| Révolution Socialiste | ![]() |
|
Home | Liens | Révolution Permanente | Lucha Marxista | Grupo Germinal |
Stéphane Just
1935 : Hitler parle haut et fort à toute l'Europe, ses SS exterminent physiquement dans les premiers camps de concentration plus d'un million de militants socialistes et communistes d'Allemagne. C'est du prix du sang que la classe ouvrière doit payer la politique de Staline de lutte contre les « sociaux-fascistes », de refus du front unique ouvrier… A Rome, le dictateur fasciste Mussolini plastronne, le mouvement ouvrier écrasé est dans l'illégalité.
Chemises brunes, chemises noires, le fascisme montre quelles sont les « solutions » du système capitaliste.
1935 : Le Populaire,
quotidien de la SFIO, publie un dessin : des militants socialistes et
communistes sont enfermés dans un camp gardé par des SS. L'un d'entre eux
déclare : « Cette fois, l'unité est réalisée ».
1935 : la France accuse le choc de la crise mondiale déclenchée en 1929. La production industrielle baisse de manière spectaculaire. Pour un indice de la production à 100 en 1913 ; en 1930, il est de 140 ; en 1935, il est de 94.
Sur une population de 41 millions d'habitants, il y a officiellement plus de 500 000 chômeurs. Les salaires diminuent avec la durée de la semaine de travail. En 1930, la durée moyenne du travail est de quarante-sept heures trois quarts par semaine, en 1934, elle est de quarante-quatre heures et demie.
La semaine de travail légale est de 48 heures ; dans certaines branches d'industrie, on travaille 52 à 56 heures par semaine. Dans d'autres, c'est quasiment le chômage total. Quant aux prix, ils galopent : les prix agricoles à la production baissent, ruinant des milliers de petits paysans, et ceux des denrées alimentaires augmentent de 25 % entre août 1925 et mai 1936. Pour des millions d'ouvriers, de petits-bourgeois des villes et des campagnes, la misère devient une réalité. Dans les usines, le patronat organise la chasse aux militants syndicaux, aux militants politiques. On réprime le droit de grève, licencie pour activités syndicales : le mouvement ouvrier doit s'accrocher dans une situation de semi-légalité.
Si, en bas, la situation du prolétariat et des classes laborieuses s'aggrave brutalement, en haut, ministres et députés bourgeois s'abîment dans le luxe insolent, la corruption : c'est la République des pots-de-vin.
L'impérialisme français est sorti « vainqueur » de la Première Guerre mondiale. Il est et restera jusqu'au réarmement allemand la plus grande puissance militaire en Europe. Mais il est sorti de la guerre exsangue : une partie du capital accumulé a dû être liquidé ; toutes les régions du Nord dévastées ; plus de 1 800 000 morts ; des millions de blessés et d'invalides. C'est toute une génération qui est saignée à blanc. Du seul point de vue de sa population, la France mettra plusieurs années pour s'en remettre.
L'impérialisme français est « victorieux », mais incapable de dominer l'Europe, même l'Allemagne défaite, en l'absence de l'appui de ses « alliés », l'Angleterre et les USA, et encore bien moins contre eux. La crise de 1923 l'a prouvé. La bourgeoisie française a dû se contenter d'une partie des énormes réparations de guerre qu'elle voulait imposer à l'Allemagne. Elle a dû laisser l'industrie allemande, bénéficiant entre 1923 et 1929 de crédits américains massifs, redevenir la première d'Europe, envahir les marchés. Elle se réfugie dans les limites de son empire. Le capital financier français est plus que jamais un capital de rentiers, de « tondeurs de coupons », bien que la masse et l'importance de ceux-ci ne soient plus ce qu'elles étaient sur le plan international, si la dette d'Etat s'est considérablement accrue. Le renouvellement et la concentration de l'appareil de production, malgré l'apport de l'Alsace-Lorraine, le charbon de la Ruhr, la reconstruction du Nord dévasté, n’ont pas eu lieu, et de loin, à la dimension où il s'est renouvelé et concentré en Allemagne. L'impérialisme français est irrémédiablement le plus décadent des grandes puissances impérialistes d'Europe.
En même temps, il garde le statut et le rôle d'une grande puissance impérialiste à l'échelle mondiale, celui de la plus grande puissance impérialiste sur le continent européen, gardien vigilant et jaloux de l'« ordre » européen que le Traité de Versailles et les traités annexes ont institué en amputant l'Allemagne et en morcelant l'Europe. Cette charge, il doit la porter et elle l'écrase. Inéluctablement, les échéances devront être honorées. La classe ouvrière, la petite paysannerie, la petite-bourgeoisie, devront les acquitter. Inéluctablement, l'impérialisme français devra être réduit à sa juste place en Europe et dans le monde. La crise économique n'a pas en France la même acuité qu'en Allemagne, en raison du caractère relativement arriéré de l'économie française, et de son isolement du marché mondial. Mais ses conséquences, surtout à partir de 1933, seront néanmoins très lourdes à supporter pour les masses. De plus, elle annonce de nouveaux bouleversements internationaux qui, obligatoirement, révèleront la faiblesse organique, la décadence très avancée de l'impérialisme français, et qui le mettront à sa juste place.
La venue d'Hitler au pouvoir, jouant de la politique d'équilibre de l'impérialisme anglais en Europe, de la distance, à ce moment, de l'impérialisme US aux prises avec une crise économique sans précédent, par rapport à l'Europe, va révéler ces données. Il dénoue en se jouant l'étreinte de l'impérialisme français sur l'Allemagne, met en échec la politique d'encerclement et s'engage dans une course aux armements que l'impérialisme français n'est pas en mesure ni politiquement ni économiquement de soutenir.
