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Der Neue Kurs n° 2, janvier 2008

Venezuela : le PSUV et la trahison du centrisme

 

Avec plus qu'une pointe légèrement sournoise, un organe typique de l'impérialisme britannique rapporte que les annonces du président vénézuélien Hugo Chavez Frias d’avancée vers le « socialisme » se heurtent dans la réalité aux faits de la politique « bolivarienne ».

Les rues de Caracas sont encombrées de gros 4x4 neufs, il est difficile de trouver une table dans les restaurants fins, les marchands d'art et les importateurs de whisky ne se sont jamais aussi bien portés. Une nouvelle oligarchie  semble émerger au Venezuela à partir de la « révolution bolivarienne ». (The Economist, 11 août 2007)

Selon des données de la banque nationale vénézuélienne, l'écart des revenus s'est creusé : le coefficient Gini mesurant l'inégalité de la répartition des revenus est monté de 0,44 en 2000 à 0,48 en 2005. Quoi d’étonnant dans ces conditions que « el presidente » ou « el comandante » ou simplement « Hugo » a annoncé dans son show télévisé dominical Alo presidente du 22 juillet 2007 : « Le nouveau parti ne sera pas marxiste-léniniste ».

 

Le PSUV, héritier du bolivarisme bourgeois

 

Après sa réélection à la présidence Chavez annonça solennellement : « La patrie, le socialisme ou la mort. Je le jure. Je le jure par le Christ, le plus grand socialiste de l'histoire. » Il n’est pas possible de traiter dans le cadre de cet article des composantes sociales révolutionnaires du christianisme primitif. On doit retenir qu'Hugo Chavez Frias tient sa propre conception du socialisme pour non-orthodoxe. Au grand étonnement de son propre entourage et de l'opinion publique mondiale, il a encouragé dans Alo presidente la lecture de Trotsky : « Je suis entièrement sur la ligne de Trotsky, sur la ligne de la révolution permanente ». Mais cela ne l’a pas empêché un autre jour de proclamer:

Nous n'avons pas de modèle étatique de développement (du socialisme). Nous ne disons pas que toute l'économie doit être étatique. Est-il possible qu'il y ait des entreprises privées dans le socialisme ? Oui et je dirais même qu'au Venezuela, c'est non seulement possible mais nécessaire. (Weekly Worker, 2 août 2007)

L'année dernière, le projet d'un nouveau parti unitaire « révolutionnaire » a pris forme. Dans deux grands discours, le 6 septembre et le 15 décembre 2006, Chavez proclama la nécessité de « l'unité des révolutionnaires ». Le 24 mars 2007, se manifestèrent les premiers 2 398 initiateurs du « Partido Socialista Unido de Venezuela » (PSUV, Parti socialiste unifié du Venezuela). Le 19 avril, étaient recensés 20 000 « fondateurs du parti » supplémentaires. Pour le futur PSUV, des « bataillons socialistes » sont à présent en route qui doivent d'une part vérifier l'affiliation de 5,7 millions de postulants et, d'autre part, désigner les délégués au « congrès de fondation ». Le congrès devait durer trois mois (!) – à partir du 15 août, mais il a été repoussé sine die. C'est de toute façon une spécialité de la politique chaviste : sur le papier existent des « planifications approfondies » qui seront aussi présentées de façon grandiose. Mais les annonces tombent souvent dans l'oubli et pour couler comme le sable dans la mer, avant d’être remplacées par de nouvelles annonces chavistes…

Avant tout, le PSUV doit remplacer le spectre bariolé de « partis bolivariens » sur lesquels Chavez s'est appuyé jusqu'ici. La procédure est la suivante : quand des partis ou des organisations veulent entrer dans le PSUV, ils doivent d'abord se dissoudre, abandonner leurs structures organisationnelles avant d'entrer dans le futur parti  qui ne peut encore produire aucun programme ou plate-forme. Son propre mouvement, le « Movimiento Quinta República » (MVR, Mouvement pour la Ve République) s'est déjà liquidé.

Quelle nature, quel programme, quelles revendications aura le nouveau « parti révolutionnaire » PSUV ?

