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Chili
Comme les lycéens de Grèce en 1998, ceux de France en 1998 et 2005, les étudiants d’Italie en 2005, les étudiants de Grèce en 2006, la jeunesse chilienne est descendue dans la rue pour revendiquer le droit à se qualifier et à s’instruire.
Le Chili assure particulièrement mal l’accès à l’éducation, car la révolution chilienne a été bloquée en 1973 par le front populaire qui comprenait les deux partis réformistes. L’Unité populaire a livré les masses désarmées au coup d’Etat du ministre d’Allende Augusto Pinochet et à la féroce répression de la police et de l’état-major de l’armée chilienne (voir Révolution Socialiste n° 14). Le mouvement ouvrier a été interdit, des milliers de militants arrêtés, torturés et assassinés par la contre-révolution de la bourgeoisie chilienne, soutenue par l’impérialisme américain.
Les années suivantes, sous la conduite des économistes formés aux Etats-Unis, les « Chicago boys », la dictature du général Pinochet a privatisé la santé et l’éducation. Leur loi contre le droit à la formation, la « Ley orgánica constitucional de enseñanza » (LOCE), a démantelé le système éducatif public : elle a transféré la gestion des établissements scolaires aux communes, dont la plupart étaient et sont restées très pauvres et a institué des lycées privés subventionnés par l’Etat au prorata du nombre d’élèves. La LOCE a également rendu possible la création d’universités privées, dont le nombre dépasse aujourd’hui celui des universités publiques, avec des coûts d’inscription élevés, accessibles seulement à une minorité d’étudiants. Le système du « credito fiscal » oblige les étudiants à contracter auprès d’une banque un crédit d’études contre des prélèvements sur son futur salaire pendant dix, quinze ou vingt ans. Les gouvernements issus de la contre-révolution ont organisé en outre la baisse du salaire des enseignants du secteur public, obligés dans les communes les plus pauvres de faire une journée double, voire triple, pour encaisser un revenu décent.
En lien avec la montée des luttes ouvrières et populaires de toute l’Amérique latine, le prolétariat chilien a relevé la tête. Le 28 décembre 2005, des ouvriers de sous-traitants de la CODELCO, la plus grande entreprise du cuivre du monde, sont entrés en grève. La grève s’est étendue en janvier à tous les sites de l’entreprise publique, les travailleurs affrontant la police du gouvernement de « la Concertation des partis pour la démocratie ». Les dirigeants syndicaux (CUT) lié ont accepté un accord le 21 janvier qui a été rejeté par les assemblées générales, obligeant le patron à plus de concessions le 9 février.
La lutte entre les classes fondamentales a son reflet dans la jeunesse, particulièrement celle des familles d’ouvriers et d’employés. En mai et juin, les plus grandes manifestations lycéennes depuis 30 ans ont défié le gouvernement de la nouvelle présidente, Michelle Bachelet, du Partido socialista de Chile (PSC), soutenue par la candidate française à la présidence Ségolène Royal. Plus de 800 000 lycéens chiliens âgés de 13 à 18 ans ont mené une grève aussi massive que déterminée. 170 lycées et une cinquantaine d’universités ont été occupées.
Avant d’être élue le 15 janvier 2006 avec 53,5 % des voix, Bachelet répétait vouloir « humaniser » le capitalisme chilien. Elle avait fait de l’éducation un des thèmes principaux de sa campagne et juré de « mieux répartir la richesse » :
Le rêve d'un pays plus moderne, juste et développé est là, à portée de la main. (Michelle Bachelet, Discours du 27 décembre 2005)
Bachelet était en fait la candidate de « la Concertation des partis pour la démocratie », une alliance de la social-démocratie avec la démocratie chrétienne et d’autres partis bourgeois, qui est au pouvoir depuis seize ans. Elle était Ministre de la Défense dans le précédent gouvernement, à ce titre responsable de l’achat de dix avions F16 à 1 milliard d’euros. Dans son gouvernement, figurent quatre membres du Parti socialiste du Chili (PSC), sept représentants du Parti démocrate-chrétien (PDC), cinq du Parti pour la démocratie (PPD), un du Parti radical social démocrate (PRSD) et trois « indépendants », alors que le PSC a pourtant la majorité des sièges au parlement. Elle a créé à cette occasion le « Ministère de la sécurité publique » pour mieux défendre les rapports sociaux d’exploitation.
