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Un article de 1975 de Stéphane Just

Au Vietnam, retentissante défaite de l’impérialisme, une victoire de la révolution mondiale

 

 

Voici 30 ans, l’impérialisme le plus puissant subissait une considérable défaite en Asie du sud-est dont il ne surmontera les conséquences qu’avec l’éclatement de l’URSS en 1991 et la restauration du capitalisme qui s’ensuivit en Russie. Révolution Socialiste reproduit un article de Stéphane Just (1921-1997) publié sous ce titre dans la revue de  l’OCI, La Vérité (n° 567, mai 1975). Quelques coupures ont été opérées pour des raisons de place.

L’ouvrier marxiste Just est resté fidèle toute sa vie à la révolution et à la construction d’une internationale ouvrière révolutionnaire. Il a abandonné la perspective qu’elle prenne la forme de la reconstruction de la 4e Internationale après la dégénérescence de l’organisation trotskyste française, qu’il combattit jusqu’au dernier moment. Celle-ci aboutit à sa liquidation en 1991 par la direction révisionniste de Lambert & Gluckstein, en lien avec l’appareil FO, au profit du PT réformiste et social-chauvin.

 

Défaite de l’impérialisme… le GRP à Saigon

 

Au moment où cet article est écrit, les troupes du Nord Vietnam et du GRP entrent à Saigon. La présidence du général Minh, représentant de la soit-disant « troisième composante », n’aura été que très provisoire. Il a accepté la capitulation militaire sans conditions que le gouvernement de Hanoi et le GRP ont finalement exigée. Visiblement, il a assuré l’intérim de « l’autorité » entre le départ de Thieu et l’arrivée du GRP. Il y a transmission de pouvoir afin d’éviter au maximum le vide politique.

Cette guerre, révolutionnaire et juste du côté des masses du Vietnam et d’Indochine, se termine par une très dure défaite de l’impérialisme, de l’impérialisme américain en particuliers. Les gouvernements compradores du Cambodge et du Sud Vietnam ont été écrasés, liquidés. Leurs armées, leurs administrations, leurs « Etats » se sont totalement désagrégés. Rien n’a pu les sauver. Sous une forme déterminée, la révolution prolétarienne mondiale a remporté une victoire au Vietnam et en Indochine. […]

Les régimes bourgeois compradores du Sud Vietnam et du Cambodge se sont effondrés. Les classes exploiteuses de toutes ces régions d’Indochine sont socialement et politiquement décomposées. Un vide politique et social béant est ouvert, quelle que soit la précaution prise de la transmission du pouvoir à Saigon. Les masses, au Cambodge et au Vietnam du Sud respecteront-elles la propriété privée des moyens de production et de la terre ? Sera-t-il possible de imposer la présence politique, au gouvernement et dans le pays, de leurs bourreaux d’hier, et de maintenir la division du pays ? Au niveau le plus élevé du FNL, du Parti des travailleurs vietnamiens, du gouvernement de Saigon et du GRP, ces aspirations des masses trouveront une expression parmi les cadres dirigeants. Il est impossible qu'elles puissent être étouffées. Les dirigeants du FNL et du Parti des travailleurs vietnamiens ont déjà été contraints, à de nombreuses reprises, d’aller plus loin qu’ils ne le voulaient sur la voie de la rupture avec l’impérialisme et la bourgeoisie. Ils ont dû, notamment, passer finalement outre aux « accords de Paris ». Le GRP et le FNL sont entrés à Saigon et y assurent le pouvoir. Ils seront obligés, compte tenu de la situation, d’abandonner en pratique le programme du FNL et de s’engager politiquement beaucoup plus loin que celui-ci ne le prévoyait. A cela se mesure la victoire de la révolution prolétarienne.

 

« D’excellents accords »… ils n’en moururent pas tous

 

En dernière analyse, les accords de Paris n’ont pu empêcher l’irrémédiable défaite du gouvernement compradore de l’impérialisme américain. Certains, pablistes, staliniens et autres, ont affirmé qu’il était donc juste et nécessaire de soutenir la conclusion de ces accords. Encore ces dernières semaines, le spécialiste maison, Pierre Rousset, écrivait dans Rouge qu’il fallait exiger l’application des accords de Paris. Ce raisonnement revient à tout confondre, la maladie et sa guérison. A ce compte, il faudrait dire que les accords de Fontainebleau d’août 1946, qui subordonnaient le Vietnam à « l’Union française » ont été une bonne chose puisqu’en fin de compte ils n’ont pu empêcher Dien Bien Phu et que, d’une certaine mesure, ils y ont même abouti. Les accords de Genève auraient été également une bonne chose. Ils organisaient la partition du Vietnam, à la hauteur du 17e parallèle, le retrait du Vietminh au Nord de cette ligne, retrait militaire et politique. Mais à l’issue d’une nouvelle guerre révolutionnaire, les troupes du GRP et de la RDVN sont entrées, le 30 avril 1975, à Saigon. Donc, la conclusion étant impliquée dans les prémisses : c’est grâce aux accords de Genève.

Que les dirigeants du peuple Vietnamien aient été contraints de signer de semblables accords, s’ils n’avaient pas les moyens politiques et militaires de s’y opposer, se discute et peut se justifier. Lénine et Trotsky ont bien été contraint de signer, en 1918, le traité de Brest-Litovsk qui cédait l’Ukraine à l’Allemagne. Il faut pourtant se rappeler que Ho Chi Minh acceptait, en 1945-1946, le cadre de l’Union française, conformément à la politique du Kremlin ; que lui, Ho Chi Minh, acceptait le partage du monde en zones d’influence et la défense du système impérialiste mondial. C’est l’impérialisme français qui a contraint le Vietnam et Ho Chi Minh au combat, en prenant l’offensive politiquement et militairement, en bombardant Haiphong le 19 décembre 1946 et en occupant ensuite à Hanoi le siège du gouvernement de la république du Vietnam.

