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Contre l’aspiration à la grève générale, les dirigeants syndicaux multiplient les « journées d’action »

À bas Chirac, son gouvernement, sa loi de précarité et d’exploitation !

 

 

L’offensive du capital et de l’Etat bourgeois contre les jeunes travailleurs

 

La loi dite d’« égalité des chances » adoptée le 9 mars constitue un catalogue fourni d’attaques contre une fraction du prolétariat qui paie déjà un lourd tribut au chômage et à la précarité : les jeunes issus de familles modestes, qualifiés ou non. Ils sont 50 %, dans les quartiers ouvriers à être privés d’emploi, 23 % pour l’ensemble des jeunes. Quand ils travaillent, 10 millions des moins de 30 ans ont un travail précaire. Ils sont contraints de vivre chez leurs parents, faute de moyens (55 % des 19 – 26 ans). Parmi les étudiants, la moitié est salariée pour financer ses études et 100 000 vivent au-dessous du seuil de pauvreté.

Des jeunes incessamment contrôlés, insultés, discriminés à cause de la couleur de leur peau ; des jeunes auxquels l’armée est promise en guise de cadre de formation professionnelle, dans le même temps où les gouvernements bourgeois qui se sont succédé ont saccagé l’enseignement public professionnel au profit des CFA patronaux ; des jeunes abreuvés de « citoyenneté » et de « civisme » républicain pour camoufler leur place d’exploités dans cette société de classes.

L’équipe Chirac-Villepin-Sarkozy gouverne pour satisfaire les besoins insatiables de la classe capitaliste. Une main d’œuvre docile, tenue en laisse par le haut niveau de chômage, donc la crainte de se retrouver à la porte si elle revendique ; une main d’œuvre prise au plus tôt dans les griffes de l’exploitation, dès 14 ans via « l’apprentissage junior », réduite à un socle minimum de connaissances (loi Fillon) : voilà ce qui comble les attentes des patrons et des actionnaires.

Depuis 1973, les gouvernements successifs ont pris 40 mesures pour « faciliter l’emploi des jeunes ».

La part des bénéficiaires de ces dispositifs parmi l’ensemble des jeunes de moins de 26 ans embauchés est ainsi passée de moins de 5 % au milieu des années 1970 à une valeur moyenne oscillant entre 35 % et 40 % depuis le milieu des années 1990. (IRES, Les Mutations de l’emploi en France, La Découverte, 2005)

Qu’elles soient prises par les gouvernements du parti gaulliste ou ceux qui comprennent le PS et le PCF, toutes partent du postulat que les moins de 26 ans seraient trop chers pour les patrons et trop nombreux pour les besoins de l’économie. Ce n’est vrai que parce que cette économie est capitaliste et que ne sont embauchés dans celle-ci que les prolétaires qui peuvent contribuer au profit des capitalistes :

Il ne peut en être autrement dans un mode de production où le travailleur n’est là que pour les besoins de valorisation de valeurs déjà existantes, au lieu qu’à l’inverse ce soit la richesse matérielle qui existe pour les besoins du développement du travailleur. (Kar Marx, Le Capital, I, 1867)

Mais les gouvernements au service des capitalistes prennent prétexte du chômage engendré par le capitalisme (2,4 millions officiellement en France, en fait plutôt 4,2 millions) et même des soulèvements des quartiers touchés par le racisme et la pauvreté, pour diminuer les salaires et les obligations des employeurs, augmenter la flexibilité des travailleurs et intensifier le travail.

La « politique de l’emploi » combine la création d’emplois précaires dans la fonction publique (qui divisent les travailleurs et mettent en cause les statuts qui protégeaient les salariés de ce secteur) et, pour les patrons, des exemptions de charges fiscales ou  sociales (qui grèvent le budget de la Sécurité sociale). Elle vise en fait à ce que les travailleurs qui vont partir en masse à la retraite durant les années qui viennent soient remplacés, quand ils le seront, par des travailleurs plus qualifiés, mais pourtant moins coûteux.