A ces questions simples, il y a des réponses complexes et très différentes selon leur source. Trois partis du « spectre bolivarien » ont refusé dans un premier temps l'entrée dans le PSUV : la « Patria Para Todos » (PPT, Patrie pour tous), le « Partido Por la Democracia Social » (Podemos, Parti pour la démocratie sociale) et le « Partido Comunista de Venezuela » (PCV, Parti communiste du Venezuela). Ces trois partis ont argumenté que le PSUV n'offrait pas de garantie démocratique et serait un instrument du président pour assurer son pouvoir. Ils pouvaient à juste titre objecter que le prétendu mouvement « ultradémocratique » MVR savait se passer de toute codécision de la base et était une arène de carriéristes, de corrompus et d'aventuriers. Par retour du courrier, un de ses « comandantes » fit la déclaration tapageuse selon laquelle les réfractaires à l'assimilation s'étaient ainsi placés dans le camp de l'opposition. De « l’opposition » à la stigmatisation comme « contre-révolutionnaire », il n’y a souvent qu'un pas.

Le PSUV a pour but primordial, selon Chavez, d’établir « l'unité du peuple ». Mais qui est « le peuple » ? Et qui décide comment « l'unité » est établie ? Si le PSUV doit établir, pour commencer, l'unité du camp bolivarien, donc chaviste, on doit alors en tout premier lieu faire le bilan de la politique de ce camp jusqu'à présent:

Selon toutes les sources, le principal profiteur de la politique économique chaveziste depuis 1999 sont les banques qui, à l'abri des hausses de prix du pétrole, peuvent engranger de juteux profits. En particulier, le marché des emprunts d'Etat argentins et celui des actions de la société pétrolière étatique PDVSA se sont avérés hautement rentables. Les groupes financiers internationaux n'ont également aucune raison d'être mécontents. Contrairement à la plupart des autres pays d'Amérique centrale et du Sud surendettés, le Venezuela rembourse ses dettes extérieures de façon anticipée. Le PSUV qui, selon les paroles du président, doit aussi héberger les « entrepreneurs socialistes » compte sur la reconnaissance de la bourgeoisie grande, moyenne et agraire : les fabricants d'automobiles transnationaux et les entreprises sous-traitantes ont été libérés de l'impôt sur les bénéfices de même que le secteur agraire, les transports ou les producteurs de viande et de produits alimentaires.

Les nationalisations que les différents courants centristes donnent comme un indice du « caractère socialiste » des chavistes, ont été une affaire excellente pour la bourgeoisie internationale. Les sociétés du téléphone, les centrales électriques et les sociétés pétrolières furent placées sous contrôle étatique après paiement de hautes indemnisations Elles se sont révélées comme une double affaire pour le capital national et étranger. La première fois lorsque ces branches économiques furent privatisées dans les années 1980 et 90 ; la deuxième fois, après l'exploitation couronnée de succès des travailleurs, par le rachat des anciens entreprises des capitalistes. « « Ce fut une des meilleures affaires des années passées », a déclaré le conseil d'administration (américain) de la Société électrique de Caracas.

En dépit des déclarations sur la « relance pour les pauvres », la classe ouvrière, les travailleurs précaires urbains du « secteurs informels » et les paysans pauvres font toujours les frais des profits de la bourgeoisie et de la bureaucratie parasitaire de l'Etat et de l'économie. L'inflation oscille entre 18 et 20 %, le chômage perdure, le salaire minimum se situe sous la valeur de la panier de base des produits alimentaires fondamentaux établie par l'office statistique d'Etat. Le revenu minimum de 1 400 bolivars n’est absolument pas enthousiasmant pour les couches pauvres et très pauvres de la société « bolivarienne ».

Dans la politique de conventions collectives, le MVR a montré que les intérêts de la classe ouvrière lui sont totalement indifférents. Chez Mercal, la « mission » étatique de distribution de produits alimentaires, les employés sont déjà depuis deux ans sans contrat ; dans le service public, il n'y a plus depuis quatre ans de convention collective ; le pompon est décroché par la situation juridique des employés au ministère du travail : là, c'est depuis 16 ans qu'il n' y a pas de convention collective, ce qui semble avoir visiblement échappé au « présidente » (voir la déclaration de la « Unidad Socialista de los Trabajadores », 8 avril 2007).