Alors que s'exaspèrent les contradictions entre les classes, s'ouvre une crise interne de la bourgeoisie française. La République parlementaire, que le Parti radical incarne, entre en convulsions. Elle louvoie et recule devant les ligues fascistes, se révèle incapable d'écraser la classe ouvrière, d'ouvrir à la bourgeoisie comme classe une quelconque perspective internationale qui puisse préserver ses positions de première puissance impérialiste sur le continent européen, et de grande puissance mondiale. La France, « vainqueur de la Première Guerre mondiale », est incapable de tenir tête à l'expansionnisme de la bourgeoisie allemande, à la vitalité de son industrie : la bourgeoisie française qui n'a pu « faire payer l'Allemagne » tente de faire payer aux travailleurs les conséquences de la crise économique et financière.
Alors que s'exacerbent les contradictions entre les classes, la République parlementaire agonise.
En 1934, l'affaire Stavisky éclate, et éclabousse l'ensemble du système parlementaire, révélant au grand jour la corruption du personnel politique de la bourgeoisie française.
Maintes fois condamné, le petit escroc Stavisky va en quelques années faire fortune, achetant « relations » politiques et policières. Armé de l'impunité, il fait éditer des bons du Crédit municipal de Bayonne pour plusieurs dizaines de millions… sans couverture. Dix-neuf fois inscrit au rôle, le procès est dix neuf fois remis. Le 7 janvier 1934, le député-maire radical de Bayonne, Garat, est arrêté. Députés, ministres, préfets, hommes de cabinets, policiers sont impliqués dans cette gigantesque affaire d'escroquerie qui masque toutes les autres.
L'affaire Stavisky démontre l'affairisme du personnel politique au service du grand capital. C'est trop, c'est trop dangereux. Stavisky ne parlera pas. Le 8 janvier, le corps de Stavisky est découvert. Le Canard Enchaîné titre : « Stavisky a été suicidé d'une balle tirée à bout portant ! » et Le Figaro enregistre le « trépas opportun » de Stavisky…
Durant tout le mois de janvier, inculpations et arrestations se poursuivent, mettant en cause députés et journalistes en majorité membres du Parti radical. Le gouvernement est atteint : Dalimier, ministre radical, démissionne. Il est intervenu à plusieurs reprises pour faire ajourner le procès… Le Président du conseil, le radical Chautemps, s'oppose farouchement à la constitution d'une commission parlementaire d'enquête. Mais l'indignation est à son comble dans le pays. Le 27 janvier, le cabinet Chautemps démissionne collectivement : le leader de « l'aile gauche » du Parti radical, Daladier, constitue immédiatement un nouveau ministère : le Parti radical, toujours lui...
Mais la crise politique ouverte par l'affaire Stavisky mobilise les ligues fascistes contre le « parlementarisme » et la « République pourrie ».
Les ligues fascistes en France sont à la mesure de l'impérialisme français. Elles vivent sur la grandeur passée, la « Victoire ». L'impérialisme français ne peut ouvrir aux « anciens combattants », à la petite-bourgeoisie déclassée, de « grandes perspectives ». C'est une des données fondamentales qui différenciera les ligues fascistes françaises du fascisme brun, des hordes hitlériennes. Bien que les ligues soient organisées militairement et qu'elles regroupent peut-être plusieurs dizaines de milliers d'hommes plus ou moins bien armés que finance le grand capital, ce ne sont pas les SA et les SS. Mais il est vrai également que le mouvement ouvrier français n'est pas comparable à son homologue allemand, avec ses millions de combattants regroupés au sein du SPD, du KPD, de la centrale syndicale.
Parmi ces ligues : l'Action française avec Charles Maurras et Léon Daudet ; la Solidarité française du parfumeur Coty ; les Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger ; et surtout, organisant une partie des anciens combattants, les Croix-de-Feu dirigés par le colonel de La Rocque, homme de confiance d'Ernest Mercier, directeur de la Compagnie générale d'électricité. En exergue de leur journal Le Flambeau, un slogan : « Ni blanc ni rouge : bleu, blanc, rouge » Leur programme : « L'ordre français a toujours reposé sur trois éléments : travail, famille, patrie. » Leur objectif : chasser la « Gueuse » et instaurer en France un Etat fasciste corporatiste à l'image de l'Italie ou de l'Allemagne.
S'il le faut, nous prendrons des fouets et des bâtons
pour balayer cette Chambre d'incapables. (28
janvier 1933, meeting de la Fédérations des contribuables).
Les ligues rassemblent anciens combattants, à qui l'Allemagne « n'a rien payé », aventuriers fascistes, petits-bourgeois déclassés qui défilent béret sur la tête et drapeaux tricolores au vent, à la manière des SA d'Allemagne, des Fascis de Mussolini. Financées par les grandes banques, soutenues par l'Eglise, les ligues vomissent l'antisémitisme, la lutte contre les « rouges », contre les ouvriers, contre leurs partis.
Mais leur nationalisme est étriqué, conservateur et sans envergure. Elles sont incapables d'offrir autre chose que les « fruits de la victoire », or ceux-ci sont d'ores et déjà pourris ! Cela va donner un certain côté lamentable aux ligues, à l'image de la bourgeoisie française. Le danger n'en est pas moins considérable. La férocité des ligues contre le mouvement ouvrier et la classe ouvrière, si elles parvenaient au pouvoir, ne serait pas moins grande que dans tous les pays où le fascisme a vaincu (cf. l'Espagne).
A la suite du scandale Stavisky, le Préfet de police de Paris, Chiappe, est déplacé. C'est un ami des bandes fascistes, c'est surtout une occasion. Le 6 février 1934, les ligues appellent leurs adhérents à manifester contre cette décision sur le Palais Bourbon.
Le 6 au matin, L'Humanité (le quotidien du PCF) annonce que le Parti communiste et l'ARAC seront également présents :
Tous à 20 heures Rond-point des Champs-Elysées pour manifester aujourd'hui vigoureusement à la fois contre les bandes fascistes et contre le gouvernement qui les protège et les développe, contre la social-démocratie qui par sa division de la classe ouvrière s'efforce de l'affaiblir.