Si on ajoute le développement de l’apprentissage (540 000 jeunes en alternance en 2003 pour 430 000 en 1990) et les multiples stages payés de manière dérisoire ou carrément non rétribués, le résultat est que des centaines de milliers de postes sont désormais occupés par des travailleurs précaires, voire des travailleurs gratuits, tant dans les entreprises privées que dans les établissements hospitaliers, scolaires, etc.

Pour autant, le chômage des jeunes n’a pas diminué… mais leur précarité et, au fil du temps, la précarité de tous, ont augmenté :

Depuis le début des années 1980, les embauches ont tendance à prendre de nouvelles formes (CDD, intérim, temps partiel, systèmes multi-employeurs, télétravail, parasubordination…)… La place prépondérante qu’occupent les jeunes dans les flux d’entrée dans les entreprises les met en position d’être les « vecteurs » privilégiés du changement… Chaque génération occupe moins d’emplois stables que la précédente. (IRES, Les Mutations de l’emploi en France, La Découverte, 2005)

En 1984, 75 % des jeunes sortis du système éducatif obtenaient un CDI dans l’année ; en 2000, ils étaient seulement 50 %. La loi Villepin participe pleinement de la précarisation du prolétariat par le capital.

 

Le PS, le PCF et les directions syndicales camouflent l’apprentissage à 14 ans et la remise de la jeunesse déscolarisée aux mains de l’armée

 

Tous les partis réformistes et toutes les bureaucraties syndicales ont tenté de borner l’offensive du gouvernement Chirac-Villepin-Sarkozy au contrat première embauche, en taisant les autres mesures qu’elle comprend, comme la légalisation des stages jusqu’à 6 mois (article 9 de la loi), la privatisation de prestations familiales pour les familles déstructurées (article 48), le « service civil » (article 52) et surtout l’apprentissage à 14 ans qui est au moins aussi grave que le CPE pour la classe ouvrière et ses enfants :

Les élèves ayant atteint l'âge de quatorze ans peuvent être admis, sur leur demande et celle de leurs représentants légaux, à suivre une formation alternée, dénommée « formation d'apprenti junior ». (Loi pour l’égalité des chances, article 1er, 9 mars 2006)

L’année dernière, les partis ouvriers-bourgeois, les prétendus trotskystes et les syndicats lycéens avaient fait de même avec la loi Fillon, se limitant à la mise en cause du baccalauréat d’enseignement général ES, alors que son axe était d’orienter précocement les enfants de travailleurs peu qualifiés vers des filières professionnelles et l’apprentissage. Aujourd’hui, le PCF camoufle le passage de l’apprentissage de 16 ans à 14 ans :

Le Parti communiste français appelle à la participation la plus large lors de la mobilisation des salariés, des jeunes, des chômeurs, des exclus le 7 mars pour le retrait du Contrat première embauche. (PCF, Communiqué, 28 février 2006)

LO lui emboîte le pas, comme d’habitude :

Lutte ouvrière appelle à participer massivement aux grèves et aux manifestations du 7 mars pour le retrait du CPE. (Arlette Laguiller, Communiqué, 4 mars 2006)

La direction PS du principal syndicat étudiant a donné pour consigne de s’en tenir au CPE :

Les AG doivent débattre du CPE et pas de toutes les réformes gouvernementales ou du bonheur sur la terre, il faut axer nos interventions sur ce qui touche les étudiants. Il faut donc voter des appels courts uniquement sur le CPE. (UNEF, Fiche pratique de mobilisation, 11 février 2006)

Les autres syndicats étudiants, qui pratiquent comme l’UNEF la cogestion à l’université, n’ont pas fait mieux contre l’apprentissage à 14 ans :

Pour de réelles perspectives de lutte pour le retrait du CPE ! (FSE, Communiqué, 27 janvier 2006) 

La journée de mobilisation du 7 mars a montré la mobilisation grandissante dans toute la France contre le CPE. (SUD Etudiants, Communiqué, 7 mars 2006) 