Le Vietminh dirigeait alors la guerre révolutionnaire du peuple vietnamien. A partir de 1949, sous l’effet de la révolution chinoise victorieuse, le Vietminh reprenait l’initiative politique et militaire. En 1954, c’était Dien Bien Phu. Ensuite, le gouvernement de la RDVN et le parti des travailleurs vietnamiens se sont pour le moins accommodés de la partition du Vietnam. La décomposition sociale et politique des classes possédantes au Sud, du gouvernement de Ngo Dinh Diem, ont suscité et nourri sur place les premiers mouvements de la nouvelle guerre révolutionnaire. La situation politique qui se créait et l’intervention directe des troupes américaines ont amené Hanoi à s’engager et à commencer à intervenir militairement en 1960. Il n’y a pas lieu, pour autant, de célébrer ainsi qu’une grande victoire, les accords de Genève qui frustraient les masses vietnamiennes de leur victoire de 1954 et leur imposaient une nouvelle guerre révolutionnaire de plus de quinze ans.

Les défenseurs des accords de Genève affirment : ces accords prévoyaient des « élections libres dans les deux ans » et si cette clause avait été appliquée, tout se serait passé différemment. Dès 1954, chacun savait que c’était là une pure et simple fioriture diplomatique. Le fait essentiel, déterminant, était : la partition du Vietnam du Nord, la concentration de l’armée française au Sud, l’établissement au Sud d’une structure gouvernementale et étatique compradore entièrement sous le contrôle de l’impérialisme américain relayant l’impérialisme français.

 

Les accords de Paris en échec

 

[…] Mais la situation politique mondiale et celle aux USA étaient telles que, politiquement, préparer la guerre contre la Chine devenait une folie. Il aurait fallu que le prolétariat des principaux pays capitalistes d’Europe soit écrasés, que le régime du talon de fer soit institué aux USA, que la bourgeoisie américaine et toutes les bourgeoisies des grandes puissances impérialistes soient étroitement soumises et disciplinées.

Avant la grève générale de mai-juin 1968 en France et le processus de révolution politique en Tchécoslovaquie, ces conditions étaient à établir. L’impérialisme US pouvait peut-être espérer qu’elles le seraient au cours de la préparation de cette guerre. Tout au contraire, en 1968, une nouvelle période révolutionnaire s’est ouverte en Europe. La coalition impérialiste était déchirée de contradictions. Les rapports sociaux et politiques aux USA étaient extrêmement instables. On était loin de l’Etat et du gouvernement forts. Dès lors, l’impérialisme américain a dû réorienter sa stratégie mondiale. Il a noué une nouvelle Sainte Alliance contre-révolutionnaire pour faire face à la révolution montante en Europe et dans le monde. La bureaucratie du Kremlin est toujours disponible pour ce genre d’accord. Celle de Pékin se révélera tout aussi disponible. Ce sera le voyage de Nixon à Pékin et ensuite à Moscou. Nixon ne pouvait plus maintenir d’importants contingents au Vietnam. Il s’orientera vers la « vietnamisation ».

L’impérialisme US pouvait compter sur Pékin et Moscou pour imposer au gouvernement de Hanoi et du FNL une « solution » qui respecte ses intérêts. Le programme du FNL permet les ouvertures politiques allant dans ce sens. Ce furent les accords de Paris de 1973.

Tout comme pour les accords de Genève, on peut trouver dans ces accords tel ou tel paragraphe qui, isolé du contexte, peut faire prendre des vessies pour des lanternes. La réalité politique concrète était que l’armée américaine se retirait du Vietnam mais que le gouvernement et l’administration de Thieu étaient reconnus ainsi que ceux du Vietnam du Sud. Les centaines de milliers de prisonniers politiques restaient dans leurs geôles. La constitution d’un gouvernement à « trois composantes » cher au GRP était renvoyée aux calendes.

Le cessez-le-feu intervenait alors que le FNL n’occupait aucune ville importante (pas un chef-lieu de province) et qu’il était repoussé dans des campagnes plus ou moins désertiques. Les USA fournissaient à l’armée du Sud Vietnam un fantastique arsenal. Des milliers de « conseillers » américains restaient. La puissance de feu de l’armée sud-vietnamienne était une des plus fortes du monde, son aviation la quatrième du monde.

En réalité, les accords de Paris ont mis en place un dispositif politico-militaire qui n’avait d’autre but que de broyer le FNL et le GRP. Les accords de Paris à peine signés, Thieu s’est employé à réaliser le plan que contenaient en pratique ces accords. Partout, l’armée sud-vietnamienne a attaqué les partisans du FNL, en même temps que la terreur policière s’étendait et se renforçait. Seul le soutien du Nord au FNL lui a permis de tenir au cours de la première année qui a suivi la conclusion des accords de Paris. Le prix sanglant des accords de Paris, ce sont des centaines de milliers de morts supplémentaires au cours de deux années qui ont suivi leur signature, un nouveau cortège de souffrances inouïes que subirent les Vietnamiens du Sud, et aussi du Nord  au cours des bombardements US. De quoi « réjouir » Pierre Rousset… Et puis c’est l’effondrement.

 

Effondrement de l’appareil compradore

 

[…] Le régime Thieu (ainsi que celui de Lon Nol au Cambodge) s’est littéralement effondré sur lui-même, pourri de l’intérieur. Cela rappelle, en pire, l’effondrement de Tchang Kaï Tcheck en Chine, en 1947-1949. Les troupes, les officiers, ont abandonné sur place, sans combat, armes et bagages. L’administration, l’armée, se sont dissoutes. L’armée du Nord et du GRP a récupéré des centaines de millions de dollars d’armes, d’équipements militaires les plus modernes intacts et jusqu’à des centaines d’avions en état de vol, abandonnés sur les champs d’aviation. Désormais, l’armée du Nord Vietnam et du GRP dispose d’un armement considérable et moderne qu’elle n’a jamais eu auparavant.

Manifestement, le gouvernement de la RDVN, le FNL, le GRP ont été surpris de cette victoire, sans offensive réelle, sans combats d’envergure, et cela leur pose des problèmes qui les embarrassent. Alors que les troupes du Nord et du FNL étaient à quelques portées de canon de Saigon, ils affirmaient encore qu’ils voulaient l’application des accords de Paris. Au nom de ces accords, ils demandaient à Saigon de réaliser les conditions de la constitution « d’un gouvernement à trois composantes », dernière formule qui pouvait sauver ce qui n’était plus déjà qu’un tragique souvenir : le maintien d’un pouvoir et d’un gouvernement faisant place aux représentants de la bourgeoisie compradore. Tout s’effondrait, ce n’était déjà plus possible. Et alors que Pierre Rousset, toujours au nom des accords de Paris, réclamait encore la constitution « d’un gouvernement à trois composantes », l’effondrement du gouvernement et de l’Etat compradores aboutissait à la réalisation des aspirations des masses : le GRP à Saigon, à la victoire sous une forme donnée de la révolution prolétarienne.

