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Grève des marins de
la SNCM
Le 19 septembre, le préfet de région, représentant
direct du gouvernement Chirac – Villepin, annonce la privatisation totale de le
Société nationale Corse Méditerranée. Le PDG B. Vergobbi confirme. Sur un
effectif de 2 400 salariés, 600 suppressions d’emplois sont prévues. Le
patron du fonds d’investissement Butler Capital Partner s’offrirait la société
maritime pour 35 millions d’euros quand elle possède 450 millions d’actifs,
l’Etat ajoutant 113 millions pour réduire l’endettement et prenant à sa charge
le coût du « plan social ». M. Butler est un ami de M. Galouzeau de
Villepin… ça doit aider.
Le 20 septembre, la grève est votée par les marins,
à l’appel de la CGT, rejointe ensuite par le STC (syndicat des travailleurs
corses), FO, la CFDT, la CGC et autres syndicats d’officiers de marine. Les
assemblées générales sont massives, les travailleurs déterminés, mais la
tribune est tenue par les dirigeants syndicaux qui ont fait adopter « la
grève reconductible » quand les marins et sédentaires veulent la grève
totale pour empêcher la privatisation et les suppressions de postes. Les
grévistes, réunis syndicat par syndicat, par catégorie (marins / sédentaires),
ne désignent pas leurs représentants, aucune des forces politiques présentes ne
propose l’élection d’un comité de grève.
Aucune privatisation, aucune suppression de
poste ! La volonté des grévistes s’énonce clairement, mais les appareils
des syndicats, très unis pour l’occasion, la maquillent jusqu’à la rendre
méconnaissable : oui à la privatisation partielle, l’État gardant
51 % de l’entreprise…
Cette manœuvre tend à circonscrire la grève à la
SNCM, quand la lutte contre les privatisations confronte les électriciens et
gaziers, les travailleurs des sociétés d’autoroutes, les cheminots, les
traminots, les postiers. Elle vise à émousser l’action des marins, transformée
en pression pour une meilleure formule de gestion de l’entreprise. Cette
première trahison affaiblit les rangs ouvriers, annonce les tractations avec le
gouvernement qui privatise.
Mais les marins bloquent le départ de bateaux à
Marseille et à Bastia. À plusieurs reprises, ils affrontent la police. Le 27
septembre, les dockers du Port autonome de Marseille se mettent en grève contre
les menaces de privatisation de plusieurs services. Une semaine plus tard, les
travailleurs des transports publics de l’agglomération débrayent.
La CGT y est majoritaire, comme à la SNCM ; au lieu d’appeler au rassemblement de tous les ouvriers et employés du port, de la ville, pour organiser la grève jusqu’à satisfaction des revendications, la direction syndicale cloisonne fermement. En agissant ainsi, elle empêche la démonstration de la force de ce secteur du prolétariat, elle limite la puissance de la grève. Alors que les travailleurs de la ville, de la région, de tout le pays, regardent avec espoir la grève engagée contre la privatisation, les unions locales et les unions départementales ne lancent pas même un mot d’ordre de manifestation dans l’unité. Les marins sont priés de se soumettre au calendrier des bureaucrates confédéraux et d’attendre gentiment le 4 octobre, décrété « journée d’action » par ceux qui ne font rien, contre ceux qui font grève depuis 15 jours déjà.
Le 28 octobre, un commando du GIGN, appuyé par cinq
hélicoptères militaires, prend d’assaut le ferry Pascal Paoli que des militants
du STC occupent et dirigent vers Bastia. La violence encagoulée contre des
grévistes n’est pas sanctionnée par les dirigeants syndicaux qui n’organisent
aucune riposte à cette intervention de l’armée.
Pire, le soir même, Thibault est reçu à Matignon par
le Premier ministre du gouvernement qui a donné l’assaut contre les marins. Le
secrétaire national de la CGT est venu assurer de Villepin de la capitulation
complète du syndicat majoritaire à la SNCM : non content de ne pas
défendre l’exigence des marins, pas de privatisation, aucune suppression
d’emploi, Thibault ne fait même plus semblant et ne parle plus de la « participation
majoritaire de l’Etat ».
