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Stéphane Just
Rarement propagande officielle n’a été si intense, si mensongère, si vicieuse que pendant la campagne préparatoire au référendum sur la ratification du traité de Maastricht. Pendant des semaines, du matin au soir, sous une forme insidieuse ou ouvertement, radio et télévision ont donné de la voix et de l’image pour le vote Oui. La dernière semaine de campagne a été, de ce point de vue, remarquable. Au cas où le Non l’aurait emporté, le ciel devait s’abattre sur la tête de la population française. La preuve ? Selon Bérégovoy et les autres, c’était la crainte d’une majorité de Non qui déclenchait la crise monétaire et financière.
S’étaient engagés sous la bannière du Oui : le gouvernement Mitterrand-Bérégovoy-Durieux ; la grande majorité des dirigeants du PS et son appareil ; les dirigeants au plus haut niveau de « l’opposition », le prédécesseur à la présidence de la République de Mitterrand, Giscard d’Estaing, l’ancien premier ministre Raymond Barre, l’ancien futur candidat à la présidence de la République également ancien premier ministre Jacques Chirac, le futur candidat premier ministre dans l’éventualité du retour d’une majorité de députés du RPR et de l’UDF à l’Assemblée nationale, Edouard Balladur. Excusez du peu. Pourtant ce n’est pas tout. Les dirigeants des prétendues centrales syndicales la CFTC, la CFDT, la CGC (Confédération Générale des Cadres), ceux de la FEN se sont faits les porte-parole du Oui. Officiellement, la direction de la centrale FO ne s’est prononcée ni pour le Oui ni pour le Non, mais André Bergeron, ex-secrétaire général de la confédération, porteur de sa tradition, a appelé à voter Oui. A quoi il faut ajouter le caractère mystificateur de la plupart des référendums, leur caractère anti-démocratique, même du point de vue de la démocratie bourgeoise.
Les résultats sont les suivants :
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Nombre de voix |
% par rapport aux
inscrits |
% par rapport aux
votants |
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Inscrits |
38 305 534 |
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Votants |
26 695 951 |
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Non votants |
11 609 583 |
30,30 |
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Blancs / nuls |
909 377 |
2,37 |
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Oui |
13 162 992 |
34,36 |
51,04 |
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Non |
12 623 582 |
32,95 |
48,95 |
Le Oui ne l’emporte donc sur le Non que de 539 410 voix, soit 1,41 % des inscrits et 2,09 % des exprimés. Mais en outre, il y a 909 377 bulletins nuls ou blancs. Peut-être quelques centaines de milliers résultent d’erreurs ou sont des votes fantaisistes. Mais le reste, c’est-à-dire plusieurs centaines de milliers, a un sens politique. Il est impossible que ces bulletins émanent de partisans du Oui au traité de Maastricht. Qu’ils soient électeurs traditionnels du PS, du RPR ou de l’UDF, les partisans du Oui n’avaient aucune raison de ne pas voter directement Oui. Par contre, nombre de ceux qui rejettent le traité de Maastricht n’ont pas voulu mélanger leurs bulletins de vote à ceux des électeurs du Front National ou du RPR qui ont suivi les ultra-réactionnaires Pasqua et Seguin, ou encore à ceux de l’UDF qui ont suivi le chouan de cette fin du XXe siècle, de Villiers. Enfin ceux qui n’ont pas estimé devoir participer à ce référendum parce qu’estimant qu’il était une tromperie et une mystification, sont par définition contre le traité de Maastricht. Au total, ce référendum a confirmé que la majorité des électeurs sont contre le traité de Maastricht.
Il n’empêche que, légalement, le référendum s’est traduit par une faible majorité, mais une majorité tout de même, se prononçant pour le traité de Maastricht. Pour autant, Mitterrand n’a pas atteint les objectifs qu’il se fixait. Le premier était, qu’on l’admette ou non, une sorte de plébiscite. Pour faire adopter le traité de Maastricht, légalement Mitterrand n’avait pas besoin du référendum. Il suffisait que ce traité obtienne au parlement (Assemblée nationale et Sénat) la majorité requise. Or, le Congrès, réuni à Versailles en vue de ratifier la modification de la Constitution afin que les ressortissants des autres pays de la CEE puissent, selon les exigences du traité, devenir électeurs aux élections municipales, avait montré qu’une telle majorité parlementaire existait et qu’elle était large.