Avec un tel gouvernement, aucune des grandes orientations économiques n’est donc remise en question. L’offensive au service de la classe capitaliste qui sévit au Chili depuis les années 1980 va suivre son cours. Certes, grâce à la hausse du cours mondial des matières premières et à l’exploitation des ouvriers du cuivre, première ressource du Chili, il rentre dans les caisses de l’Etat bourgeois 10 milliards de dollars, dont 1 milliard est destinés aux forces armées. Le développement vanté du « Tigre chilien » s’est fait au détriment des salaires et des conditions de vie de la classe ouvrière, et s’est traduit par l’aggravation des inégalités sociales entre une petite minorité et la masse de la population. Trois quarts de Chiliens et de Chiliennes vivent au dessous du niveau du seuil de pauvreté. Seuls 8,1 % des jeunes de 21 ans provenant de la frange la plus déshéritée de la population font des études, contre 72,1 % des jeunes les plus aisés.
Le mécontentement lycéen a pris corps lors d’une présentation de politique générale où la Présidente a affirmé sa volonté de maintenir la politique d’austérité, de lutter contre la criminalité en donnant plus de moyen aux polices, de grossir le budget de l’armée.
La mobilisation a été déclenchée par la hausse du prix du pase escolar, l’équivalent de la carte Orange pour lycéens. Des grèves sporadiques ont éclaté dès le mois d’avril dans la capitale suite à l'augmentation des droits d'entrée à l'Université. Les lycéens ont réclamé la révision de la journée scolaire, la gratuité du transport scolaire et la gratuité de la présentation au concours d’entrée à l’Université, puis l’abrogation de la loi organique constitutionnelle sur l’enseignement.
Devant les lycéens mobilisés contre un système éducatif parmi les plus inégalitaires du monde alors que les caisses de l'Etat bourgeois étaient pleines, la chef de l’Etat a prévenu dès le mois de mai qu’elle ne « redistribuerait » rien, mais, comme garante de l’ordre bourgeoise, condamnerait sévèrement les « actes de violence» :
Ce dont nous avons été témoin les semaines précédentes est inacceptable. Je ne tolérerai pas d’actes de vandalisme ou d'intimidation. J'appliquerai la toute-puissance de la loi ! (Bachelet, Discours du 21 mai 2006)
Le 31 mai, dans tout le pays, la jeunesse lycéenne, rejointe par de nombreux étudiants (35 universités étaient en grève), soutenue par le syndicat des professeurs et des organisations syndicales, a investi, avec plus d’un million de personnes, les rues des villes, répondant à l’appel de l'Assemblée de la coordination des élèves du secondaire (l’ACES).
Les bandes fascistes ont plus d’une fois attaqué les occupations. La police héritée de Pinochet a dispersé à coup de grenades lacrymogènes et de canons à eau, les cortèges de jeunes à chaque fois qu’ils se dirigeaient vers les lieux du pouvoir, tels que le Ministère de l’éducation, le Congrès national ou le Palais présidentiel. Au cours de ce mouvement près d’un millier de jeunes ont été arrêtés, 730 pour la seule journée du 31 mai. 35 ont été blessés le 5 juin par les carabiniers, la police militarisée du Chili.
Inquiète de ne pas arriver à intimider les lycéens, la Présidente a envoyé le ministre de l’Education Martin Zilic négocier avec 25 représentants lycéens le 31 mai pour obtenir le reflux.
Ce sont les gaz lacrymogènes lancés contre les lycéens, mobilisés dans la rue au moment où leurs soi-disant porte-parole discutaient avec l’ennemi, qui ont interrompu les négociations. Confiants dans leur capacité à se mobiliser, et fortement appuyés dans leur mouvement par la population chilienne et même par les élèves d’une dizaine d'établissements privés, les lycéens ont obligé l’ACES à lancer un appel à une nouvelle manifestation nationale pour le lundi 5 juin.
Le 5 juin, les dirigeants du mouvement donnent la consigne de rester retranchés dans les lycées pour retenir les lycéens bien trop déterminés à des journées culturelles et autres forums de réflexion sur la qualité de l’enseignement. Là encore, des groupes entiers sont sortis pour manifester dans la rue, devant le Ministère de l’éducation, pour exiger la satisfaction de leurs revendications et non attendre le pourrissement.
Les lycéens en lutte ont réussi à tordre la main du gouvernement bourgeois que leurs dirigeants, souvent membres des organisations de jeunesse du Parti « socialiste » du Chili (JSC) et du Parti « communiste » chilien (JCC), s’apprêtaient à serrer courtoisement. À plusieurs reprises, les massives assemblées de lycéens ont refusé les miettes lancées par la bourgeoisie et ont maintenu leur principale revendication : le transport scolaire gratuit, l’abrogation de la LOCE. Pour cela, dans plus de 1 000 lycées du pays, les lycéens ont élu deux délégués par établissement.
