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À quoi sert Lutte Ouvrière ?

Les aides de camp des réformistes

 

Tout sur le CPE !

 

Pendant toutes les semaines de la grève étudiante, Lutte Ouvrière a expliqué qu’il ne fallait pas s’en prendre au gouvernement mais s’épuiser sans gagner, en complète collusion avec les appareils traditionnels.

Dès le 20 janvier et jusqu’au 10 avril, LO qui n’aime pas décréter a fait une exception :

L'essentiel du dispositif réside dans ce que Villepin a appelé le « contrat premier emploi ». (Lutte Ouvrière, 20 janvier 2006)

En parfait accord avec les dirigeants de l’UNEF qui ont rédigé des consignes à leurs représentants dans les facs pour qu’ils s’en tiennent strictement à une mise en cause du CPE, LO ne fait pas de l’apprentissage à 14 ans, du travail de nuit dès 15 ans, de l’institutionnalisation des stages, un enjeu du combat. Alors, logiquement, elle reconnaît le mérite du PS, dont les prises de position ont fait « contrepoids à la débauche de propagande orchestrée par le gouvernement » et ont contribué à « donner le sentiment qu’exiger le retrait du CPE est légitime. » (Lutte de classe n° 95, p. 3)

L’organisation qui se dit, parfois, révolutionnaire a ainsi appuyé dès le début le dévoiement bureaucratique des revendications étudiantes. La jeunesse qui n’est pour les beaux yeux de LO, jamais assez mobilisée, s’est pourtant prononcée du début à la fin du mouvement contre toute la loi Villepin. Et ce contre le PS, contre l’UNEF, et contre LO qui était active au sein de la Coordination étudiante.

Non seulement LO ne compte pas s’en prendre à toute la loi, mais jamais elle ne l’analyse comme une offensive commandée par les besoins de la bourgeoisie. Sa presse réduit les attaques du gouvernement à de simples manœuvres électoralistes. Son critère relève de l’arithmétique parlementaire, pas de la lutte entre deux classes aux intérêts inconciliables. Les forces en présence ne seraient plus deux classes, mais un jeu de rôle de ministres en campagne. Sarkozy « soigne son image », tandis que Villepin « veut occuper le devant de la scène ».

Le CNE et le CPE eux-mêmes sont surtout des mesures électorales. Il n’est pas dit que l’opération CPE soit rentable pour Villepin. (Lutte de Classe n° 95, p. 2)

Comme une envoyée spéciale de Matignon, LO épouse si bien le point de vue des ennemis qu’elle reproche à Villepin de n’avoir pas discuté de sa loi avec sa propre majorité !

Par conséquent, elle passe considérablement moins de temps à expliquer comment le prolétariat et la jeunesse peuvent gagner. Sur cette question, LO se cantonne au commentaire extérieur et à la contemplation pessimiste, pour justifier son agitation contre la grève générale dans la lutte des classes.

Pour LO comme pour les politologues bourgeois, la classe ouvrière a disparu, remplacée par des électorats et une opinion publique qui ne comprennent rien, dont il faut « attirer l’attention » et qui ont besoin d’une « agitation permanente » (Lutte de Classe n° 96, p. 4). LO qualifie de « faible, plafonnante, au faible degré de politisation », la mobilisation des jeunes et des travailleurs. Elle en déduit que pour eux, rien ne vaut des journées d’action « largement annoncées ».

 

Apologie des journées d’action

 

Le point de vue de Lutte Ouvrière est sans ambiguïté : les étudiants et lycéens, « marqués par les préjugés » ont pu compter sur leurs vieilles organisations !

L’engagement de l’ensemble des formations de la gauche a été relayé par les prises de position des confédérations syndicales. (Lutte de classe n° 95, p.  3)

LO a ainsi soutenu avec zèle tous les appels de l’intersyndicale à manifester un jour puis reprendre les cours ou le travail le lendemain, du 7 février au 11 avril.

Lutte Ouvrière appelle à participer à toutes ces manifestations. Celles-ci doivent être un succès car il faut imposer le retrait du projet de CPE. (Lutte Ouvrière, 27 janvier 2006)

Bien sûr, « une seule manifestation ne suffit pas », et quand LO s’élève contre les « journées sans lendemain » … c’est pour préparer la prochaine avec les bureaucrates. LO livre avec un enthousiasme retrouvé les jeunes et travailleurs qu’elle influence dans leur gueule, parce qu’il faut bien « montrer son mécontentement », et parce que c’est à la condition d’être nombreux qu’ils mériteront la permission de recommencer la semaine suivante.