Mais Mitterrand estimait que les dirigeants du RPR et de l’UDF seraient contraints d’appeler à voter Oui, s’il organisait un référendum sur le traité de Maastricht. Tout en condamnant le recours au référendum, Giscard d’Estaing et les dirigeants de l’UDF se sont ralliés au Oui. Toutefois, ils ont précisé que ce n’était pas la politique de Mitterrand qu’il s’agissait d’approuver, mais un traité « d’inspiration libérale et faisant progresser l’Europe ». Giscard d’Estaing a expliqué : « Il ne faut pas se tromper de scrutin. Aujourd’hui, oui à l’Europe. Au moment des élections à l’Assemblée nationale, non à Mitterrand et au socialisme ». De son côté, Jacques Chirac et les principaux dirigeants du RPR ont également dû se rallier au Oui. Mitterrand escomptait donc que le Oui l’emporterait par 65 à 70 % des suffrages exprimés. A l’évidence, malgré les restrictions de Giscard d’Estaing, de Chirac et des autres, de tels résultats auraient été un succès pour lui et auraient redoré son blason.
Mais une partie du capitalisme français était contre la ratification des accords de Maastricht. Elle a trouvé dans le FN de Le Pen, une grande partie de l’appareil du RPR derrière Seguin et Pasqua, une partie des « notables » de l’UDF derrière De Villiers et dans le PCF, des instruments politiques. D’après les instituts de sondage, 58 % des électeurs habituels du RPR, 38 % de ceux de l’UDF auraient voté Non. Ce vote s’est recoupé avec celui de la majorité de la population laborieuse dont 60 % aurait également voté Non, 22 % de l’électorat habituel du PS aurait aussi voté Non. Si bien que le Oui est passé ric-rac et qu’au contraire de ses espérances, le président et le PS apparaissent comme étant très isolés.
La carte géographique des résultats est claire. Les départements qui ont donné la majorité officielle au Oui sont ceux où la hiérarchie catholique dispose d’une grande influence. Libération du 23 septembre écrit : « De la Bretagne à l’Est en passant par le Sud du Massif Central, la carte du Oui recoupe bizarrement celle de la pratique religieuse » (Eric Dupin). Le Oui obtient aussi d’importants pourcentages à Paris, dans les Hauts de Seine, le Val de Marne, le Val d’Oise, les Yvelines, l’Essonne fortement contrôlés par les directions du RPR et de l’UDF, ainsi que dans des villes comme Lyon et Toulouse. Le paradoxe suivant apparaît donc : les dirigeants du RPR et de l’UDF ont vu une partie de leur électorat leur échapper, c’est pourtant grâce à eux et surtout à la hiérarchie catholique que le Oui doit d’être officiellement majoritaire. Mitterrand a loupé son plébiscite.
« Casser l’opposition », tel était le second objectif que Mitterrand se fixait en décidant d’un référendum sur le traité de Maastricht. Là aussi : échec. Certes, entre ceux qui ont appelé à voter Oui et ceux qui ont appelé à voter Non, de dures frictions existent et ne disparaîtront pas facilement et rapidement, cela concerne surtout le RPR. Le Conseil national du RPR, qui a suivi le référendum, il s’est tenu le 23 septembre, a montré ce qu’il en était. Avant que celui-ci ne se tienne, Pasqua et Seguin ont convoqué une réunion des parlementaires RPR ayant appelé à voter Non pour les inciter à ne pas participer à ce Comité national. Sur les 110 parlementaires qui s’étaient prononcés pour le Non, une cinquantaine seulement a répondu à cette convocation. A la suite de quoi, Pasqua et Seguin ont publié un communiqué qui se conclut ainsi :
Nous estimons donc que la convocation précipitée d’un conseil national du RPR, sur un ordre du jour irréel, n’est pas de nature à répondre aux aspirations exprimées par les Français et, plus particulièrement, par nos propres électeurs. Le problème n’est pas de confirmer la légitimité de Jacques Chirac, qui n’a jamais été mise en cause, mais d’arrêter une ligne politique correspondant à l’attente des Français. C’est pourquoi, en accord avec les parlementaires qui ont appelé à voter Non, nous avons estimé inutile de participer à la réunion convoquée par la direction du RPR ce mercredi 23 septembre».
