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Raz-de-marée dans l’Océan indien
Le raz-de-marée qui a frappé les côtes de l’Asie du sud en entraînant 300 000 morts a suscité une solidarité au sein des populations frappées, mais aussi de celles qui sont éloignées. Contre tous ceux qui prétendent que l’homme ne peut être qu’un loup pour l’homme, cet élan prouve que l’altruisme fait aussi partie de la nature humaine.
Cependant, les Organisations non gouvernementales qui reçoivent les dons privés sont souvent soumises aux institutions religieuses et aux Etats impérialistes qui les financent. Leur intervention, sur place, dépend largement de l’attitude des Etats bourgeois locaux et du soutien logistique des Etats impérialistes.
Après le tremblement de terre de Bam de décembre 2003, qui a rasé une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, plus d’un milliard de dollars est promis à l’Iran… un an après, moins de 20 millions ont été versés. Plus d'un mois et demi après la catastrophe, les deux tiers de l'aide promise par les États ne sont toujours pas parvenus dans les pays dévastés, qui paient de toute façon pour leur dette chaque année six fois les montants annoncés.
Surtout, les « organisations gouvernementales » sont elles-mêmes dévastatrices et meurtrières (Tchétchénie, Irak…), même si les états-majors, les gouvernements et les médias présentent leurs armées comme des institutions pacifiques, charitables et secourables.
Je veux aussi rendre hommage, en votre nom à tous, à nos soldats engagés sur tous les continents au service de la paix. Ils accomplissent leur mission avec un courage et un professionnalisme exemplaires. (J. Chirac, discours télévisé, 31 décembre 2004)
Quelle est cette société où il faudrait des bandes armées professionnelles pour aider des victimes de catastrophes ? Les pompiers et les hospitaliers sont-ils armés ? Qui peut penser que les forces de répression vont distribuer l’aide de manière équitable aux populations –comme les Tamouls du Sri Lanka- qui se révoltent contre la domination de l’Etat ? Qui peut croire que les révolutionnaires, les syndicalistes, les féministes et leurs familles seront aidés de la même manière que les notables locaux et les relais du pouvoir ?
Jean-Claude Pomonti, un journaliste envoyé dans la province d’Atjeh, la plus frappée d’Indonésie, donne quelques indices de la sélection de l’aide et de l’utilisation de la catastrophe pour une reprise en main policière et militaire :
« Ici, jamais rien ne se fait directement », résume un humanitaire français. Pour ravitailler certains villages, il fallait franchir un pont gardé par les militaires à 2 km du camp de réfugiés. « En général, ils nous laissaient passer, mais il fallait d'abord parlementer ; maintenant, ils disent que c'est une zone militaire, qu'il y a des rebelles, et on ne passe plus, rapporte-t-il. En ce qui concerne les réfugiés, les décisions dépendent en partie de l'influence de leur chef de village sur le gouverneur. »… Le 8 février, l'armée de terre a redéployé, dans les régions présentées comme « difficiles », une quarantaine de compagnies supplémentaires chargées de « reconstruire les villages ». La police a été dotée de postes volants - des camions équipés de transmissions - qui s'installent un peu partout… Des blindés sur roues sillonnent le chef-lieu de province. Soldats et policiers font leurs courses ou s'attablent dans les restaurants, le fusil automatique à portée de main. Le message semble clair : les militaires restent les maîtres dans une province où ils imposent pratiquement leur loi et combattent depuis un quart de siècle une petite guérilla séparatiste, le Mouvement pour un Atjeh libre (GAM). (Le Monde, 15 février 2005)
En ce début du 21e siècle, la société humaine est divisée en classes et le monde actuel est soumis à la domination du mode de production capitaliste, avec des conséquences terribles sur l’impact des catastrophes naturelles et sur la façon de faire face à leurs conséquences.
L’apparition de nouveaux virus, comme le HIV, est inévitable et confirme la théorie de l’évolution. Mais l’épidémie du sida a été tolérée au début parce qu’elle semblait bornée aux homosexuels, et aujourd’hui, parce qu’elle frappe surtout des populations d’Afrique. Les structures religieuses, chrétiennes et musulmanes notamment, ont facilité la transmission du virus, alors que des précautions simples et bon marché l’entravent. La plupart des malades sont privés de soins par la pauvreté et le coût des médicaments, qui sont tous deux des phénomènes sociaux.
La découverte des prions responsables de l’encéphalopathie spongiforme humaine n’est pas une simple découverte biologique, mais la mise à jour de procédés douteux d’alimentation animale.