De la même manière que l'ampleur croissante du mouvement des étudiants et des lycéens a amené les dirigeants confédéraux à poser ouvertement la question du retrait du CPE, la participation massive des travailleurs à la journée du 28 sera la meilleure manière d'empêcher les directions syndicales de se contenter d'une journée d'action sans suite. (Lutte Ouvrière, 24 mars 2006)

Dans les faits, LO fait patienter les jeunes dans l’attente de la « suite ». Elle a les mots pour calmer leurs ardeurs : sa particularité est d’appeler aux journées d’action tout en prévenant de leur inefficacité. Sur le 28 mars, la «  suite du 18 », elle prévient :

La réussite d'une telle journée ne suffirait sans doute pas à imposer ce changement de politique. Mais elle permettrait de redonner aux plus hésitants confiance dans la force que les travailleurs représentent, dans leur capacité à mener à bien la riposte nécessaire à l'offensive que gouvernement et patronat mènent sans répit contre le monde du travail. (Lutte Ouvrière, 24 mars 2006)

Ce que LO préfère dans la mobilisation, ce sont ses étapes. LO relaie ouvertement le discours des bureaucrates qui cherchent à bloquer les manifestants bien trop déterminés, en accusant le « reste de la jeunesse » ou « le reste du prolétariat » de n’être pas mobilisés. Toujours la même tactique, rejeter la responsabilité sur les travailleurs et les jeunes et couvrir le dispositif de bousille des bureaucrates.

Il suffit d'ailleurs que les appels donnant répit au gouvernement soient « unanimes » et « enfin à échéances rapprochées », pour que LO balaie toute tiédeur face aux directions traîtres du mouvement ouvrier :

Les confédérations syndicales (...) ont décidé d'une nouvelle journée de grèves et de manifestations pour le 4 avril. Il était effectivement urgent d'annoncer rapidement le prochain objectif. Les faits montrent bien que quand les étapes de la mobilisation sont clairement annoncées, et ne revêtent pas le caractère de journées d'action isolées, sans lendemain, elles permettent aux hésitants de reprendre confiance dans la capacité du monde du travail à atteindre ses objectifs par la lutte. Il faut donc que cette journée du 4 avril soit un succès encore plus démonstratif que celle du 28 mars. (Lutte Ouvrière, 31 mars 2006)

En fait, le rythme de la dispersion orchestrée par les bureaucrates n’est tout au plus pas assez rapide pour épuiser les plus radicaux dont LO se préoccupe. Et pour protéger les directions syndicales d’un débordement qui les menacerait, menacerait les élus LO avec, le gouvernement et l’ordre bourgeois. Le calendrier tournant des vacances est même salué comme un avantage, permettant de se « relayer dans la grève »! Les étudiants apprécieront.

C’est au fil des journées d’action que s’est construit le mouvement. (Lutte Ouvrière, 10 avril 2006)

 

Contre le front unique ouvrier

 

La direction de Lutte Ouvrière et ses militants se sont opposés, dans les assemblées générales, dans les réunions syndicales, au mot d’ordre que les militants du Groupe Bolchevik, les travailleurs et les jeunes qui voulaient gagner,  ont martelé : Dirigeants de la CGT, de FO, de la FSU, de l’UNEF, appelez à la grève générale jusqu’au retrait de la loi Villepin.

Il ne s’agit pas d’une divergence sur la « tactique », sur les « moyens de lutte ». Lutte Ouvrière met toute sa confiance dans les appareils traîtres, tandis que les travailleurs conscients savent que les Thibault, Buffet, Mailly, Hollande, Aschieri et consorts sont de grands organisateurs de défaites.