Pour l’instant, ni Pasqua ni Seguin n’ont défini ce qu’est « une ligne politique correspondant à l’attente des Français ». Il semble cependant que ce soit : la remise en cause, ouverte ou de facto, du traité de Maastricht par un gouvernement issu de nouvelles élections législatives ; le refus d’une nouvelle « cohabitation », c’est-à-dire la démission de Mitterrand. A quoi s’ajouterait une « grande politique sociale », ce qui, dans l’optique de Pasqua et Seguin, ne peut que signifier aller vers l’association capital-travail. La nouvelle ligne politique comprendrait : maintien de Jacques Chirac à la tête du RPR mais renouvellement de sa direction ; élimination de Balladur (candidat à la direction d’un nouveau gouvernement formé à la suite de nouvelles élections ayant lieu normalement en mars 1993, partisan d’une nouvelle cohabitation, pro-Maastricht et en accord avec la politique économique et « sociale » du gouvernement actuel) ; élimination de la direction des Juppé, Sarkozy et autres qui devraient laisser la place à des partisans du Non.
Néanmoins, une grande partie des parlementaires du RPR qui a appelé à voter Non, a participé au Conseil national du 23 septembre. Jacques Chirac y a été plébiscité en obtenant 487 voix sur 515, soit 95 %. Rien n’est pourtant encore réglé au sein du RPR. Cependant, Pasqua et Seguin ont affirmé qu’il n’était pas question pour eux de sortir du RPR et de former un nouveau parti. Plus important que cette déclaration : quelle place politique peut-il y avoir, entre le RPR et le FN, pour un nouveau parti ? De plus, en faisant scission d’avec le RPR, Pasqua, Seguin et leurs amis risqueraient fort de ne plus pouvoir accéder à des postes gouvernementaux. Enfin, le RPR risquerait, en cas de scission, de ne plus être le premier parti de l’opposition. Il n’aurait plus la certitude de diriger un futur éventuel nouveau gouvernement et d’occuper la présidence de la République au lendemain d’élections à l’Assemblée nationale et à la présidence de la République. Voilà qui le protège des tentations de scission. D’ailleurs depuis la réunion du CN du RPR, Chirac a déclaré qu’il n’était pas non plus partisan d’une « nouvelle cohabitation » tandis que Pasqua et Seguin expliquaient que, bien sûr, il n’était pas question de faire une sorte de « coup d’Etat » pour obliger Mitterrand à partir mais qu’il ne devrait pas y avoir pour lui de « secteur réservé », à savoir la politique étrangère. C’est un rapprochement des points de vue.
De leur côté, les dirigeants des différentes formations qui composent l’UDF ont été, tout au long de la campagne et à la vue des résultats du référendum, très nets : tout est de la faute du pouvoir « socialiste » qu’il s’agit de balayer aux prochaines élections en recomposant l’union de l’opposition. Le communiqué du Bureau politique de cette formation dit : « Les deux partenaires (l’UDF et le RPR, NDLR) sont responsables en commun de la fin prochaine du pouvoir socialiste et du redressement qui va suivre ». Or, Mitterrand comptait sur des forces venant de l’UDF pour constituer une nouvelle majorité. Fait nouveau, nombre de dirigeants de l’UDF se prononcent contre une nouvelle « cohabitation ». Ce qui n’empêche naturellement pas l’UDF de se réjouir des dissensions à l’intérieur du RPR, espérant bien qu’elles lui permettront de devenir la première formation de l’opposition.
En attendant, le gouvernement Mitterrand-Bérégovoy-Durieux est déjà dans une situation très difficile. La crise du franc le menace. Il a reculé de huit jours la publication du budget. Il redoute une motion de censure que, à la rentrée parlementaire, ou à l’occasion de la discussion du budget, l’opposition déposerait et que le PCF voterait. Quant au PS, devant la débâche qui s’annonce, il est bien incapable de définir une ligne politique. Le premier Comité directeur du PS qui s’est tenu depuis le référendum (23 septembre) a été incapable d’en définir une. Il n’a même pas sanctionné Chevènement qui a fait campagne pour le Non et tente très officiellement de construire un autre parti que le PS. Sa préoccupation principale a été de marchander avec les écologistes en vue des élections de mars 1993.
