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Bolivie

La lutte des ouvriers et paysans est dévoyée vers la réforme de l’Etat par Morales et le MAS

 

 

Un Indien gagne l’élection présidentielle dans le pays le plus pauvre du continent américain

 

La Bolivie a de formidables atouts. La nature lui donne des possibilités agricoles importantes. Le sous-sol est riche en étain, en argent et en cuivre. A la fin du 20e siècle, on a découvert du pétrole et les plus grandes réserves de gaz d’Amérique du sud.

Pourtant, l’immense majorité des 4 millions de paysans vit dans la misère. 87 % des terres sont détenues par 7 % des propriétaires terriens. A cela, s’ajoute l’interdiction de la culture et du commerce de la coca par les Forces armées boliviennes qui sont financées par l’impérialisme américain. Alors que le remboursement de la dette au FMI et à la Banque mondiale accapare 30 % du PIB annuel du pays, 70 % des 8 millions de Boliviens ont officiellement des ressources en dessous du seuil de pauvreté.

Lors de l’élection présidentielle du 18 décembre, il y avait 3 671 152 électeurs potentiels, car seulement la moitié des Boliviens en âge de voter sont inscrits sur les listes électorales. La participation a été de 84,5 %. Aucune candidature d’un parti ouvrier ne figurait sur les bulletins. Mais les partis politiques de la bourgeoisie : Podemos (créé pour l’occasion à partir des débris de l’ADN du dictateur Hugo Bánzer Suárez), MNR, UN, ont perdu cette consultation.

Un candidat d’un parti paysan a gagné. Evo Morales, candidat du Movimiento al socialismo (MAS, Mouvement vers le socialisme), a été élu président de la République bolivienne dès le 1er tour, avec 53,7 % des voix. C’est le premier président d’origine amérindienne depuis la fondation de la république. Le candidat de l’autre parti paysan et nationaliste indien (MIP), Quispe, n’a obtenu qu’un faible score. Le MAS a aussi recueilli la grande majorité des voix paysannes et ouvrières lors des élections législatives sans candidature d’organisations de la classe ouvrière : 72 députés sur les 130 sièges à pourvoir.

Cette victoire d’un cultivateur de coca, dont les parents étaient analphabètes, est un symptôme de la remontée de la lutte des classes en Amérique latine.

 

La « guerre du gaz » de 2003

 

En 2002, la pression des puissances impérialistes, via le FMI et la Banque Mondiale, oblige la Bolivie à mieux rembourser ses dettes. Le président MNR Sanchez de Lozada, dit « Goni », impose en février 2003 une hausse de 12 % des impôts sur les salaires. C’est l’explosion à La Paz où l’armée réprime dans le sang les manifestations entre le 12 et 14 février 2003. Des policiers tournent leurs armes contre les militaires. Le palais présidentiel est attaqué par les masses, l’armée tue 33 manifestants mais Goni est obligé de retirer sa mesure. Déjà, s’exprimait l’acuité de la lutte des classes sociales, dans la lignée des soulèvements de l’Equateur en 2000 et de l’Argentine en 2001.

En septembre 2003, les travailleurs des villes et les paysans pauvres du pays s’en prennent de nouveau à Goni qui vient de signer un accord avec un consortium de multinationales, la Pacific LNG (Repsol YPF, British energy et Panamerican energy) qui devient propriétaire des gisements qu’elle trouve. Des paysans pauvres coupent les routes pour le droit à la terre et le droit à la culture de la coca et pour interdire le pillage du gaz par les pays impérialistes (Espagne, Grande-Bretagne, France, Etats-Unis). Le 20 septembre 2003, les forces armées font feu sur des coupeurs de routes à Warisata et à Sorata, déclenchant de nouveau un soulèvement. Des milices d’auto-défense se forment dans plusieurs villes et des zones des campagnes. À Sorata, les commissariats et la préfecture sont saccagés et brûlés. À El Alto, immense banlieue pauvre qui surplombe La Paz, les habitants manifestent et dressent des barricades.