Si un tremblement de terre est un phénomène naturel, il n’est pas totalement imprévisible, du moins en termes de probabilités. A cet égard, plus d’un avertissement a été négligé. Voici sept ans, Samith Dhamasaroj, alors directeur général du Département météorologique thaïlandais, a averti de la possibilité qu'un raz-de-marée dévastateur frappe la côte sud du pays.
J'ai suggéré qu'un système de première alerte soit
mis en place pour les raz-de-marée, tel que des sirènes d'alerte dans les
hôtels de bord de plage à Phuket, Phalangna et Krabi, les trois provinces qui
ont été atteintes. J'ai alerté les hauts fonctionnaires de ces provinces, mais
personne n'a prêté attention. (S. Dhamasaroj, The Australian, 3 janvier 2005)
Les conséquences des calamités naturelles seraient considérablement atténuées si le moteur des économies n’était pas le profit.
On peut empêcher qu’un phénomène naturel ne provoque un désastre, par l’information, par l’aménagement ou par la préservation des écosystèmes. Par exemple, les récifs coralliens et les mangroves constituent des freins très efficaces aux cyclones. (S. Briceno, Le Monde, 8 janvier 2005)
Voici 250 ans, Jean-Jacques Rousseau soulignait que
l’urbanisme avait eu un rôle dans le caractère meurtrier du raz-de-marée de
1756 à Lisbonne. Aujourd’hui, les pays impérialistes se protègent partiellement
des conséquences des secousses telluriques qui se produisent sur les terres
immergées ainsi que de celles surgies du fond des océans, tandis que la
pauvreté et la corruption laissent la plupart des peuples dénués de toute
protection.
Les pays pauvres paient un tribut très lourd aux désastres. Depuis trente ans, 88 % des tués vivaient en Asie et en Afrique… Ce qui fait la catastrophe, c’est la combinaison de la vulnérabilité et de la calamité. Il y a beaucoup de calamités naturelles aux Etats-Unis, mais moins de morts qu’en Afrique, parce que la société y est beaucoup mieux préparée… La pauvreté conduit les populations misérables à s’installer sur les terrains les plus exposés… Le manque de précautions est terriblement meurtrier. Le 26 décembre 2003, le tremblement de terre de Bam (Iran) a fait 27 000 morts, tandis que le séisme de même magnitude qui avait frappé la ville de San Simeon (Californie) quatre jours plus tôt n’avait tué que deux personnes. La différence découle essentiellement du mode de construction des maisons. (Le Monde, 18 janvier 2005)
Si l’épicentre du raz-de-marée est éloigné, les populations riveraines peuvent être avisées. Un système d'alerte au tsunami existe dans l'Océan pacifique depuis la fin des années quarante. Il fut grandement amélioré suite à un raz-de-marée en Alaska en 1964. La technique repose sur un réseau de capteurs en mer liés par satellite à des observatoires sismiques fonctionnant en permanence. En utilisant la modélisation informatique, les scientifiques peuvent prédire la propagation probable des tsunamis et rendre possible l’évacuation des rivages. Un tel système n'existait pas dans l'Océan Indien, pas plus que l’information des populations des zones à risque sur les conduites à tenir.
Un tel système de prévention n’est pas spécialement coûteux :
Trente millions de dollars auraient peut-être suffi pour éviter le bilan dramatique de 157 000 morts, victimes du tsunami qui a frappé les côtes de l'Océan indien le 26 décembre. C'est en effet le coût du système global d'alerte avancée que l'Unesco propose de rendre opérationnel dans l'Océan indien dès juin 2006, et douze mois plus tard au niveau mondial. (Le Figaro, 13 janvier 2005)
Mais les Etats préfèrent orienter la recherche vers les instruments de destruction et acheter des armes. Par exemple, l’Etat américain consacre plus de la moitié des dépenses fédérales de la recherche à la recherche militaire, soit plus de 74,7 milliards de dollars ; la ministre de la défense Alliot-Marie a inauguré, quinze jours après le raz-de-marée, à Brest, les nouveaux missiles nucléaires pour équiper les sous-marins, un programme de 8 milliards d’euros.
Les clergés, les medias, les patrons et le système scolaire préfèrent culpabiliser les jeunes et les travailleurs, sommés de contribuer à la charité. Pas question de dire la vérité, que la dette des pays concernés s’élève à 300 milliards de dollars, soit plusieurs fois l’aide promise par les Etats pour faire face à la catastrophe. Pas question de rappeler que l’Etat français et le budget Chirac-Sarkozy donnent moins de 0,4 % du PIB à « l’aide au développement », mais dépensent 2,5 % du PIB pour l’armée.