Dans la foulée, de Villepin annonce une nouvelle
mouture du plan de privatisation : l’Etat garde 25 %, la Connex prend
une part du gâteau que devait dévorer le seul Butler. Comme la vie capitaliste
est bien faite, cette filiale de Veolia (ex Vivendi Environnement) est dirigée
par H. Proglio, un ami de Chirac. Quant à la direction CGT, elle dénonce les
méchants capitalistes du fonds d’investissement (Butler) et accepte les bons
capitalistes industriels de Connex, pour la SNCM. Difficile de croire qu’elle
irait les combattre à la STM (Société des transports marseillais), où la Connex
a obtenu la gestion du futur tramway…
Le 29 septembre, Perben, ministre des Transports,
vient à Marseille mettre en musique le plan de Villepin (Butler + Connex + Etat
+ actionnariat salarié et 400 suppressions d’emplois). Les organisations
syndicales collaborent.
Les organisations représentatives des 2 400
salariés veulent d’abord parler du projet industriel, du périmètre de
l’entreprise et du cahier des charges. « Ensuite, seulement, nous serions
enclins à envisager un plan social acceptable, c'est-à-dire qui n’irait pas
au-delà des départs en retraite et préretraite », précise Jean-Paul
Israël, secrétaire du syndicat CGT des marins. (L’Humanité, 1er octobre 2005)
En réalité, cela fait des mois que durent les
discussions sur le dos des ouvriers et employés de la SNCM, que gouvernement et
bureaucrates ont établi un diagnostic commun, que la collaboration de classes
prépare le bradage :
Il a fallu attendre le 17 février 2005 pour que se
tienne une table ronde réunissant élus locaux, représentants des salariés sous
la présidence de Monsieur Goulard.
Celle-ci a déclenché un cycle de huit rencontres
techniques dites « structure de contact » qui ont toutes porté sur le
diagnostic concernant la SNCM.
Ces rencontres ont permis de dégager un consensus
sur les constats.
Par contre, malgré notre insistance, aucune
initiative n’a été prise depuis lors pour conduire la concertation
indispensable pour élaborer les scénarios d’avenir.
Vous avez pu noter que les syndicats de l’entreprise
dont les organisations de la CGT n’ont pas bloqué la négociation. Ils ont
accepté la perspective d’une présence de capitaux privés et l’hypothèse d’un
plan social sous couvert d’en négocier précisément les dispositions. (Thibault, lettre au Premier ministre, 9 octobre 2005)
À chaque réunion, en préfecture, au Conseil d’administration, au CE, qu’ils y soient tous ensemble ou qu’il en manque à l’appel, qu’ils sortent avant la fin ou qu’ils siègent toute la séance, les représentants de la CGT, du STC, de FO, de la CFDT, de la CGC acceptent de « négocier » le plan Chirac, Villepin, Vergobbi.
Les marins et les sédentaires de la SNCM, les
ouvriers du port, les chauffeurs de bus ne veulent pas de la privatisation, ni
des suppressions d’emploi, même déguisées en « plan social ». Ils
résistent, reconduisent la grève ; dans les assemblées générales, des
grévistes réclament que les dirigeants syndicaux appellent à la grève générale.
La volonté de combattre est puissante. Pour la
briser, la direction de l’entreprise publique SNCM menace de déposer le bilan.
C’est évidemment un acte politique : le gouvernement
Chirac-Villepin-Sarkozy veut infliger une défaite aux travailleurs qui se sont
dressés contre la privatisation. Les causes de ce chantage ne se trouvent ni à
Bruxelles, ni dans les comptes de l’entreprise. L’Etat est propriétaire de
cette société maritime, il a tous les moyens de la garantir s’il le veut. Il y
a d’ailleurs investi 900 millions d’euros en 10 ans, tandis qu’il subventionne
aussi la concurrence (Corsica Ferries). Le gouvernement agit en soutien aux
intérêts généraux de la classe bourgeoise : battre les travailleurs de la
SNCM pour y mener la privatisation et pour signifier à ceux d’EDF, de La Poste,
de la SNCF, des autoroutes qu’il ne faut pas chercher à résister.
