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La privatisation d’EDF
et de GDF
recouvre une
offensive pour supprimer un bastion ouvrier
Le gouvernement a entamé la privatisation de l’ancienne société nationale EDF-GDF : le 23 juin, le ministre de l’Economie annonçait la vente de 20 % des actions de Gaz de France ; le 24 octobre, le Premier ministre a bouclé l’opération de mise en Bourse d’Electricité de France.
Il est temps de faire obstacle à
cette folie. (Olivier
Besancenot, porte-parole de la LCR, L’Humanité, 13 novembre 2005)
Ce qui est folie aux yeux des petits-bourgeois est parfois raison pour le grand capital. Derrière « l’ouverture du capital » de GDF et d’EDF se cachent deux objectifs de Chirac et de la 5e République :
la constitution d’un grand groupe capitaliste français capable de rivaliser avec ses concurrents d’autres pays impérialistes,
le démantèlement d’un bastion des luttes ouvrières en France.
Les partis et directions syndicales réformistes prétendent qu’EDF appartenait au peuple, à tous. En se situant sur le terrain de la nation, du pays, c’est-à-dire d’un prétendu intérêt commun au prolétariat et à la bourgeoisie, ils vouent à l’impuissance les travailleurs en général et ceux d’EDF-GDF en particulier. L’Humanité du 13 novembre 2005 a publié un florilège :
L’énergie est un bien commun, un
droit fondamental, elle ne peut être soumise aux intérêts privés. (Annick Coupé,
porte-parole des SUD) ; EDF est une entreprise nationale, elle
appartient au pays… (Jean-Claude
Mailly, secrétaire général de FO) ; La privatisation d’EDF serait
pour tous les Français une faute grave. (Laurent Fabius, député PS et ancien Premier
ministre de la 5e République) ; Électricité et gaz
doivent rester l’apanage de la nation… L’énergie est moins que jamais une
marchandise. (Alain
Bocquet, président du groupe PCF à l’Assemblée nationale) ; La
politique énergétique de la France doit être sous contrôle de la puissance
publique. (François
Hollande, premier secrétaire du PS) ; Ouvrir le capital d’EDF…
serait une spoliation de la nation. (Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT) ; Dans
l’intérêt du pays… c’est en fait la souveraineté énergétique de notre peuple
qui se joue. (Jean-Luc
Mélanchon, sénateur PS et ancien ministre de la 5e
République) ; EDF est une entreprise majeure, performante, vitale
pour notre pays… (Marie-George
Buffet, secrétaire nationale du PCF et ancienne ministre de la 5e
République)
En France, en 1944, la menace de la révolution avait nécessité, politiquement, une union nationale : c’était l’époque où le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, était ministre de Charles De Gaulle et où ils reconstruisaient ensemble l’État bourgeois, le temps où le PCF retirait leurs armes aux travailleurs, les appelait à produire et dénonçait les grèves.
Parallèlement, le gouvernement de coalition PS-PCF-MRP remettait sur pied l’économie capitaliste française en soumettant les colonies, en planifiant la production et en nationalisant un certain nombre d’entreprises.
La forme de
« nationalisation » donnée à l’intervention de l’Etat dans l’économie
a été dictée par le mouvement des masses aux aspirations révolutionnaires et
profondément anticapitalistes. Mais ces nationalisations ont été réalisées par
un Etat qui était l’Etat bourgeois, par des gouvernements qui étaient des
gouvernements bourgeois et leur contenu social et économique était et ne pouvait
être dans ces conditions que bourgeois. (Stéphane Just, Les
« Nationalisations », 1981)
La loi du 8 avril 1946 avait si généreusement indemnisé les actionnaires des firmes de l’énergie qu’ils eurent ainsi les moyens de fonder ou renforcer des groupes capitalistes comme Suez (anciennement « Société lyonnaise des eaux et de l’électricité »), Alstom et Alcatel (issus tous deux de l’ex- « Compagnie générale de l’électricité »).
EDF-GDF n’a jamais été au « service de l’intérêt général » car la société est divisée en classes. Pas plus qu’elle n’appartenait à la « nation » toute entière, mais bien plutôt à la classe dominante.