L’agitation télévisée des PDG et des directeurs de communication des grands groupes capitalistes voudrait faire oublier que ceux-ci exploitent les travailleurs du monde entier, pillent les ressources naturelles des pays dominés, sacrifient l’environnement de toute l’humanité, licencient sans vergogne et bloquent autant qu’ils peuvent les salaires. Les larmes de crocodile des présidents et des premiers ministres cachent difficilement qu’ils sont les héritiers des massacres des guerres coloniales et de deux conflits mondiaux entre puissances impérialistes.
Parfois, les gouvernants laissent tomber les masques. Le 18 janvier, lors d’une audition au Sénat avant de prendre ses fonctions de secrétaire d’Etat aux affaires internationales, Condoleezza Rice a répondu à un sénateur que le raz-de-marée avait été l’occasion d’une campagne promotionnelle de l’impérialisme, pour faire oublier ses exactions de toutes sortes :
Tout d'abord sénateur, je suis d'accord avec le fait que le tsunami a été une merveilleuse occasion de montrer, au-delà du gouvernement des Etats-Unis, le coeur du peuple américain. Et je pense que les dividendes en ont été importants pour nous… (Le Nouvel Observateur, 19 janvier 2005).
Son prédécesseur Colin Powell avait déjà estimé que l’aide américaine aux victimes du raz-de-marée allait « donner au monde musulman et au reste du monde l’occasion de prendre la mesure de la générosité américaine et d’apprécier les valeurs américaines en action » (RFI, 5 janvier 2005).
Voici un siècle, une éruption volcanique en Martinique entraîna déjà des déclarations aussi pleines d’hypocrisie de la part des Etats impérialistes :
Le Français et l’Anglais, le tsar et le Sénat de Washington, l’Allemagne et la Hollande accordent de l’argent, envoient des télégrammes, tendent une main secourable… Mais comment cela se passait-il quand la France répandait des torrents de sang dans les petites et les grandes Antilles ? A Madagascar, nous avons vu cette République imposer par le fer et par le feu son joug aux indigènes… (R. Luxemburg, Leipziger Volkzeitung, 15 mai 1902)
Dans la même île, la République française —dont « les valeurs » sont aujourd’hui partagées par toutes les directions syndicales, le PS, le PCF, le PT et la LCR— avait fait tirer l’armée contre les ouvriers en grève deux ans auparavant, en février 1900. Rosa Luxemburg, dans le même article, rappelle à juste titre comment la République bourgeoise qui pleurniche alors sur les morts de l’éruption de la Montagne Pelée avait massacré froidement plus de 20 000 travailleurs en mai 1871, coupables d’avoir instauré le premier gouvernement ouvrier de l’histoire, la Commune de Paris.
Le Président français a lui-même donné l’ordre du massacre de dizaines de jeunes manifestants ivoiriens quelques semaines auparavant. Le Président russe est le responsable de la destruction totale, voici 5 ans, de Grozny, et de l’occupation de la Tchétchénie. Le Président américain et le Premier ministre britannique sont les criminels qui ont bombardé l’Irak, encouragé les tortures et qui ont détruit Fallouja quelques semaines plus tôt. De telles catastrophes n’ont rien de naturel.
Les travailleurs avancés et les jeunes anticapitalistes ne peuvent placer la moindre confiance dans les dirigeants des pays capitalistes de l’Ouest qui sacrifient en permanence l’avenir de l’humanité au profit et qui mènent des interventions récurrentes dans la vie des pays dominés. Ils ne peuvent pas non plus faire confiance à leurs relais locaux, les gouvernements et les armées d’Indonésie, d’Inde, du Sri Lanka, de Thaïlande, de Birmanie et de Malaisie.
Les organisations de masse des travailleurs, partis, syndicats, mutuelles devraient aider directement les organisations ouvrières et paysannes des pays touchés par le raz-de-marée, sans considération partisane, par-dessus la tête de leurs Etats au service de la bourgeoisie, de l’ONU et des organisations charitables.
Mais, pour en finir avec la domination du monde par une poignée de pays, avec la domination de ces pays par une petite minorité de la population, avec leur mépris pour la vie de la majeure partie de l’humanité, la solidarité prolétarienne et populaire ne suffira pas. Une révolution sociale est nécessaire.