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30 juillet 2006
Chères camarades, chers
camarades,
Nous avons étudié votre contribution du 26 avril
sur le mouvement de la jeunesse étudiante et lycéenne contre la précarité du travail,
contre la loi Villepin en France. Avant tout, veuillez accepter nos excuses
pour notre lenteur à vous répondre, en tenant compte de la taille de notre
organisation et des responsabilités qu’elle essaie d’assumer :
intervention, publication d’un organe régulier, tâches internationales. Parmi
celles-ci, nous avons traduit votre lettre en français pour que tous les
membres du Groupe bolchevik puissent en prendre connaissance.
Les rapports entre nos deux groupes sont rendus
difficiles par la différence de langue, la distance géographique et la
dissemblance des « traditions » respectives. Comme vous le percevez
avec perspicacité dans votre lettre au Collectif, les groupes du CoReP qui ont
connu la LOI-CI Argentine (Democracia
Obrera) sont un peu échaudés par leur expérience du
« trotskysme » argentin.
Notre groupe a apprécié votre intérêt pour la lutte
des classes dans un pays éloigné et votre volonté d’utiliser l’héritage
programmatique de la 4e Internationale pour répondre aux besoins des
masses, tant en Argentine qu’en France. Au risque de simplifier, votre
argumentation semble la suivante :
Le Groupe bolchevik rejette ou abandonne le Programme de transition,
Le GB est resté avec un mot d’ordre minimum (la
grève générale) et un mot d’ordre maximum (lr gouvernement ouvrier)
Il fallait faire passer le mouvement de la
défensive à l’offensive en avançant la réduction des heurs de travail et leur
répartition.
Vous vous laissez emporter par un raisonnement qui
est peu respectueux des faits :
Le trotskysme opportuniste (LCR, LO) n’envisage pas
la grève générale, et encore moins n’impose au gouvernement la réduction et
partage des heures de travail, parce que comme tout opportuniste il s’affiche
possibiliste, luttant dans le cadre des possibilités du capitalisme (« A
bas la loi »). Toute sa stratégie politique consiste à exercer des
pressions ou prendre des initiatives en direction de la bureaucratie syndicale
pour qu'elle combatte contre la loi. Et également celui qui, comme vous, en
partant de la présomption (qui n’a rien d’irréelle), qu’on ne peut pas obtenir
dans le capitalisme la réduction et le partage de la journée de travail en
terminant ainsi avec le chômage, formule directement la perspective du
gouvernement ouvrier, use d’un raccourci et met la charrue avant les bœufs.
Pendant que les uns disent « combattons pour ce qui est possible »,
les autres répondent « combattons pour le maximum, le gouvernement ».
D’un côté, il y aurait un « trotskysme
opportuniste » qui se serait battu pour ce qui est « possible »
dans le capitalisme (lutter contre la loi) ; d’un autre côté, il y aurait
un trotskysme (sectaire ?) qui se bornerait au « maximum » (le
gouvernement ouvrier). La commission internationale de la LST tire des
conclusions erronées de faits qui, eux-mêmes, sont faux.
D’une part, le mot d’ordre de gouvernement ouvrier
n’est pas un programme maximum. D’autre part, la LCR et LO ne se sont pas
battus contre la loi. Les épigones se sont bornés à un aspect de la loi
Villepin : le « contrat première embauche ». La LCR et LO, qui
avaient des forces significatives dans le mouvement, ou les groupuscules
morénistes GSI et GLC s’alignaient sur les partis ouvriers bourgeois
parlementaires et surtout sur les bureaucraties syndicales. Lisez la circulaire
de la direction de l’UNEF que vous citez :
La bureaucratie du PS dans le syndicat de l'UNEF
déclare qu'il s’agit seulement de « discuter sur le CPE et non sur toutes
les réformes gouvernementales (comme le travail dès 14 ans, comme vous le
dites) ou du paradis sur terre… », autrement dit et pour parler
clairement: discutons la loi, mais ne cherchons pas à résoudre le problème du chômage et la précarisation.
La direction PS de l’UNEF s’est bornée au CPE, a fixé
avec les directions confédérales (CGT, CFDT, FO…) des « journées
d’action » (paros en espagnol
d’Argentine) contre la grève générale. Le PS, le PCF et leurs flancs-gardes ont
laissé une échappatoire au gouvernement, pour lui permettre de maintenir la loi
et ses autres mesures.
Votre fausse symétrie entre LO et LCR d’une part,
GB d’autre part, aboutit à distordre la vérité, à grossir nos torts (jusqu’à
inventer que nous n’avons jamais avancé le partage du travail durant le
mouvement, ce qui est faux) et à diminuer les responsabilités des centristes de
droite (en prétendant qu’ils ont lutté contre la loi Villepin, ce qui est
faux).
Vous semblez considérer que la LCR et LO restent
sur le terrain du trotskysme, même s’ils subissent une déviation opportuniste
qui consisterait à se borner à ce qui semble réalisable dans le capitalisme.