Sous la pression des masses en lutte, la direction de la COB (la centrale syndicale), du MAS et du MIP sont contraints de former une « Direction nationale unique » qui demande la démission du président assassin. Les dirigeants ouvriers et paysans  appellent à la grève générale illimitée à partir du 29 septembre. Des centaines de milliers de personnes déferlent sur La Paz le 13 octobre. Les mineurs défilent en menaçant les forces de l’ordre avec leurs bâtons de dynamite pendant que la jeunesse affronte l’armée avec des pierres. Devant la pression de dizaines de milliers d’insurgés rassemblés contre le palais présidentiel, « Goni » s’échappe en hélicoptère le 17 octobre.

 

La bourgeoisie bolivienne se ressaisit grâce à la trêve accordée par le MAS et par la direction de la COB

 

La portée d’octobre 2003 a été limitée par les directions politiques qui en ont pris la tête pour la détourner de son but, l’expropriation des groupes capitalistes étrangers. Bien qu’obligés de constituer une direction commune et d’appeler à la grève générale illimitée, le MAS, le MIP, la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de la Bolivie (CSUTCB) et la COB ont permis la transition à la tête de l’Etat, dès le départ de « Goni ».

Au lieu que la Direction nationale unique postule au pouvoir et organise l’armement des masses, le MAS appelle à la levée des barrages de routes et le dirigeant du MIP et de la CSUTCB, Quispe, annonce une trêve de 90 jours pour le nouveau président, Carlos Mesa, le vice-président choisi par Sanchez de Lozada

Grâce à cette capitulation, la bourgeoisie tente de reprendre l’offensive. Dans l’est et le sud du pays, les grands propriétaires terriens d’origine européenne et la bourgeoisie compradore, qui vit des miettes que laissent les firmes multinationales de l’énergie, organisent alors des « comités civiques ». Ceux-ci exigent le droit à l’autonomie départementale, s’opposent à toute nouvelle constitution qui reconnaîtrait les droits des Indiens, majoritaires en Bolivie. Or, ces régions, Santa Cruz et surtout Tarija, sont celles qui possèdent les plus importantes réserves de gaz. En outre, la bourgeoisie locale dispose de petites bandes fascistes comme l’Union de la jeunesse chrétienne qui font le coup de poing contre les manifestations ouvrières et paysannes.

Lors du référendum que Mesa propose pour le 18 juillet 2004, il y a 41 % d’abstention, mais le Oui l’emporte avec plus de 70 % des suffrages exprimés. Evo Morales déclare que « nationaliser » peut être réalisé sans « confiscation », ni « expropriation ».

La différence entre ces revendications et le mot d'ordre réformiste bien vague de "nationalisation" consiste en ce que : 1) Nous repoussons le rachat; 2) Nous prévenons les masses contre les charlatans du front populaire qui, proposant la nationalisation en paroles, restent en fait les agents du capital ; 3) Nous appelons les masses à ne compter que sur leur propre force révolutionnaire; 4) Nous relions le problème de l'expropriation à celui du pouvoir des ouvriers et des paysans. (Léon Trotsky, L’Agonie du capitalisme et les tâches de la 4e Internationale, 1938, GB, p. 17)

En novembre 2004, les habitants d’El Alto se révoltent contre l’entreprise Aguas del Illimani, qui gérait l’eau de la ville. C’est une filiale bolivienne d’Ondeo (ex-Lyonnaise des eaux), un fleuron du groupe français Suez.

Face à la pression de six cents associations de quartier, le gouvernement de M. Carlos Mesa dut céder et ordonner la rupture du contrat de concession de l’eau à Aguas del Illimani. (Le Monde Diplomatique, mars 2005) 

 

2005 : nouvelle poussée révolutionnaire, les masses posent la question du pouvoir

 

Grâce à la capitulation du MAS et de la direction de la COB, à la tenue du référendum, le président MNR Mesa considère qu’il peut promulguer une loi qui prévoit que les profits des prochains contrats seront partagés, 50% pour les entreprises étrangères, 50% pour l’Etat bolivien. Le 16 mai, les travailleurs et les paysans recommencent, comme en septembre 2003, à faire grève et à couper les routes. Le 23 et le 31 mai, des dizaines de milliers de manifestants, ouvriers, mineurs, enseignants, chômeurs, paysans, étudiants défilent à La Paz pour arracher la « nationalisation des hydrocarbures ». Pour les masses, il n’est pas question de 50/50 ni d’indemnisation ou de rachat. Le 2 juin 2005, la grève est générale dans l’éducation, les transports, la santé.