Quant à la direction du PCF, elle se prononce toujours pour l’Europe de la CEE sans Maastricht, au côté d’une partie de la bourgeoisie française. Elle ajoute, bien sûr, que cette Europe doit respecter la « nation française », qu’elle doit être « pacifique, sociale, solidaire, généreuse, démocratique » et tout et tout. Elle fait en sorte que sa politique s’adapte à ce qui est nécessaire pour que le RPR et l’UDF reviennent au pouvoir. Outre la politique de saccage des mouvements de la classe ouvrière que pratiquent les dirigeants staliniens, les députés du PCF voteront ou ne voteront pas de motion de censure selon que le RPR et l’UDF estimeront que c’est ou que ce n’est pas encore le moment de renverser le gouvernement Mitterrand-Bérégovoy-Durieux.
Le Oui majoritaire, la ratification du traité de Maastricht par le président de la République est autorisée. Mais le constat de Seguin est exact : le traité de Maastricht est en charpie. Les réalités, les contradictions, les antagonismes du régime capitaliste sont plus forts que les 51,05 % des suffrages exprimés votant Oui au référendum et que toutes les « volontés politiques » voulant les cadenasser et les étouffer. Ils viennent de disloquer le Système monétaire européen :
Jeudi 17 septembre 1992 à 6 heures du matin, pour la première fois depuis sa mise en œuvre officielle, le 13 mai 1979, le système monétaire européen a littéralement explosé, sous l’assaut de la spéculation, en attendant le résultat du référendum français sur le traité de Maastricht. Seul subsiste d’ici au lundi 21 septembre un “noyau dur” de monnaies fortes, véritable pivot du système qui regroupe autour du mark, les monnaies qui lui sont liées, à savoir le franc français, le florin néerlandais et le franc belge, auxquels on peut rattacher la couronne danoise, la livre irlandaise et la peseta espagnole, qui se raccroche de justesse au prix d’une dévaluation de 5 %. (depuis, le gouvernement espagnol a dû rétablir le contrôle des changes, NDLR) (François Renard, Le Monde du 18 septembre 1992).
Le numéro suivant du Monde titre son éditorial économique : « Le SME dans le coma ». Au lendemain du référendum, la spéculation contre le franc n’a pas cessé. La Banque de France et la Bundesbank combinent leurs interventions pour éviter qu’il soit dévalué et, peut-être, qu’il soit obligé de sortir à son tour du SME. En fait, le gouvernement allemand s’efforce d’éviter que le SME soit réduit à strictement la zone mark. Pour cela il prend sous tutelle le franc français… jusqu’à quel point ? Cela durera-t-il et suffira-t-il ?
Le SME craque en raison des déséquilibres économiques entre les pays dont les monnaies y participaient. La crise économique rampante qui sévit depuis bientôt trois ans rend inviable la construction artificielle qu’est le SME. Il a été formé pour pallier, au niveau de la CEE, la dislocation du système monétaire internationale formé en 1944 à Bretton-Woods. Alors, tout le système monétaire international était basé sur le dollar. Chaque monnaie représentait théoriquement une certaine quantité d’or ou de dollars. Le dollar était lui-même basé sur l’or. Toute banque centrale possédant des réserves de dollars pouvait les échanger auprès de la Fed contre de l’or à la parité de 35 dollars pour une once d’or. Le FMI devait permettre aux monnaies en difficultés d’avoir un soutien à certaines conditions et dans une certaine mesure. Les gouvernements avaient le droit, en dernier ressort, après autorisation du FMI, de modifier la parité or ou dollar de la monnaie émise par la Banque centrale de leur pays.
Lorsque, le 15 août 1971, Nixon a décrété la non convertibilité du dollar en or, le système monétaire internationale de Bretton-Woods, déjà en ruines, s’est effondré. Le 12 mars 1973, l’Allemagne, la France, le Danemark, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, décidaient de maintenir, par rapport à un cours pivot, l’écart de leurs monnaies au maximum à plus 2,25 % au minimum à moins 2,25 %. C’était le serpent européen. Le 19 janvier 1974, le gouvernement français faisait sortir le franc du serpent européen et le laissait flotter librement. A la session restreinte du FMI de janvier 1975, décision fut prise d’abolir tout prix officiel de l’or. C’était le prélude à l’accord de la Jamaïque du 8 janvier 1976 décidant la “démonétisation” de l’or. Après maintes tractations, un accord se réalisait entre les gouvernements membres de la CEE pour créer le Système monétaire européen qui est entré en application le 13 mars 1979. Son but : limiter les flottements trop importants entre les monnaies des membres de la CEE.