C’est une terrible défaite de l’impérialisme américain, de l’impérialisme en général, et, au-delà, de la politique de coexistence pacifique, de la Sainte Alliance contre-révolutionnaire. L’impérialisme américain, obligé de modifier sa stratégie et de se retirer militairement du Vietnam, subissait déjà un dur échec. Mais la politique de coexistence pacifique le limitait, en imposant au peuple vietnamien les accords de Paris. L’effondrement du gouvernement et de l’Etat compradores du Sud Vietnam, et de ceux du Cambodge, est une catastrophe. Pendant vingt-cinq ans, l’impérialisme américain s’est acharné à maintenir sa présence en Indochine : il a fait de son maintien au Vietnam une question centrale de sa politique mondiale. Depuis plus de vingt ans, il s’est engagé directement, et il est balayé. La plus grande puissance impérialiste du monde est défaite sur un terrain qu’elle considérait déterminant. Plus encore, la Sainte Alliance contre-révolutionnaire n’est pas parvenue à le garantir, à empêcher cette défaite et la victoire des ouvriers et des paysans du Vietnam et d’Indochine. […]

Après quatre-vingts ans de colonialisme, trente ans de guerre révolutionnaire, il a été impossible, malgré les énormes moyens que l’impérialisme a mis en œuvre, de construire un Etat bourgeois au Sud ayant des fondations sur le sol national. La simple présence de l’Etat ouvrier du Nord Vietnam, si déformé soit-il, minait toute base déjà extrêmement faible. L’appareil constitué à grands renforts de dollars a pourri sur lui-même et s’est effondré subitement ainsi qu’une vieille bâtisse, sous son propre poids, sous l’impact d’une très faible secousse. La Sainte Alliance contre-révolutionnaire n’a pu le sauver.

D’énormes conséquences en résultent. Au Vietnam et en Indochine, les limites du programme du FNL, du FUNK ne peuvent plus être respectées. Les gouvernements du Nord et du Sud Vietnam seront amenés à exproprier le capital, les propriétaires fonciers, à unifier le Vietnam, à construire la Fédération indochinoise, c’est-à-dire à réaliser certaines tâches qu’un gouvernement ouvrier et paysan doit réaliser, à instituer un Etat ouvrier extrêmement déformé, tout en faisant barrage à la constitution d’une authentique dictature du prolétariat.

Ils s’efforceront cependant de maintenir, en la rajustant, en Asie du Sud-est et dans le monde, la politique dite de « coexistence pacifique ». De toute façon, cette terrible défaite que l’impérialisme américain vient de subir, cette extraordinaire victoire que viennent de remporter les masses exploitées d’Indochine, même si le prolétariat de ces pays ne peut saisir et exercer directement le pouvoir politique, donneront une nouvelle et puissante impulsion à la lutte de classe du prolétariat mondial. Tous les peuples d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique soumis à l’impérialisme, à commencer par ceux du Sud-est asiatique et de l’Inde, seront poussés à engager la lutte. La victoire des ouvriers et paysans d'Indochine annonce et prépare un nouveau bond en avant de la révolution en Asie évidemment, mais aussi en Amérique latine, au Moyen-Orient.

 

Echecs de la Sainte Alliance

 

La victoire des ouvriers et paysans d’Indochine ne peut être séparée de tous les développements de la lutte des classes mondiale depuis 1943 notamment. Elle est le produit de la crise conjointe de l’impérialisme et des bureaucraties parasitaires et de la nouvelle période révolutionnaire ouverte en 1968. Elle démontre et souligne les limites de la Sainte Alliance contre-révolutionnaire qui se révèlent également sur d’autres terrains. […]

Certains milieux capitalistes nourrissaient l’espoir que la nouvelle Sainte Alliance contre-révolutionnaire permettrait l’ouverture d’immenses débouchés et des champs d’investissements de capitaux en URSS, en Europe de l’Est, en Chine, voire au Vietnam. Alors que la crise économique se précise, que le besoin d’exporter massivement marchandises et capitaux se fait plus pressant et plus urgent, la bonne volonté des bureaucraties parasitaires n’a pas suffi. C’est l’échec. Les accords déjà signés entre le Kremlin et Washington ont été vidés de tout contenu, la bureaucratie du Kremlin y a renoncé. Il semblerait pourtant que la coopération économique soit facile à réaliser : la bureaucratie du Kremlin et les autres bureaucraties ont besoin de quantités énormes de marchandises et de capitaux. Il n’en est rien car les rapports sociaux de production sont antagonistes. L’économie de l’URSS, de l’Europe de l’Est, de la Chine, du Vietnam, a besoin d’être réintégrée à la division internationale du travail, mais sur le plan d’une coopération véritable, qui organise, afin de satisfaire les besoins humains, le développement des forces productives, ce qui est totalement contradictoire à la rentabilité capitaliste.

Pour cela, le prolétariat des pays capitalistes doit prendre le pouvoir politique et exproprier le capital ; et celui des pays où le capital a déjà été exproprié et où une bureaucratie parasitaire monopolise le pouvoir politique, prendre ou reprendre le pouvoir et balayer la bureaucratie. Alors une nouvelle division du travail se constituera, répondant aux exigences d’une véritable coopération. En Europe notamment, l’Allemagne doit être réunifiée et les Etats-Unis socialistes d’Europe constitués. L’ouverture des frontières de l’URSS et des pays où le capital a été exproprié, une nouvelle et massive pénétration du capital, remettraient en cause les rapports de production fondés sur la propriété étatique des moyens de production, et signifierait le chômage et la famine de dizaines de millions de prolétaires. Par contre, la libre pénétration des capitaux et des marchandises dans ces pays serait source d’énormes profits pour les capitalistes. C’est cela qui intéresse l’impérialisme et non une « coopération » n’apportant que peu, ou presque pas de profits.

 

Pas de victoire définitive automatique

 

En conclure à la victoire automatique de la révolution prolétarienne serait néanmoins une grave erreur. La défaite de l’impérialisme américain en Indochine est une victoire extraordinaire des masses, c’est une victoire de la révolution prolétarienne, ce n’est pas encore la victoire définitive de la révolution prolétarienne. D’abord, y compris au Vietnam et en Indochine, le prolétariat n’a pas le pouvoir. Ensuite, les destructions sont immenses, les séquelles de la guerre se feront sentir de longues années, et de toute façon le socialisme ne peut être construit dans la seule Indochine. Enfin, le sort de l’Indochine continue à dépendre du cours de la lutte des classes mondiale. L’exigence de construire le parti de la révolution socialiste au Vietnam, parti de la IVe Internationale, demeure, tout comme en Chine et en URSS.