Face au mouvement de l’hiver et du printemps 2006, ils se sont comportés comme
les fidèles adjoints des appareils contre-révolutionnaires du mouvement
ouvrier. Ils se sont bornés au CPE, ils ont combattu la grève générale et ils
ont participé tous les deux à des initiatives communes avec des partis
bourgeois qui s’inscrivent dans la perspective d’un nouveau front populaire. LO
avait demandé le renforcement de la police durant le soulèvement de la jeunesse
des banlieues pauvres ; lors du mouvement de la jeunesse étudiante du
printemps 2006, la LCR s’est adressée à Chirac avec le PCF, le PS, les Verts, le Parti radical de gauche, le MRC… :
L’exécutif fait prévaloir des intérêts particuliers
et ses luttes internes sur l’intérêt du pays... Le gouvernement doit répondre
aux attentes de l’immense majorité des jeunes, des salariés, des citoyens. Les
organisations et partis politiques de gauche demandent solennellement à Jacques
Chirac le retrait du CPE... (31 mars
2006)
Par conséquent, votre parallèle avec le GB est
inacceptable.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas critique
possible. Bien au contraire, elle est indispensable entre révolutionnaires au
sein de l’organisation nationale et internationale. Parmi nos erreurs, nous
aurions certainement dû développer davantage des revendications transitoires
sur la question du chômage, comme vous le suggérez :
La question du chômage, structurellement et
directement liée à la précarisation du travail, est beaucoup plus complexe et
mérite une réponse politique concrète de la part des révolutionnaires. En
partant de l'analyse que votre production fait des forces qui se réclament du trotskysme, jamais n’est avancée que la
seule façon d’en terminer avec le chômage est la réduction et le partage des
heures de travail ( que la crise du capitalisme soit payée par les capitalistes
eux-mêmes !).
En effet, les révolutionnaires ont besoin de
dresser un pont entre la situation actuelle des masses et la dictature du
prolétariat. Le gouvernement ouvrier (ou gouvernement ouvrier et paysans) en
fait partie. Il n’est pas un mot d’ordre maximum. Il couronne les
revendications transitoires, il leur donne leur sens :
L'agitation, sous le mot d'ordre du
"gouvernement ouvrier et paysan", garde dans toutes les conditions
une énorme valeur éducative… Et ce n'est pas par hasard : ce mot d'ordre
généralisateur suit tout à fait la ligne du développement politique de notre
époque (banqueroute et désagrégation des vieux partis bourgeois, faillite de la
démocratie, montée du fascisme, aspiration croissante des travailleurs à une
politique plus active et plus offensive). C'est pourquoi chacune de nos
revendications transitoires doit conduire à une seule et même conclusion
politique : les ouvriers doivent rompre avec tous les partis traditionnels de
la bourgeoisie pour établir, en commun avec les paysans, leur propre pouvoir. (L’Agonie du capitalisme et les tâches
de la 4e Internationale, 1938,
édition du GB, p.30-31)
Le Collectif révolution permanente a écrit dans sa
résolution sur les émeutes de la jeunesse des quartiers pauvres en France à
l’automne 2005 :
Interdiction
des licenciements ! Partage du travail entre tous les travailleurs
disponibles par la diminution du temps de travail ! Plan de production
sous contrôle des travailleurs pour utiliser tous les travailleurs disponibles
pour satisfaire les immenses besoins des moins pourvus ! Autodéfense contre la police et les partis racistes !
Dissolution des corps de répression ! Retrait des troupes françaises
d’Haïti, de Côte d’Ivoire, d’Afghanistan ! À bas le gouvernement
Chirac-Villepin-Sarkozy ! À bas la 5e République !
Gouvernement ouvrier ! (disponible
en castillan sur le site)
En tant qu’organisation révolutionnaire sérieuse,
le GB a défendu une perspective transitoire, y compris dans l’éditorial du
bulletin diffusé pendant le mouvement :
Les travailleuses, les travailleurs et les jeunes
veulent vaincre le gouvernement Chirac-Villepin-Sarkozy, mais pas pour le
remplacer par un gouvernement « Union de la gauche » ou « Gauche
plurielle » qui fasse la même chose que Chirac. Il leur faut un
gouvernement conforme à leurs intérêts, issu de leur lutte et placé sous leur
contrôle : un gouvernement ouvrier qui permette d’en finir avec le chômage en mettant en œuvre un plan de production
tourné vers la satisfaction des immenses besoins de la population laborieuse.
(Révolution Socialiste n° 19, mars 2006, p. 8)
Contrairement à ce que votre commission
internationale affirme (« en aucun
cas »), il a avancé l’échelle mobile des heures de travail dans deux
tracts diffusés dans les manifestations contre la loi Villepin :
…Abrogation du CNE ! Interdiction des licenciements et des stages non rémunérés !