Presse, télévision, tribunal, tous les larbins ont
répercuté l’ultimatum du gouvernement. Mais déposer réellement le bilan et
licencier les 2 400 salariés de la SNCM, quand la grève des travailleurs
du port autonome et des bus se poursuit, c’est risquer de déclencher le
déferlement à Marseille, l’entrée en mouvement de tout le prolétariat dans le
pays, exaspéré qu’il est par le chômage, la vie chère, toute la politique du
gouvernement des capitalistes. En pareil cas, la bourgeoisie compte sur la
bureaucratie syndicale pour éviter l’affrontement classe contre classe, pour
faire avaler au prolétariat les plans qu’elle a concoctés. Une fois encore, les
appareils traîtres ne lui ont pas fait défaut.
Le 8 octobre, les responsables syndicaux du Port
autonome de Marseille découvrent brusquement lors d’une rencontre en préfecture
de région avec la direction du port, qu’il est temps d’appeler à la reprise du
travail et d’entonner le chant de la victoire :
La CGT a relevé des « avancées » dans le
dossier de la privatisation. L’organisation syndicale a obtenu des
« ouvertures » dans le dossier du rachat par Sea Invest d’engins de
levage. « Les personnels portuaires garderaient la conduite et la
maintenance des grues », a précisé Pascal Galeote, secrétaire général
adjoint du syndicat CGT du PAM. En ce qui concerne « les terminaux à
investissements multiples » notamment le futur grand terminal à conteneurs
concédé aux opérateurs privés MSC et CMA-CGM, et le terminal GDF2, la CGT
estime avoir eu la garantie que des rencontres se tiendraient pour parler du
volet social, et notamment évoquer la présence du personnel du Port autonome.
Enfin, des avancées ont également été obtenues dans le dossier de la cessation
au privé des bassins de réparation navale. (L’Humanité, 10 octobre 2005)
Peau de balle ! Aucune revendication n’est
satisfaite, la direction du Port autonome de Marseille poursuit sans obstacle
la privatisation, voilà la vérité ; la CGT et les autres syndicats, de
concertation en concertation, accompagnent le démantèlement. Dès la sortie de
la préfecture, les représentants syndicaux convoquent des assemblées générales
des personnels, site par site (Marseille, Fos, Lavera) : on n’est jamais
trop prudent. Ils font voter la reprise du travail, Lavera prolongeant la grève
d’une journée.
Au même moment, le STC lève le blocage (partiel) des
ports de Corse, histoire d’apporter sa contribution utile à l’affaiblissement
de l’impact de la grève de la SNCM. Les très responsables de FO, la CGC, les
officiers mouillent aussi le complet veston, déclarent trouver des « avancées »
dans les décisions du gouvernement et s’apprêtent à quitter le mouvement.
Le 11 octobre, à la tribune de l’Assemblée
nationale, Villepin brandit le spectre de la liquidation de la SNCM si les
travailleurs ne cessent pas la grève. Il expose la dernière version du plan de
privatisation : 25 % à l’Etat, 38 % à Butler, 28 % à
Connex, 9 % d’actionnariat salarial, 400 suppressions d’emploi
(préretraites, départs volontaires, reclassements chez Connex).
Toute la journée du 12 octobre, à Marseille, les
dirigeants syndicaux multiplient les assemblées séparées dans lesquelles ils
expliquent, comme le secrétaire CGT des sédentaires cité dans Lutte ouvrière
du 21 octobre :
On est arrivé au bout, mieux vaut accepter sinon ce
sera la lettre de licenciement pour tous et non un plan social.
Au soir du 23e jour de grève, les
travailleurs remplissent la salle de cinéma du ferry Méditerranée. Pour ouvrir
l’assemblée générale, la CGT fait donner son avocat, une façon d’expulser les
grévistes du champ de bataille en leur faisant croire qu’ils ne peuvent rien au
dépôt de bilan, que cela se joue ailleurs, dans les tribunaux de commerce et
les conseils d’administration.