En Europe, l’effondrement du système impérialiste, de l’ordre européen tel que l’impérialisme et la bureaucratie du Kremlin l’ont établi pour faire face à la révolution montante au lendemain de la deuxième guerre mondiale et la contenir, signifient encore bien moins la victoire automatique du prolétariat.

Au Vietnam, au Cambodge, alors même qu’ils prennent le pouvoir sur les décombres de l’Etat compradore de l’impérialisme, les dirigeants du GRP, du gouvernement d’Hanoi, du GRUNC, veulent éviter à tout prix que se constituent des organismes de type soviétique, des comités d’ouvriers, de paysans, de quartiers. L’évacuation de Phnom Penh n’avait d’autre but que d’empêcher la formation de comités (comités de libération ou autres). Le maintien au pouvoir de Thieu jusqu’à ce qu’il le cède au GRP avait comme objectif d’éviter la formation de comités et d’un pouvoir plus ou moins embryonnaire émanant des masses.

Au Portugal, le PCP, le gouvernement que dirige le MFA et auquel participe le PSP et le PCP aux côtés du PPD, a un objectif pressant : détruire les commissions de délégués ouvriers. En Pologne, à la fin de 1970 et au début de 1971, l’ennemi que la bureaucratie devait liquider, c’était les conseils ouvriers, tout comme en Hongrie en 1956. En Bolivie, il fallait abattre l’Assemblée populaire, au Chili, empêcher les « cordons » de se développer. C’est que les organismes de type soviétique sont ceux qui organisent le prolétariat et les masses exploitées, ce sont eux qui, centralisés, dressent le pouvoir des masses, ceux qui sont indispensables à la réalisation de la dictature du prolétariat. Par eux, octobre 1917 revit dans toute sa signification le commencement de la révolution prolétarienne mondiale, contre laquelle, en fin de compte, tous font bloc.

Tout en soulignant la décomposition interne de chaque bourgeoisie d’Europe, la crise politique de chacune d’elle, il convient de prendre en considération qu’alors qu’au Vietnam la bourgeoisie était essentiellement une bourgeoisie compradore, en Europe les bourgeoisies ont de profondes racines, produit de tout un développement historique, social et politique ; les Etats bourgeois ne sont pas des constructions artificielles, ils ont aussi de profondes fondations. Mêmes pourrissantes, décomposées, leurs Etats même disloqués, les bourgeoisies européennes ne disparaîtront pas. Elles combattront. En outre, les puissants appareils bureaucratiques des organisations et partis ouvriers les étayent tandis qu’ils s’efforcent de dévoyer le mouvement du prolétariat. Contrairement aux apparences, les bureaucraties parasitaires sont beaucoup plus fragiles. Elles ne constituent pas une classe ayant un rôle social nécessaire, une fonction nécessaire dans un mode de production social.

En tout état de cause, le cours et les formes de la lutte de classe en Europe ne peuvent pas être identiques à ceux qu’ils ont eus au Vietnam et l’effondrement du système social bourgeois ; la dislocation des systèmes politiques de domination de classe des bourgeoisies, n’est pas égale à leur défaite définitive. Il faut que le prolétariat soit en mesure de conclure. Le Portugal démontre que, si loin qu’il aille, si importantes et nombreuses que soient ses victoires, il n’aboutit pas, en l’absence du parti révolutionnaire dirigeant. Une lutte des classes, chaotique, confuse, faite d’alternances, et de très longue durée, au cours de laquelle devra se construire le parti dirigeant, résultera de l’effondrement du système impérialiste et de l’ordre établi au lendemain de la seconde guerre mondiale en Europe. Telle est la perspective que les évènements d’Indochine et l’ouverture de la révolution prolétarienne au Portugal annoncent à l’Europe.

 

L’impérialisme US ne restera pas les bras ballants

 

L’impérialisme américain en est conscient. Il apprécie sa défaite au Vietnam, ses échecs au Moyen-Orient, l’impossibilité d’ouvrir de nouveaux marchés à ses marchandises et à ses capitaux, l’insuffisance à tout point de vue de la Sainte Alliance contre-révolutionnaire, à cette mesure. Les bourgeoisies européennes le criticaillent, elles lui décochent leurs flèches qui ne sont que piqûres de mouche. A la vérité, elles le supplient de faire un miracle qui les sauve et elles expriment leur amertume qu’il ne puisse le faire.

Mais l’impérialisme américain n’est pas « un tigre de papier ». Ces échecs, ces défaites, l’avenir sombre et menaçant ne le mettent pas à genoux. Il est actuellement contraint de réapprécier entièrement sa politique mondiale. Il doit tout réévaluer, y compris le fonctionnement et l’efficacité de la Sainte Alliance contre-révolutionnaire. L’appui du Kremlin et de Pékin lui est tout acquis face à la révolution montante, aux menaces d’effondrement en Europe, de développements de la révolution prolétarienne. Si l’aiguillon de la contre-révolution est quelquefois nécessaire à la marche à la révolution, l’aiguillon de la révolution agira sur la contre-révolution.

Une des causes de la défaite, subie au Vietnam, ce sont les rapports sociaux et politiques aux USA qui entravent la mobilisation des forces potentielles de l’impérialisme américain et limitent sa capacité d’action. L’administration Ford est l’expression de cette relative impuissance de l’Exécutif, c’est-à-dire de l’Etat, aux USA. Comment l’impérialisme va-t-il tenter de réagir, à la fois aux USA et à l’échelle du monde ? Il est trop tôt pour le dire. Mais il réagira, et puissamment. […]

Il va falloir « justifier » ce nouveau programme d’armement, développer une politique qui vise à mobiliser le peuple américain pour défendre « l’Amérique menacée », et l’on sait, depuis Pearl Harbor, combien les dirigeants américains sont experts à monter ce genre de « justification ». Pour l’instant, les USA cherchent encore une nouvelle politique. Ils trouveront. Qu’elle réussisse est une autre affaire. Il faut seulement être pleinement conscient que l’impérialisme américain confronté à l’effondrement du système impérialiste, à la révolution montante en Europe et dans le monde ne restera pas les bras ballants.