Submergés, les dirigeants des organisations de voisins, des syndicats départementaux et régionaux de la COB et des organisations syndicales des enseignants, des transports et de la santé tentent de contenir le mouvement. Ils proposent d’arrêter le soulèvement contre la promesse d’une« Assemblée Constituante ». Le MAS, en outre, cède aux menaces séparatistes de la bourgeoisie des départements qui détiennent le méthane :

Tout en accusant les autonomistes d'être des "oligarques", Evo Morales (MAS) estime possible de concilier la Constituante et le référendum sur les autonomies, au lieu de les opposer. "Unissons les deux agendas et demandons au peuple, le même jour de l'élection des constituants, s'ils veulent l'autonomie ou pas", prône M. Morales. (Le Monde, 3 juin 2005)

Le 5 juin, le chef de l’Eglise catholique Joseph Ratzinger (alias Benoit 16), appelle au « dialogue ouvert » entre les différents partis boliviens. Sur place, les évêques appellent à la levée des blocus et de la grève, rencontrent Evo Morales le 6 juin.

Forts de l’expérience d’octobre 2003 dans l’affrontement face à l’armée, le prolétariat d’El Alto constitue ses milices, les « comités d’autodéfense » qui permettront d’organiser la manifestation centrale à La Paz le 6 juin, sur la place San Francisco. Le soir, Carlos Mesa présente sa démission.

Le 7 juin, les mineurs boliviens de Huanani en grève descendent sur la capitale armés de dynamite, les travailleurs et les étudiants de La Paz affrontent les gaz lacrymogènes et les balles en caoutchouc de la police. Les routes du pays sont alors bloquées par des paysans, la grève est générale, des puits de pétrole sont occupés par les paysans et la distribution de l’essence dans les villes est contrôlée par les ouvriers grévistes. Le 8 juin, 150 représentants de 35 des 38 organisations affiliées à la COB les comités de quartier d’El Alto se réunissent en une Assemblée populaire nationale indigène. L’Assemblée populaire nationale indigène défie les institutions bourgeoises :

1. Constituer la ville d’El Alto comme le quartier général de la révolution bolivienne du 21e siècle.

2. Constituer une Direction unique de l'Assemblée populaire nationale indienne comme instrument de pouvoir à la tête de la Fédération des comités de quartiers d’El Alto (FEJUVE), la Centrale ouvrière régionale d’El Alto (COR), la Centrale ouvrière bolivienne (COB), la Confédération syndicale unique de travailleurs paysans de la Bolivie (CSUTCB), la Confédération syndicale de travailleurs artisans, commerçants, vendeurs de la Bolivie, la Fédération syndicale de travailleurs des mines de la Bolivie, la Fédération du transport interprovincial de la Paz et autres organisations sociales mobilisées dans le pays.

3. Créer des Comités d’auto-approvisionnement, d’autodéfense, de presse et comités politiques, afin de garantir le succès des organisations populaires.

4. Nous déclarons notre lutte indéfectible pour la nationalisation et la transformation industrielle des hydrocarbures.

5. Informer de la création d'Assemblées populaires départementales sous la direction de la COB, de COD et de délégués de bases choisis dans des assemblées et des réunions.

6. Rejeter toutes les manoeuvres de la classe dominante à travers une succession constitutionnelle ou des élections avec les mêmes bandits politiques.

Le ministre des forces armées Saul Lara et l’amiral Luis Aranda déploient le 9 juin 14 000 militaires à La Paz et Santa Cruz. De son côté, le MAS siège respectueusement au parlement tandis que le secrétaire de la COB, Jaime Solarès, s’en remet aux militaires en réclamant un « pacte civil-militaire ».