D’autres choix sont nécessaires, retrait du CPE ! (CE, Communiqué, 7 mars 2006)

Ensemble, ils ont permis que le tout soit voté, CPE compris… Evidemment, les gesticulations impuissantes des députés ou des sénateurs du PS et du PCF ne pouvaient empêcher l’adoption du projet Villepin-Begag-Borloo par l’écrasante majorité UMP des deux chambres. Le 8 mars, l’assemblée nationale a finalement adopté la loi par 328 voix (UMP) contre 159 (tous les autres partis, dont l’UDF et les Verts). Il faut vraiment prendre les travailleurs pour des imbéciles pour leur dire qu’il faut rejouer cette farce :

Portée par des centaines de milliers de citoyens, la pétition obligera le Parlement à en débattre à nouveau. Nous exigeons du gouvernement le retrait du « contrat première embauche ». (Verts, PS, PCF, PRG, MRC, LCR, Pétition populaire, 4 mars 2006)

Seule la manifestation unie des travailleurs et des jeunes à l’Assemblée, quand celle-ci a commencé à débattre du projet Villepin-Begag-Borloo, aurait fait reculer le gouvernement et l’UMP. Le PS, le PCF, les directions des organisations syndicales étudiantes, enseignantes et confédérales ont alors choisi de protéger l’Assemblée UMP et ont laissé la démocratie bourgeoise fonctionner impunément, jusqu’au dernier vote par le Sénat le 9 mars. Ce qui permet au président UMP de l’Assemblée nationale d’invoquer « la République » :

Donner l’ordre à l’Etat par un ultimatum de ne pas appliquer ou de retirer une loi votée par le Parlement, c’est porter atteinte à la République et à la démocratie. (Jean-Louis Debré, Le Monde, 21 mars 2006)

En effet, la jeunesse, les futurs salariés se dressent contre sa république, contre la République des Chirac, des Villepin et des Sarkozy, contre la 5e République bourgeoise.

 

Malgré l’adoption accélérée de la loi et les vacances universitaires, la jeunesse scolarisée est entrée massivement en lutte

 

La véritable démocratie, c’est celle des masses qui entrent en lutte pour que la minorité capitaliste cesse d’aggraver leur sort. Samedi 18 mars, 1,5 million de travailleurs et de jeunes ont manifesté ensemble contre la loi Villepin.

Comme dans tous les pays capitalistes avancés, une partie grandissante de la jeunesse se retrouve dans des établissements de formation : facultés, IUT, lycées, lycées professionnels… dont 2,5 millions dans l’enseignement supérieur (quatre fois plus que d’agriculteurs). Cette concentration permet aux jeunes d’entrer plus facilement en révolte contre les guerres impérialistes et en lutte face aux mesures réactionnaires de leur Etat, alors que les jeunes travailleurs sont répartis sur leurs lieux de travail, souvent temporaires, ou dispersés par le chômage. Depuis mai 1968, les gouvernements de la 5e République gaulliste ont été plus d’une fois confrontés à la révolte de la jeunesse scolarisée, qui les a parfois fait reculer. L’expansion du salariat, la massification de l’enseignement, le changement d’origine sociale et de destination professionnelle de nombreux étudiants expliquent cette mobilisation des étudiants du côté de la classe ouvrière.

Pour autant, la jeunesse scolarisée n’est pas une composante de la classe ouvrière qui est la seule classe capable de renverser la classe dominante et de tracer une alternative au capitalisme. Une fraction des lycéens et des étudiants se destine à l’encadrement des salariés ou à des professions libérales, en particulier dans les écoles d’ingénieurs, les écoles supérieures de commerce, les facultés de médecine, les facultés de pharmacie et les facultés de droit… Nullement par hasard, les Jeunes populaires (sic) de l’UMP et leur syndicat UNI, le FNJ et les groupes fascistes y puisent leurs troupes qu’on voit à l’œuvre au sein des AG, contre les blocages, dans des agressions contre des grévistes. Mais plus nombreux encore sont les lycéens et les étudiants qui ont pour horizon le salariat.

