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Buenos Aires, 26 avril 2006
Chers camarades,
Nous recevons votre éditorial en forme de bilan des
événements en France. Nous sommes d’accord sur beaucoup de points, comme : la
nécessité de la grève générale contre « les grèves reconductibles »
imposées par la bureaucratie et la gauche en général, la caractérisation
théorique-sociologique du mouvement estudiantin, la bureaucratie syndicale et
ses liens avec l'état bourgeois. Nous partageons l'idée que la bourgeoisie et
le gouvernement actuel (ou le prochain et possible gouvernement
social-démocrate) essayeront à nouveau, par l'intermédiaire de différentes
lois, d’appliquer les mêmes plans de flexibilisation et de précarisation du
travail.
Mais, précisément, parce que le capitalisme est en crise de façon permanente et « qu’il cherche à reprendre de la main droite ce qu’il a été obligé de donner avec la gauche », il est un fait que d’un point de vue politique, la loi VILLEPIN n’a pas été retirée. Même s'il y avait eu une grève générale et qu’elle avait balayé le CPE (et peut-être le gouvernement), cela en soi aurait-il résolu le problème du chômage, de la précarisation et de la flexibilité du travail ?
La bureaucratie social-démocrate, réformiste,
stalinienne et les pseudo-trotskystes, ont focalisé leur politique tant contre
la loi que contre la grève générale. Vous concernant, votre politique était
centrée sur le retrait de la loi Villepin, le CPE et la légalisation du travail
dès l’âge de 14 ans, au moyen de la grève générale. Cette politique était
correcte, mais la question du chômage, structurellement et directement liée à
la précarisation du travail, est beaucoup plus complexe et mérite une réponse
politique concrète de la part des révolutionnaires.
En partant de l'analyse que votre production fait
des forces qui se réclament du
trotskysme, jamais n’est avancée que la seule façon d’en terminer avec
le chômage est la réduction et le partage des heures de travail ( que la crise
du capitalisme soit payée par les capitalistes eux-mêmes !).
Nous croyons que la consigne de la grève générale
seule, quoique nécessaire pour mettre à bas ce plan, bien que comme cela a été
vu, ceci a été obtenu avec beaucoup moins, ne dégageait pas d’issue au combat
des travailleurs et des étudiants. La lutte a été envisagée de manière
défensive, en laissant ouverte à la bourgeoisie et au gouvernement la
possibilité de reprendre l’offensive (en appelant au dialogue) avec des paquets
de différentes lois nouvelles à la même finalité, comme vous le dites
vous-mêmes. C'est pourquoi pour nous, les révolutionnaires doivent aller plus
loin, envisager une politique transitoire qui offre une orientation claire aux
masses. Si ce n’est pas fait, alors cela aboutit à ce que la bureaucratie du PS
dans le syndicat de l'UNEF déclare qu'il s’agit seulement de « discuter
sur le CPE et non sur toutes les réformes gouvernementales (comme le travail
dès 14 ans, comme vous le dites) ou du paradis sur terre… », autrement dit
et pour parler clairement: discutons la loi, mais ne cherchons pas à résoudre le problème du chômage et la
précarisation.
En nous adaptant à votre analyse générale, que nous partageons, nous croyons que les mots d’ordre qui correspondaient à la situation sont : A bas les lois de précarisation (Villepin, CPE, etc.) – Grève générale pour imposer la réduction de la journée de travail et le partage des heures de travail.
Nous croyons que nos différences sont dues, comme
nous les annonçons par des lettres précédentes, à votre abandon ou oubli (nous
ne pouvons l’affirmer avec certitude compte-tenu que nous n’avons pas eu de
réponse) du Programme de Transition.
Notre politique doit partir des nécessités
objectives des masses, et non de nos désirs de voir la situation comme nous voudrions
qu’elle soit. C'est pourquoi notre politique, qui part des nécessités des
masses et prend en considération sa conscience doit être orientée dans le sens
de la perspective socialiste et révolutionnaire. Nous voyons dans votre
production, que de l'analyse objective et réaliste de la situation (en ce qui
concerne les avancées de la bourgeoisie contre les conquêtes sociales), découle
directement des objectifs de principe comme la dictature du prolétariat
(envisagée sous la forme du gouvernement ouvrier) sans que soient avancés des
mots d’ordre permettant de gagner à nous les travailleurs avec lesquels on
conquerrait le pouvoir.