 

La défaite retentissante de l’impérialisme américain, la victoire des ouvriers et paysans au Vietnam, est une victoire du prolétariat mondial. Elle participe de la marche en avant de la révolution prolétarienne qui, en Europe, a commencé au Portugal. Rien n’est encore réglé. La route reste longue et difficile. La victoire définitive au Vietnam, en Europe et dans le monde, dépend  de la construction de partis de la IVe Internationale dans chaque pays, de la reconstruction de la IVe Internationale. Défaite de l’impérialisme… le GRP à Saigon

 

Au moment où cet article est écrit, les troupes du Nord Vietnam et du GRP entrent à Saigon. La présidence du général Minh, représentant de la soit-disant « troisième composante », n’aura été que très provisoire. Il a accepté la capitulation militaire sans conditions que le gouvernement de Hanoi et le GRP ont finalement exigée. Visiblement, il a assuré l’intérim de « l’autorité » entre le départ de Thieu et l’arrivée du GRP. Il y a transmission de pouvoir afin d’éviter au maximum le vide politique.

Cette guerre, révolutionnaire et juste du côté des masses du Vietnam et d’Indochine, se termine par une très dure défaite de l’impérialisme, de l’impérialisme américain en particulier. Les gouvernements compradores du Cambodge et du Sud Vietnam ont été écrasés, liquidés. Leurs armées, leurs administrations, leurs « Etats » se sont totalement désagrégés. Rien n’a pu les sauver. Sous une forme déterminée, la révolution prolétarienne mondiale a remporté une victoire au Vietnam et en Indochine. […]

Les régimes bourgeois compradores du Sud Vietnam et du Cambodge se sont effondrés. Les classes exploiteuses de toutes ces régions d’Indochine sont socialement et politiquement décomposées. Un vide politique et social béant est ouvert, quelle que soit la précaution prise de la transmission du pouvoir à Saigon. Les masses, au Cambodge et au Vietnam du Sud respecteront-elles la propriété privée des moyens de production et de la terre ? Sera-t-il possible de leur imposer la présence politique, au gouvernement et dans le pays, de leurs bourreaux d’hier, et de maintenir la division du pays ? Au niveau le plus élevé du FNL, du Parti des travailleurs vietnamiens, du gouvernement de Saigon et du GRP, ces aspirations des masses trouveront une expression parmi les cadres dirigeants. Il est impossible qu'elles puissent être étouffées. Les dirigeants du FNL et du Parti des travailleurs vietnamiens ont déjà été contraints, à de nombreuses reprises, d’aller plus loin qu’ils ne le voulaient sur la voie de la rupture avec l’impérialisme et la bourgeoisie. Ils ont dû, notamment, passer finalement outre aux « accords de Paris ». Le GRP et le FNL sont entrés à Saigon et y assurent le pouvoir. Ils seront obligés, compte tenu de la situation, d’abandonner en pratique le programme du FNL et de s’engager politiquement beaucoup plus loin que celui-ci ne le prévoyait. A cela se mesure la victoire de la révolution prolétarienne.

 

« D’excellents accords »… ils n’en moururent pas tous

 

En dernière analyse, les accords de Paris n’ont pu empêcher l’irrémédiable défaite du gouvernement compradore de l’impérialisme américain. Certains, pablistes, staliniens et autres, ont affirmé qu’il était donc juste et nécessaire de soutenir la conclusion de ces accords. Encore ces dernières semaines, le spécialiste maison, Pierre Rousset, écrivait dans Rouge qu’il fallait exiger l’application des accords de Paris. Ce raisonnement revient à tout confondre, la maladie et sa guérison. A ce compte, il faudrait dire que les accords de Fontainebleau d’août 1946, qui subordonnaient le Vietnam à « l’Union française » ont été une bonne chose puisqu’en fin de compte ils n’ont pu empêcher Dien Bien Phu et que, d’une certaine mesure, ils y ont même abouti. Les accords de Genève auraient été également une bonne chose. Ils organisaient la partition du Vietnam, à la hauteur du 17e parallèle, le retrait du Vietminh au Nord de cette ligne, retrait militaire et politique. Mais à l’issue d’une nouvelle guerre révolutionnaire, les troupes du GRP et de la RDVN sont entrées, le 30 avril 1975, à Saigon. Donc, la conclusion étant impliquée dans les prémisses : c’est grâce aux accords de Genève.

Que les dirigeants du peuple vietnamien aient été contraints de signer de semblables accords, s’ils n’avaient pas les moyens politiques et militaires de s’y opposer, se discute et peut se justifier. Lénine et Trotsky ont bien été contraint de signer, en 1918, le traité de Brest-Litovsk qui cédait l’Ukraine à l’Allemagne. Il faut pourtant se rappeler que Ho Chi Minh acceptait, en 1945-1946, le cadre de l’Union française, conformément à la politique du Kremlin ; que lui, Ho Chi Minh, acceptait le partage du monde en zones d’influence et la défense du système impérialiste mondial. C’est l’impérialisme français qui a contraint le Vietnam et Ho Chi Minh au combat, en prenant l’offensive politiquement et militairement, en bombardant Haiphong le 19 décembre 1946 et en occupant ensuite à Hanoi le siège du gouvernement de la république du Vietnam.

Le Vietminh dirigeait alors la guerre révolutionnaire du peuple vietnamien. A partir de 1949, sous l’effet de la révolution chinoise victorieuse, le Vietminh reprenait l’initiative politique et militaire. En 1954, c’était Dien Bien Phu. Ensuite, le gouvernement de la RDVN et le Parti des travailleurs vietnamiens se sont pour le moins accommodés de la partition du Vietnam. La décomposition sociale et politique des classes possédantes au Sud, du gouvernement de Ngo Dinh Diem, ont suscité et nourri sur place les premiers mouvements de la nouvelle guerre révolutionnaire. La situation politique qui se créait et l’intervention directe des troupes américaines ont amené Hanoi à s’engager et à commencer à intervenir militairement en 1960. Il n’y a pas lieu, pour autant, de célébrer ainsi qu’une grande victoire, les accords de Genève qui frustraient les masses vietnamiennes de leur victoire de 1954 et leur imposaient une nouvelle guerre révolutionnaire de plus de quinze ans.