La propension au combat collectif des étudiants et leur prédisposition à l’alliance avec la classe ouvrière sont d’autant plus grandes qu’une majorité des étudiants, eux-mêmes, travaillent déjà comme salariés dans des « petits boulots » pour pouvoir poursuivre leurs études ou s’offrir des loisirs. Enfin, les nouvelles promotions comprennent des étudiants qui ont souvent combattu, comme lycéens, la loi Fillon (hiver 2004-2005) ou ont participé au soulèvement, moins organisé, de la jeunesse des banlieues pauvres (automne 2005).

En janvier, Chirac, son gouvernement et l'UMP pensaient que leur nouvelle offensive passerait facilement grâce au PCF, au PS et aux dirigeants syndicaux. En effet, jusqu'à présent, toutes leurs attaques anti-ouvrières ont été couronnées de succès : pensions de retraites, restrictions des libertés, mesures contre les immigrés, amoindrissement des remboursements des soins, restriction de l’enseignement public et développement de l’apprentissage, privatisation des entreprises publiques de l'énergie, contrat nouvelle embauche (CNE), etc. Le gouvernement avait même réussi à imposer sans obstacle l’état d’urgence et, dans l’union nationale, à réprimer le mouvement d’exaspération de la jeunesse des quartiers pauvres en novembre 2005.

Mais les étudiantes et les étudiants, d’abord quelques milliers dans quelques facultés avant les vacances de février, puis par dizaines de milliers à la rentrée, puis par centaines de milliers à la mi-mars de presque toutes les facultés et d’IUT, rejoints par des centaines de milliers de lycéennes et lycéens professionnels, de lycéennes et de lycéens, se sont réunis en assemblées générales, ont fait grève et ont manifesté pour défendre leur avenir et pour battre le gouvernement Chirac-Villepin-Sarkozy.

Du coup, le nouveau mouvement de la jeunesse a plongé le trouble dans les cercles dirigeants de la bourgeoisie française, déjà fragilisés par des échecs électoraux répétés, par la révolte des jeunes des quartiers populaires et par la rivalité féroce entre les deux candidats à l’élection présidentielle, le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy et le premier ministre Dominique de Villepin.

Il a aussi obligé les directions syndicales à réclamer le retrait du CPE. Mais, à cette date, la jeunesse n’est pas parvenue à faire reculer le pouvoir, ni à déborder les bureaucraties syndicales qui maintiennent les « journées d’action » qui ont toujours conduit aux défaites.

 

Grands et petits appareils réformistes dressent les « journées d’action » contre l’unité de la jeunesse et du prolétariat, contre la grève générale

 

La vague a enflé considérablement, mais le gouvernement a décrété qu’il ne retirerait pas sa loi. Qu’est-ce qui lui donne cette arrogance, sinon le fait que les dirigeants des syndicats, les partis PS et PCF refusent d’appeler à la grève générale ? Ils laissent le gouvernement souffler, pour que la mobilisation s’essouffle. Contre la grève générale, les réformistes et leurs adjoints « révolutionnaires » ou « libertaires » recourent à toute une gamme de manœuvres qui va des diversions parlementaires aux « grèves reconductibles », en passant par les déclarations de présidents d’université et les « journées d’action » qui ont conduit le puissant mouvement de défense des retraites des salariés à l’échec en 2003.

Les directions syndicales prétendent que le problème est que Villepin ne les a pas consultées auparavant. L’UNEF se plaint du gouvernement pour regretter son « profond mépris des partenaires sociaux », et quand elle ose une exigence vis-à-vis du gouvernement, c’est celle d’être consultée :

Ce n’est pas en s’exonérant du débat démocratique que le gouvernement arrivera à ses fins. (Déclaration UNEF, 22 février 2006)

Comme si des consultations auraient changé l’orientation du gouvernement, la nature de la 5e République et de l’UMP. En fait, ce qui inquiète les dirigeants syndicaux et toute la presse bourgeoise est le risque d’une crise révolutionnaire.