Hier, Jaime Solarès a dit qu’ils seront le gouvernement quand « les militaires diront que le peuple a le dernier mot ». (La Razón, 10 juin 2005)

Autant dire que la direction de la COB n’est pas candidate au pouvoir. Les piquets de grève sur les réserves de pétrole de La Paz sont levés le 11 juin par les chefs syndicaux afin d’empêcher le contrôle ouvrier sur la production et la distribution du gaz. Le dirigeant de la fédération des comités de quartier d’El Alto (FEJUVE), Abel Mamani, remet à l’armée la distribution d’essence à la population.

Le 12 juin, le nouveau président Rodriguez, est reçu à El Alto par Mamani et les représentants locaux de la centrale syndicale pendant que la direction nationale de la COB annonce une « trêve ». Le MAS lève les barrages sur les routes et accepte de discuter d’un calendrier électoral. Au lieu de lutter pour le double pouvoir, l’armement des masses, les directions réformistes remettent le sort de la Bolivie aux classes dominantes et à leur Etat.

Parallèlement, la direction de la COB leurre les étudiants et les travailleurs avec des palabres impuissantes. Le Sommet international pour la souveraineté des peuples des 14 et 15 août 2005, une sorte de forum social, a reçu le soutien des principaux appareils syndicaux d’Amérique latine (CUT du Brésil, UNT du Venezuela…) et d’un appendice des bureaucraties syndicales, l’Entente internationale des travailleurs (dont la principale composante est le PT de France).

 

Faute de parti révolutionnaire, l’Assemblée d’El Alto a disparu sans gloire au lieu de s’étendre à tout le pays

 

Le premier soviet du 21e siècle a été contrôlé par des agents de la bourgeoisie qui l’ont étouffé, qui ont cautionné le remise du pouvoir à Rodriguez, qui préparent les élections dans le cadre de l’Etat bourgeois. Faute d’un parti ouvrier révolutionnaire, les élections de délégués, les milices d’auto-défense ouvrière et paysanne, l’extension de l’Assemblée populaire aux autres départements, le contrôle ouvrier sur la production, le transport et la distribution n’ont pas pu se réaliser.

En Bolivie, la 4e Internationale fondée par Trotsky en 1938 avait pourtant jeté les bases d’un tel parti, apte à prendre la tête des masses et à diriger une révolution socialiste. Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, le « Partido obrero revolucionario » (POR) est assez bien implanté, en particulier chez les mineurs.

Mais le POR est politiquement désorienté par la direction de la 4e Internationale elle-même, qui cherche à partir de 1949 des substituts au prolétariat : bureaucratie titiste ou stalinienne, directions nationalistes petites-bourgeoises et même bourgeoises. Au 3e congrès de la 4e Internationale, en 1951, Pablo et Mandel régressent dans le « front unique anti-impérialiste », c’est-à-dire l’alliance avec des secteurs de la bourgeoisie nationale, contre la stratégie de la révolution permanente qui était la base programmatique explicite de l’internationale bolchevik-léniniste.

Pour les pays à développement retardataire, la révolution permanente signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes… Mais l’alliance entre ces deux classes ne se réalisera pas autrement que dans une lutte implacable contre l’influence de la bourgeoise nationale. (Léon Trotsky, La Révolution permanente, 1931)

La direction pabliste de la 4e Internationale reproduit pour la Bolivie, l’Argentine et le Pérou, la politique néo-menchevik de la direction Boukharine-Staline de la 3e internationale, qui avait obligé le Parti communiste chinois à rester subordonné au Guomindang alors que la révolution commençait en Chine en 1925 (voir Résolution sur l’Amérique latine, QI, 1951).