Pour convertir la production
sociale en un large et harmonieux système de travail coopératif, il faut des
changements sociaux généraux, changements dans les conditions générales de la
société qui ne peuvent être réalisés que par le moyen de la puissance organisée
de la société : le pouvoir d’État arraché des mains des capitalistes et des
propriétaires fonciers, et transféré aux mains des producteurs eux-mêmes. (Karl Marx, Instructions
pour les délégués du conseil central de l’AIT, 1866)
En 1944-45, le stalinisme et la social-démocratie ont empêché la révolution et la dictature du prolétariat. Par conséquent, EDF, Renault, le Crédit Lyonnais, la Société générale, Elf, la SNCF, etc. sont passés pour cinquante ans sous le contrôle étroit de la 4e et de la 5e Républiques bourgeoises.
L’appareil dirigeant des
entreprises nationalisées et publiques devient partie constituante de
l’appareil d’État et gère ces entreprises en relation directe avec le capital
privé. (Stéphane
Just, Les « Nationalisations », 1981)
Le monopole étatique de l’électricité a toujours été géré et orienté en fonction des intérêts d’ensemble du capitalisme français. D’abord, l’entreprise publique a différencié ses tarifs durant des décennies : très bas pour les grandes entreprises, un peu plus élevé pour les PME, le plus coûteux pour les « particuliers », y compris les travailleurs.
En outre, les acheteurs, surtout les particuliers, ont supporté les augmentations de tarif qui ont permis à EDF de verser des intérêts considérables aux « marchés financiers » qui avaient prêté pour les investissements nucléaires, puis pour financer l’implantation du groupe à l’étranger.
Enfin, l’entreprise publique a toujours passé d’importantes commandes à des groupes capitalistes du bâtiment (Bouygues, Vinci..) et de l’équipement électrique (Areva, Alcatel…) qui ont contribué à leur place à l’échelle mondiale. Quand celles-ci éprouvaient des difficultés financières, l’Etat obligeait même EDF à anticiper ses achats.
Le gouvernement Chirac-Villepin-Sarkozy, par la privatisation, entend constituer un groupe français compétitif dans la bataille économique mondiale entre les puissances impérialistes. Pour cela, EDF est devenue depuis plusieurs années une firme multinationale.
L’État français a signé les accords internationaux (OMC) et les traités européens qui permettaient à EDF-GDF de faire d’EDF le premier groupe européen dans sa branche (avec 22 % de l’électricité de l’UE) et de s’emparer de parts de marché de l’énergie à l’étranger. Désormais, EDF a des filiales aux États-unis, en Italie, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suède, en Suisse, en Pologne, en Slovaquie, en Hongrie, au Mexique, au Brésil, en Argentine, en Côte d’ivoire, en Afrique du Sud, en Chine, au Vietnam, au Laos…
Avec l'arrivée de François
Roussely, directeur de cabinet du ministre de la Défense Alain Richard, nommé à
EDF en 1999, une révolution commence... Il veut le transformer en grande
entreprise. Il agit en chef de guerre. Il s'allie avec la CGT. Et il s'étend à
l'étranger. En 2001, son raid sur Montedison en Italie, allié à Fiat, provoque
une tempête diplomatique... Dans un marché ouvert, l'avenir d'EDF passe par la
puissance. Mais cette expansion ne pourra se faire qu'en dénationalisant
l'entreprise. Roussely veut aller chercher l'argent là où il se trouve, sur les
marchés. (Le
Nouvel Observateur, 3
novembre 2005)
L’irritation du gouvernement italien s’explique aisément. Pendant toute cette phase d’internationalisation d’EDF, Chirac et le gouvernement Jospin-Buffet-Fabius ont protégé de concert la chasse gardée d’EDF et ont retardé le plus longtemps possible l’ouverture à la concurrence étrangère du marché français du gaz et de l’électricité. Mais, en 2002, lors du conseil européen de Lisbonne, Jospin et Chirac étaient contraints à la réciprocité sous la pression de tous les autres États membres de l’Union européenne. Tout en différant l’ouverture, ils ne pouvaient la refuser : Chirac et Jospin s’engagèrent à lever le monopole d’EDF en 2004 pour les entreprises et en 2007 pour les particuliers.
À ce motif de compétition entre l’impérialisme français et ses rivaux, il faut ajouter une dimension essentielle qui oppose capital et travail, bourgeoisie et prolétariat.
D’une part, le capital ne peut laisser intact un mauvais exemple comme celui des acquis sociaux des travailleurs d’EDF et GDF. D’autre part, cette fraction du prolétariat est considérée comme particulière dangereuse.
Le rassemblement en 1946, en une seule entreprise, de tous les travailleurs du gaz et de l’électricité a présenté un grave inconvénient pour la classe dominante. Ses salariés détenaient potentiellement une force collective considérable, grâce à leur nombre (150 000 salariés), à leur degré d’organisation (un taux élevé de syndicalisation, principalement à la CGT) et à leur place stratégique (la capacité de couper le courant à toutes les entreprises). La bourgeoisie française a mesuré ce danger en 1968 ou en 1995, ce qui a obligé le gouvernement Chirac-Juppé à différer ses projets de destruction des régimes spéciaux de sécurité sociale de la SNCF et d’EDF-GDF.
Comme héritage de la situation révolutionnaire de 1944-1945 et grâce au rapport des forces ultérieur, les travailleurs d’EDF et de GDF bénéficiaient de la garantie de l’emploi et aussi d’un régime de retraite avantageux : 37,5 annuités, 75 % du salaire. Le capital veut bien faire du profit avec EDF, mais il faut se débarrasser de telles contraintes. Certes, tout en étant formellement public, le groupe a intensifié le travail ces dernières années, comme n’importe quelle entreprise privée. Entre 2002 et 2004, l’effectif a diminué de 3 300 salariés en France. Le plan de productivité Altitude, adopté fin 2004, veut améliorer la productivité du travail de manière à augmenter le profit de 1 milliard d’euros en France et de 0,5 milliard à l’étranger :
Le taux de remplacement des 9 000 départs entre 2005 et 2007 ne dépassera pas 1 pour 3 à 1 pour 4.
L’éclatement puis la « privatisation » d’EDF-GDF, comme celle des ex-PTT (particulièrement avancée pour les télécommunications) et de la SNCF (dont le tour viendra si le gouvernement emporte le morceau à La Poste et à EDF) ne proviennent pas d’une lubie de ceux d’en haut qu’il faudrait attribuer à une simple idéologie, fût-elle libérale, comme l’affirment les réformistes de toutes sortes compilés complaisamment par L’Humanité du 13 novembre :
Cette privatisation ne se
justifie ni économiquement, ni financièrement, ni socialement. Nous sommes
confrontés à une volonté purement idéologique d’inspiration ultra-libérale. (André Canovas, secrétaire
général de l’UNSA Energie)
Dans un contexte de crise
énergétique grave, le gouvernement persiste en toute irresponsabilité à ouvrir
le capital d’EDF et de GDF… (Henri Emmanuelli, député PS et ancien ministre de la 5e
République)
Dans un contexte de crise
énergétique durable, il serait irresponsable que l’Etat affaiblisse sa capacité
de maîtrise du secteur de l’électricité… Le pragmatisme doit l’emporter sur le
dogmatisme et la raison sur la passion. (Frédéric Imbrecht, secrétaire général de la
fédération énergie de la CGT)
Il serait absurde de démolir une
des plus belles réussites françaises pour des raisons idéologiques et
financières…
(Laurent Fabius, député PS et ancien Premier ministre de la 5e
République)
Rien ne justifie l’ouverture du
capital d’EDF… La volonté du gouvernement relève purement et simplement d’une
logique libérale… (Bernard
Thibault, secrétaire général de la CGT)
La « privatisation » d’EDF-GDF est bien un épisode de la lutte entre les classes, qui ne concerne pas que les capitalistes de l’énergie et les salariés des deux entreprises. Comme tel, il embrasse tous les aspects de la lutte des classes : idéologique mais aussi économique, social et politique. L’essentiel est pour les patrons, mais aussi pour les gouvernements à leur service, de liquider les acquis sociaux et de disloquer les secteurs prolétariens combatifs hérités de la période historique précédente.
Pour vendre EDF et GDF et ainsi ouvrir la voie au démantèlement de ce bastion ouvrier, véritable épée de Damoclès sur le capitalisme français, les gouvernements qui ont succédé à celui de Jospin devaient d’une part les transformer en sociétés anonymes, d’autre part les soulager de la charge des retraites de leurs travailleurs.