Pour les dirigeants du PCF, la ligne est claire : coude à coude avec les ligues, contre les fascistes et la social-démocratie.
C'est l'émeute. Les bandes fascistes tirent, la police réplique, la Place de la Concorde est un véritable champ de bataille. Croix-de-Feu et militants communistes manifestent, et La Marseillaise se mêle à L'Internationale ! Le 7 février au matin, le pays apprend avec stupeur que cette nuit de violences a fait vingt morts et plusieurs centaines de blessés.
L'Humanité du 7 février écrit :
Contre les fascistes, contre la démocratie qui se fascise, Paris ouvrier a riposté ; tandis que les balles des gardes mobiles couchaient douze morts et près de deux cents blessés sur le pavé, le Parti socialiste donne sa confiance au gouvernement.
Trotsky écrit :
C'est maintenant le tour de la France, le 6 février 1934 y constitue la première répétition du banditisme fasciste.
Morts de peur, les députés des partis bourgeois refusent de dissoudre les ligues, de défendre les libertés, d'écraser la vermine fasciste.
Le 7 février à 14 heures, Daladier qui vient d'obtenir la confiance de la Chambre… démissionne immédiatement pour laisser la place à un « sauveur », à un homme fort : Gaston Doumergue. Ce dernier accourt de sa retraite et forme un gouvernement de combat avec Pétain, Tardieu, Laval, Herriot, Adrien Marquet.
Un régime politique bâtard s'établit de fait. Le Parlement se dessaisit au profit du gouvernement d'une partie importante de ses pouvoirs : Doumergue et ses successeurs gouvernent par décrets lois. Le capital financier l'exige, le Parlement obéit. L'axe du gouvernement se déplace, de plus en plus constitué par l'appareil d'Etat, la police, l'armée, tandis que le capital financier utilise les bandes fascistes en tant que moyens de pression. La Chambre des députés s'efface devant l'exécutif. Le gouvernement a un caractère bonapartiste, mais à la mesure d'un impérialisme décadent et dont l'orientation est hésitante, zigzagante. Le président de la République confie le soin de former le gouvernement à un homme déterminé, mais c'est le Parlement qui investit ou désavoue le gouvernement. Mis en minorité à la Chambre, celui-ci doit démissionner.
Le parlementarisme moribond s'efface devant un gouvernement de type bonapartiste qui obtient les pleins pouvoirs, laisse au second plan l'Assemblée, s'appuie sur l'armée et la police. Appuyé par le Parti radical, Doumergue va gouverner par décrets-lois. Le Parti radical, toujours lui… Mais la classe ouvrière réagit.
Au lendemain du 6 février, militants et travailleurs se mobilisent spontanément, exigeant des dirigeants des partis et des syndicats qu'ils agissent, qu'ils réagissent. Le 9 février, le Parti communiste français, qui a « oublié » son appel à la manifestation du 6, organise à la République une manifestation contre les ligues fascistes. Des milliers de militants socialistes s'y joignent. Toute la nuit, du faubourg du Temple aux rues de Belleville, quelques dizaines de milliers de militants s'accrochent au terrain et font face à la police.
La police a hésité devant les ligues, elle charge et tire sans sommation contre les militants ouvriers. Cette nuit, le sang des travailleurs va couler.
Les manifestants descendent des quartiers nord et est de Paris, de la banlieue. Un puissant contingent vient du rayon de Saint-Denis que dirige alors Jacques Doriot, partisan de l'unité avec la SFIO et qui n'est pas encore exclu du PCF Ce sont principalement les militants qui descendent de Saint-Denis et de la banlieue nord qui tentent de forcer les barrages des forces de police à la hauteur de la Gare du Nord et de celle de l'Est pour descendre le boulevard Magenta, sur la place de la République : neuf morts, des dizaines de blessés.
Dans tout le pays, militants socialistes et communistes exigent vengeance, harcèlent leurs dirigeants, pour que s'organise la riposte unitaire aux ligues fascistes soutenues par Doumergue.
Le 7 février au matin, la Commission administrative de la CGT se réunit. Elle décide d'appeler à une grève générale de 24 heures pour le lundi 12 février. Dans la soirée, elle convoque les organisations suivantes : la SFIO, le Parti socialiste de France (néo‑socialiste), le Parti républicain socialiste, le Parti d'unité prolétarienne (né d'une rupture au sein du PCF), l'Union anarchiste, la Ligne des droits de l'homme, la Fédération ouvrière et paysanne (anciens combattants). Elle leur demande d'appuyer la grève du 12.
De leur côté, les fédérations SFIO de la Seine et de la Seine-et-Oise se prononcent dans la nuit du 6 au 7 février pour l'unité d'action avec le PCF et la CGTU. Une délégation que conduisent Zyromski, Pivert, Descourtieu a proposé dans la nuit du 6 au 7 après minuit une manifestation commune dès le 7 février. Elle n'est pas reçue. La lettre qu'elle dépose à la CGTU et au PCF dit notamment :
Nous vous demandons une entrevue, afin de fixer les bases d'un accord loyal et de réaliser l'unité d'action des travailleurs. Prière de nous répondre au plus tôt. Nous nous tiendrons dans notre permanence jusqu'à minuit. Toutes les organisations du prolétariat doivent former une barricade infranchissable au péril fasciste.
La réponse du PCF à l'offre des fédérations SFIO de la Seine et de la Seine-et-Oise est publiée le 8, en même temps que le PCF convoque la manifestation du 9. C'est une fin de non-recevoir, sous prétexte que :
Votre parti a voté la confiance à Daladier. Vos chefs Léon Blum et Frossard ont conseillé la démission à Daladier pour faire venir un gouvernement de trêve des partis.