Si bien que, quand la révolution éclate en Bolivie en 1952, le POR dirigé par Guillermo Lora s’aligne sur le parti stalinien et la bureaucratie de la COB pour remettre le sort de la révolution à l’aile gauche du parti nationaliste bourgeois, le MNR (voir José Villa, La Revolución de 1952, Poder obrero de Bolivie, 1992). Ainsi, l’impérialisme, le bloc au pouvoir de la bourgeoisie bolivienne et des propriétaires fonciers conserve le contrôle de la situation, fait refluer les masses dépourvues de toute perspective propre. Aucune fraction de la 4e Internationale n’est capable de tirer les leçons de 1952 et de rejeter le front unique anti-impérialiste. Par conséquent, quand éclate la révolution de 1971, ce qui reste du POR récidive et cherche l’appui de l’aile « gauche » des généraux (voir Tim Wohlforth, Bolivia, bitter lessons of defeat, Workers league des Etats-Unis, 1971). L’armée écrase les travailleurs, avec l’aide du MNR, et instaure une dictature sanglante.

Entre ces révolutions de 1952 et de 1971, Che Guevara, sans tenir compte de la lutte des classes en Bolivie, se lance en 1967 dans une guérilla rurale qui tourne le dos au prolétariat et qui est isolée par le parti stalinien. Elle échoue et il est assassiné par l’armée bolivienne et l’impérialisme américain.

La politique d’alliance avec des bourgeois prétendument anti-impérialistes et la guérilla coupée du prolétariat urbain ne préparent que des défaites. En Bolivie, la faillite des courants staliniens, castristes et pseudo-trotskystes a laissé la place libre à un parti comme le MAS d’Evo Morales.

 

Il n’y a pas de troisième voie entre défense du capitalisme et transition au socialisme

 

Le MAS et le MIP sont apparus comme l’expression politique des petits propriétaires qui sont très majoritairement d’origine indienne : Aymaras, Quechuas, Guaranis… Un parti paysan, même s’il adopte une dénomination vaguement socialiste, comme le MAS, est très différent d’un parti ouvrier :

Le petit paysan, comme le petit artisan, est un travailleur qui se distingue du prolétaire moderne en ce qu’il est encore en possession de ses moyens de travail, donc une survivance d’un mode de production dépassé. (Friedrich Engels, La Question paysanne en France et en Allemagne, 1894)

Or, seul le prolétariat moderne (composée des travailleurs salariés et des chômeurs) est capable de transformer les sociétés contemporaines car le socialisme reposera sur l’activité consciente des producteurs sur la base de la socialisation des moyens de production.

Conformément à sa situation économique, la petite-bourgeoisie ne peut avoir de politique indépendante. Elle oscille toujours entre les capitalistes et les ouvriers…. Elle ne peut avoir de politique propre. Elle a besoin d’un « chef » qui lui inspire confiance. Ce chef individuel ou collectif peut lui être donné par l’une ou l’autre des classes fondamentales, soit par la bourgeoisie, soit par le prolétariat. (Léon Trotsky, Où va la France ? 1934)

Le MIP et Quispe, le MAS et Morales n’ont pas une politique paysanne, ce qui est impossible, mais bourgeoise. Le MAS et le MIP l’avaient déjà prouvé face aux émeutes paysannes et ouvrières.

Cela amènera Morales à piétiner les intérêts des travailleurs des villes, mais aussi des campagnes. Depuis sa victoire électorale, Morales n’a pas cessé de donner des garanties à la bourgeoisie et à l’impérialisme. Son colistier, Alvaro Garcia, un ex-guerillero castriste devenu vice-président, répète que le socialisme du MAS n’est pas pour aujourd’hui, que l’avenir de la Bolivie est celui du « capitalisme andin amazonien ».