Les défenseurs des accords de Genève affirment : ces accords prévoyaient des « élections libres dans les deux ans » et si cette clause avait été appliquée, tout se serait passé différemment. Dès 1954, chacun savait que c’était là une pure et simple fioriture diplomatique. Le fait essentiel, déterminant, était : la partition du Vietnam, le retrait du Vietnam du Nord, la concentration de l’armée française au Sud, l’établissement au Sud d’une structure gouvernementale et étatique compradore entièrement sous le contrôle de l’impérialisme américain relayant l’impérialisme français.

 

Les accords de Paris en échec

 

[…] Mais la situation politique mondiale et celle aux USA étaient telles que, politiquement, préparer la guerre contre la Chine devenait une folie. Il aurait fallu que le prolétariat des principaux pays capitalistes d’Europe soit écrasé, que le régime du talon de fer soit institué aux USA, que la bourgeoisie américaine et toutes les bourgeoisies des grandes puissances impérialistes soient étroitement soumises et disciplinées.

Avant la grève générale de mai-juin 1968 en France et le processus de révolution politique en Tchécoslovaquie, ces conditions étaient à établir. L’impérialisme US pouvait peut-être espérer qu’elles le seraient au cours de la préparation de cette guerre. Tout au contraire, en 1968, une nouvelle période révolutionnaire s’est ouverte en Europe. La coalition impérialiste était déchirée de contradictions. Les rapports sociaux et politiques aux USA étaient extrêmement instables. On était loin de l’Etat et du gouvernement forts. Dès lors, l’impérialisme américain a dû réorienter sa stratégie mondiale. Il a noué une nouvelle Sainte Alliance contre-révolutionnaire pour faire face à la révolution montante en Europe et dans le monde. La bureaucratie du Kremlin est toujours disponible pour ce genre d’accord. Celle de Pékin se révélera tout aussi disponible. Ce sera le voyage de Nixon à Pékin et ensuite à Moscou. Nixon ne pouvait plus maintenir d’importants contingents au Vietnam. Il s’orientera vers la « vietnamisation ».

L’impérialisme US pouvait compter sur Pékin et Moscou pour imposer au gouvernement de Hanoi et du FNL une « solution » qui respecte ses intérêts. Le programme du FNL permet les ouvertures politiques allant dans ce sens. Ce furent les accords de Paris de janvier 1973.

Tout comme pour les accords de Genève, on peut trouver dans ces accords tel ou tel paragraphe qui, isolé du contexte, peut faire prendre des vessies pour des lanternes. La réalité politique concrète était que l’armée américaine se retirait du Vietnam mais que le gouvernement et l’administration de Thieu étaient reconnus ainsi que ceux du Vietnam du Sud. Les centaines de milliers de prisonniers politiques restaient dans leurs geôles. La constitution d’un gouvernement à « trois composantes » cher au GRP était renvoyée aux calendes.

Le cessez-le-feu intervenait alors que le FNL n’occupait aucune ville importante (pas un chef-lieu de province) et qu’il était repoussé dans des campagnes plus ou moins désertiques. Les USA fournissaient à l’armée du Sud Vietnam un fantastique arsenal. Des milliers de « conseillers » américains restaient. La puissance de feu de l’armée sud-vietnamienne était une des plus fortes du monde, son aviation la quatrième du monde.

En réalité, les accords de Paris ont mis en place un dispositif politico-militaire qui n’avait d’autre but que de broyer le FNL et le GRP. Les accords de Paris à peine signés, Thieu s’est employé à réaliser le plan que contenaient en pratique ces accords. Partout, l’armée sud-vietnamienne a attaqué les partisans du FNL, en même temps que la terreur policière s’étendait et se renforçait. Seul le soutien du Nord au FNL lui a permis de tenir au cours de la première année qui a suivi la conclusion des accords de Paris. Le prix sanglant des accords de Paris, ce sont des centaines de milliers de morts supplémentaires au cours de deux années qui ont suivi leur signature, un nouveau cortège de souffrances inouïes que subirent les Vietnamiens du Sud, et aussi du Nord  au cours des bombardements US. De quoi « réjouir » Pierre Rousset… Et puis c’est l’effondrement.

 

Effondrement de l’appareil compradore

 

[…] Le régime Thieu (ainsi que celui de Lon Nol au Cambodge) s’est littéralement effondré sur lui-même, pourri de l’intérieur. Cela rappelle, en pire, l’effondrement de Tchang Kaï Tcheck en Chine, en 1947-1949. Les troupes, les officiers, ont abandonné sur place, sans combat, armes et bagages. L’administration, l’armée, se sont dissoutes. L’armée du Nord et du GRP a récupéré des centaines de millions de dollars d’armes, d’équipements militaires les plus modernes intacts et jusqu’à des centaines d’avions en état de vol, abandonnés sur les champs d’aviation. Désormais, l’armée du Nord Vietnam et du GRP dispose d’un armement considérable et moderne qu’elle n’a jamais eu auparavant.

Manifestement, le gouvernement de la RDVN, le FNL, le GRP ont été surpris de cette victoire, sans offensive réelle, sans combats d’envergure, et cela leur pose des problèmes qui les embarrassent. Alors que les troupes du Nord et du FNL étaient à quelques portées de canon de Saigon, ils affirmaient encore qu’ils voulaient l’application des accords de Paris. Au nom de ces accords, ils demandaient à Saigon de réaliser les conditions de la constitution « d’un gouvernement à trois composantes », dernière formule qui pouvait sauver ce qui n’était plus déjà qu’un tragique souvenir : le maintien d’un pouvoir et d’un gouvernement faisant place aux représentants de la bourgeoisie compradore. Tout s’effondrait, ce n’était déjà plus possible. Et alors que Pierre Rousset, toujours au nom des accords de Paris, réclamait encore la constitution « d’un gouvernement à trois composantes », l’effondrement du gouvernement et de l’Etat compradores aboutissait à la réalisation des aspirations des masses : le GRP à Saigon, à la victoire sous une forme donnée de la révolution prolétarienne.