Le trotskysme opportuniste (LCR, LO) n’envisage pas
la grève générale, et encore moins n’impose au gouvernement la réduction et partage
des heures de travail, parce que comme tout opportuniste il s’affiche
possibiliste, luttant dans le cadre des possibilités du capitalisme (« A bas la loi »). Toute sa stratégie
politique consiste à exercer des pressions ou prendre des initiatives en
direction de la bureaucratie syndicale pour qu'elle combatte contre la loi. Et
également celui qui, comme vous, en partant de la présomption (qui n’a rien
d’irréelle), qu’on ne peut pas obtenir dans le capitalisme la réduction et le
partage de la journée de travail en terminant ainsi avec le chômage, formule
directement la perspective du gouvernement ouvrier, use d’un raccourci et met
la charrue avant les bœufs. Pendant que les uns disent « combattons pour
ce qui est possible », les autres répondent « combattons pour le
maximum, le gouvernement ». Mais tous les deux oublient que ce qui est
possible ou impossible, comme dit Trotsky, est avant tout une question de
rapport de forces. Si la classe ouvrière montre une disposition révolutionnaire et fait une grève générale, c’est très
différent d’une grève générale de défense (indépendamment du fait qu’elle pose
la question de qui gouverne). Si ses directions politiques (ou un fort parti
d'avant-garde) ne développent pas une orientation offensive, le mouvement va
reculer tôt ou tard parce que la classe ouvrière (et les étudiants) ne verra
pas d’issue à sa lutte.
Nous voyons que dans votre texte il manque une
analyse plus fine de la situation française (non révolutionnaire,
prérévolutionnaire, révolutionnaire, etc.). Ceci nous permettrait d'analyser si
la politique suivie correspond à la caractérisation. Nous ne voyons pas une
analyse profonde de la situation de la classe ouvrière et tout tourne autour du
mouvement estudiantin qui a été, évidemment, à l'avant-garde du processus.
Mais, c'est précisément parce que que la classe ouvrière n'est pas entrée en
scène de manière indépendante, en débordant ses appareils traditionnels, que la
situation ne nous paraît pas avoir été révolutionnaire. Si il était ainsi,
l'axe ne pouvait être que la lutte pour le pouvoir et pas seulement pour la
grève générale avec l'idée qu'elle puisse provoquer une situation
révolutionnaire ou insurrectionnelle. Parce que, à notre avis et par la
caractérisation même que vous nous donnez sur la situation française, ce dont
il s’agit, c’est d’opposer le programme révolutionnaire de la classe ouvrière
au programme de la bourgeoisie. Exiger de la bureaucratie et la dénoncer pour démontrer son rôle de soutien des plans
de la bourgeoisie, c’est permettre ainsi l'organisation indépendante du
prolétariat et la construction du parti. Ce que nous voulons dire, c’est que la
situation est plus en retard que l'orientation de principe que votre politique
défend, bien qu'en ce qui concerne la nécessité de la grève générale, en la
posant de manière défensive, vous restez au milieu de chemin.
Camarades, recevez notre critique comme un petit
apport, parce qu'en réalité nous discutons sur la situation française sans trop
de connaissances. Nous guide votre analyse et notre caractérisation que nous
faisons du capitalisme à l’échelle mondiale, qui de l'une ou l'autre des
manières se réfracte pareillement dans tous les pays (qu’ils soient
impérialistes ou non). D'autre part, la situation en Argentine a été marquée au
cours de cette dernière décennie par une infinité de luttes et de débats sur le
chômage et la précarité et sur le choix de la politique révolutionnaire à
mener. Ici, le possibilisme de la gauche (trotskiste ou non) et non la mise en
œuvre d'un programme transitoire de lutte pour le travail et contre la
précarité, a mené à la soumission à la bourgeoisie, à son renforcement et ses
deux gouvernements successifs.
C'est pourquoi, l'abandon ou non de l’application
du Programme de Transition a des implications politiques pratiques.
Actuellement, puisque la bourgeoisie va chercher à faire passer ses plans de
flexibilité, il n'y a aucune autre manière d'expliquer aux masses travailleuses
comment résoudre le problème du chômage et tous ses maux (précarisation,
marginalisation, etc.) sans poser la question de la réduction de la journée de
travail et le partage des heures de travail entre toutes les mains disponibles.
Il n'y a pas meilleure occasion pour avancer cette méthode, parce elle acquiert
un caractère d'agitation (et d'exigence et de dénonciation de la bureaucratie),
au moyen de la grève générale qui
l'impose.
Nous considérons qu’à été gaspillée une grande
possibilité de faire de l'agitation en liant la grève générale avec la
revendication de partage des heures de travail, d'instruction de l'avant-garde des travailleurs et des
étudiants pour construire le parti. Aujourd'hui ces mots d’ordre continuent à
jouer un rôle important mais à un niveau plus propagandiste, qui permettra de
mieux préparer les bases programmatiques des nouveaux soulèvements à venir.
Fraternellement, nous attendons votre réponse
Commission
Internationale
Ligue Socialiste des Travailleurs
(pour la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire)