chose qui ressemblait à la guerre civile, qu'on n'espérait plus que dans une sorte d'intervention providentielle, je veux dire l'arrivée au pouvoir de l'homme auquel on attribuait sur la classe ouvrière un pouvoir suffisant de persuasion pour qu'il lui fît entendre raison et qu'il la décidât à ne pas user, à ne pas abuser de sa force. (Léon Blum, Déposition au procès de Riom, 10 mars 1942, L’Histoire jugera, Diderot, p. 282)
Dès la présentation du gouvernement, Lebrun entraîne Léon Blum à l'écart et lui demande d'intervenir immédiatement à la radio :
Dites-leur que le Parlement
va se réunir, que dès qu'il sera réuni vous allez lui demander le vote rapide et sans délai de lois sociales... Ils
vous croiront et alors peut-être le mouvement s'arrêtera-t-il ? (L’Histoire
jugera, p. 278)
Le 5 juin, Blum s'adresse par trois fois aux grévistes : le gouvernement n'a toujours pas « eu le temps » d'obtenir l'investiture de la Chambre. C'est l'illégalité au service des intérêts de... la légalité du profit. Les 6 et 7 juin, la grève gagne la plupart des villes de province, les « cols blancs » se joignent aux travailleurs manuels.
La panique du grand patronat est directement proportionnelle avec l'ampleur du mouvement ; oui, Trotsky a raison : la révolution française a commencé. Sur ce point, Lebrun, Blum, Thorez, Daladier, Jouhaux, sont d'accord.
Il faut donc enrayer le processus, faire rentrer la grève, faire accepter à la classe ouvrière qu'elle reprenne la vie quotidienne, respecte la propriété, la légalité, l'ordre bourgeois. En un mot, céder quelque chose pour éviter le pire.
La Confédération générale de la production française (ancêtre du Medef) n'y va pas par quatre chemins. Vendredi 5 au matin, Alexandre Lambert-Ribot, délégué général du Comité des Forges, collègue de Blum au Conseil d'Etat, le fait prévenir qu'il souhaite lui parler. Lambert-Ribot déclare au chef du gouvernement que la CGPF désire que « sans perdre une minute » soit organisée une rencontre entre représentants des syndicats et ceux du patronat.
Tout va aller très vite. Le 7 juin, à 15 heures, Léon Blum, Jouhaux, Frachon, Belin, Serrat, Cordier, Milain pour la CGT Duchemin, Richemond, Dalbonge, Lambert-Ribot pour la CGPF s'assoient à la table des négociation.. La première discussion dure jusqu'à 20 h. Puis reprend à 23 h. A 0 h 40, l' « accord Matignon » est signé et communiqué à la presse.
« Ils ont cédé sur tous les points », dira Frachon. Non. Mais pour maintenir la propriété privée des moyens de production, pour maintenir l'Etat, pour éviter l'explosion, l'affrontement direct à un niveau supérieur entre les masses ouvrières et le grand capital, le patronat « lâche » en cette journée plus qu'en trente ans.
Les résultats sont loin d'être négligeables :
établissement immédiat de contrats collectifs de travail,
reconnaissance du droit de se syndiquer,
majoration des salaires de 7 à 15 %...
Les revendications arrachées n'ont rien de commun avec les formules creuses du programme de Front populaire.
Le patronat concède des revendications considérables pour conserver l'essentiel : la propriété privée des moyens de production. Les tendances fondamentales du mouvement des masses vont vers l'appropriation des moyens de production. Spontanées mais confuses, elles trouvent çà et là une expression plus claire. Les métallos sont à l'avant-garde du mouvement. Ce sont eux qui dégagent le plus clairement la tendance du mouvement. Un délégué de Rateau déclare :
Les camarades sauront bien organiser le travail sans les patrons.
Les ouvriers de l'aéronautique proposent à Cot, ministre de l'Air, de nationaliser les usines d'armement et d'en prendre le contrôle direct. Les grévistes se tournent vers « leurs » ministres du Front populaire en disant :
Nous sommes prêts ! Donnez les consignes, les directives, nous agirons.