EDF et GDF étaient des EPIC, des « établissements publics à caractère industriel et commercial ». Le changement de statut a été accepté par les organisations syndicales. Le gouvernement a prétendu que, en contrepartie de la première étape de la privatisation, il garantissait les retraites des gaziers et des électriciens. Le 13 avril 2004, cinq jours après une journée d’action impuissante, les chefs syndicaux se sont rendus à la convocation de Sarkozy. Il les a accueillis ainsi :
Je vais être très direct… Le gouvernement a deux priorités pour EDF et Gaz de France, l’une industrielle et l’autre sociale. La première, c’est de donner une nouvelle organisation juridique à EDF et Gaz de France. La seconde, c’est de pérenniser le système de financement des retraites. Je déposerai à cet effet début juin un projet de loi sur les industries électriques et gazières…
Comme si les pensions n’étaient pas un droit, mais un cadeau qui exigerait des contreparties ; comme si on pouvait faire confiance à Chirac et à l’UMP, à des Fillon et à des Sarkozy ; comme si accepter la transformation en société anonyme et l’éclatement n’allait pas encourager le gouvernement à poursuivre son plan de privatisation et à porter d’autres coups aux travailleurs de l’énergie, y compris contre leurs retraites.
La loi du 9 août 2004 a transformé EDF et GDF en SA totalement séparées… et même concurrentes. Cela renforce l’anarchie capitaliste : EDF tente de vendre du gaz, tandis que GDF, la CNR, la SNCF, les Charbonnages de France vendent de l’électricité.
EDF est réformée. M. Sarkozy
s’est emparé de ce dossier avec détermination, a passé des heures à négocier
avec les syndicats… mais a réussi une transformation que ses prédécesseurs
n’avaient pas pu opérer. (Le Monde, 28 novembre 2004)
Après cette victoire contre les gaziers et électriciens, contre toute la classe ouvrière, le gouvernement est passé à l’étape suivante : vente d’une partie des actions de GDF l’été 2005, souscription en Bourse de nouvelles actions d’EDF à l’automne. En permanence, la représentation politique de la bourgeoisie française a pu miser sur la complicité des dirigeants politiques qui dupent électoralement les travailleurs et sur les bureaucraties syndicales qui appelaient à voter Chirac en 2002 après avoir empêché la grève générale en 1995.
Le dispositif de dispersion, de palinodies et de sabotage des complices du gouvernement a comporté deux volets : un syndical, avec la journée d’action du 8 novembre de la CGT, de FO et du SUD et la pétition du 8 septembre de la CGT ; un complément politique, avec le meeting impulsé par le PCF à Paris le 8 novembre et la manifestation du 19 novembre pour « les services publics ».
Le gouvernement a appliqué la loi du 9 août 2004. Tandis que la CFDT prétextait du respect de la loi républicaine et du Parlement pour ne rien faire contre la privatisation, les directions des syndicats CGT, FO et SUD ont appelé les électriciens à une « journée d’action » le 8 novembre. Comme d’habitude, les pseudo-trotskystes de la LCR, de LO et du PT ont appuyé cette diversion : il faut dire que LO et la LCR sont partie prenante de l’appareil de la CGT, la LCR de celui de SUD, le PT de celui de FO. Les travailleurs d’EDF n’ont pas cru que cette initiative ferait plier le gouvernement. A juste titre, car elle n’était visiblement pas appelée dans ce but :
Avec seulement 8 % de
grévistes, quelques coupures de courant et des actions vers les usagers, la
journée d'action nationale des salariés d'EDF contre la privatisation partielle
a connu une ampleur limitée. (Le Monde, 8 novembre 2005)
A Paris, seulement un millier de travailleurs d’EDF ont manifesté ce jour-là. Pour compléter le sabotage de la grève générale, seul moyen de vaincre le gouvernement, les chefs de la CGT ont concocté, le 8 septembre, une pétition. Celle-ci est destinée à Chirac, pour conforter son rôle d’arbitre au-dessus de la mêlée, alors qu’il est au coeur de la politique anti-ouvrière et qu’il applique le programme qu’il avait annoncé en 2002 :
M. le Président de la République,
La crise énergétique est profonde et durable. La nation doit préserver de manière exclusive le contrôle et la maîtrise de ce secteur vital. Un projet de financement alternatif pour Edf est possible. En conséquence, je m’oppose à l’ouverture du capital d’Edf. Je vous demande d’user de votre autorité pour stopper ce projet contraire à l’intérêt du pays.