C’est une terrible défaite de l’impérialisme américain, de l’impérialisme en général, et, au-delà, de la politique de coexistence pacifique, de la Sainte Alliance contre-révolutionnaire. L’impérialisme américain, obligé de modifier sa stratégie et de se retirer militairement du Vietnam, subissait déjà un dur échec. Mais la politique de coexistence pacifique le limitait, en imposant au peuple vietnamien les accords de Paris. L’effondrement du gouvernement et de l’Etat compradores du Sud Vietnam, et de ceux du Cambodge, est une catastrophe. Pendant vingt-cinq ans, l’impérialisme américain s’est acharné à maintenir sa présence en Indochine : il a fait de son maintien au Vietnam une question centrale de sa politique mondiale. Depuis plus de vingt ans, il s’est engagé directement, et il est balayé. La plus grande puissance impérialiste du monde est défaite sur un terrain qu’elle considérait déterminant. Plus encore, la Sainte Alliance contre-révolutionnaire n’est pas parvenue à le garantir, à empêcher cette défaite et la victoire des ouvriers et des paysans du Vietnam et d’Indochine. […]

Après quatre-vingts ans de colonialisme, trente ans de guerre révolutionnaire, il a été impossible, malgré les énormes moyens que l’impérialisme a mis en œuvre, de construire un Etat bourgeois au Sud ayant des fondations sur le sol national. La simple présence de l’Etat ouvrier du Nord Vietnam, si déformé soit-il, minait toute base déjà extrêmement faible. L’appareil constitué à grands renforts de dollars a pourri sur lui-même et s’est effondré subitement ainsi qu’une vieille bâtisse, sous son propre poids, sous l’impact d’une très faible secousse. La Sainte Alliance contre-révolutionnaire n’a pu le sauver.

D’énormes conséquences en résultent. Au Vietnam et en Indochine, les limites du programme du FNL, du FUNK ne peuvent plus être respectées. Les gouvernements du Nord et du Sud Vietnam seront amenés à exproprier le capital, les propriétaires fonciers, à unifier le Vietnam, à constituer la Fédération indochinoise, c’est-à-dire à réaliser certaines tâches qu’un gouvernement ouvrier et paysan doit réaliser, à instituer un État ouvrier extrêmement déformé, tout en faisant barrage à la constitution d’une authentique dictature du prolétariat.

Ils s’efforceront cependant de maintenir, en la rajustant, en Asie du Sud-Est et dans le monde, la politique dite de « coexistence pacifique ». De toute façon, cette terrible défaite que l’impérialisme américain vient de subir, cette extraordinaire victoire que viennent de remporter les masses exploitées d’Indochine, même si le prolétariat de ces pays ne peut saisir et exercer directement le pouvoir politique, donneront une nouvelle et puissante impulsion à la lutte de classe du prolétariat mondial. Tous les peuples d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique soumis à l’impérialisme, à commencer par ceux du Sud-Est asiatique et de l’Inde, seront poussés à engager la lutte. La victoire des ouvriers et paysans d'Indochine annonce et prépare un nouveau bond en avant de la révolution en Asie évidemment, mais aussi en Amérique latine, au Moyen-Orient.

 

Échecs de la Sainte Alliance

 

La victoire des ouvriers et paysans d’Indochine ne peut être séparée de tous les développements de la lutte des classes mondiale depuis 1943 notamment. Elle est le produit de la crise conjointe de l’impérialisme et des bureaucraties parasitaires et de la nouvelle période révolutionnaire ouverte en 1968. Elle démontre et souligne les limites de la Sainte Alliance contre-révolutionnaire qui se révèlent également sur d’autres terrains. […]

Certains milieux capitalistes nourrissaient l’espoir que la nouvelle Sainte Alliance contre-révolutionnaire permettrait l’ouverture d’immenses débouchés et des champs d’investissements de capitaux en URSS, en Europe de l’Est, en Chine, voire au Vietnam. Alors que la crise économique se précise, que le besoin d’exporter massivement marchandises et capitaux se fait plus pressant et plus urgent, la bonne volonté des bureaucraties parasitaires n’a pas suffi. C’est l’échec. Les accords déjà signés entre le Kremlin et Washington ont été vidés de tout contenu, la bureaucratie du Kremlin y a renoncé. Il semblerait pourtant que la coopération économique soit facile à réaliser : la bureaucratie du Kremlin et les autres bureaucraties ont besoin de quantités énormes de marchandises et de capitaux. Il n’en est rien car les rapports sociaux de production sont antagonistes. L’économie de l’URSS, de l’Europe de l’Est, de la Chine, du Vietnam, a besoin d’être réintégrée à la division internationale du travail, mais sur le plan d’une coopération véritable, qui organise, afin de satisfaire les besoins humains, le développement des forces productives, ce qui est totalement contradictoire à la rentabilité capitaliste.

Pour cela, le prolétariat des pays capitalistes doit prendre le pouvoir politique et exproprier le capital ; et celui des pays où le capital a déjà été exproprié et où une bureaucratie parasitaire monopolise le pouvoir politique, prendre ou reprendre le pouvoir et balayer la bureaucratie. Alors une nouvelle division du travail se constituera, répondant aux exigences d’une véritable coopération. En Europe notamment, l’Allemagne doit être réunifiée et les Etats-Unis socialistes d’Europe constitués. L’ouverture des frontières de l’URSS et des pays où le capital a été exproprié, une nouvelle et massive pénétration du capital, remettraient en cause les rapports de production fondés sur la propriété étatique des moyens de production, et signifierait le chômage et la famine de dizaines de millions de prolétaires. Par contre, la libre pénétration des capitaux et des marchandises dans ces pays serait source d’énormes profits pour les capitalistes. C’est cela qui intéresse l’impérialisme et non une « coopération » n’apportant que peu, ou presque pas de profits. […]

 

Pas de victoire définitive automatique

 

En conclure à la victoire automatique de la révolution prolétarienne serait néanmoins une grave erreur. La défaite de l’impérialisme américain en Indochine est une victoire extraordinaire des masses, c’est une victoire de la révolution prolétarienne, ce n’est pas encore la victoire définitive de la révolution prolétarienne. D’abord, y compris au Vietnam et en Indochine, le prolétariat n’a pas le pouvoir. Ensuite, les destructions sont immenses, les séquelles de la guerre se feront sentir de longues années, et de toute façon le socialisme ne peut être construit dans la seule Indochine. Enfin, le sort de l’Indochine continue à dépendre du cours de la lutte des classes mondiale. L’exigence de construire le parti de la révolution socialiste au Vietnam, parti de la IVe Internationale, demeure, tout comme en Chine et en URSS.

En Europe, l’effondrement du système impérialiste, de l’ordre européen tel que l’impérialisme et la bureaucratie du Kremlin l’ont établi pour faire face à la révolution montante au lendemain de la deuxième guerre mondiale et la contenir, signifie encore bien moins la victoire automatique du prolétariat.