Usines occupées, grands magasins, banques, compagnies d'assurances, le temple du profit, la Bourse elle-même, est menacée par la grève...
Signe de la profondeur de la crise : la police est atteinte dans son « moral ». L'Etat bourgeois dont elle est une composante va-t-il tenir ? Comme toujours en ces cas-là, elle perd sa superbe, son assurance, sa certitude d'être la force, donc le droit. Elle se sent « plus près du peuple ».
Les accords Matignon sont salués par la presse des organisations et partis ouvriers comme une formidable victoire. L'Humanité titre :
La victoire est acquise.
Le Populaire écrit :
Victoire ! Victoire ! Les patrons ont capitulé !... Les patrons ? Quels patrons ? Tous ! [...] Victorieux, les ouvriers peuvent reprendre le travail...
Le 8, Jouhaux déclare à la radio, après avoir analysé la portée des « accords » :
Dans chaque entreprise la grève doit cesser si le patron déclare adhérer à l'accord du 7 juin (...). La CGT s'est formellement engagée à favoriser ce processus d'apaisement.
Les travailleurs en grève comprennent que ce que le patronat lâche témoigne de sa peur de perdre beaucoup plus, sinon tout. Mais les accords Matignon sont l'accord de la trahison, le nœud coulant que l'on veut passer autour de la gorge de la classe ouvrière pour faire cesser la grève. Les travailleurs en ont l'intuition : ils refusent de cesser la grève, de reprendre le travail, la vie quotidienne de l'exploitation.
Non seulement la grève ne cesse pas, mais de nouvelles corporations vont, entre le 7 et le 12 juin, entrer dans l'action, encouragées par les accords signés à Matignon. Dans le Nord, le Midi, en Afrique du Nord, des centaines de milliers de prolétaires passent à l'action, « relevant » ceux qui rentrent dans la région parisienne.
Dans la banlieue, les métallos renâclent. Confusément, la classe ouvrière sent qu'elle peut aller plus loin. Le mardi 9 juin, 700 délégués des usines en grève se réunissent salle Mathurin-Moreau. Les dirigeants de la CGT demandent aux travailleurs de se prononcer sur la fin de la grève : les délégués interviennent et exigent que toutes leurs revendications - dépassant l'accord de Matignon - soient honorées ! Les métallos ne reprendront pas le travail : la CGT s'incline.
Le 10 juin, après avoir enregistré le refus des patrons, la CGT fait son compte rendu devant une nouvelle assemblée de délégués : la colère gronde et les travailleurs commencent à envisager une manifestation de rue… Ils décident de continuer la grève : la CGT s'incline à nouveau...
Le 11, après de nouvelles négociations, où le patronat recule, nouvelle assemblée présidée par Frachon. Malgré les concessions enregistrées, les délégués exigent au nom de leurs camarades que toutes les traites soient payées. Les métallos ne cèdent pas, malgré les appels de Frachon et d'Henaff. Certains délégués reprennent les propositions d'organiser une manifestation pour « descendre sur Paris ». Le 12, le patronat cède sur tous les points.
Ainsi, malgré les illusions, les incertitudes de la classe ouvrière, Trotsky a-t-il raison d'écrire : la révolution française a commencé.
Depuis sa fondation en 1921, le Parti communiste français a connu jusqu'en 1934 bien des vicissitudes. Au moment de la scission, il était largement majoritaire et comptait plus de 100 000 membres. En revanche, la CGTU, née de la scission que l'appareil réformiste avait imposée afin que le courant révolutionnaire ne devienne majoritaire, était restée minoritaire. La politique tour à tour opportuniste, puis sectaire et aventuriste, que l'IC stalinisée devait imposer jusqu'en 1934 au PCF l'avait réduite à quelque dix à vingt mille adhérents en 1933, la CGTU n'étant plus qu'un squelette. 1934 va voir se modifier cette tendance. Si la grande masse des travailleurs regarde du côté de la SFIO, si celle-ci voit croître ses effectifs, si par milliers les ouvriers d'avant-garde y entrent et cherchent à se constituer en courant révolutionnaire, aux yeux des masses l'URSS reste le pays de la révolution d'Octobre, l'IC et le PCF ses représentants.
Au fur et à mesure où, de 1934 à 1936, s'affirme la marche à la crise révolutionnaire, les masses et les militants se tournent de plus en plus nombreux vers le parti qui leur semble être celui de la révolution. De 1934 à 1936, le PCF reconstitue son cadre militant. Il reste minoritaire par rapport au PS, mais ce sont déjà plusieurs dizaines de milliers de militants qui le rejoignent. Ils vont être les cadres organisateurs des couches profondes et décisives du prolétariat en mouvement en juin 1936.
Selon Lefranc, les effectifs du PS et du PCF évoluent de la façon suivante :
En avril 1936, les effectifs de la SFIO dépassent ceux de la SFIC (114 000 contre 106 000). En mai 1936, la SFIO est distancée : elle compte 127 000 adhérents contre 131 000 au Parti communiste.
Dans les mois suivants, la SFIO atteindra 200 000 adhérents environ. Au comité central du 22 février 1937, la direction du PCF affirme que son parti est passé de 80 000 adhérents au congrès de Villeurbanne en janvier 1936 à 220 000.
Une grande masse de travailleurs adhèrent à la section française de la IIIe Internationale, voyant dans le PCF le parti héritier de la révolution d'Octobre, de Lénine, du combat pour le socialisme. Les masses le chargent de leurs espoirs, de leurs espérances.
La nature du PCF n'est pas identique à celle de la SFIO. L'un et l'autre sont des partis ouvriers. bourgeois contre-révolutionnaires. Mais la SFIO est directement liée à sa bourgeoisie, au système impérialiste. Le PCF dépend entièrement de la bureaucratie du Kremlin : il est un rouage de son appareil international, et c'est par sa médiation qu'il est lié à l'impérialisme, au maintien du capitalisme, de l'ordre bourgeois international. Les masses, malgré sa politique, sentent que ce parti n'est pas identique à la vieille SFIO
Le PCF ne participe pas au gouvernement de Léon Blum, il se borne à le soutenir. Ce qui contribue à le faire apparaître comme un parti « différent » de la SFIO passée depuis 1914 du côté de l'ordre bourgeois avec toute la sociale-démocratie internationale.
Mais, en réalité, c'est le PCF qui va en 1936 s'opposer le plus férocement, le plus directement, et déjà le plus efficacement, au mouvement des masses, à leurs aspirations révolutionnaires. Thorez prononce en 1936 toute une série de discours au cours desquels il « tend la main aux catholiques et aux Croix-de-Feu ». Le 6 août, il concrétise au cours d'un discours au gymnase Huyghens ce que cela signifie, il appelle à la « constitution du Front des Français », de Thorez à Paul Reynaud.
Malheureusement, nos
partenaires du Front populaire n'acceptèrent pas nos propositions du Front des
Français, et il fallut les retirer, écrit
Jacques Duclos.
C'est encore Thorez qui mène l'offensive, au premier rang, contre le processus révolutionnaire en cours. C'est que la poussée des masses place les militants du PCF dans les entreprises dans une situation contradictoire : suivre le bureau politique qui freine les grèves et les occupations, ou les masses qui combattent et cherchent une direction, et se tournent naturellement vers les militants du PCF, considérés comme des militants d'un parti révolutionnaire. André Ferrat, ancien dirigeant des JC, membre du CC, proteste contre la politique suivie depuis le pacte d'unité d'action de 1934 et propose au CC que le PCF prenne la tête des mouvements pour dépasser le Front populaire.
Ferrat ne fait qu'exprimer de manière assez confuse la position de nombreux militants du rang qui espèrent que le processus révolutionnaire engagé par des millions d'ouvriers ira jusqu'à son terme : la prise du pouvoir.