Assertion absolument fausse : Léon Blum a au contraire demandé expressément à Daladier de ne pas démissionner. Et c'est l'appel classique aux ouvriers socialistes, par-dessus la tête des dirigeants SFIO accusés de trahison, à se joindre à la manifestation du 9.
La volonté des militants, l'écho que rencontre Doriot, alors pour le front unique du PS et du PCF, de la CGTU et de la CGT, contraignent les dirigeants de la CGTU et du PCF à appeler de leur côté à la grève du 12 février. Mais L'Humanité du 11 février titrait :
Le Parti socialiste avec la République des fusilleurs. La classe ouvrière condamnera et rejettera avec dégoût les chefs socialistes qui ont le cynisme et l'audace de prétendre entraîner les ouvriers à la lutte contre le fascisme au chant de La Marseillaise et de L'Internationale. (Georges Lefranc, Histoire du Front populaire)
La CGT et la CGTU ayant donné toutes deux le mot d'ordre de grève générale pour le 12 février, la grève est massive. A Paris, deux manifestations sont convoquées. La première à l'appel de la SFIO et de la CGT, la seconde, par le PCF et la CGTU.
Les deux cortèges, forts de plusieurs dizaines de milliers de travailleurs s'avancent… l'un vers l'autre. Qui va l'emporter ? Les dirigeants du PCF et de la SFIO qui refusent l'unité d'action contre le fascisme, ou la grande masse des militants qui exigent le front unique ouvrier contre les fascistes et contre le capitalisme ? De part et d'autre, un cri jaillit : « Unité ! Unité ! ». Les deux cortèges fusionnent dans l'enthousiasme et une gigantesque manifestation rassemble au coude à coude ouvriers socialistes, communistes, militants de la CGT et de la CGTU et travailleurs inorganisés.
Dans tout le pays, la grève générale est suivie et les manifestations sont imposantes. Le 12 février 1934, la classe ouvrière a imposé à ses chefs, et notamment à ceux du PCF, le front unique ouvrier. Cette action donne la mesure de la disponibilité au combat de la classe ouvrière contre la bourgeoisie et son Etat, et révèle cette « ardente aspiration à l'unité des ouvriers » (Lénine) qui se reflète dans la SFIO et dans le Parti communiste.
La réplique du 12 février tourne une page de l'histoire du mouvement ouvrier et des rapports entre les classes en France. Un nouveau chapitre s'ouvre, militants et masses ont réussi à imposer aux dirigeants, pour un moment, le front unique ouvrier. Partant de là, le mouvement ouvrier français, la lutte de classe du prolétariat, vont connaître une véritable renaissance. Jamais, depuis la Commune, un mouvement ouvrier de masse n'était parvenu à se construire en France.
La SFIO avait certes, dès avant la guerre, une grande surface parlementaire : aux élections du printemps 1914, il y avait eu plus de cent députés socialistes élus. Mais les militants de la SFIO étaient tout au plus quelques dizaines de milliers. Quant à la CGT d'avant la guerre de 1914, elle organisait seulement ‑ et c’était déjà une puissance ‑ dans ses syndicats quelques centaines de milliers de travailleurs. Dans l'immédiat après-guerre, un puissant flux de militants entrait à la SFIO, des centaines de milliers de travailleurs se syndiquaient à la CGT dont les effectifs dépassaient le million.
La scission syndicale de 1920, la scission au sein de la SFIO, allaient briser et faire reculer très loin en arrière ce mouvement. La politique du PCF et de la CGTU, passant du plus plat opportunisme au « social-fascisme » ramenait à quelques milliers de militants les effectifs du PCF, et à quelques dizaines de milliers de syndiqués ceux de la CGTU. La SFIO et la CGT étaient beaucoup plus fortes, mais leurs effectifs ne dépassaient pas quelques dizaines de milliers de militants pour l'une, quelques centaines de milliers pour l'autre.
Le 12 février, commence la constitution d'un mouvement ouvrier de masse en France. Rapidement, la SFIO va dépasser la centaine de milliers de militants, le PCF approcher de la centaine de milliers, les deux centrales syndicales bénéficient d'un afflux de centaines de milliers de nouveaux syndiqués, avant que la réunification en 1936 et Juin 36 n'apportent à la CGT réunifiée des millions de syndiqués.
Et, ce qui va de pair, la disponibilité de la classe ouvrière en tant que classe, sa volonté d'action, sa fermentation politique faisaient un saut qualitatif. Le prolétariat dans son ensemble se rassemblait et se levait. Ainsi s'annonçaient de grands affrontements de classes. La situation posait encore confusément la question à la classe ouvrière : fascisme ou socialisme ? bourgeoisie ou prolétariat ?
Mais arrêtons nous sur le Parti radical, ses relations avec le grand capital, les « classes moyennes », sa politique, en 1934.
Le Parti radical se définit en 1907, lors de son congrès de Nancy, comme « résolument attaché aux principes de la propriété individuelle dont il ne veut ni commencer ni même préparer la suppression ». Disposant d'une influence dans les couches de la petite-bourgeoisie des villes et des campagnes, il entretient l'anticommunisme, les ressentiments à l'égard de la classe ouvrière, et ce, au compte du grand capital. Ainsi, ses représentants, toujours partisans de l'expansion coloniale et de la rapine impérialiste, obtiendront en retour quelques miettes en faveur des classes moyennes. Depuis 1885, il a fait partie de toutes les combinaisons gouvernementales de la 3e République.
La crise de 1929 aura pour conséquence de précipiter à la faillite et à la ruine des centaines de milliers de petits commerçants, de petits paysans, de petits épargnants. Cette couche sociale ne peut avoir de politique et de perspective propre. Elle est coincée entre le prolétariat et la grande bourgeoisie. Elle est stable seulement dans les moments de stabilité économique et politique. Mais les périodes de crise la bouleversent, font qu'elle passe à une instabilité totale, fiévreuse, capable des positions les plus extrêmes.
