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Le mouvement des étudiantes et des étudiants de Grèce contre les projets du gouvernement Caramanlis

 

En mai 2006, les étudiants chiliens et les étudiants grecs ont repris le flambeau des étudiants français, qui avaient mené une grande lutte de décembre 2005 à avril 2006 contre leur gouvernement, des étudiants italiens et des étudiants espagnols qui avaient manifesté respectivement en octobre et en novembre 2005.

Ce n’est pas la première fois que la jeunesse en formation se mobilise. En novembre 1973, les étudiantes et les étudiants de l’École polytechnique avaient déclenché la chute du régime des colonels, au prix de plusieurs morts, quand ils ont été rejoints par des milliers d’étudiants et d’ouvriers d’Athènes. Pour éviter la révolution qui pointait, la bourgeoisie grecque abolit alors la monarchie et remodela le mode de domination politique, avec la complicité des deux fractions du Parti communiste de Grèce qui, comme ses homologues staliniens d’Espagne et du Portugal, fit tout pour assurer la « transition démocratique », c'est-à-dire pour maintenir l’Etat bourgeois. Depuis, à plusieurs reprises, en 1978, en 1990, en 1998, les étudiants ou les lycéens ont lutté en masse contre les gouvernements « démocratiques » au service de la bourgeoisie.

 

Le gouvernement ND s’en prend au droit aux études au compte de la bourgeoisie grecque

 

Le gouvernement de Constantin Caramanlis (Nouvelle démocratie), comme tous les gouvernements bourgeois du monde, met en cause le droit à la formation et au savoir, spécialement des enfants des ouvriers et des employés, alors que les cours privés sont déjà la règle pour les lycéens qui veulent accéder à l’enseignement supérieur.

La bourgeoisie grecque est d’autant plus agressive envers la jeunesse qu’elle est relativement faible comparée aux puissances impérialistes de l’Union européenne. L’université grecque est en fait concurrencée par les universités d’autres pays d’Europe, dont plusieurs de France, qui attirent de nombreux étudiants, surtout parmi ceux qui ont été recalés en Grèce et qui en ont les moyens financiers. Le gouvernement mène l’offensive sur plusieurs fronts : examen d’entrée à l’université, réforme de la constitution, projet de loi cadre.

Jusqu’à présent, la plupart des lycéens avaient le droit de poursuivre leurs études. Le gouvernement a d’ores et déjà durcit les conditions d’admission à l’université : il s’agit d’un concours dont le résultat détermine la nature et le lieu des études. Les barèmes viennent ont été relevés durant l’été.

En outre, le gouvernement a demandé au parlement de modifier l’article 16 de la Constitution de 1975 afin de permettre l’existence d’universités privées. Le processus de réforme constitutionnelle est long, car il doit porter sur deux législatures, mais le résultat semble assuré puisque la ND a obtenu le soutien de son principal rival, l’autre grand parti bourgeois du pays, le Mouvement panhellénique socialiste (PASOK), un parti issu de la reconversion de l’Union du centre au moment de la chute de la dictature. Par la voix de Georges Papandreou, le PASOK a approuvé explicitement la perspective d’universités privées.

Enfin, Caramanlis a soumis à l’assemblée législative (la Vouli), un projet de loi cadre de l’éducation qui comprend les dispositions suivantes :

Menaces sur la gratuité des manuels universitaires (art. 14),

Accroissement de la sélection des étudiants en limitant drastiquement les possibilités de redoublement (art. 15, art. 13),

Nomination d’un manager dans chaque université (art. 1),

Mise en cause des franchises universitaires qui limitent les droits de la police dans les facultés (art. 2).

 

La jeunesse est restée isolée du gros du
prolétariat par les chefs syndicaux
et les partis sociaux-patriotes

 

La mobilisation des étudiantes et des étudiants a été facilité par la grève du syndicat enseignant (POSDEP) alors que, en France, les directions des syndicats de l’enseignement (FSU, UNSA Education, etc.) ont refusé d’appeler les enseignants à la grève générale, ce qui a facilité la pression pour faire reprendre au nom des examens sans avoir obtenu le retrait de la loi Villepin ni l’abrogation du CNE.