Pour desserrer la domination des Etats-Unis, Morales a visité les capitales de plusieurs autres puissances impérialistes… dont les multinationales pillent tout autant la Bolivie et l’Amérique latine que leurs rivales nord-américaines. Le 5 janvier 2006, à Madrid, aux représentants d’une bourgeoisie qui s’affirme comme puissance impérialiste, en particulier en Amérique latine, le président a déclaré :

La nouvelle Bolivie n’exclut personne, n’exclut pas les chefs d’entreprise, nous protégerons la propriété privée. (Libération, 7 janvier 2006)

Le 8 janvier, c’était à Paris :

Jacques Chirac a rappelé à Evo Morales qu’il « était important de veiller pour les investisseurs étrangers à la sécurité du cadre juridique ». Le président bolivien a évoqué le cas de Total, en exprimant le souhait que ce groupe continue à investir en Bolivie. Face à la presse, il a remercié Jacques Chirac pour son « soutien et sa solidarité » afin de « trouver les solutions aux graves problèmes sociaux » que connaît la Bolivie, et « en particulier les peuples indigènes ». Il s’est également félicité du « respect » que le président français a montré « pour la véritable révolution démocratique et culturelle » qu’il veut mettre en oeuvre dans son pays… Selon lui, il ne fait pas de doute que « ce sont les politiques néolibérales » qui ont maintenu le pays dans la misère, malgré les richesses naturelles que recèle son sol. L’État doit donc en « reprendre le contrôle ». Evo Morales a également revendiqué ses amitiés et le droit de faire appel « à toutes les coopérations » sans diabolisation, qu’il s’agisse de Paris, La Havane, Madrid, Caracas et maintenant Pékin. (L’Humanité, 9 janvier 2006)

Le gouvernement qu’a constitué Morales doit conduire une politique de gestion loyale du capitalisme, de défense de l’ordre bourgeois contre la révolution. A cette fin, il a nommé Abel Mamani, président de la fédération des comités de quartier d’El Alto (FEJUVE), ministre de l’eau et Alex Galvez, dirigeant du syndicat ouvrier de l’industrie manufacturière de la COB au ministère du travail. Pour garantir l’ordre bourgeois, Morales confié le ministère de la défense à Walker San Miguel un avocat, ancien du MNR, qui a aidé à la privatisation de la compagnie aérienne bolivienne (LAB) et c’est un grand patron de Santa Cruz, Salvador Ric, qui est en charge de l’équipement et l’investissement public. Enfin, le ministre chargé de la présidence, Juan Ramón Quintana, est un ancien capitaine des Forces Armées.

De son côté, l’impérialisme serre la laisse au cou de Morales. Récemment, le nouveau président qui a comme base les cultivateurs de coca a dû, en compagnie de l’ambassadeur américain et de Condolleza Rice, affirmer que l’éradication de la coca était nécessaire et maintenir les liens entre les forces spéciales et l’armée américaine. Celle-ci rénove un aéroport à la frontière avec le Paraguay :

Une base idéalement situé pour, à la demande du « mouvement autonomiste de Santa Cruz », intervenir en Bolivie en cas d’ « ingouvernabilité » du pays. (Le Monde Diplomatique, février 2006)

Pour contenir les masses et leur donner l’impression du changement, Morales recourt à l’aménagement des institutions, à la ficelle de « l’Assemblée constituante » dont l’inauguration est prévue en présence des représentants de l’impérialisme :

Le 6 août, le jour de la patrie, nous allons instaurer l’Assemblée constituante et nous allons inviter la présidente chilienne, nous allons inviter le président des Etats-Unis, pour qu’il voit comment nous sommes en train de créer une transformation, une révolution démocratique et culturelle. (Evo Morales, La Razón , 12 mars 2006)

D’après Morales, la modification de la Consitution doit permettre la reconnaissance des droits démocratiques de toutes les classes sociales. Mais celles-ci sont inconciliables : personne ne peut concilier les intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat. Pour contrôler les richesses naturelles, développer le pays et s’émanciper du joug étranger, les masses n’ont pas besoin d’une assemblée constituante de tous les Boliviens, mais d’une Assemblée populaire ouvrière et paysanne, reposant sur des organes soviétiques dans tout le pays, capable de prendre le pouvoir et d’exproprier les grands moyens de production des mains des grands propriétaires fonciers, des capitalistes tant impérialistes que locaux.