Quoi qu'il apparaisse, elle est toujours à la remorque d'une des classes fondamentales : prolétariat et grande bourgeoisie. En 1934, les « classes moyennes » amorcent un mouvement contradictoire : la plus grande partie délaisse le Parti radical et se tourne vers les partis ouvriers, le PCF et le PS ; une autre partie délaisse le Parti radical, mais pour s'orienter à droite. Ruinée par le grand capital, la grande industrie, les gros propriétaires terriens, une grande partie de la clientèle du Parti radical se retrouve dans les faits poussée vers la classe ouvrière et ses organisations. Dès les années 1930, écrasés par la crise, des secteurs entiers de la petite-bourgeoisie commencent à se détourner du Parti radical.
Mais celui-ci s'adapte aux situations politiques et à la crise économique naissante. C'est le parti à l'aide duquel la grande bourgeoise entretenait les espoirs de la petite-bourgeoisie en une amélioration de sa situation. Les radicaux dont pu jouer ce rôle qu'aussi longtemps que la situation économique restait supportable pour la petite-bourgeoisie. A partir du moment où le grand capital subit les conséquences de la crise mondiale de 1929, la petite-bourgeoisie cherche d'autres voies, alors que le Parti radical reste fidèle à ses liens avec le grand capital, avec la Bourse, les conseils d'administration, l'appareil d'Etat. Parti du grand capital, exerçant une influence dans la petite-bourgeoisie, le Parti radical voit sa force et sa réalité électorale décroître au fur et à mesure que la crise se développe.
C'est dans cette situation que Daladier va devenir au sein du Parti radical leader d'une « aile gauche ». Mais l'aile gauche d'un parti attaché au maintien de la propriété privée des moyens de production, à la défense de l'Etat, n'a de gauche que le nom. Le rôle du Parti radical ira en diminuant avec le développement de la lutte des classes, mais, nous le verrons plus loin, la politique de front populaire prônée par les dirigeants du PCF et de la SFIO permettra à ce parti d'éviter la débâcle totale en le présentant comme le parti représentatif des « classes moyennes », défendant leurs intérêts. En réalité, la grande bourgeoisie, dont le Parti radical est un instrument, ne peut en période de crise que ruiner davantage les classes moyennes, la petite-bourgeoisie des villes et des campagnes, et le Daladier « de gauche » de 1936 se retrouvera en 1938 avec Reynaud pour s'engager à fond dans une politique de lutte contre la classe ouvrière et la petite-bourgeoisie, toujours au compte du grand capital.
La politique du Parti radical en ces journées de février 1934 éclaire de façon éblouissante la nature et la fonction de ce parti. Donc, le 7 février, Daladier qui a obtenu la confiance le 6 démissionne, et le 7, le président de la République fait appel à un sauveur, Doumergue. En se remettant au « sauveur » Doumergue, la bourgeoisie française démontre qu'elle est prête à se défaire du parlementarisme si les circonstances l'exigent… et le permettent. En obéissant servilement aux ordres du capital financier, en reculant devant les bandes fascistes, le Parlement, ses députés, ses partis, et notamment son parti, le Parti radical, ont démontré leur incapacité à défendre y compris la démocratie bourgeoise, les libertés qu'elle suppose et que les ligues fascistes menacent.
Tous craignent cependant un prolétariat qui se regroupe et se lève, ce qui a des conséquences contradictoires : il faut en finir avec les libertés et en même temps temporiser par peur de la réplique des masses. Les partis bourgeois, et d'abord le Parti radical, administrent la preuve qu'ils placent les intérêts du capital au-dessus de la démocratie bourgeoise et du parlementarisme. Ils craignent un prolétariat qui pourtant ne s'est pas encore regroupé et unifié pour combattre, même si cela ne va pas tarder. Le 9 février, le ministère Doumergue est formé et obtient la confiance à la Chambre, dont celle des parlementaires radicaux.
Trotsky écrira :
En la personne de Doumergue, nous avons le
bonapartisme sénile à l'époque du déclin capitaliste. Le gouvernement Doumergue
est le premier degré du passage du parlementarisme. Pour maintenir son
équilibre, il lui faut à sa droite les bandes fascistes et autres qui l'ont
porté au pouvoir. Réclamer de lui qu'il dissolve ‑ non sur le papier,
mais dans la réalité, les Jeunesses patriotes, les Croix-de-Feu, les Camelots
du roy et autres, c'est réclamer qu'il coupe la branche sur laquelle il se
tient. Des oscillations temporaires d'un côté ou de l'autre restent, bien
entendu, possibles. Ainsi, une offensive prématurée du fascisme pourrait
provoquer dans les sommets gouvernementaux un « écart » à gauche.
Doumergue ferait place pour un temps, non à Tardieu, mais à Herriot. Mais il
n'est d'abord pas dit que les fascistes feront une tentative prématurée, et
ensuite un écart temporaire à gauche dans les sommets ne modifierait pas la
direction générale du développement et hâterait plutôt le dénouement. Il n'existe
aucune voie pour retourner à la démocratie pacifique. Le développement conduit
inévitablement, infailliblement, à un conflit entre le prolétariat et le
fascisme. (Où
va la France ? octobre 1934)
Le 12 février, la grève générale, la manifestation du cours de Vincennes, la fusion des deux cortèges aux cris de « Unité ! Unité ! », ont engagé un processus politique. Le mouvement de la classe ouvrière s'ordonne sur un axe qui mène inévitablement à l'affrontement. Dans des délais rapides mais que nul ne peut déterminer, les masses exigeront par l'action satisfaction à leurs revendications. Pourtant, il faut que le processus politique se développe, ce qui n'est pas donné d'avance.