En outre, les liens des bureaucraties du mouvement ouvrier et jeune avec l’appareil d’Etat bourgeois sont plus étroits que la plupart des syndiqués l’imaginent. La plupart des dirigeants du PS sortent des mêmes « grandes écoles » que ceux de l’UMP (en particulier l’ENA). Les parlementaires PS et PCF côtoient tous les jours les sénateurs et les députés UMP et UDF. Marie-George Buffet, la secrétaire nationale du PCF, a été ministre durant plusieurs années d’un gouvernement de la 5e République (celui qui a plus privatisé). Quant aux appareils syndicaux, leur financement doit plus à l’Etat qu’aux cotisations des travailleurs ou des jeunes en formation.

Les rencontres officielles sont fréquentes : par exemple, en juin 2005, les ministres du travail Jean Louis Borloo et Gérard Larcher ont reçu tous les « partenaires sociaux » pour discuter de l’emploi des jeunes. Depuis, ils ont discuté, en octobre, sous l’égide des mêmes ministres, le contrat senior, qui est un contrat de précarité analogue au CPE ; en décembre, les « partenaires sociaux » ont discuté d’un accord qui réduit les droits des chômeurs et se sont tous mis d’accord pour se rencontrer en 2006 pour remettre en cause l’assurance-chômage.

La 5e République a mis en place toutes sortes d’organismes permanents de collaboration de classe et de cogestion où siègent, moyennant rétributions ou subventions, des représentants syndicaux : les conseils d’administration des universités, les conseils d’administration des entreprises publiques, les conseils d’administration de la Sécurité sociale, l’UNEDIC, la formation professionnelle, le Conseil économique et social, le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche, le Conseil supérieur de la participation, le Conseil d’orientation des retraites, etc.

À un certain degré de l’intensification des contradictions de classe dans chaque pays et des antagonismes entre les nations, le capitalisme impérialiste ne peut plus tolérer une bureaucratie réformiste que si cette dernière agit directement comme actionnaire, petite mais active, dans les entreprises impérialistes, dans leurs plans et dans leurs programmes… (Léon Trotsky, Les Syndicats à l’époque de la décadence impérialiste, 1940)

Il y a fort à parier que les contacts entre le PS, la CFDT, la direction de la CGT d’une part, le gouvernement et l’UMP d’autre part, n’ont jamais été interrompus. D’ailleurs, le moins expérimenté des bureaucrates a reconnu que la direction de l’UNEF était en relation quotidienne avec le gouvernement :

C'est un bras de fer total d'autant que, depuis hier, il n'existe plus aucun contact ni avec Matignon ni avec la rue de Grenelle (le ministère de l'Education, ndlr) en ce qui concerne l'UNEF. (Bruno Julliard, Le Nouvel Observateur,  22 mars 2006)

La force du mouvement de la jeunesse a contraint le PS, le PCF et toutes les organisations syndicales étudiantes et ouvrières à se prononcer pour le retrait sans condition du CPE. Mais ces derniers luttent de toutes leurs forces afin d’empêcher la grève générale à laquelle aspirent les jeunes et les travailleurs mobilisés, parce qu’elle signifie le face à face avec le gouvernement, la certitude d’obtenir sa reddition sur la loi « égalité des chances », la voie grande ouverte pour le chasser. De cela, les réformistes ne veulent à aucun prix.

Quand les secrétaires généraux de la CFDT et de FO ont aussitôt déclaré, le 12 mars au soir, qu’ils ne négocieraient pas les aménagements du CPE que leur proposait Villepin, celui de la CGT a maintenu un silence remarqué. Thibault n’est réapparu que quelques jours plus tard, pour refuser à nouveau de se prononcer pour la grève générale jusqu’au retrait du CNE et de la loi Villepin.