Mais en refusant d’appeler à la grève générale et de diriger la puissance de la jeunesse et de la classe ouvrière contre les centres du pouvoir bourgeois, l’ACES a amplement facilité la répression du gouvernement Bachelet et ses manœuvres. La CUT (Centrale unitaire des travailleurs), la confédération syndicale du Chili, dirigée par le PSC, s’est bien gardé d’appeler les travailleurs à protéger les lycéens et à permettre le droit à l’instruction pour les enfants des travailleurs. Les fédérations syndicales contrôlées par le PCC non plus.
Politiquement déstabilisée par ses manifestations, la présidente a manœuvré. Le 7 juin, elle a concédé une aide de l'Etat de 192 millions de dollars pour subventionner les frais de transports et les examens d'entrée à l'université pour 60 % des candidats les plus pauvres.
« Nous retournons en classe, les lycées vont être libérés à partir d'aujourd'hui », a décrété le 12 juin la Coordination. Présentant les concessions comme une victoire, l’ACES a organisé le reflux de la mobilisation, après 10 jours de grève générale des lycées. Les dirigeants réformistes des lycéens ont accepté de protéger le gouvernement de la plus importante mobilisation depuis 30 ans. En échange, la Présidente a obtenu des dirigeants lycéens JSC et JCC qu’ils s’associent à sa politique au sein d’un Conseil consultatif présidentiel, qui a pour tâche d’élaborer des « suggestions », le gouvernement se gardant le rôle de décider.
La coordination (ACES) a accepté cette mascarade, regrettant mollement que les lycéens ne soient que 12 à tenir compagnie aux 62 représentants de l’ordre bourgeois. Ils siègeront ainsi à côté de certains qui ont instauré cette loi pendant le régime militaire. Le journal du PCF est soulagé d’annoncer la fin du mouvement :
La révolution des « pingouins », le surnom des lycéens à cause de leur uniforme scolaire, est finie.
Lundi soir dans le centre de Santiago, au moment d’enlever les dernières banderoles qui ont habillé pendant plus d’un mois la façade du lycée Aplicación, dont il est le porte-parole, William Vallejos a le sourire. Fatigué, il confie avec le sentiment du devoir accompli : « on n’est pas des surhommes. Il est temps de reprendre les cours »…
Les lycéens ont affirmé qu’ils ne se
démobiliseraient pas et reportent désormais toute leur attention, dès ce
mercredi, sur les travaux du tout nouveau Conseil présidentiel pour l’éducation
chargé de proposer à moyen terme des réformes structurelles. (L’Humanité,
14 juin 2006)
Pour la majorité des lycéens, après avoir pris conscience de leur force collective, la pilule était dure à avaler. En province notamment, les lycéens ont continué à se révolter. Et fin août, ils sont redescendus dans la rue alors que le Conseil consultatif présidentiel n’avait encore formulé aucune proposition. Refusant de s’en remettre au gouvernement, tentant de surmonter la trahison des dirigeants JCC et JSC, les manifestants exigeaient une fois de plus la satisfaction de leurs revendications, l’abrogation de la LOCE. Plus d’une centaine a été de nouveau arrêtée, alors qu’ils se dirigeaient, exaspérés par leurs conditions de vie, vers le Palais présidentiel.
À peine les pompiers réformistes ont-ils étouffé un foyer de lutte, qu’ils doivent se porter sur d’autres fronts : du 7 au 31 août, les mineurs de la mine de cuivre La Escondida, du groupe australo-britannique BHP Billiton, ont fait grève ; fin août, des lycéens ont de nouveau manifesté ; le 26 septembre, les travailleurs de l’enseignement public ont fait grève massivement.
Des dizaines de milliers de jeunes ont fait l’expérience de la nature violente de l’Etat bourgeois que les réformistes présentent comme neutre, au dessus des classes, alors qu’il est le rempart de l’exploitation et des inégalités et, en outre, dans les pays comme le Chili, la garantie de la domination impérialiste.
La spontanéité de la mobilisation des lycéens a bousculé la vie politique du pays, depuis longtemps réduite aux farces électorales. Mais l’absence d’un organisation de jeunes révolutionnaires et d’un parti ouvrier révolutionnaire ne lui a pas permis de vaincre, d’infliger une défaite au gouvernement Bachelet et à la bourgeoisie chilienne, d’avancer vers un gouvernement ouvrier et paysan.
Le Collectif révolution permanente et le Groupe bolchevik soutiendront tout pas vers la construction d’un tel parti, en lien avec la construction d’une internationale, qui puisse organiser la jeunesse pour la révolution socialiste. C’est la solution pour que les combats de la jeunesse, alliée aux travailleurs, puissent résoudre la question du pouvoir à leur compte au Chili, en France, en Grèce et ailleurs.