Qui peut croire que Chirac n’est pas bien informé de ce que fait son gouvernement, lui qui préside chaque semaine le conseil des ministres, conformément à la constitution gaulliste ? Qui peut croire qu’un chiffon de papier va changer les plans d’un pouvoir qui agit, sur ce terrain comme sur les autres, conformément aux besoins du capital financier français ?
Un syndicat est un rassemblement de travailleurs pour défendre les travailleurs. Mais la direction confédérale de la CGT ne s’adresse pas aux travailleurs qui sont visés et qui ont les moyens, par la lutte collective et en particulier la grève générale, de faire reculer Chirac, Villepin, Sarkozy et compagnie. Elle fait signer des individus impuissants, des « citoyens », au nom de la « nation », comme s’il y avait une unité d’intérêts entre le syndicat ouvrier et Chirac, entre les prolétaires et les capitalistes. Thibault, Le Digou et compagnie oeuvrent à atomiser la classe ouvrière, à la noyer dans la « nation », au compte d’un petit Bonaparte discrédité.
Le 21 novembre, jour de l’entrée en Bourse d’EDF, nulle manifestation vers le palais présidentiel. Seule une poignée de bureaucrates domestiqués, dont Eric Roulot, de la fédération CGT Énergie, et Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire confédéral de la CGT, a remis respectueusement la pétition à un sous-fifre du Premier ministre.
Le secrétaire confédéral de la CGT a complété sa sale besogne en aidant l’opération gouvernementale de vente d’actions aux salariés de GDF et d’EDF :
Au même moment, mais en
coulisses cette fois, la même CGT est en train de discuter, avec plusieurs
organisations syndicales, de la possibilité de participer à la création d’une
association d’actionnaires salariés chez GDF... « On cherche à créer les
conditions pour permettre la naissance d’une association d’actionnaires
salariés de GDF, ouverte à toutes les grandes organisations syndicales… »,
explique Jean-Paul Escoffier de la Fédération énergie CGT… « L’actionnariat
salarié, c’est une réalité. Cela existe et on ne peut pas ne pas s’y
intéresser. On se doit d’accompagner les salariés actionnaires », répond
Jean-Christophe le Digou, secrétaire général de la CGT. (Libération, 19 novembre 2005)
En réalité, Le Digou et ses comparses sont surtout prêts à faire route non avec les travailleurs, mais avec les Chirac, Sarkozy, de Villepin qui démantèlent d’EDF-GDF et entreprennent de liquider les acquis de leurs salariés. Pour couvrir son offensive, le gouvernement est prêt à vendre quelques actions au personnel, une technique éprouvée à France Telecom et, plus récemment, à la SNCM.
L’actionnariat des salariés est une forme de l’association capital-travail chère au catholicisme, au gaullisme et au fascisme. Ses promoteurs veulent faire croire aux ouvriers, employés, techniciens… qu’ils possèdent en partie l’entreprise et les persuader d’accepter, par là-même, le renforcement de leur propre exploitation. Le Digou contribue à cette mystification.
Aucune organisation syndicale n’a appelé à manifester le 21 novembre contre l’introduction d’EDF en Bourse ; le PS et le PCF ont décidé de laisser les mains libres à Chirac jusqu’en 2007. Le PCF et le PS n’offrent pour perspective politique que reconduire une coalition avec des partis bourgeois (Verts, MRC, PRG...) pour gérer loyalement le capitalisme français dans le cadre des institutions de la 5e République. Dans le cas du PCF, cela s’appelle « l’Union populaire », mais seule l’étiquette change.