Après le 31 janvier, le 2 février, le 7 février, le 7 mars, la direction de la CGT s’est jointe aux autres confédérations et à l’UNEF pour décréter deux nouvelles journées d’action, le 16 mars et le 18 mars. Cette décision d’inaction a soulevé des protestations des jeunes et des travailleurs conscients, tandis qu’elle satisfaisait les succursales du PCF, LO et la LCR :

La lutte contre le CPE et le développement de la précarité ne doit pas s’arrêter au soir du 7 mars. Il faut imposer l’abrogation de la loi votée sur le CPE et, pour cela, de nouvelles dates de mobilisations alliant la jeunesse et les salariés. (LCR, Communiqué, 6 mars 2006)

Il faut une suite à cette journée d'action. (Arlette Laguiller, Communiqué, 7 mars 2006)

La LCR cherche à redorer le blason d’une énième journée d’action en la baptisant « journée de grève générale interprofessionnelle » (tract JCR-LCR diffusé le 18 mars 2006).

 

Contre la volonté des étudiants, les chefs syndicalistes sont prêts à « négocier » avec le gouvernement

 

Le PS, qui dirige l’UNEF avec l’aide du PCF, a tiré des leçons de son débordement qui avait permis le retrait du projet Devaquet et infligé une défaite cinglante au gouvernement Chirac en décembre 1986 : la direction de l’UNEF tente d’éviter que se constitue une centralisation des étudiants en lutte comme la « Coordination nationale étudiante » de 1986, véritable comité central de grève des étudiants. L’appareil de l’UNEF reçoit pour cela l’appui du principal syndicat des enseignants du supérieur (le SNESup-FSU dirigé par le PCF), de pseudopodes mis en place par les bureaucraties syndicales (UNSA Jeunes, CGT Jeunes, Confédération étudiante propulsée par la CFDT).

Malgré tout, le discrédit de l’UNEF dont l’activité ordinaire consiste à cogérer l’université est si important, l’aspiration des étudiants à contrôler leur mouvement est telle qu’une Coordination nationale émerge.

En son sein, l’UEC, les JCR et autres flancs-gardes du PCF l’empêchent d’exiger que le SNESup, les confédérations syndicales appellent à la grève générale. Les faux trotskystes et les vrais anarchistes font retomber la responsabilité sur les étudiants et sur les travailleurs, avec leurs « grèves reconductibles » fac par fac et leurs « grèves interprofessionnelles » qui sont la face gauche des journées d’action. Ils empêchent la Coordination de rompre avec le dispositif des « journées d’action » de l’UNEF, de SUD Etudiants et des bureaucraties syndicales, auxquelles s’associe la CNT. Néanmoins, plus sensible à la pression des étudiants que l’UNEF, la Coordination se prononce dès le début pour le retrait de toute la loi Villepin et, le 19 mars, elle appelle « à une grève générale interprofessionnelle ».

La CFDT, la CGT, FO, l’UNSA, la CFE-CGC, la CFTC, la FSU propulsent l’UNEF et les squelettiques CE, FIDL ou UNL comme leurs interlocuteurs et écartent la Coordination, car ils veulent interdire l’auto-organisation et la centralisation des étudiants et des lycéens en lutte. Pour cela, dans les facs, les réformistes empêchent l’élection de comités de grève qui dirigent réellement le combat. Parallèlement, ils prêchent le pacifisme en face des agressions fascistes, au lieu de l’auto-défense des manifestations et des blocages.

Les chefs réformistes, ceux qui ont appelé à voter Chirac puis qui ont conduit à la défaite sur les retraites et sur tous les fronts face à Chirac, se sont satisfaits de pitoyables gesticulations à l’Assemblée nationale et réclament aujourd’hui un « débat » sur l’emploi ou des « Etats généraux de la jeunesse » (François Hollande), ainsi que des « négociations » qui se dérouleront sans aucun contrôle des travailleurs et des étudiants sur ceux qui parlent en leur nom :

Au fond, comme ce fut déjà le cas à propos des retraites ou de l’avenir de l’école, la fièvre monte dans le pays parce que chacun prend conscience qu’il s’agit d’un débat majeur pour l’avenir de la société. (Éditorial, L’Humanité, 8 mars 2006)

Le PCF remplace la lutte entre les classes par le débat pour « chacun » dans « le pays » ; il invoque les précédents « à propos des retraites et de l’avenir de l’école » qui ont rapporté aux travailleurs les résultats qu’on sait. Bernard Thibault, Jean-Claude Mailly, François Chérèque, Gérard Aschieri et compagnie sont prêts à accepter l’apprentissage à 14 ans et à négocier les prochains plans du gouvernement, qui ne peuvent être que de même nature que le CPE.