Pas étonnant qu'à la « réunion des chefs des entreprises socialistes du Venezuela » qui collabore très étroitement avec la bureaucratie d'Etat chaviste, se retrouvait la crème de la crème de la bourgeoisie nationale : le patron de du textile et de l’hôtellerie Marcos Zariban ; Victor Vargas Irqusquin et Victor Gil Ramirez, propriétaires des banques Occidental de Descuentos et Fondo Comun, Alberto Vollmer, propriétaire de Ron Santa Teresa, un conglomérat d'entreprises industrielles. Le président de ce cercle sélectionné de capitalistes « socialistes » est José Augustin Campos. l'ancien dirigeant de « 'Accion Democratica », un parti bourgeois membre de l’Internationale « socialiste ».

 

Le président et les travailleurs : un spectacle cynique

 

Le 24 mars 2007, le jour où les premiers « propulsores » firent leur première apparition publique, « el présidente » lui-même prit part à l'acte de fondation du futur parti d'Etat au théâtre Teresa Carreno de Caracas. Seuls des militants chavistes triés sur le volet étaient invités. Le « peuple » dut malheureusement attendre dehors. Dans le cadre de son discours, Chavez alla droit au but. Voici quelques extraits de l'attaque incroyablement méprisante et en même temps primitive de plusieurs minutes contre l'indépendance syndicale :

Chaque parti a son indépendance. Chaque parti veut avoir sa propre direction. Ils prennent leurs décisions indépendamment, car c'est ça la démocratie. Et en plus les syndicats agissent comme des partis. Ils ont leurs structures de direction, ils prennent leurs décisions mais ils n'ont aucune direction, aucune orientation stratégique. Non, cela ne peut être ainsi. Tromperie de merde, c'est une tromperie de merde, et nous ne sommes pas venus pour chier et pour tromper. Nous sommes venus pour faire une REVOLUTION. C'est ce que nous faisons et c'est ce que nous devons faire (applaudissements). Bien. Ce parti a besoin d'une aile ouvrière. Les syndicats qui veulent continuer à être pour eux-seuls, bien. En ordre. Même dans les années passées, des syndicats ont surgi, mais presque exclusivement empoisonnés du même poison : l'indépendance syndicale, car c’est la classe ouvrière… et où est la classe ouvrière ? Complètement désorientée, complètement divisée. Même les courants internes ne s'unissent pas Depuis longtemps déjà, je ne rencontre plus les dirigeants syndicaux. Pourquoi ? Parce que je sais qu'ils sont tous divisés. On en rencontre un et on doit ensuite en rencontrer un autre. L'UNITE, c'est ce que nous voulons, l'UNITE, c'est ce dont nous avons besoin. (« Bolivarische Revolution » und die Gewerkschaften, Komitee Solidarität mit den Clasistas in Venezuela, 2007)

Tous ceux qui voient dans Chavez le précurseur du socialisme du 21e siècle, le héros du pouvoir ouvrier au Venezuela, le plus grand révolutionnaire du temps présent, devraient réfléchir très précisément à cette citation et se poser la question : comment s'y prendrait un tel « leader révolutionnaire » confronté aux décisions et aux discussion très diverses, parfois chaotiques et changeantes, de conseils de travailleurs ? Déjà, la simple autonomie syndicale et les différences de positions syndicales au sein de l'UNT lui sont insupportables. Comment s'étonner qu'aucun représentant des C-CURA (le courant lutte de classe dans l'UNT), qu’aucun représentant des mouvements de base dans les entreprises étatisées ne fut admis lors de cette « manifestation de fondation »du nouveau parti « socialiste unifié » ?