Comme le « serpent », le flottement de chaque monnaie devait être limité à plus ou moins 2,25 % d’un cours pivot. Mais une unité monétaire européenne était créée, l’ECU. Elle était émise en contre-partie d’une fraction égale à 20 % des réserves en or et en dollars possédées par les banques centrales des pays participants au SME. La “valeur” de l’ECU est déterminée par une moyenne pondérée du cours des monnaies participants au SME. C’est un moyen de règlement entre les autorités monétaires de chaque pays. Il peut être utilisé comme numéraire dans les mécanismes de taux de change. De plus, à la suite des accords de Bâle et de Nyborg de 1987, la banque centrale dont la monnaie est attaquée peut bénéficier de financements à très courts termes de la part de celle dont la monnaie est la plus forte. Ces lignes de crédit d’une durée de trois mois environ peuvent être renouvelées sur une durée totale de neuf mois. Jusqu’alors, l’ECU n’a pas joué de rôle important dans les relations économiques et financières des pays de la CEE, sauf à être la résultante d’un « panier de monnaies » par rapport auquel se définit le cours pivot de chacune d’elles. Pour le développement des relations économiques à l’intérieur de la CEE, il était important de disposer d’un système qui stabilise relativement, les unes par rapport aux autres, les monnaies des pays qui y participent. Tel était l’objectif du SME. Mais ce système est artificiel. Il n’a pas de base objective réelle. Jusqu’à 1990, la livre restait en dehors du SME. La Grèce, économiquement et financièrement trop instable, n’y est pas entrée.
A la vérité, la poutre maîtresse du SME est aussi, actuellement, en train de pourrir. Les problèmes que pose la réunification de l’Allemagne au gouvernement et au capital allemands sont tels que l’émission monétaire est considérable. Pour maintenir le mark comme monnaie « forte » au sein du SME, sur les marchés monétaires et financiers internationaux, se procurer des capitaux, la Deutschbank pratique des taux d’intérêt (taux d’escompte, taux Lombard) très élevés. La tentative de maintenir la lire dans le SME, le soutien du franc, ont coûté à la Deutschbank des dizaines de milliards de marks.
Outre les déséquilibres économiques entre pays, la crise rampante actuelle rend de plus en plus intolérables les hauts taux d’intérêt que la défense du mark et le besoin de capitaux en Allemagne imposent. Elle rend de plus en plus insupportables, à des secteurs importants du capital, la rigueur monétaire, les limites des déficits budgétaires. Ils ont besoin d’une relance basée sur l’action budgétaire, la baisse des taux d’intérêt, même s’il s’ensuit une relance de l’inflation, l’accroissement de l’endettement de l’Etat. Même en Allemagne, ces nécessités se font sentir. Au deuxième trimestre de 1992, le PIB a diminué de 0,5 %.
Ce sont des forces objectives qui disloquent le traité de Maastricht. La marche à la Banque centrale européenne, à une monnaie unique, impliquait que le SME passe du stade des monnaies à parités fixes, mais ajustables, à celui des monnaies à parités fixes, mais non ajustables. Les conditions draconiennes en matière de budget, d’endettement, de hausse des prix exigées par le traité de Maastricht ne sont pas arbitraires. Elles sont des conditions minima à la mise sur pied d’une monnaie unique. Le « SME est dans le coma ». Les conditions posées pour établir au niveau de la CEE une monnaie unique s’avèrent irréalisables. Pour réintégrer le SME, ratifier le traité de Maastricht, le gouvernement anglais pose désormais des conditions inacceptables pour le capital allemand et son gouvernement. Les capitalismes italien, espagnol, portugais, irlandais, grec sont incapables de remplir les conditions du traité de Maastricht. Le gouvernement danois demande la révision du traité. Les gouvernements espagnol, portugais, irlandais viennent de rétablir le contrôle des changes. Les gouvernements français et allemand admettent que des modifications doivent être apportées au traité. D’après les rumeurs, Mitterrand et Kohl envisageraient une Europe à deux vitesses. Seul le Bénélux, la France et l’Allemagne participeraient à la Banque centrale européenne et auraient une monnaie unique, c’est-à-dire la zone mark plus la France. Ce plan est évidemment des plus aléatoires et déséquilibré. Il est peu probable d’ailleurs qu’en dernière analyse l’impérialisme français consente à être prisonnier de la zone mark.