Les paroles de l’expert en droit bourgeois douchent
plus froid : 2 400 licenciements, le premier salaire versé dans
quatre mois, pas de congés. Là-dessus, il s’en va. Les dirigeants des syndicats
se relaient ensuite, la main sur le cœur, pour déclarer qu’ils ne peuvent
conduire les travailleurs jusqu’au dépôt de bilan si dangereux pour eux, mais
que bien sûr, c’est aux grévistes de décider... Dans l’abattement et la colère,
les travailleurs de la SNCM ont bien compris que la CGT appelle à reprendre le
travail.
Le 12, veille du vote des grévistes, l’issue paraît
déjà certaine : vers 23 heures, Thierry Breton téléphone à Jean-Claude
Gaudin et lui annonce la fin de la grève. (Challenge, octobre 2005)
Ce 13 octobre, la direction de la CGT de la Société
nationale Corse Méditerranée atteint les sommets sur l’échelle de la trahison
et du cynisme. Elle commence par s’asseoir sur le vote très majoritaire des
grévistes qui veulent se prononcer à main levée pour ou contre l’arrêt de la
grève. Elle impose le vote à bulletin secret. Pourquoi ? D’abord pour briser
le collectif qui, lui, peut peser ; pour rabaisser chaque gréviste à sa
force minime, parce qu’individuelle ; pour empêcher l’expression ouverte
des résistances à la liquidation de la grève. Et surtout, la direction Israël –
Marty n’a pas l’intention de renoncer aux bulletins de vote qu’elle a préparés
avec un soin très particulier :
OUI à la reprise de l’activité pour éviter le dépôt
de bilan
NON à la reprise de l’activité = dépôt de bilan.
Le coup fonctionne, 519 votes OUI sont comptés et 73
travailleurs ont le courage de cracher un NON à la face des traîtres. Tous les
travailleurs sortent abattus. L’appareil syndical CGT est soulagé, il a
accompli sa sale besogne.
En votant la suspension de la grève, à l’occasion
d’une consultation à bulletin secret proposée par la CGT, les personnels
concernés ont donc choisi la meilleure situation pour eux et leurs familles,
afin de pouvoir continuer à peser sur les orientations et les évolutions de la
future compagnie maritime. (Déclaration de l’UD CGT
13, 13 octobre 2005)
Aux travailleurs, les dirigeants de l’UD prêchent
que la grève a été « suspendue » et ils filent en préfecture
signer le protocole de reprise du travail : les jours de grève seront tous
retenus, sur les salaires et sur les congés et les ARTT. Place à l’enterrement
de la SNCM.
Le 14 octobre, le Premier ministre annonce que la privatisation d’EDF est lancée. La mairie Gaudin commence à agiter la menace de réquisition des chauffeurs de bus et de métro.
Dans un « meeting 100 % à
gauche », Buffet (PCF), Besancenot (LCR), Laguiller (LO), Mélenchon
(PS) se retrouvent à Marseille le 3 octobre. Ils prétendent qu’ils sont venus
apporter leur soutien aux grévistes de la SNCM. C’est une duperie. De quoi la
grève avait-elle urgemment besoin ? De battre la ligne Thibault qui isole
les travailleurs de la SNCM, qui a pactisé avec Villepin à Matignon. Pas plus
Laguiller que Besancenot n’ont émis la moindre critique du rôle des directions
syndicales et de la CGT majoritaire en particulier. Laguiller et Besancenot
sont venus renforcer la désastreuse emprise bureaucratique sur le mouvement
gréviste, ils ont apporté la caution de l’extrême-gauche à Thibault -
Israël. En cela, ils portent leur part de responsabilité dans la défaite
infligée aux travailleurs de la SNCM.
Une organisation ouvrière révolutionnaire aurait jeté toutes ses forces pour que les marins imposent la rupture des dirigeants syndicaux avec le gouvernement, s’ils voulaient garder une chance de ne pas goûter l’eau du port. Elle se serait battue pour la grève totale de tous les travailleurs du port, quelle que soit leur entreprise ou leur métier, grève jusqu’à satisfaction de la revendication « aucune privatisation, aucune suppression d’emploi ». Elle aurait appelé à élire les comités de grève représentant les travailleurs et responsables devant eux. Elle aurait utilisé sa presse, ses militants, dans tous les secteurs, pour appeler à la mobilisation contre le gouvernement, pour le battre et le chasser.