Je vous demande, Monsieur le Premier ministre, de retirer le CPE et d’ouvrir des négociations. (François Hollande, premier secrétaire du PS, Intervention à l’Assemblée, 14 mars 2006)

Une grande négociation sociale pour faire reculer la précarité du travail et obtenir une sécurité sociale professionnelle. (CGT, Déclaration, 13 mars 2006)

Qu'il retire le CPE. Dans ce cas, tout le monde viendra négocier. (Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, Le Journal du Dimanche, 19 mars 2006)

Tous s’efforcent de faire barrage à un affrontement direct entre les masses et le gouvernement, ils le protègent, ils lui proposent des portes de sortie au cas où le mouvement déborderait leur dispositif.

En même temps, les chiens de garde du capitalisme rappellent à leur maître, la bourgeoisie française, qu’il faut leur laisser quelques miettes si elle veut continuer à exploiter la classe ouvrière et à précariser la jeunesse, pour qu’ils puissent la défendre contre toute tentative révolutionnaire d’en finir avec son règne dépassé, de renverser ses institutions, de détruire son Etat, de prendre le pouvoir.

Le 18 mars, au soir des puissantes manifestations qui ont rassemblé plus d’un million et demi de travailleurs et de jeunes, les directions syndicales refusent une fois de plus d’appeler les travailleurs à la grève générale… et adressent une supplique à Chirac :

Les organisations syndicales d’étudiants de lycéens et de salariés, réunies ce jour… en appellent solennellement au gouvernement et au Président de la République. (UNEF, CE, UNL, FIDL, CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT, FO, FSU, Solidaires, UNSA, Communiqué, 18 mars 2006)

Quand elles se retrouvent deux jours après, le 20 mars, elles décident de donner 10 nouveaux jours de sursis au gouvernement :

Tous ensemble unis, salariés, retraités, chômeurs, lycéens, étudiants, organisons une puissante mobilisation nationale interprofessionnelle le 28 mars : par les arrêts de travail, par des grèves, par des manifestations. (UNEF, CE, UNL, FIDL, CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT, FO, FSU, Solidaires, UNSA, Communiqué, 20 mars 2006)

Les chefs syndicaux permettent au gouvernement de reprendre l’initiative en s’appuyant sur ses nervis et ceux du FN à l’université, laissent isolée la jeunesse et la livrent ainsi à la répression policière (et aux exactions du lumpen), contribuent à l’usure d’un mouvement dont certaines fractions sont en grève depuis bientôt deux mois.

L’assurance qu’affiche Villepin, malgré la révolte de la jeunesse étudiante, s’explique par la veulerie des partis réformistes et électoralistes, des directions corrompues des syndicats.

 

Pour une organisation de jeunesse et un parti qui s’appuient sur le mouvement spontané des masses pour lui permettre de submerger les obstacles des agents de la bourgeoisie

 

L’aspiration à vaincre le gouvernement et, par conséquent, à la grève générale, fraie pourtant son chemin malgré la confusion et les obstacles dressés par les directions syndicales, le PS, le PCF, la LCR, LO, la CNT, AL, etc.