Sans aucun doute, au cours de l'année 1934, on assiste à une remontée des luttes ouvrières, et ce sont là des signes indéniables de la volonté des travailleurs d'obtenir satisfaction à leurs revendications. Pourtant, le développement de l'action gréviste reste difficile et délicat : d'abord, en raison de la situation économique. Alors qu'en 1930‑1932, les conséquences de la crise économique mondiale ne se sont pas faites pleinement sentir en France, c'est seulement durant les années 1933‑1935 que la France est touchée. Les chômeurs commencent à se compter par millions dans un pays qui reste alors un pays principalement rural. Cela pèse lourdement pour engager des luttes revendicatives. Là n'est pas néanmoins l'essentiel : la bourgeoisie n'a pas perdu pied et c'est elle qui continue à la surface des choses de mener l'offensive ; le problème n'est pas celui de la lutte gréviste d'abord et avant tout, mais d'un processus politique qui permette de réaliser les conditions du combat de classe.
Polémiquant avec les staliniens, Trotsky écrit en 1935 :
Le Comité central du Parti communiste accuse de cette stagnation tout le monde, sauf lui. Nous ne nous disposons à blanchir personne. Nos points de vue sont connus. Mais nous pensons que le principal obstacle sur la voie du développement de la lutte révolutionnaire est actuellement le programme unilatéral, contredisant toute la situation, presque maniaque, des « revendications immédiates ». Nous voulons ici faire la lumière sur les considérations et les arguments du Comité central du Parti communiste avec toute l'ampleur nécessaire. Non pas que ces arguments soient sérieux et profonds : au contraire, ils sont misérables. Mais il s'agit d'une question dont dépend le sort du prolétariat français.
Le document le plus autorisé sur la question des « revendications immédiates » est la résolution programmatique du Comité central du Parti communiste. (voir « L'Humanité » du 24 février). Nous nous arrêterons à ce document.
L'énoncé des revendications immédiates est fait très généralement : défense des salaires, amélioration des assurances sociales, conventions collectives, « contre la vie chère », etc. On ne dit pas un mot sur le caractère que peut et doit prendre dans les conditions de crise sociale actuelle la lutte pour ces revendications. Pourtant, tout ouvrier comprend qu'avec deux millions de chômeurs complets ou partiels, la lutte syndicale ordinaire pour des conventions collectives est une utopie. Pour contraindre dans les conditions actuelles les capitalistes à faire des concessions sérieuses, il faut briser leur volonté ; on ne peut y parvenir que par une offensive révolutionnaire. Mais une offensive révolutionnaire qui oppose une classe à une classe ne peut se développer uniquement sous des mots d'ordre économiques partiels. On tombe dans un cercle vicieux. C'est là qu'est la principale cause de la stagnation du front unique.
La thèse marxiste générale : les réformes sociales ne sont que sous-produits de la lutte révolutionnaire, prend à l'époque du déclin capitaliste l'importance la plus immédiate et la plus brûlante. Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s'ils sont menacés du danger de perdre tout.
Mais même les plus grandes « concessions » dont est capable le capitalisme contemporain, lui-même acculé dans l'impasse, resteront absolument insignifiantes en comparaison avec la misère des masses et la profondeur de la crise sociale. Voilà pourquoi la plus immédiate de toutes les revendications doit être de revendiquer l'expropriation des capitalistes et la nationalisation (socialisation) des moyens de production. Cette revendication est irréalisable sous la domination de la bourgeoisie ? Évidemment. C'est pourquoi il faut conquérir le pouvoir.
La résolution du Comité central reconnaît en passant que « le parti n'a pas encore réussi à organiser et à développer la résistance à l'offensive du capital ». Mais la résolution ne s'arrête pas du tout sur la question de savoir pourquoi donc, malgré les efforts du PC et de la CGTU, les succès dans le domaine de la lutte économique défensive sont absolument insignifiants. A la grève générale du 12 février, qui ne poursuivait aucune « revendication immédiate », participèrent des millions d'ouvriers et d'employés. Cependant, à la défense contre l'offensive du capital n'a participé jusqu'à maintenant qu'une fraction infime de ce même chiffre. Est-ce que ce fait étonnamment clair ne conduit les « chefs » du Parti communiste à aucune conclusion ? Pourquoi des millions d'ouvriers se risquent-ils à participer à la grève générale, à des manifestations de rue agitées, à des conflits avec les bandes fascistes, mais se refusent-ils à participer à des grèves économiques dispersées ?
« Il faut comprendre ‑dit la résolution- les sentiments qui agitent les ouvriers désireux de passer à l'action. » Il faut comprendre… Mais le malheur est que les auteurs eux-mêmes de la résolution ne comprennent rien. Quiconque fréquente les réunions ouvrières sait comme nous que les discours généraux sur les « revendications immédiates » laissent le plus souvent les auditeurs dans un état d'indifférence renfrognée ; par contre, les mots d'ordre révolutionnaires clairs et précis provoquent en réponse une vague de sympathie. Cette différence de réaction de la masse caractérise de la façon la plus claire la situation politique de votre pays.
« Dans la période présente ‑remarque inopinément la résolution‑ la lutte économique nécessite de la part des ouvriers de lourds sacrifices. » Il faudrait encore ajouter : et ce n'est que par exception qu'elle promet des résultats positifs. Et, pourtant, la lutte pour les revendications immédiates a pour tâche d'améliorer la situation des ouvriers. En mettant cette lutte au premier plan, en renonçant pour elle aux mots d'ordre révolutionnaires, les staliniens considèrent, sans doute, que c'est précisément la lutte économique partielle qui est le plus capable de soulever de larges masses. Il s'avère justement le contraire : les masses ne font presque aucun écho aux appels pour des grèves économiques. Comment peut-on donc en politique ne pas tenir compte des faits ? Les masses comprennent ou sentent que dans les conditions de la crise et du chômage des conflits économiques partiels exigent des sacrifices inouïs, que ne justifieront en aucun cas les résultats obtenus. Les masses attendent et réclament d'autres méthodes, plus efficaces. Messieurs les stratèges, apprenez chez les masses : elles sont guidées par un sûr instinct révolutionnaire.