L’état-major de l’armée s’est inscrit ouvertement dans la manœuvre, qui n’exclut pas, bien au contraire, les préparatifs d’un coup d’Etat dont il est si coutumier en Bolivie :

Le commandant en chef de l’armée, Marcelo Antezana, a présenté hier la rassemblement Transformación democrática y patriótica (Tradepa) comme l’instrument politique de l’institution militaire au sein de l’Assemblée constituante. (Los Tiempos, 15 novembre 2005)

 

Toutes les forces réformistes soutiennent Morales et son replâtrage de l’Etat bourgeois

 

La participation des généraux n’a pas empêché les partis et syndicats qui parlent au nom des travailleurs de soutenir cette opération de réforme des institutions bourgeoises :

La Centrale ouvrière bolivienne (COB) a annoncé ce vendredi son soutien à l'Assemblée constituante. (La Jornada, 4 mars 2006)

En France, les partis ouvriers bourgeois soutiennent tous deux Morales… et l’influence de leur propre impérialisme en Amérique latine  :

Le Parti socialiste salue l’accession démocratique à la présidence bolivienne d’Evo Morales, aujourd’hui en charge des aspirations des plus démunis. Il espère que les impatients sauront lui laisser le temps de changer leurs conditions de vie. Il souhaite enfin que les entreprises pétrolières et gazières étrangères, comme les gouvernements ayant un intérêt pour la Bolivie, sauront accepter les compromis nécessaires. (PS, 19 décembre 2005)

Cette victoire s’inscrit dans un processus de rejet de la mondialisation capitaliste, d’exigence de justice sociale, de développement, de maîtrise des richesses nationales qui monte dans toute l’Amérique Latine… Cette nouvelle victoire va consolider les forces de progrès et les mouvements populaires en Amérique Latine face aux politiques néo-libérales…. Non il n’y a pas sur cette planète qu’une superpuissance unique qui dirige le monde à coups de guerres et d’ultralibéralisme féroce. (PCF, 28 décembre 2005)

Leurs flancs-gardes « trotskystes » ne sont pas en reste. La LCR de France, qui avait appelé comme eux à voter en 2002 pour le principal candidat de sa bourgeoisie impérialiste Chirac, a aussi présenté l’élection de Morales comme une grande victoire :

Nul doute que l’arrivée de Morales à la tête de l’État bolivien constitue un potentiel renfort de poids pour le projet d’Alternative bolivarienne des Amériques (Alba), qui ne regroupe formellement, pour l’instant, que le Venezuela et Cuba. (Rouge, 22 décembre 2005)

Le SWP de Grande-Bretagne soutient le programme de Morales, dont l’assemblée constituante a servi à étouffer la révolution naissante :

Le MAS doit maintenant transformer ses propositions en réalités, en assurant la croissance et en respectant ses promesses : nationalisation des vastes réserves d’hydrocarbures, réforme agraire, élimination de la corruption, investissements massifs dans l’éducation et la culture, et organisation d’une assemblée constituante prévue pour août 2006. (Socialist Worker, 7 janvier 2006)

Les pseudo-trotskystes du continent, ceux qui se vautrent aux pieds du colonel nationaliste vénézuélien Chávez, qui ont soutenu le Forum social réformiste et chrétien de Porto Alegre et qui ont même fourni un ministre au gouvernement brésilien Lula-Alencar, n’ont pas manqué de boucher la voie de l’indépendance de classe, du parti ouvrier et de la révolution socialiste bolivienne.

Sur place, la LOR-CI, organisation sœur du PTS d’Argentine, si elle n’avait pas soutenu Morales, se demande en couverture de son organe :

De quelle constituante avons-nous besoin ? (Palabra Obrera, février 2006)

La « 4e Internationale » altamiriste, celle du Partido obrero d’Argentine, et le courant grantiste (El Militante au Venezuela, La Riposte, en France) ont aussi soutenu la candidature de Morales. La « 4e Internationale » pabliste, celle de la LCR, a publié les propos suivants d’un de ses membres, l’ancien guérillero péruvien Hugo Blanco :