Nous ne voulons pas répéter toute l'argumentation sur le caractère de classe du chavisme que nous avons développée tout au long de 2007 dans les publications de notre organisation d'alors, le GRA. Derrière des phrases prétendument socialistes lors des réunions du PSUV et des flagorneries hypocrites sur Lénine, Luxemburg et Trotsky ne se cache rien d'autre que la tentative du caudillo Chavez d'embarquer le plus de secteurs possibles des « gauches » pour son concept finalement bonapartiste de sauvetage de domination de l'oligarchie vénézuélienne (bourgeoisie et grands propriétaires fonciers), pour tromper la classe ouvrière avec la plus grande efficacité possible.

Alan Woods, conseiller de Chavez

 

Quelques porte-parole du centrisme pseudo-trotskyste sont déjà passés très tôt avec armes et bagages dans le camp du chavisme comme les adhérents vénézuéliens de la « Tendance marxiste internationale » grantiste (TMI, représentée en France par La Riposte). Alan Woods, le dirigeant théorique de ce courant, joue le rôle de souffleur « trotskyste » de « el presidente ». En réalité, il n'est rien d'autre que la feuille de vigne « gauche » de la politique procapitaliste de Chavez. La capitulation de la TMI devant le chavisme trouve une expression condensée dans la déclaration du dirigeant du « Corriente Marxista Revolucionaria » du Venezuela (CMR, Courant marxiste-révolutionnaire), Luis Primo, Quel programme doit défendre le PSUV ? De manière caractéristique, l'auteur est présenté sur le site du CMR d’abord comme un fondateur du PSUV (« propulsor del PSUV ») et seulement en deuxième et troisième position comme respectivement « dirigeant syndical » et « dirigeant du CMR ». En tant que « propulsor », il appartenait d'ailleurs à l'auditoire enthousiaste devant lequel Chavez avait présenté son attaque contre l'autonomie syndicale du 24 mars.

Les premières pages de ce document ne sont rien d'autre que la liste approbative des mesures organisationnelles et ordonnées d'en haut pour la construction du PSUV. Le CMR et son dirigeant vont jusqu'à entonner des hymnes aux « sept lignes stratégiques » conçues par Chavez, dont la « nouvelle éthique socialiste », la « démocratie participative révolutionnaire », la « nouvelle géopolitique internationale » et le « Venezuela puissance mondiale énergétique ». Cela ne suffit pas : Primo approuve aussi les « cinq moteurs » qu'a proposés Chavez dans sa campagne électorale pour appliquer ces « sept lignes ». Font partie de ces « moteurs » les « leyes habilitantes » (les décrets présidentiels), la «  nouvelle géométrie du pouvoir » et « l'explosion révolutionnaire du pouvoir communal ».

Qu'un cadre grantiste se prononce pour les décrets présidentiels ne doit pas étonner : en Grande-Bretagne, le courant de Ted Grant et Woods a travaillé durant des décennies comme fraction dans le Labour Party (sous le nom de Militant) à la construction d'une « aile de masse révolutionnaire » et à la « reconquête » du parti réformiste et elle proposa aussi « l'introduction » du socialisme au moyen de lois d’exception.

Une transformation pacifique de la société est possible en Grande-Bretagne. (What we stand for, Militant, 1981, p. 25)

L'adieu à la position marxiste dans la question de l'Etat fait toujours pousser d'étranges fleurs… La « nouvelle géométrie du pouvoir », évoque les tentatives d'Alan Woods de soumettre son courant international au vocabulaire d'un lycéen qui cherche pour chaque tournant de la lutte des classes une analogie empruntée à la physique. Depuis la publication de l’ouvrage L’Insurrection de la raison, le monde étrange des woodistes fourmille de « processus moléculaires », « d'impulsions énergétiques »…

Dans le passage intitulé « Pourquoi construire le PSUV ? », Primo écrit :

Il est nécessaire de construire un parti politique qui surmonte l'actuel émiettement des forces révolutionnaires, qui les unisse plutôt et donne une direction au processus révolutionnaire pour élever dans notre patrie et dans toute l'Amérique latine une société socialiste.