S'appuyant sur des citations mal assimilées de Lénine, les staliniens répètent : « La lutte gréviste est possible même en temps de crise. » Ils ne comprennent pas qu'il y a crise et crise. A l'époque du capitalisme ascendant, industriels et ouvriers, même pendant une crise aiguë, regardent tous en avant, vers la nouvelle réanimation prochaine. La crise actuelle est la règle, non l'exception. Dans le domaine purement économique, le prolétariat, par la terrible pression de la catastrophe économique, est rejeté dans une retraite désordonnée. D'autre part, le déclin du capitalisme pousse de tout son poids le prolétariat sur la voie de la lutte politique révolutionnaire de masse.
Pourtant, la direction du Parti communiste tend, de
toutes ses forces à barrer cette voie. Ainsi, dans les mains des staliniens, le
programme des « revendications immédiates » devient un instrument de
désorientation et de désorganisation du prolétariat. Cependant, une offensive
politique (lutte pour le pouvoir) avec une défense armée active (milice)
renverserait d'un seul coup le rapport des forces des classes, et, chemin
faisant, ouvrirait, pour les couches ouvrières les plus retardataires, la
possibilité d'une lutte économique victorieuse. (Encore
une fois, où va la France ? mars 1935)
La tendance des masses et des militants va dans ce sens. L'aspiration des masses et des militants au front unique des organisations ouvrières, partis et syndicats, devient irrépressible. Les dirigeants de la SFIO, mais surtout ceux du PCF, s'y opposent encore pendant quelques mois après le 12 février 1934.
Qu'on en juge : le 7 février 1934, L'Humanité écrit :
Travailleurs ! Camarades ! Le gouvernement sanglant Daladier-Frot, soutenu par le Parti socialiste, a préparé la venue au pouvoir de l'union nationale. Il vient de lui céder la place. C'est ainsi que Parti radical et Parti socialiste font le lit du fascisme ! (…) À bas l'union nationale réactionnaire et fasciste préparée par le Parti radical et le Parti socialiste. Vive le gouvernement ouvrier et paysan !
La résolution du CC du PCF du 15 mars se prononce toujours pour l'« unité à la base » sur le terrain « de la lutte révolutionnaire », en d'autres termes, derrière le PCF et son appareil dirigeant. Le 11 mars, le Conseil national de la SFIO avait affirmé : « La lutte contre le fascisme ne peut être conduite que sous l'action socialiste et dans le sens de la doctrine socialiste. »
Un article paru dans La Vérité en juillet 1934 témoigne :
Depuis le 6 février, l'unité d'action a été la revendication fondamentale des travailleurs qui y voyaient une des conditions préalables du succès de leurs luttes. Sous toutes les formes, et dans les différents partis et organisations centristes et démocratiques, une pression dans ce sens s'est exercée, venue des profondeurs de la masse populaire. L'expérience allemande n'avait pas été vaine.
Dans le Parti socialiste, le mouvement à gauche s'amplifia, domina entièrement dans la Seine et dans une série de fédérations de province (Est, Midi, surtout). Dans le PC, la lutte de Doriot refléta le même état d'esprit. Dans les syndicats, un mouvement tout aussi large se fit sentir en faveur de l'unité organique. D'autre part, les multiples comités de vigilance, d'alliance ouvrière, etc., virent le jour. Dans des millions de localités, ils maintinrent la liaison entre les diverses organisations qui s'étaient trouvées littéralement jetées les unes contre les autres le 12 février. Le mouvement d'Amsterdam fut lui-même contraint d'envisager une modification de structure.
Pendant des semaines et des mois (particulièrement en avril et en mai) l'action des bureaucrates dirigeants s'exerça contre la réalisation du front unique des organisations, c'est-à-dire contre les masses. Avec plus ou moins d'habileté, l'action était la même, à la tête des organisations centristes qui n'ont de communiste ou de socialiste que le nom. Mais l'action à la base ne cessait de rapprocher contre le fascisme les combattants des différentes tendances et couches sociales. En juin, ces manifestations se firent plus amples, plus serrées, plus fréquentes : l'heure était proche où les bureaucrates devraient céder. (dans le recueil de Pierre Naville, L'Entre-deux guerres)
Bientôt, la pression se fait si forte qu'il est difficile aux dirigeants de résister. Les premiers à « tourner » seront les dirigeants du PCF après que l'autorisation en fut venue du Kremlin.
Le 30 mai, Maurice Thorez écrit dans L'Humanité :
Nous avons toujours exprimé notre désir d'action commune et immédiate [avec les socialistes]. Nous voulons lutter au coude à coude tout de suite contre l'ennemi capitaliste et ses bandes fascistes.
Le lendemain, pour la première fois, L'Humanité s'adresse, non pas à la « base » du Parti socialiste, « trompée par ses chefs », mais à la direction de la SFIO pour lui proposer un accord de parti à parti pour défendre Thaelmann emprisonné par les nazis.
Dans leur ouvrage Juin 36, Jacques Danos et Marcel Gibelin citent L'Humanité du 31 mai qui reproduit un article de la Pravda :
L'IC estime que l’appel au front unique devant la menace fasciste [...] est nécessaire dans certaines conditions [...]. Un pareil appel est possible dans un pays comme la France où la social-démocratie n'a pas encore été au pouvoir, où [...] les ouvriers socialistes pensent que leur parti ne suivra pas le chemin de la social-démocratie allemande.