Maastricht ou non, la bourgeoisie de chaque pays doit redoubler et accélérer son offensive tous azimuts contre la classe ouvrière, la population laborieuse et la jeunesse. Sous le titre « Rigueur : l’Europe pratique la thérapeutique de groupe » et le sous-titre « La tempête monétaire qui vient de secouer le continent risque de laisser des traces profondes dans les économies. Et les plans d’austérité que plusieurs pays ont été contraints d’instaurer réduisent les espoirs de reprise l’an prochain. La France n’est pas épargnée », Libération du 25 septembre écrit :
En Scandinavie, la Suède en fournit le meilleur exemple. Une union sacrée réunissant, pour la première fois conservateurs et sociaux-démocrates vient de décider un plan de rigueur des plus secs. Tout est passé à la moulinette. Le déficit budgétaire qui permet à l’Etat de soutenir une économie anémiée, va être réduit de plusieurs dizaines de milliards de francs. Les budgets sociaux symboles de l’Etat-providence sont, eux aussi touchés : retraites, assurance-maladie, allocations familiales vont être rognées (sans omettre la croissance du chômage, la baisse du pouvoir d'achat, la détérioration des conditions de travail et d’existence, etc. NDLR).
Dans la CEE, c’est l’Italie qui s’offre la cure de ricin la plus amère. Le gouvernement de Giuliano Amato a annoncé des mesures sans précédent pour réduire de 380 milliards de francs le déficit budgétaire : impôts nouveaux, augmentation de l’âge de la retraite, réduction des pensions. Les syndicats qui sont descendus dans la rue ont bien compris que la Péninsule s’apprête à vivre des temps difficiles. “S’il est complètement appliqué, le plan de rigueur va réduire de 2 à 3 % la croissance italienne l’an prochain”, juge Patrick Artus de la Caisse des dépôts. (là aussi, croissance du chômage, détérioration des conditions de travail et de vie, suppression de l’échelle mobile des salaires avec l’accord des confédérations, NDLR).
En Espagne, le gouvernement va devoir durcir un budget qui avait déjà créé de l’agitation sociale. Enfin, la Grande-Bretagne qui vient de baisser ses taux d’intérêt a, elle aussi, prévu un plan de rigueur budgétaire dont les détails sont encore inconnus.
Si on y ajoute les plans sévères déjà prévus par la Belgique ou les Pays-Bas, c’est quasiment toute l’Europe qui met en place des politiques d’une rare rigueur au pire moment, alors que leurs économies patinent…
La France n’est pas épargnée. Elle subira les conséquences des problèmes de ses voisins.
Immédiatement après le référendum, les organisations et partis bourgeois (RPR, UDF) mais aussi le PS et le PCF, se sont entièrement axés sur les prochaines élections à l’Assemblée nationale qui doivent avoir lieu en mars 1993. Le RPR et l’UDF peuvent faire en sorte que cette échéance soit avancée. Ainsi que cela a déjà été écrit plus haut, à la rentrée parlementaire, ou à une quelconque occasion, ou au moment où se discutera le budget, une motion de censure que déposerait le RPR et l’UDF et que voteraient les députés du PCF pourrait obtenir la majorité absolue. Mitterrand serait contraint, soit de dissoudre l’Assemblée nationale et de procéder à des élections anticipées, soit de désigner un autre gouvernement qui pourrait subir le même sort. Une crise politique se nouerait que seule la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections législatives anticipées, ou la démission de Mitterrand de la présidence de la République dénoueraient. Un autre scénario est également possible : celui de la démission à brève échéance de Mitterrand en raison, ou sous prétexte, de sa maladie. Ce sont là des possibilités.