Mais ce fut une exception. En refusant d’appeler à battre le gouvernement et sa politique, en refusant d’appeler les travailleurs à la grève générale, les dirigeants de la classe ouvrière ont facilité la politique de Caramanlis et la répression policière.

La direction de la centrale syndicale (GSEE) est aux mains des partis bourgeois : le président est à celui « de gauche » (PASOK) et le vice-président est à celui « de droite » (ND). Par conséquent, elle soutient, comme le PASOK et la ND au parlement, la création d’universités privées. Elle a même annoncé qu’elle créerait la sienne, dès que la Constitution serait amendée.

Les deux partis réformistes, la Coalition de gauche (Synaspismos) et le Parti communiste de Grèce (KKE), sont issus de l’éclatement de l’ancien parti stalinien qui a trahi la révolution de 1945 et gouverné avec la ND en 1989.

La Coalition de gauche est la fraction la plus hétérogène et la moins implantée des deux. Elle est l’’organisation sœur du PCF. Elle ne s’est pas opposée frontalement au mouvement mais elle a tenté de dévier le mécontentement vers une cible extérieure, l’Union Européenne. Elle s’est bien gardée d’appeler à la grève générale, pour mobiliser la force de la classe ouvrière et vaincre le gouvernement.

La fraction qui a gardé le nom de Parti communiste de Grèce a conservé une base ouvrière réelle et, par ce biais, une influence chez les lycéens et les étudiants. Le KKE et son organisation de jeunesse (KNE) ont tenté d’abord de s’opposer aux occupations, en expliquant qu’il fallait préserver les examens et qu’il fallait attendre les élections. Après trois semaines de tentative de sabotage du mouvement des occupations, le KKE et la KNE ont été obligés de tourner : ils ont appelé aux occupations. Mais ils ont poursuivi leur politique de division, en appelant à des manifestations séparées. En aucun cas, le KKE ni sa fraction syndicale (PAME) n’ont appelé les secteurs de la classe ouvrière qu’ils influencent à la grève générale contre la répression, contre la restriction du droit à la formation, contre le gouvernement. Il faut dire que la direction KKE du syndicat des marins venait de saborder la grève de février (voir Révolution Socialiste n° 19).

 

Malgré les calomnies gouvernementales et la violence policière, les étudiantes et les
étudiantes se sont mobilisés massivement contre les projets de la bourgeoisie grecque

 

Le 25 mai, les étudiants des AEI (facultés) et des TEI (IUT) ont manifesté dans tout le pays : 10 000 à Athènes. Les faux communistes de la KNE et du KKE expliquèrent qu’il fallait limiter l’occupation à deux jours car les familles ouvrières n’ont pas les moyens de supporter plus. Malgré le KKE et la KNE, le mouvement s’est centralisé à l’échelle nationale sous la forme d’une « Coordination des occupations et des assemblées générales ».

Le 1er juin, sous le slogan « La Sorbonne montre la voie ! », 200 AEI et 20 TEI sont occupés. 8 000 étudiants manifestent à Athènes, 6 000 à Thessalonique (la deuxième ville du pays, en Macédoine), 1 000 à Ioannina (Epire), 1 000 à Héraklion (Crète), 1 000 à Hania (Crète), etc. alors que le KKE et la KNE appellent à des manifestations séparées. Les MAT (les CRS de Grèce) ont attaqué les manifestations, pourchassant les étudiants d’Athènes de la Place de la Constitution à l’Ecole polytechnique où s’est installée la Coordination nationale. Le gouvernement, suivi par une large partie des medias, a tenté une manœuvre d’intoxication : les mercenaires des capitalistes étaient présentés comme de débonnaires « enfants du peuple », victimes d’« étudiants à vie » et de « minorités agressives ». Cette campagne préparait une répression plus violente encore de la part de l’Etat bourgeois.

Le 8 juin, 340 AEI étaient occupées et les professeurs étaient en grève. 25 000 étudiants ont manifesté à l’appel de la Coordination et 10 000 à l’appel de la fraction étudiante du KKE à Athènes, 10 000 à Thessalonique… La police a attaqué violemment les cortèges : gaz lacrymogènes, matraquages violents. La police a assiégé l’Ecole polytechnique avec le renfort de bandes fascistes. Le lendemain, 4 étudiants sont condamnés en flagrant délit. La presse, sauf le quotidien du Parti communiste de Grèce (KKE), publie la photo bouleversante d’un étudiant matraqué, le journal de la jeunesse communiste (KNE) titre pour le vote KKE aux élections municipales et cantonales d’octobre. 350 des 456 facultés sont occupées, 100 000 étudiants manifestent. Dans la pire tradition stalinienne, comme L’Humanité en 1968, le quotidien du KKE Radical, calomnie la Coordination comme pro-gouvernementale.

Le 15 juin, une gigantesque manifestation de 30 000 à l’appel de la Coordination nationale se dirige vers le siège du parlement ; en outre, 7 000 manifestent séparément avec la KNE et le KKE.

Le 22 juin, la confédération syndicale (GSEE) a appelé à un arrêt de travail de 3 heures, la Fédération de la fonction publique (ADEDY) a appelé à une grève de 24 heures. Le 27 juin, à Athènes, les MAT (CRS) ont de nouveau agressé les manifestants qui se dirigeaient à l’appel de la Coordination vers le ministère de l’éducation, sous prétexte de quelques provocations anarchistes. Les étudiants se réfugient à l’Ecole de la magistrature. Le même jour, le KKE et la KNE poursuivent leur division et font diversion, en manifestant loin du gouvernement et du parlement, à Lagonissi.

Les réformistes du Synaspismos et la fraction étudiante EAAK qui dirigent la Coordination appellent eux-mêmes le lendemain, à manifester à leur tour à Lagonissi, où se tient une conférence de l’OCDE, un organisme international dépourvu de tout pouvoir de décision, que ce soit en Grèce ou ailleurs. L’EAAK qui est majoritaire dans la Coordination est un bloc entre NAR, EEK, ARAS, ARAN, OKDE-Spartakos, EKKE… Les groupes « altermondialistes » de la DEA, du SEK et de Kokkino ont appuyé la Coordination.

Le 29 juin, la Coordination et la KNE appellent à cesser le mouvement jusqu’à octobre, en prétendant à un « recul » de la ministre de l’Education.

 

Comment gagner contre le gouvernement ND ?

 

En France, les chefs syndicaux, les partis réformistes (PS, PCF) et les centristes qui leur servent d’adjoints (LO, LCR…), après s’être opposés de toutes leurs forces conjuguées à la grève générale contre la loi Villepin et le contrat nouvel embauche (CNE), ont présenté comme une victoire totale le retrait du gouvernement d’une seule mesure, lui permettant ainsi de survivre, d’appliquer le reste de la loi (dont l’apprentissage à 14 ans) et de poursuivre sa politique réactionnaire.

De même, en Grèce, les partis réformistes (Synaspismos, KKE) et le bloc « d’extrême-gauche » qui dirige la Coordination des occupations tente de faire passer le report de la discussion parlementaire comme une victoire. Ils essaient de fourvoyer les étudiantes et les étudiants dans la voie de la concertation avec le gouvernement qui les matraque :

Devant le succès croissant de la mobilisation étudiante, une concertation a été ouverte il y a une dizaine de jours, et l’examen de la réforme renvoyée à l’automne. « C’est un premier résultat important mais nous restons vigilants, au cas où le gouvernement tenterait de passer en force durant l’été », estime aujourd’hui Dimitris Tzanakopoulos, du mouvement des Jeunes de Synaspismos. (L’Humanité, 23 juin 2006)

La revue de la prétendue 4e Internationale altermondialiste de Krivine-Besancenot titre sur le « recul du gouvernement » (Inprecor, juillet 2006). En guise de recul, le gouvernement Caramanlis a accentué la sélection durant l’été. En guise de concertation, il va poursuivre dans la voie de l’amendement à la constitution et de la loi cadre… Seule la lutte des classes pourrait l’en empêcher.

Raconter aux étudiants qu'ils ont gagné parce que la discussion parlementaire est repoussée et appeler à arrêter le mouvement en juin, c'est se faire complice de la manœuvre du gouvernement. Qu’ils soient cliffistes, pablistes, altamiristes, grantistes, etc. tous ceux qui veulent faire faire croire aux étudiants que c'est l'Union européenne qui est responsable des attaques contre le droit aux études, protègent le gouvernement de la bourgeoisie grecque. Appeler les étudiants manifester contre l'OCDE qui est une simple organisation d'étude et de proposition, c'est protéger le gouvernement qui sélectionne au même moment les lycéens qui veulent entrer à l'université et qui va continuer avec sa loi et son amendement. Ne pas réclamer le retrait de l'amendement à la Constitution, c'est trahir les étudiants. Ne pas préparer la manifestation au parlement, ne pas exiger que les organisations ouvrières réalisent le front unique contre Caramanlis et appellent ensemble à la grève générale, c'est épuiser le mouvement de la jeunesse.

Si les étudiants reprennent en octobre leur combat, ils doivent vaincre réellement leur ennemi. Pour cela, ils doivent exiger que tout le mouvement ouvrier se prononce contre l’amendement et le projet de loi et entre ne lutte pour empêcher leur adoption. Ils doivent exiger que toutes les organisations qui parlent au nom des travailleurs (KKE, Synaspismos, GSEE, ADEDY, PAME…) qu’elles ne laissent pas les enfants des travailleurs seuls, face au gouvernement du capital et à ses flics :

Manifestation nationale de la Coordination nationale et de toutes les organisations ouvrières à la Vouli quand le projet de loi ou l’amendement à la constitution y sera discuté !

Toutes les organisations ouvrières doivent préparer la grève générale des étudiants, des enseignants et de tous les travailleurs pour le droit à la formation, pour le retrait total du projet de loi cadre et de l’amendement constitutionnel ! Des bourses pour les étudiants et des moyens pour l’université publique !

Création d’un syndicat étudiant de lutte, avec droit de tendance, à l’échelle de toute la Grèce ! Si la grève reprend, élection de comités dans chaque centre universitaire, révocable à chaque AG ! Coordination nationale issue des comités élus ! Auto-défense des manifestations, des occupations contre les flics et les fascistes !

 

Pour une organisation révolutionnaire de la jeunesse et pour un parti de type bolchevik

 

La jeunesse vient de faire la preuve de la plus grande énergie. Pour autant, elle n’a pas obtenu le retrait de l’amendement ni du projet de loi-cadre. Le gouvernement mise sur la répression, l’intoxication et aussi sur les appareils réformistes qui servent depuis des décennies  la classe dominante. Un obstacle supplémentaire est créé par les courants centristes qui capitulent devant les appareils réformistes.

Seule une organisation qui mise sur la capacité de vaincre de la jeunesse et du prolétariat, qui a pour perspective de chasser le gouvernement Caramanlis, d’imposer un gouvernement ouvrier et paysan, d’avancer vers la Fédération socialiste des Balkans et les Etats-Unis socialistes d’Europe est en mesure d’aider vraiment les futurs travailleurs les travailleurs en activité ou au chômage à se défendre, à échapper à la déqualification, à la précarité, à l’appauvrissement et l’exploitation.

La tâche est donc de bâtir un parti ouvrier révolutionnaire sur la base du marxisme et une organisation communiste internationaliste de la jeunesse. Elle sera rude, mais enthousiasmante, car l’avenir est dans ce cas assuré. Si les éléments les plus avancés de la jeunesse et du prolétariat parviennent à se regrouper dans un tel parti, la prochaine occasion révolutionnaire ne sera pas perdue comme celles de 1945 et de 1973.