Le PCF réunit une « conférence nationale » le 23 juin, en vue de prendre le « tournant » et de mandater le CC et le BP afin qu'ils proposent à la direction de la SFIO un pacte d'unité d'action contre le fascisme et la guerre. Le 25, le bureau politique du PCF propose à la commission administrative permanente de la SFIO un tel pacte d'unité d'action. La direction de la SFIO tente de maintenir sa position anti-unitaire. Mais les masses et les militants veulent ardemment l'unité des deux partis :
Le 2 juillet, les fédérations
socialistes de la Seine et de la Seine-et-Oise et la région parisienne du PC
organisent en commun un grand meeting. La profonde volonté des travailleurs
socialistes et communistes s'y manifeste puissamment. En effet, la salle
Bullier, prévue pour le meeting, n'est pas assez grande pour contenir les
auditeurs, qui se pressent à la porte, et il faut improviser une deuxième
réunion au gymnase Huyghens. Des applaudissements enthousiastes ponctuent les
discours des orateurs Jacques Duclos, Cachin, Maurice Lampe (secrétaire
de la région parisienne) pour le Parti communiste ; Zyromski, Claude Just,
Farinet (secrétaire de la fédération de la Seine) pour le Parti socialiste. «
Voilà douze ans que j'attends cette soirée, s'écrie Claude Just, et
maintenant j'espère qu'elle ne sera pas sans lendemain. » Maurice
Lampe lui fait écho : « Ce que nous avons réalisé régionalement
sera réalisé demain sur le plan national. »
La gauche de la SFIO mène campagne pour l'acceptation des propositions communistes, et à la veille du conseil national, Marceau Pivert écrit « Nous souhaitons que le Conseil national dise avec le maximum de netteté : camarades du Parti communiste, pour l'action commune à l'échelle nationale, voici notre signature, voici nos mains fraternelles. » Le 16 juillet 1934, le Conseil national de la SFIO décide à une écrasante majorité d'accepter le pacte d'unité d'action qui est signé par les représentants des deux partis le 27. Dès le mois d'août, une première manifestation réunit socialistes et communistes pour l'anniversaire de la mort de Jaurès.
Léon Blum écrira le 25 février 1935 dans Le Populaire :
Nous nous serions refusés à cette première unification des forces prolétariennes au moment où l'intérêt et la volonté populaire l'exigeaient (...) une mésintelligence, une désaffection populaire se seraient développées autour de nous.
On ne saurait dire plus clairement que ce sont les masses et les militants qui ont imposé l'unité entre la SFIO et le PCF. Quelles sont les principales dispositions du pacte ?
Désarmement et dissolution des ligues fascistes ;
Défense des libertés démocratiques ;
Dissolution de la Chambre et représentation proportionnelle ;
Lutte contre les préparatifs de guerre ;
Lutte contre les décrets-lois ;
Contre la terreur fasciste en Allemagne et en Autriche ;
Libération de tous les antifascistes emprisonnés.
Le pacte d'unité d'action entre le PS et le PCF est un fait d'une considérable portée politique en soi, et qui répondait aux aspirations irrépressibles des masses et des militants.
Son contenu n'en a pas moins une signification politique tout aussi importante : les dirigeants du PS et du PCF ont fait l'unité, mais déjà ils dressent une digue contre le mouvement des masses pour le contenir dans le cadre de l'ordre, de la société bourgeoise, le contraindre à respecter la propriété privée des moyens de production, l'Etat bourgeois.
C'est au gouvernement, à l'Etat bourgeois, de dissoudre et de désarmer les ligues fascistes que le capital financier organise, subventionne et arme. La défense des libertés démocratiques s'entend comme défense du système parlementaire. La dissolution de la Chambre et la représentation proportionnelle sont les revendications les plus audacieuses de ce pacte, mais elles restent néanmoins dans le cadre précis du parlementarisme et, de toute façon, elles ne feront l'objet d'aucune action politique et resteront des clauses de style. « Lutte contre les préparatifs de guerre » est une formule évasive qui en soi ne veut rien dire. « Lutte contre les décrets-lois » est une formule tout aussi platonique et le reste est à l'avenant.
Il n'est absolument pas question de chasser le gouvernement Doumergue. Mais celui‑ci, pendant ce temps, publie décret-loi sur décret-loi qui reportent sur les masses le poids de la crise qui s'aggrave et multiplie contre les masses les actes répressifs. En juillet 1934, 5 000 instituteurs sont mis d'office à la retraite pour fait de grève. Paul Faure, secrétaire général de la SFIO, se déclare « étreint d'anxiété ». Jean Longuet (du PCF), conclut à « l'impossibilité de s'abstenir sans se condamner à mort ».
Le contenu du pacte d'unité d'action ne fait pas de doute, ce n'est qu'une transition de la politique du « social‑fascisme » à une autre, celle des « fronts populaires ». Désormais, le PCF va tout faire pour mettre sur pied cette nouvelle politique. Il devient l'aile marchante de l'Internationale communiste et du Kremlin.
Une des clauses les plus importantes du pacte d'unité d'action consiste dans le renoncement à toute critique entre les deux partis. Les divergences seront examinées par les représentants des deux partis qui formeront une commission bipartite spéciale. Ainsi, chacune des directions des deux partis laisse les mains libres à l'autre par rapport aux masses et aux militants.
La volonté des masses est de chasser Doumergue, défenseur du grand capital, protecteur des ligues fascistes. C'est pour cela qu'elles veulent l'unité de la SFIO et du PCF Le pacte d'unité d'action répond à cette aspiration des masses qui subissent la politique réactionnaire du gouvernement. Mais les dirigeants de ces partis se mettent d'accord pour interdire aux masses le combat pour chasser Doumergue, ce qui inéluctablement poserait la question : quel gouvernement sinon un gouvernement des partis ouvriers signataires du pacte d'unité d'action, du PS et du PCF, un gouvernement Blum-Cachin, comme dira Trotsky ?
Stéphane
Just
extrait de Fronts populaires d’hier et d’aujourd'hui (à suivre)