Le gouvernement Mitterrand-Bérégovoy-Durieux est, sans conteste, un gouvernement bourgeois, entièrement et servilement au service du capitalisme, de l’impérialisme français. Il faut le balayer et il sera balayé dans des délais maintenant obligatoirement relativement courts. Cependant, il s’agit de savoir qui le balaiera. Non seulement la classe ouvrière n’a rien à attendre du retour au pouvoir du RPR et de l’UDF, mais elle a tout à en redouter. Or, compte tenu des rapports politiques existant actuellement en France, il est certain, qu’en cas de dissolution de l’Assemblée nationale, les élections législatives se concluraient par l’élection d’une majorité écrasante de députés de l’UDF et du RPR, d’autant plus que le scrutin de circonscription uninominal à deux tours est la loi électorale en vigueur. Une élection présidentielle verrait l’élection d’un président de la République UDF ou RPR. Ces partis reprendraient le pouvoir. Se servant comme d’un tremplin de la politique que les gouvernements constitués par Mitterrand ont pratiquée, des effets qu’elle a, ils mettraient en œuvre une politique, sorte d’intégrisme de la Ve République, y inclus l’association capital-travail.
Actuellement, des élections législatives ou (et) à la présidence de la République réaliseraient les conditions politiques optimum du déchaînement de l’offensive contre la classe ouvrière, la population laborieuse, la jeunesse, que Maastricht ou pas Maastricht, la défense et le maintien du régime capitaliste en crise implique. Briser cette offensive nécessite que les organisations ouvrières, syndicats et partis, rompent avec la bourgeoisie, réalisent le Front unique ; que se produise une mobilisation des masses qui impose un gouvernement des partis d’origine ouvrière, ne comprenant pas de ministres représentants d’organisations et de partis bourgeois. Le prolétariat aurait à imposer à ce gouvernement : qu’il satisfasse ses revendications ; qu’il s’attaque au régime capitaliste en crise et pourrissant ; qu’il décide de la mise sur pied d’un plan de production élaboré et réalisé sous contrôle ouvrier qui vise à ce que les immenses besoins des masses soient satisfaits.
Mais militer pour et sur cette orientation fait obligation de dissiper une mystification : la ligne de fracture entre la bourgeoisie et le prolétariat n’est pas celle qui sépare les électeurs ayant voté Oui et ceux ayant voté Non. Parmi ceux qui ont voté Oui, il y a nombre d’ouvriers, de travailleurs et de leurs alliés potentiels. Parmi ceux qui ont voté Non, il y a nombre de bourgeois, de petits-bourgeois, de ressortissants de la politique ultra-réactionnaire des Le Pen, des Pasqua et des Seguin. Il faut, ici, revenir à l’analyse du scrutin. Elle fait ressortir que si 41 % des électeurs habituels du RPR, 61 % de ceux de l’UDF ont voté Oui, 78 % des électeurs du PS ont également voté Oui. Or, les électeurs du PS sont, dans leur grande majorité, des travailleurs et font partie de couches sociales exploitées, nombre d’entre eux sont des ouvriers. Il faut gagner les électeurs qui votent généralement pour le PS à la rupture avec la bourgeoisie, à la réalisation du Front unique des organisations ouvrières.
De l’autre côté, la composition sociale et politique de ceux qui ont voté Non est hétérogène. Dire que 60 % des ouvriers et des paysans ont voté Non, c’est convenir que 40 % des ouvriers sont restés en dehors du vote Non. De plus, la classification « paysan » est propre à introduire des confusions : le mot paysan recouvre des différenciations considérables. Politiquement, la composition politique des électeurs ayant voté Non serait : 70 % des électeurs habituels de « l’extrême gauche », 81 % de ceux du PCF, 22 % de ceux du PS, 39 % de ceux de Génération écologie, 43 % de ceux des Verts, 59 % de ceux du RPR, 39 % de ceux de l’UDF, 92 % de ceux du FN (d’après une enquête BVA publiée par Libération du 22 septembre).