Ferrat est immédiatement exclu du PCF Thorez, Duclos, Frachon, Gitton, ne badinent pas avec la défense de l' « ordre social », c'est-à-dire l'ordre du profit. En réponse au célèbre article de Marceau Pivert « Tout est possible », Marcel Gitton écrit dans L'Humanité du 26 mai :
Tout n'est pas possible [...]. Il n'est nullement question de chambardement ni d'anarchie [...]. Non ! Non ! Marceau Pivert, il n'est pas question pour le gouvernement de demain d' "opérations chirurgicales".
Les positions sont claires, la puissance du mouvement, le débordement de la CGT conduisent Maurice Thorez, lors du rassemblement des militants du PCF au gymnase Jean-Jaurès à Paris, à préciser la politique contre-révolutionnaire dictée par Moscou :
Notre but reste le pouvoir des soviets, mais ce n'est pas pour ce soir, ni pour demain matin [...]. Alors, il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir un compromis si toutes les revendications n'ont pas encore été acceptées, mais que l'on a obtenu la victoire sur les plus essentielles des revendications.
Reprenant en main les militants qui se laissent aller aux « tendances gauchistes », Thorez prend l'exemple des métallos parisiens. Il jette toute la force du PCF, auréolé de la gloire du parti de la révolution victorieuse en URSS dans la lutte contre la révolution montante.
Dès le lendemain de ce célèbre discours, un mot d'ordre, revient dans tous les discours, toutes les interventions des dirigeants du PCF : « Il faut savoir terminer une grève... ». L'offensive contre les masses est menée par les dirigeants du PCF, en liaison avec le gouverne ment de Front populaire, qui le 12 juin au soir fait saisir à l'imprimerie le journal des trotskystes La Lutte Ouvrière qui titre :
Dans les usines et dans les rues, le pouvoir aux ouvriers.
Le 12 juin, le groupe parlementaire radical fait savoir par Daladier qu'il est « très inquiet » devant les événements. Le gouvernement enregistre, et engage des poursuites contre les dirigeants trotskystes. Salengro affirme que le cas échéant, l'ordre sera maintenu par la force.
Les radicaux sont inquiets ? Jacques Duclos, qui est partisan du langage clair, les rassure dans un article publié le 27 juin dans L'Humanité, sous le titre « Les radicaux ont raison ».
La citation suivante exprime le véritable contenu du Front populaire, comme programme et comme alliance au service des intérêts du grand capital. En lisant ces lignes, on s'étonne même du cynisme de Duclos qui, au mépris des plus élémentaires principes d'indépendance de classe du prolétariat, crie à tue-tête : « Nous sommes là pour maintenir l'ordre ! »
Les radicaux ont raison, quand ils proclament que ce qu'ils ont voulu en prenant place dans les rangs du Front populaire, c'est faire cesser le chômage démoralisant, assurer aux ouvriers dans la sécurité qui garantit l'avenir un salaire suffisant pour mener une vie digne, calme et heureuse.
Les radicaux ont raison, quand ils déclarent avoir voulu, en adhérant au Front populaire, réaliser une union nationale capable de faire face à la menace que fait peser sur nous l'ardeur guerrière des dirigeants d'un grand pays voisin. Cette préoccupation est en somme identique à celle qui nous a poussés, nous, communistes, à lutter pour l'union du peuple français, pour une France libre, forte et heureuse, dont le destin sera digne de son passé glorieux.
Les radicaux ont raison quand ils déclarent n'accepter aucune menace contre la propriété privée et nous n'hésitons pas, nous, communistes, à proclamer que c'est là également notre souci en ajoutant que ce qui menace aujourd'hui la propriété, c'est la puissante domination économique des deux cents familles contre laquelle nous nous dressons de toutes nos forces.
En résumé, les radicaux ont raison de rappeler que les réformes sur lesquelles se sont mis d'accord les partis du Front populaire ne sont, somme toute, en gros, que la reproduction du vieux Programme du Parti radical-socialiste.