Au Vietnam, au Cambodge, alors même qu’ils prennent le pouvoir sur les décombres de l’État compradore de l’impérialisme, les dirigeants du GRP, du gouvernement d’Hanoi, du GRUNC, veulent éviter à tout prix que se constituent des organismes de type soviétique, des comités d’ouvriers, de paysans, de quartiers. L’évacuation de Phnom Penh n’avait pas d’autre but que d’empêcher la formation de comités (comités de libération ou autres). Le maintien au pouvoir de Thieu jusqu’à ce qu’il le cède au GRP avait comme objectif d’éviter la formation de comités et d’un pouvoir plus ou moins embryonnaire émanant des masses.

Au Portugal, le PCP, le gouvernement que dirige le MFA et auquel participe le PSP et le PCP aux côtés du PPD, a un objectif pressant : détruire les commissions de délégués ouvriers. En Pologne, à la fin de 1970 et au début de 1971, l’ennemi que la bureaucratie devait liquider, c’était les conseils ouvriers, tout comme en Hongrie en 1956. En Bolivie, il fallait abattre l’Assemblée populaire, au Chili, empêcher les « cordons » de se développer. C’est que les organismes de type soviétique sont ceux qui organisent le prolétariat et les masses exploitées, ce sont eux qui, centralisés, dressent le pouvoir des masses, ceux qui sont indispensables à la réalisation de la dictature du prolétariat. Par eux, octobre 1917 revit dans toute sa signification le commencement de la révolution prolétarienne mondiale, contre laquelle, en fin de compte, tous font bloc.

Tout en soulignant la décomposition interne de chaque bourgeoisie d’Europe, la crise politique de chacune d’elle, il convient de prendre en considération qu’alors qu’au Vietnam la bourgeoisie était essentiellement une bourgeoisie compradore, en Europe les bourgeoisies ont de profondes racines, produit de tout un développement historique, social et politique ; les Etats bourgeois ne sont pas des constructions artificielles, ils ont aussi de profondes fondations. Mêmes pourrissantes, décomposées, leurs Etats même disloqués, les bourgeoisies européennes ne disparaîtront pas. Elles combattront. En outre, les puissants appareils bureaucratiques des organisations et partis ouvriers les étayent tandis qu’ils s’efforcent de dévoyer le mouvement du prolétariat. Contrairement aux apparences, les bureaucraties parasitaires sont beaucoup plus fragiles. Elles ne constituent pas une classe ayant un rôle social nécessaire, une fonction nécessaire dans un mode de production social.

En tout état de cause, le cours et les formes de la lutte de classe en Europe ne peuvent pas être identiques à ceux qu’ils ont eus au Vietnam et l’effondrement du système social bourgeois, la dislocation des systèmes politiques de domination de classe des bourgeoisies, n’est pas égale à leur défaite définitive. Il faut que le prolétariat soit en mesure de conclure. Le Portugal démontre que, si loin qu’il aille, si importantes et nombreuses que soient ses victoires, il n’aboutit pas, en l’absence du parti révolutionnaire dirigeant. Une lutte des classes, chaotique, confuse, faite d’alternances, et de très longue durée, au cours de laquelle devra se construire le parti dirigeant, résultera de l’effondrement du système impérialiste et de l’ordre établi au lendemain de la seconde guerre mondiale en Europe. Telle est la perspective que les évènements d’Indochine et l’ouverture de la révolution prolétarienne au Portugal annoncent à l’Europe.

 

L’impérialisme US ne restera pas les bras ballants

 

L’impérialisme américain en est conscient. Il apprécie sa défaite au Vietnam, ses échecs au Moyen-Orient, l’impossibilité d’ouvrir de nouveaux marchés à ses marchandises et à ses capitaux, l’insuffisance à tout point de vue de la Sainte Alliance contre-révolutionnaire, à cette mesure. Les bourgeoisies européennes le criticaillent, elles lui décochent leurs flèches qui ne sont que piqûres de mouche. A la vérité, elles le supplient de faire un miracle qui les sauve et elles expriment leur amertume qu’il ne puisse le faire.

Mais l’impérialisme américain n’est pas « un tigre de papier ». Ces échecs, ces défaites, l’avenir sombre et menaçant ne le mettent pas à genoux. Il est actuellement contraint de réapprécier entièrement sa politique mondiale. Il doit tout réévaluer, y compris le fonctionnement et l’efficacité de la Sainte Alliance contre-révolutionnaire. L’appui du Kremlin et de Pékin lui est tout acquis face à la révolution montante, aux menaces d’effondrement en Europe, de développements de la révolution prolétarienne. Si l’aiguillon de la contre-révolution est quelquefois nécessaire à la marche à la révolution, l’aiguillon de la révolution agira sur la contre-révolution.

Une des causes de la défaite, subie au Vietnam, ce sont les rapports sociaux et politiques aux USA qui entravent la mobilisation des forces potentielles de l’impérialisme américain et limitent sa capacité d’action. L’administration Ford est l’expression de cette relative impuissance de l’Exécutif, c’est-à-dire de l’État, aux USA. Comment l’impérialisme va-t-il tenter de réagir, à la fois aux USA et à l’échelle du monde ? Il est trop tôt pour le dire. Mais il réagira, et puissamment. […]

Il va falloir « justifier » ce nouveau programme d’armement, développer une politique qui vise à mobiliser le peuple américain pour défendre « l’Amérique menacée », et l’on sait, depuis Pearl Harbor, combien les dirigeants américains sont experts à monter ce genre de « justification ». Pour l’instant, les USA cherchent encore une nouvelle politique. Ils trouveront. Qu’elle réussisse est une autre affaire. Il faut seulement être pleinement conscient que l’impérialisme américain confronté à l’effondrement du système impérialiste, à la révolution montante en Europe et dans le monde ne restera pas les bras ballants.

La défaite retentissante de l’impérialisme américain, la victoire des ouvriers et paysans au Vietnam, est une victoire du prolétariat mondial. Elle participe de la marche en avant de la révolution prolétarienne qui, en Europe, a commencé au Portugal. Rien n’est encore réglé. La route reste longue et difficile. La victoire définitive au Vietnam, en Europe et dans le monde, dépend  de la construction de partis de la IVe Internationale dans chaque pays, de la reconstruction de la IVe Internationale.

3 mai 1975