Pour une fois, les réseaux du Parti socialiste, y compris dans l'UNEF, ont agi dans le même sens que les militants d'extrême gauche. (Lutte de Classe n° 97)

Dans la classe ouvrière, tout au long du mouvement, les confédérations n'étaient pas en deçà de la volonté des travailleurs. (Lutte de Classe n° 97)

Quand les militants du Groupe Bolchevik formulent « Dirigeants, appelez à la grève générale ! », ils expriment ce qui est nécessaire pour affronter le gouvernement. Ils indiquent ce que feraient des dirigeants syndicaux qui considèreraient Chirac-Villepin-Sarkozy comme leurs ennemis irrémédiables qu’il faut serrer à la gorge pour qu’ils lâchent prise. Ce n’est pas une spéculation sur le niveau atteint par la mobilisation mais une façon de la nourrir : « le prolétariat et la jeunesse doivent rassembler leurs forces contre le gouvernement, que les organisations qui disent le représenter servent à dresser ce bloc contre le gouvernement ! »

Comme le Groupe Bolchevik l’a appris chez Trotsky, les mots d’ordre de Front unique sont des mots d’ordre de mobilisation du prolétariat et en même temps une dénonciation de la politique des organisations du mouvement ouvrier qui ont depuis longtemps renoncé au combat conséquent contre la bourgeoisie. Lutte Ouvrière n’agite aucun de ces mots d’ordre, parce que pour elle, les problèmes tiennent au prolétariat, aux étudiants, pas aux appareils :

 Les blocages d’universités et de lycées ont été surtout « une adaptation au bas niveau de détermination du gros des étudiants », « une mesure technique pour suppléer la prise de conscience » (Lutte de Classe n° 96, p. 4 et 5).

Le mouvement avait-il assez d'énergie pour aller au-delà, y compris sans les confédérations (les moyens, aussi, de contraindre ces dernières à aller plus loin) ? De toute évidence, non. (Lutte de Classe n° 97)

Si on comprend bien, la grève a été imposée par une minorité. La direction de LO se rend-elle compte qu’elle reprend les calomnies de la réaction, servant de justification aux attaques du FNJ et de l’UNI ?

Par les semaines d’isolement de la grève des étudiants, fac par fac, puis coupée de la mobilisation ouvrière, par les journées d’action qui plaisent tellement à LO, les dirigeants des organisations syndicales ont bouché la possibilité que le prolétariat et la jeunesse réalisent la grève générale. Ils ont œuvré en protection du gouvernement, pour éviter que la rue ne lui inflige une défaite qui aurait mis son existence en danger.

 

LO et la question du pouvoir

 

L’Union Communiste de Hardy - Laguiller est sans doute l’organisation politique qui en fait le moins, si par politique on entend la lutte pour le pouvoir. Son point de vue est économiste, borné. Elle méprise profondément les prolétaires auxquels elle estime devoir faire la leçon :

Qu'un jeune qui recherche un premier emploi préfère ce CPE au chômage, c'est évident. Mais il n'y trouverait pas plus de sécurité qu'avec un emploi en intérim, ou qu'avec un contrat à durée déterminée, que l'employeur ne peut légalement pas rompre en cours de route. Et il n'aurait pas droit aux 10% de prime de précarité qui accompagne ces contrats. Aurait-il l'occasion d'acquérir une petite expérience professionnelle ? Ni plus ni moins qu'avec toutes les autres formes déjà existantes de contrats précaires. (Lutte Ouvrière, 17 mars 2006)

Comme si l’écrasante majorité de la jeunesse l’avait attendue pour savoir que le CPE et autres contrats sont des arnaques !

L’objectif qu’elle assigne « aux luttes », c’est au mieux de desserrer l’étau, jamais de le briser :

Mais pour faire baisser pavillon au patronat qui prépare attaque sur attaque contre le monde du travail, bien des mobilisations seront encore nécessaires. (Lutte Ouvrière, 10 mars 2006)

Bien conscients que l'avenir de leur mouvement dépendait de la pression exercée sur le gouvernement… (Lutte Ouvrière, 14 avril  2006)

Tout au plus les jeunes et les travailleurs devaient « ramener [le gouvernement] à une plus juste vision de la réalité ». Ce plat réformisme n’est pas sans lien avec les pincettes que prend Lutte Ouvrière pour attraper le mot d’ordre de grève générale. Elle doit savoir qu’il pose une question que LO se garde toujours de poser : qui doit gouverner ?