D’ailleurs, il suffit de consulter une carte géographique des votes au référendum pour constater le caractère hétérogène, socialement et politiquement, du vote Non. Les Non sont majoritaires dans les départements du Nord de la France à composition sociale ouvrière, mais où le chômage fait de terribles ravages. Traditionnellement, ces départements votaient majoritairement pour le PS et le PCF. Mais le RPR s’y est fortement implanté et le FN y progresse considérablement. Dans nombre de départements où les « ruraux » représentent un fort pourcentage de la population et où les RPR partisans du Non et le FN ont une grande influence, le Non l’a emporté. Les départements du Sud-Est ont voté majoritairement Non. Le Monde du 22 septembre convient : « Sur le pourtour méditerranéen et en Corse, c’est un “non” de droite, voire d’extrême droite qui s’affirme nettement ». Autrement dit, c’est sous l’influence des Pasqua, Seguin, Le Pen et son FN que le Non l’a emporté.
Enfin, le Non l’eût-il emporté qu’aucune perspective politique n’était pour autant ouverte à la classe ouvrière. A moins de considérer que l’alliance de fait du PCF (se situant pour appeler à voter Non sur le terrain de la « défense des intérêts nationaux » et aussi « pour l’Europe », c’est-à-dire soutenant l’aile du capitalisme français opposé au traité de Maastricht), des Pasqua, Seguin et autre Le Pen ouvre une perspective politique gouvernementale à la classe ouvrière, à la population laborieuse et à la jeunesse. Dans la mesure où, d’un côté le PS, la FEN ont marché la main dans la main avec Giscard, Chirac et leurs émules, où FO ne prenait pas officiellement position mais laissait Bergeron appeler à voter Oui sans réagir et où, de l’autre côté, le PCF suivi de la direction de la CGT faisait bloc avec les Pasqua, Seguin et autre Le Pen, le référendum a approfondi la division des rangs de la classe ouvrière et a accru la confusion politique déjà très grande. Non, la ligne de classe ne passe pas entre les Oui et les Non. La lutte pour la rupture avec la bourgeoisie, le Front unique des organisations ouvrières, partis et syndicats, implique cette clarification.
En conclusion de cet article, il faut réaffirmer ce qui pourtant est l’évidence : la classe ouvrière n’a toujours pas d’autre représentation politique (représentation politique traître, liée à la bourgeoisie mais représentation politique tout de même) que le PS et le PCF. Il est impossible de lui ouvrir une perspective politique gouvernementale en dehors de ces partis. Pourtant elle ne peut résoudre aucune des questions auxquelles elle est confrontée sans engager la lutte pour le pouvoir. Cette lutte pour le pouvoir passe par l’exigence que le PS et le PCF rompent avec la bourgeoisie, réalisent le Front unique pour constituer un gouvernement sans représentants des organisations et partis bourgeois. Pour peu de temps, si les rapports politiques existants en France ne sont pas rapidement bouleversés, il existe encore une majorité de députés du PS et du PCF à l’Assemblée nationale. C’est pourquoi le mot d’ordre d’une manifestation nationale gigantesque à l’Assemblée nationale porteuse des exigences de rupture avec la bourgeoisie, d’un gouvernement du PS et du PCF sans ministre bourgeois et tout ce qui va dans ce sens reste valable.
Ceux qui peuvent réaliser une telle manifestation ce sont les organisations syndicales. Il est donc nécessaire de militer pour que leurs directions rompent aussi avec la bourgeoisie, c’est-à-dire avec toutes les formes de « participation », qu’elles réalisent le Front unique et cessent de disloquer les luttes de la classe ouvrière, de pratiquer leur politique de bouzille de la puissance ouvrière.
Les délais sont courts : au mieux encore trois mois. La confusion et le désarroi politiques de la classe ouvrière ont rarement atteint le point où elles en sont actuellement. Les possibilités que cette politique se concrétise sont de plus en plus réduites. Mais il faut tenter de les exploiter tant qu’elles existent. C’est la seule voie. Si ces possibilités s’épuisent totalement, une réappréciation de la situation politique et des réponses à formuler aux questions qui se posent et se poseront à la classe ouvrière, devra être faite. La construction du Parti ouvrier révolutionnaire indispensable au prolétariat et dont, une fois de plus, l’absence s’est faite et se fait cruellement sentir, se combine au développement de cette politique.
Le 29 septembre 1992
(édition établie par le Groupe bolchevik, publié à l’origine comme éditorial de CPS n°44, 23 octobre 1992)