Diminution du temps de travail sans baisse de salaires ! Amnistie de
tous les lycéens et de tous les jeunes des quartiers pauvres condamnés pour
avoir manifesté contre le pouvoir ! (tract
du GB du 31 janvier, disponible sur le site et reproduit dans Révolution
Socialiste n° 19, p. 11)
…Interdiction des licenciements et des stages non
rémunérés ! Création des postes d’enseignants et de soignants ! Partage du travail entre tous les
travailleurs disponibles par la diminution du temps de travail sans baisse de
salaires ! À bas Chirac, Villepin et Sarkozy, gouvernement
ouvrier ! (tract du GB du 21
février, disponible sur le site)
Quand le mouvement de la jeunesse a réellement
déferlé, quand les jeunes ont cherché la jonction avec les travailleurs, nous
nous sommes concentrés dans notre agitation, dans nos tracts et nos
interventions, sur la responsabilité des bureaucraties syndicales contre la
grève générale. Parce que la grève générale était au cœur de la situation
concrète, parce que les journées d’action étaient à ce moment l’obstacle que
les directions traîtres mettaient sur le chemin des masses pour protéger la
loi, le gouvernement, l’Etat et le capitalisme français. Si les travailleurs
avaient débordé le dispositif des appareils et de leurs valets, s’ils avaient
déclenché la grève générale, s’ils avaient ainsi ouvert une crise
prérévolutionnaire, nous aurions mis en avant les comités de grève, l’échelle
mobile des heures de travail et le gouvernement ouvrier, peut-être sous une
forme plus concrète.
Le « mouvement trotskyste » est une
fable. Aujourd’hui, il s’agit de rassembler, à l’échelle nationale et
internationale, tous les militants, fractions, courants qui s’extirpent des
ruines de la 4e Internationale ou des autres courants du mouvement
ouvrier et des organisations des peuples opprimés et qui cherchent à renouer
avec le programme.
Ce programme a été exprimé successivement par des
documents de la Ligue des communistes, de la Société universelle des
communistes révolutionnaires, de l’Alliance internationale des travailleurs,
des débuts de l’Internationale communiste, de la 4e Internationale
détruite en 1951-1953 par Pablo et Mandel avec la complicité de Lora, Posadas
et Moreno. Contrairement à ce qu’on apprenait chez Moreno, Lambert ou Grant, le
programme de feue la 4e Internationale n’était pas seulement le
« programme de transition », lui-même interprété de manière
opportuniste, « possibiliste »
pour reprendre votre terme. Comme dit le Manifeste de 1940 de la 4e
Internationale :
Notre programme est formulé dans une série de
documents accessibles à tout un chacun. On peut en résumer la substance en deux
mots : dictature du prolétariat. (La Guerre impérialiste et la révolution
prolétarienne mondiale, 1940, édition du
GB, p. 33)
Face au chômage,
L’Agonie du capitalisme et les tâches de la 4e Internationale
met en avant non pas une revendication, mais deux : l’échelle mobile des
heures de travail et les grands travaux, que vous oubliez.
La lutte contre le chômage est inconcevable sans
une organisation large et hardie de grands travaux publics. (L’Agonie du capitalisme et les tâches
de la 4e Internationale, 1938,
édition du GB, p. 15)
La formulation de la première revendication par la commission
internationale de la LST est elle-même ambigüe :
La seule façon d’en terminer avec le chômage est la
réduction et le partage des heures de travail ( que la crise du capitalisme
soit payée par les capitalistes eux-mêmes !).
L’unique façon d’en terminer avec le chômage n’est pas une revendication. L’unique façon d’en finir avec l’armée de réserve du capital est la fin de l’exploitation et de la loi de la valeur, c’est le socialisme mondial.
Le programme de 1938 ne donne pas des solutions à des problèmes isolés les
uns des autres. Il aboutit, à partir des différents aspects de la crise structurelle du capitalisme, à une solution, la révolution socialiste,
la prise du pouvoir. Sans dictature du prolétariat, il n’y a pas de solution au
chômage. Pour cela, il faut un parti.
Il manque justement au premier numéro de votre
nouveau journal La Hoja Obrera une
perspective de pouvoir, ce qui ne peut pas attendre une hypothétique offensive
ou une situation révolutionnaire ; ce qui manque à La Hoja Obrera n° 1, c’est justement la perspective d’un
parti, ouvrier, révolutionnaire, internationaliste.
Les bolcheviks ont de lourdes tâches dans un pays
où, comme vous le dites en conclusion, bien des occasions ont été manquées, un
pays qui est encombré par différentes variantes du stalinisme et par toutes
sortes d’usurpateurs issus de la décomposition de la 4e
Internationale.
C’est pourquoi nous attendons avec beaucoup
d’intérêt le bilan de la lutte des classes en Argentine que vous annoncez dans
votre lettre et les prochains numéros de La
Hoja Obrera.
Avec notre salut bolchevik,
La Cellule centrale du GB