Une fois amendée la loi Villepin, alors qu’une frange d’étudiants continuait d’en découdre, LO explique aux jeunes qu’elle influence qu’il n’est pas question de prendre le pouvoir :

Et nombre des jeunes qui ont participé à la mobilisation de ces dernières semaines ont appris que, si «  la rue ne gouverne pas  », elle peut faire reculer un gouvernement réactionnaire et arrogant. C'est un enseignement que beaucoup retiendront. (Lutte Ouvrière, 14 avril 2006)

Jamais LO n’a, pendant les semaines de grève, publié un titre, une ligne, sur la nécessité pour vaincre, de défaire et de chasser le gouvernement Chirac-Villepin. Elle s’est dressée contre l’exigence qui montait des manifestants de mettre dehors Villepin, sous prétexte qu’il serait remplacé par un autre représentant de l’UMP… Il est impossible pour LO d’ouvrir la perspective d’un autre gouvernement, un gouvernement ouvrier appuyé sur la mobilisation, seul capable de satisfaire les revendications des étudiants et travailleurs. C’est qu’à force d’admirer le PCF, pour LO aussi, le capitalisme est devenu un horizon indépassable et les institutions bourgeoises existent pour l’éternité.

 

LO n’a aucune intention de construire un parti révolutionnaire

 

On l’a vu, Lutte Ouvrière n’a rien à reprocher aux bureaucraties syndicales dans la bataille contre la loi Villepin ; elle ne s’oppose pas non plus aux réformistes, partis et syndicats, sur le programme qu’elle avance (seulement en campagne électorale). Même ses « mesures d’urgence » sont présentées comme compatibles avec le maintien du mode de production capitaliste, avec la société bourgeoise ; elle veut faire croire, par exemple, à la possibilité de mettre fin au chômage sans que le prolétariat prenne le pouvoir, sans qu’il exproprie le capital.

Avec des mines d’inquisiteurs ou, du moins, de peuple élu, les dirigeants de LO sont prompts à critiquer le « faible niveau de conscience des jeunes et des ouvriers », mais cela ne les empêche pas de décourager les étudiants d’intégrer l’exigence du combat contre la dernière loi Sarkozy anti-immigrés dans leur plate-forme revendicative, car « entraînerait-elle autant de gens que le CPE, rien n’est moins sûr » (supplément LO, 10 avril).

Mais décidément, à quoi sert LO ? A rien, si on les écoute :

Les révolutionnaires et leur agitation politique ne pèseront guère dans le changement de l’état d’esprit de la grande masse des travailleurs. (Lutte de Classe n° 95, p. 4)

Sur le plan social, bien que nous n'ayons ni les moyens ni la force de susciter une réaction générale des travailleurs, pour se défendre, nous affirmons que c'est pourtant cela qu’il faudrait. (Texte de Congrès)

Leur presse affirmait pendant la dernière mobilisation de la jeunesse, qu’avec un peu de bonne volonté, on peut fort bien se passer de parti :

Il n’est même pas besoin pour cela d’être très nombreux : même à 3 ou 4, on peut tirer quelques centaines de tracts et partir les distribuer, à n’importe quel endroit où il y a du monde. (4 pages du 3 avril)

Difficile de ne pas citer dans la même veine, mais en version carrément ridicule, le 4 pages daté du 10 avril :

Car après tout, même dans la file d’attente d’un tire-fesses ou dans un stage UCPA, on peut discuter politique et luttes !

Au fond, Lutte Ouvrière fait intervenir ses militants dans la lutte de classes comme des syndicalistes ou des curés. Si sa direction n’impulse aucunement la tâche de construire un parti ouvrier révolutionnaire, c’est qu’elle estime qu’il y en a déjà un : le PCF, tire-fesses de LO.

Il n'en reste pas moins que le PCF constitue aujourd'hui une force qui pèse par l'influence qu'il garde encore dans les milieux populaires, même si celle-ci s'est émoussée, au fil du temps, et surtout au fil des mésaventures dans lesquelles ses dirigeants ont entraîné ses militants et ses sympathisants.

Mais pour redresser la barre, comme le prétend Marie-George Buffet, il faut autre chose que des débats sans fin pour savoir comment reconstituer l'Union de la gauche. Il faudrait une orientation politique qui aide à préparer des luttes et qui permettrait de changer le rapport de forces, non sur le terrain électoral, mais sur le terrain social.  (Lutte Ouvrière, 13 janvier 2006)

Préparer des luttes, changer le rapport de forces… pas de divergences principielles entre PCF et LO, pas de révolution prolétarienne qui refroidirait les rapprochements avec Marie-George ; LO est toujours prête à patienter dans la file d’attente pour travailler avec le PCF.

Usurpant le nom de trotskyste, Lutte Ouvrière fourvoie des jeunes, des travailleurs qui ont cru trouver là une organisation combattant pour la révolution prolétarienne, pour le socialisme, alors qu’elle les rabat sans cesse dans les filets des réformistes de tous poils.