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Avec les taux de change actuels, marqués par la faiblesse du dollar par rapport aux autres devises[1], le déficit de la balance des paiements[2] américaine ne peut que se creuser, les exportations étant mécaniquement rendues relativement bon marché. Actuellement de 5 à 6 % du PIB, il passerait, d’après Barry Eichengreen, économiste au FMI, à 8 % dès 2008 et à 12 % en 2010 (Financial Times, 20 décembre 2004). En 2003, 83 % de ce déficit était financé par l’apport de capitaux de banques centrales étrangères, principalement asiatiques, qui ont confiance en le dollar du fait de la puissance de l’impérialisme américain, c’est-à-dire de sa capacité à extraire une plus-value relativement élevée. Or, un déficit de cette ampleur ne peut pas être indéfiniment financé par l’afflux de capitaux étrangers d’autant que la banque centrale chinoise, actuellement le principal fournisseur de capitaux, montre des signes de réticence.
Il est inévitable, face au risque représenté par la faiblesse du dollar, qu’à un moment donné les investisseurs étrangers se retirent, ce qui conduirait à une chute brutale du dollar et à un risque d’effondrement de l’économie américaine, dont l’ampleur dépendra du niveau de ce retrait : une forte diminution du dollar conduirait à des pressions à la hausse sur les taux d’intérêt pour attirer de nouveau les capitaux étrangers, avec en contrepartie une baisse de la consommation et de l’investissement, et donc une récession. De plus, cette récession ne pourrait être compensée par une autre fraction de la bourgeoisie mondiale : les économies européennes sont stagnantes, l’économie japonaise se relève péniblement, l’économie chinoise n’est pas tout-à-fait consolidée. La récession américaine à venir sera une récession pour le reste du monde.
Le déficit commercial repose sur les faibles niveaux d’épargne et d’investissement. Pourtant, de 2000 à 2004, le crédit a augmenté trois fois plus rapidement qu’entre 1989 et 1993, du fait d’une politique monétaire expansive : entre janvier 2001 et juin 2003, le Réserve Fédérale a diminué 13 fois les taux d’intérêt directeurs pour atteindre 1 %, leur plus faible niveau depuis 1958. Les recettes keynésiennes de politique économique, à la fois budgétaire et monétaire, ont été utilisées à plein : les taux d’intérêt directeurs ont été diminués jusqu’à devenir inférieurs à l’inflation, le déficit budgétaire s’est creusé. Pourtant, cette hausse du crédit n’a pas correspondu à une reprise de l’investissement, du fait de l’insuffisance des débouchés anticipés par les entreprises. « Notre nation chancelle déjà sous le poids du plus grand déficit budgétaire de son histoire. S'endetter encore plus pourrait déstabiliser les marchés financiers, pousser à la hausse les taux d'intérêt et affecter la croissance », affirme la sénatrice démocrate Debbie Stabenow. L’économie américaine est d’autant plus vulnérable à un brusque effondrement. Pourtant, Alan Greenspan, directeur de la Réserve Fédérale, n’en fait pas un drame : « Au-delà des pressions des marchés, qui semblent devoir stabiliser, voire diminuer à long terme le déficit des comptes courants et les besoins de financements afférents, certaines forces de l'économie américaine semblent aller dans la même direction ». Il compte sur un renforcement de l’exploitation : « heureusement, la flexibilité accrue de l'économie américaine va sans doute faciliter un ajustement sans conséquence grave pour l'ensemble de l'activité économique » (Réunion des ministres des finances du G7 à Londres, Agence France Presse, le 4 février). Pour éviter une récession, la bourgeoisie américaine n’a de salut que de renforcer l’exploitation de sa classe ouvrière.
Taux de croissance du salaire réel pendant les deux
années suivant le début des périodes de reprise économique depuis 1945

Source:
Christian Weller, “Reversing the ‘Upside-Down’ Economy,”Center for American
Progress, May 24, 2004.
Comme
en témoigne ce graphique qui décrit le fort ralentissement de la croissance des
salaires, la situation économique américaine est marquée par une tendance
croissante de la répartition des richesses en faveur des profits. Ce profond
déséquilibre est la raison même de la reprise économique américaine fondée sur
une politique de réduction des coûts par les entreprises :
restructurations et licenciements furent les maîtres mots du patronat américain
au cours de la période récente. Fait sans précédent pour une reprise
économique, 1,2 million d’emplois ont été perdus entre mars 2001 et juin 2004.
En 2002 et 2003, les salaires ont augmenté de 2 %, contre 12,1 % en moyenne pour
les autres périodes de reprise d’après-guerre.
Alors que le salaire moyen aux Etats-Unis a stagné ces trois dernières années, la productivité du travail a encore progressé, de 5,3 % en 2002 et 2003[3]. Pendant que les plus riches gagnent toujours et encore mieux leurs vies, les travailleurs se sont appauvris. D’après le Economic Policy Institute[4], les profits des entreprises ont augmenté de 62,2% de 2001 à 2004, période de “reprise économique”, contre 13,9% en moyenne pour les périodes précédentes. La part destinée aux travailleurs a quant à elle, augmenté de 2,8%, contre une moyenne de 9,9% pour les périodes précédentes. En 2003, le salaire réel médian a diminué pour la première fois depuis 1996. Pourtant, ce profit n’est pas réinvesti. De 12,6 % fin 2000, l’investissement ne représente plus que 10,3 % du PIB fin 2003, un plancher jamais atteint depuis les années 1950.
Comparaison
du taux de croissance des profits des entreprises (colonne claire) et des
revenus du travail (colonne foncée) pour l’actuelle période de reprise
économique (colonne de gauche) et pour les périodes précédentes de reprise
(colonne de droite)

[1] Entre 2002 et 2004, le dollar a perdu 30 % face à l’euro
[2] Elle correspond à l’échange de biens et services entre les Etats-Unis et le reste du monde
[3] Il n’avait augmenté que de 2,6 % de 1996 à 2001, période de la « nouvelle économie ».
[4] “When do workers get their share?” Economic
Snapshot, 27,mai 2004.