Le 13 mars, l’assemblée générale de 1 000 étudiants de Tolbiac (Université Paris 1) a voté très majoritairement la motion suivante à l’initiative d’un militant du Groupe bolchevik :

Le Premier ministre a annoncé qu’il maintenait sa loi et qu’il comptait y associer les organisations syndicales. Aucune organisation étudiante, aucune organisation de la classe ouvrière ne doit participer aux rencontres avec les ministres du gouvernement Chirac qui visent à sauver la loi Villepin. Pour affronter le gouvernement et le vaincre, il faut engager la force unie des travailleurs et de la jeunesse, c’est pourquoi l’AG de Tolbiac du 13 mars s’adresse aux directions de tous les syndicats étudiants (UNEF, SUD Etudiants, FSE…), des syndicats et fédérations de l’enseignement (SNESup, SNES, FSU…), de toutes les confédérations de travailleurs (CGT, FO…) : Refusez toute discussion-aménagement de la loi Villepin ! Appelez à la grève générale jusqu’à son retrait ! Organisez avec la Coordination nationale étudiante et les syndicats étudiants une gigantesque manifestation à Paris contre la politique du gouvernement.

Le 19 mars, la Coordination nationale étudiante réunie à Dijon a appelé à « la grève générale interprofessionnelle jusqu’au retrait de la loi sur l’égalité des chances ».

Le 20 mars, 200 lycéens se sont invités à la réunion de l’intersyndicale de Loire atlantique :

Nous, on poireaute sous nos préaux pendant que vous prenez des décisions sans nous. On ne sera pas derrière vos camions éternellement… Nous sommes là pour obtenir un soutien de votre part et dès cette semaine. Nous ne pouvons pas attendre le 28 mars… Tous seuls, on n’est rien. Vous les syndicats, vous pouvez mobiliser les salariés… (Presse Océan, 21 mars 2006)

Les jeunes et les travailleurs qui ont combattu la loi de Villepin défendue par les flics de Sarkozy, s’ils veulent en finir avec les Chirac et tous les représentants du capital, avec le chômage, le racisme et la précarité, ne peuvent placer leur confiance dans des partis aussi usés, intégrés et corrompus que le PS et le PCF.

L’un comme l’autre n’ont d’ailleurs à proposer que des coalitions avec des débris bourgeois (Verts, PRG, MRC…) pour gérer loyalement le capitalisme dans le cadre de la 5e République héritée de Charles De Gaulle. C’est pourquoi ils ne mettent nullement en cause Chirac, ni son gouvernement, ni sa majorité réactionnaire. Ils demandent aux masses d’attendre les élections de 2007. Eux qui prétendent représenter la majorité des travailleurs, ils refusent que Chirac, Villepin, Sarkozy soient chassés par la rue. Ils ne veulent pas former un gouvernement qui satisfasse les revendications ouvrières.

Les travailleuses, les travailleurs et les jeunes veulent vaincre le gouvernement Chirac-Villepin-Sarkozy, mais pas pour le remplacer par un gouvernement « Union de la gauche » ou « Gauche plurielle » qui fasse la même chose que Chirac. Il leur faut un gouvernement conforme à leurs intérêts, issu de leur lutte et placé sous leur contrôle : un gouvernement ouvrier qui permette d’en finir avec le chômage en mettant en œuvre un plan de production tourné vers la satisfaction des immenses besoins de la population laborieuse.

Pour dégager la voie de la victoire contre Chirac et son gouvernement Villepin-Sarkozy, l’avant-garde qui a émergé de la lutte doit déjouer les manœuvres de tous les appareils attachés au vieux monde. Les bolcheviks lui proposent de se regrouper autour du programme marxiste pour bâtir une organisation révolutionnaire de la jeunesse et un nouveau parti ouvrier, révolutionnaire et internationaliste.

En effet, pour gagner la frange la plus avancée à la révolution et l’organiser, la responsabilité de ceux qui se réclament du marxisme n’est pas de commenter mélancoliquement les événements, mais, par l’action et dans l’action politique pour le front unique, de dégager l’initiative, la spontanéité des masses. Car ce sont elles qui réaliseront l’unité de la classe ouvrière par leur propre mouvement, submergeant les obstacles que dressent les appareils bourgeois constitués à l’intérieur du mouvement ouvrier.

22 mars 2006