Cette Assemblée représente le grand désir ardent du peuple bolivien… Les gens voient dans le gouvernement d’Evo une garantie de réalisation de cette Assemblée. Si l’on veut faire une comparaison avec la révolution russe, ce serait en quelque sorte le Congrès des soviets. Nous espérons que l’absence du « parti révolutionnaire » soit un avantage et non pas un désavantage. (Inprecor, janvier 2006)

Toute l’histoire de la Bolivie (et celle du Pérou), de la révolution de 1952 jusqu’à l’étranglement de l’assemblée d’El Alto en juin 2005 et à la campagne électorale de décembre 2005, prouve qu’il faut construire un parti révolutionnaire.

 

Il faut un parti pour le pouvoir des ouvriers et des paysans

 

Qu’aucun parti à base paysanne ne soit en mesure de libérer le pays de l’emprise étrangère —et encore moins d’avancer d’un centimètre vers le socialisme— ne signifie pas que la classe ouvrière doive tourner le dos aux paysans pauvres. Au contraire, le prolétariat bolivien doit prendre la tête de tous les opprimés du pays et son parti doit démasquer le MIP et le MAS auprès des travailleurs indépendants des villes et des campagnes :

Là où les paysans existent en nombre comme propriétaires… ou bien les paysans résisteront à toute révolution ouvrière et la feront échouer, ou bien le prolétariat devra, en tant que gouvernement, prendre des mesures qui améliorent directement la situation du paysan et le gagnent de ce fait à la cause de la révolution ; des mesures qui facilitent dès le début la transition de la propriété foncière privée à la propriété collective, de telle sorte que le paysan y arrive de lui-même par la voie économique ; mais on ne doit pas l’abasourdir en réclamant, par exemple, l’abolition du droit d’héritage ou de sa propriété… (Karl Marx, Notes sur L’Etat et l’anarchie de Bakounine, 1874)

Contre le pillage du pays par les groupes ouest-européens et nord-américains, contre l’immixtion de l’armée américaine, contre la morgue des latifundiaires de certains départements, l’unité des travailleurs des villes et des campagnes peut se réaliser pour l’expropriation sans indemnité ni rachat des multinationales, des grands propriétaires, pour la dissolution des forces spéciales et pour le contrôle ouvrier sur l’extraction, la transformation et la distribution des hydrocarbures.

Contre la diversion de l’Assemblée constituante à laquelle sont invités tous les partis bourgeois et l’armée, les travailleurs avancés doivent opposer de vrais organes pour tous ceux qui vivent de leur travail et non de celui d’autrui, de les centraliser pour opposer le pouvoir des exploités à celui des exploiteurs, que sert actuellement le MAS.

Contre les bandes fascistes, la police et toute tentative des généraux pour préparer un nouveau coup d’Etat, les travailleurs des villes et des campagnes, les étudiants ont le droit de se défendre, de s’armer. Il doivent défendre les droits des conscrits, s’adresser à leurs fils et leurs frères sous l’uniforme, pour qu’ils tournent leurs armes contre leurs chefs héritiers des assassins de Guevara et de milliers d’ouvriers, et de paysans pauvres et directement responsables de plusieurs dizaines de meurtres de manifestants ces dernières années.

Face aux classes exploiteuses boliviennes, leurs sœurs d’Amérique latine et les puissances impérialistes, les prolétaires boliviens doivent recevoir le soutien de tous les travailleurs et travailleuses de la région, d’Europe et d’Amérique du Nord. Le gouvernement ouvrier et paysan ne résistera et ne pourra développer les forces productives sans la fédération des républiques socialistes d’Amérique latine, sans les Etats-Unis socialistes d’Amérique.

Il faut regrouper les plus avancés des insurgés de 2003 et de 2005 autour du programme marxiste, de la révolution socialiste mondiale, pour constituer un parti de type bolchevik, capable de faire vivre les principes de la révolution permanente, capable de tirer les leçons des défaites de 1952 et 1971, capable d’aider les masses à prendre le pouvoir, à détruire l’Etat bourgeois et à exproprier les grands capitalistes.

12 mars 2006