Dans le cadre de sa stratégie de
front populaire, le PCF a organisé un meeting le 8 novembre « contre la
privatisation d’EDF ». Les deux béquilles du PCF, LO et la LCR, n’ont pas
manqué d’apporter leur soutien. Le 8 novembre, Arlette Laguiller et Olivier
Besancenot ont partagé la tribune de l’Union populaire avec des partis
bourgeois : les Alternatifs, les Verts, le Mouvement républicain et
citoyen (MRC), le Mouvement pour une alternative républicaine et sociale
(MARS), la Coordination nationale de la gauche républicaine (CNGR). Comme le PS
et le PCF, LO attend un « changement de politique » en gardant
Chirac, la 5e République et le capitalisme.
Arlette Laguiller a pris la
parole le 8 novembre au meeting du gymnase Japy, à Paris, contre la
privatisation de l'EDF, meeting dont Lutte ouvrière était l'un des
co-organisateurs. Dans le contexte actuel, notre camarade a naturellement
consacré une partie de son intervention au rôle que l'Éducation nationale pourrait
jouer vis-à-vis des jeunes des banlieues, et à la nécessité d'une
contre-offensive de l'ensemble de la classe ouvrière pour imposer un changement
de politique. (Lutte Ouvrière, 11 novembre 2005)
Comme le PS et le PCF, la LCR fait confiance à « la gauche », c’est-à-dire au front populaire, à la collaboration entre les classes :
Il faut recréer de la solidarité
et de l’espoir. C’est l’appel que je lance à tous les jeunes, à tous les
citoyens, à toutes les organisations démocratiques et de gauche. (Olivier Besancenot, Rouge, 9 novembre 2005.
Pour ne pas mécontenter le PCF, ni LO ni LCR n’ont tracé la voie de la grève générale des travailleurs d’EDF et de GDF ; ni LO, ni LCR n’ont critiqué le sabotage des directions syndicales, leur pétition à Chirac et leur « journée d’action ». En fait, ils appellent à les multiplier :
Le 4 octobre est un succès.
Cette journée a été ouverte par le bal de la mobilisation à Marseille. On
espère que la gauche annoncera autant de journées de mobilisation que de
candidats pour 2007. (Olivier
Besancenot, Ouest-France, 5 octobre 2005)
Chaque journée d'action devrait
avoir une suite, annoncée par avance et à brève échéance. (Lutte Ouvrière, 11 novembre 2005)
Le jour même, le gouvernement Chirac-Villepin-Sarkozy avait décrété l’état d’urgence pour mieux mettre au pas les jeunes des banlieues voués par le capital et la République à la pauvreté, au chômage, au racisme. Laguiller, lors du meeting d’Union populaire du 8 novembre, n’a pas eu un mot pour exiger la levée de l’état d’urgence et proposer à tout le mouvement ouvrier de protéger la jeunesse contre la police.
Si l’on en croit le journal du PCF, tous les organisateurs du meeting d’Unité populaire du 4 octobre ont appelé à la manifestation du 19 :
Pour la secrétaire nationale du
PCF, « la gauche doit avoir le courage d’affronter les puissances de
l’argent, de proposer une véritable alternative » dont les services
publics doivent être un « pilier ». L’ensemble des organisations
réunies mardi soir ont appelé à se mobiliser pour assurer la réussite de la
manifestation du 19 novembre à Paris. (L’Humanité, 10 novembre 2005)
La date du 19 novembre, un samedi, avait été choisie par la « Fédération nationale des collectifs de défense et de développement des services publics »pour coïncider avec le Congrès des maires, comme si c’étaient les maires FN, MPF, UMP ou UDF qui allaient défendre les « services publics » :
Nous décidons d’appeler les Citoyen(ne)s, les Elu(e)s, les Forces Syndicales, Politiques et Associatives qui se reconnaissent dans la déclaration suivante, à rejoindre notre mouvement... Nous appelons toutes les forces syndicales, associatives, politiques, à manifester le 19 novembre à Paris, à l’occasion du congrès des Maires... Nous voulons que s’ouvre de manière officielle à tous les niveaux un grand débat national sur le devenir des Services Publics...
Le but affiché était donc d’ouvrir un « débat »... avec Chirac et Villepin. L’appel au 19 novembre ne désignait jamais ceux qui détruisent les services publics : le seul nom propre figurant dans le texte était celui d’un étranger, l’ancien membre de la Commission européenne Bolkestein. La « fédération » ne disait pas un mot du projet de budget 2006 qui était alors en discussion au Parlement et qui concrétise toutes les attaques du gouvernement. Avec ce genre de poudre aux yeux, la démocratie bourgeoise a toujours tenté d’empêcher les prolétaires d’entrer en scène avec leurs propres objectifs et leurs propres méthodes.
Il faut dire qu’on retrouve dans les initiateurs de la manifestation du 19 novembre tous les partis de feue la « Gauche plurielle » : PCF, PS, Verts, PRG, MRC… qui ont appelé à voter Chirac en mai 2002 et qui avaient auparavant tant privatisé, de 1997 à 2002. Au gouvernement, Lionel Jospin, Marie-George Buffet, Laurent Fabius, Jean-Claude Gayssot, Jean-Luc Mélenchon ont vendu tout ou partie de France Télécom, la CNP, Air France, EADS, le Crédit Lyonnais, le CIC, Thomson, les Autoroutes du sud de la France…
Le gouvernement PS-PCF-PRG-Verts s’apprêtait d’ailleurs à privatiser EDF en cas de victoire électorale :
Denis Cohen n'a pas oublié cette
rencontre, au début des années 2000. « On ouvrira le capital d'EDF, et il
faudra passer sous les 50 % de l'État », explique au secrétaire général de
la CGT-Energie un responsable du cabinet de Laurent Fabius, ministre des
Finances. Un peu plus tard, François Hollande, premier secrétaire du PS, confie
au syndicaliste que le cas EDF, gelé pour cause de campagne électorale, sera
réenvisagé après la victoire... « La gauche aurait-elle privatisé EDF si elle
était restée au pouvoir ? » se demande Cohen. « La réponse est oui.
Tout ce qu'on entendait allait dans le même sens. » (Le Nouvel Observateur, 3 novembre 2005)
Si la classe ouvrière ne s’empare pas du pouvoir, toutes ses conquêtes sont fragiles. Depuis les années 1980, la bourgeoisie de tous les pays met en pièces les conquêtes précédentes Les statuts des travailleurs d’EDF-GDF sont une des cibles, depuis 1995 au moins, de la classe capitaliste française.
La résistance des masses est entravée en permanence par les directions traîtres et les centristes. Ni la manifestation du 19 novembre, ni la pétition de la direction de la CGT, ni la « journée d’action » du 8 novembre ne pouvaient faire revenir le pouvoir sur l’éclatement d’EDF-GDF ni empêcher la poursuite de la privatisation, prélude à la mise en cause de la sécurité de l’emploi, des retraites, etc, à EDF et à GDF.
Le mouvement spontané de la classe ouvrière est indispensable à la victoire, mais il doit être nourri par l’intervention des marxistes, afin de déboucher sur un nouveau parti ouvrier révolutionnaire, et sur le remplacement des chefs syndicaux corrompus par des dirigeants dévoués et lutte de classe. Alors, le prochain essor de la lutte de classe balayera les obstacles, remportera de nouvelles victoires, détruira l’État bourgeois et expropriera le capital, ouvrant la voie aux États-unis socialistes d’Europe.
Par conséquent, les éléments les plus conscients doivent se regrouper dès maintenant pour en finir avec les journées d’action impuissantes et les pétitions bidons, pour préparer la grève générale. Ils doivent s’organiser pour le pouvoir ouvrier, pour combattre les alliances avec des partis bourgeois du type « Union de la gauche » ou « Gauche plurielle » soumises aux impératifs de la bourgeoisie française.
Un premier pas serait de battre Chirac et le gouvernement sur la « privatisation » d’EDF et de GDF. Les gaziers et électriciens peuvent y parvenir, mais seulement par la lutte de classe, en imposant le front unique des organisations syndicales de leurs entreprises, des confédérations syndicales, de toutes les organisations qui parlent au nom des travailleurs, en contrôlant leur propre mouvement par des assemblées générales et des comités élus et centralisés, pour arracher :
Annulation des ouvertures du capital de GDF et d’EDF et de toutes
les privatisations !
Maintien de tous les acquis des travailleurs d’EDF et de GDF !
Remplacement des départs à la retraite et embauche des jeunes
travailleurs !
Baisse des tarifs du gaz et de l’électricité pour les salariés,
gratuité pour les chômeurs !
Décembre 2005