Primo écrit en outre le mot « patria » (patrie) en gros caractères. Comme toujours dans les textes de la CMR-TMI, il manque la moindre définition pour savoir quelles sont ces forces révolutionnaires. Mais au vu du recours sans renouvelé, presque respectueux au « présidente Chavez », il faut comprendre que ce sont les forces baptisés ainsi par lui qui doivent être ici unifiées, donc les entrepreneurs socialistes, les fonctionnaires efficaces  et tous ceux qui se rallient sans critique au modèle bolivarien.

Naturellement, Primo ne peut pas esquiver la question du programme du futur parti. Par bonheur, Chavez s'est exprimé de façon très positive sur Trotsky et le Programme de transition le 22 avril 2007 dans Alo Presidente. Primo en tire la conviction que le programme du PSUV sera taillé selon le modèle du programme de transition et fait un saut dévastateur qui le catapulte directement dans le camp des ennemis de l'autonomie syndicale. Le dirigeant de la CMR se préoccupe de savoir si « beaucoup de dirigeants syndicaux » se posent correctement la question du rapport des revendications économiques et politiques :

Dans ce moment historique, la lutte pour le salaire l’emporte-t-elle sur la création de conseils de fabriques, le contrôle ouvrier et le contrôle des ouvriers sur les conseils communaux ? Ou bien, durant un processus révolutionnaire, les questions économiques, si importantes soient-elles, ne sont-elles pas subordonnées à la politique ?

Poser la question signifie pour Primo y répondre. Naturellement, toutes les revendications « économiques » doivent être subordonnées au processus bolivarien, déclare-t-il. Et c'est cette parodie du « programme de transition » que la TMI veut vendre aux travailleurs vénézuéliens et à l'avant-garde prolétarienne internationale comme programme du PSUV !

 

La tradition d’adaptation du « trotskysme » latino au nationalisme bourgeois

 

Comme partout dans l'avant-garde ouvrière latino-américaine, le morénisme – un courant se réclamant du trotskysme qui remonte à l'Argentin Nahuel Moreno – a laissé de profondes traces au Venezuela. Le morénisme qui se prononça formellement durant la grande crise de scission mortelle de la IVe Internationale contre les révisions du marxisme représentées par le secrétaire d'alors de l'Internationale, Michel Pablo (partage du monde en camps et non pas selon les frontières de classe – possibilité du stalinisme de mener des révolutions et de se réformer – dissolution des organisations trotskystes dans les partis de masse réformistes) pratiquait lui-même en Argentine une politique ultra-opportuniste vis à vis du péronisme nationaliste bourgeois.

À ce sujet, nous avions écrit dans le n° 8 de Sozialistischen Perspektive :

Depuis la prise du pouvoir par une junte militaire en 1943 dans laquelle Perón participait d'abord comme ministre de la guerre puis comme ministre du travail, il tenta de se lier à la classe ouvrière par diverses concessions. Appuyé sur celle-ci, il aspirait à des réformes aux dépens des grands propriétaires fonciers mais aussi de l'impérialisme pour moderniser le capitalisme et ainsi l'exploitation capitaliste en Argentine et lui permettre de survivre. Perón intervint dans divers conflits ouvriers en faveur des exploités et réalisa des réformes sociales étatiques. Les trotskystes étaient déconcertés, leur influence baissait. Une aile, autour de Jorge Abelado Ramos se décida pour une adaptation totale et la dissolution dans le péronisme. Le GCI de Posadas qui devait devenir ultérieurement la section officielle de la Quatrième Internationale se comporta de façon acritique et opportuniste envers le péronisme, mais resta organisationnellement indépendant.

Moreno montra d'abord une ignorance sectaire envers le mouvement ouvrier qui était organisé majoritairement dans le syndicat péroniste CGT : il préconisait sa destruction et soutenait une petite scission, le CGT2 qui était aussi favorisée par le PCA, la social-démocratie et l'ambassade américaine. Le 3e Congrès mondial de la Quatrième Internationale de 1951 qui marquait le point d'arrivée de la dé gérescence centriste de la Quatrième Internationale critiqua Perón comme un politicien réactionnaire, bourgeois tandis que le MNR (Bolivie) et l'APRA (Pérou) étaient caractérisés comme des partis petit-bourgeois qui seraient potentiellement révolutionnaires dans leur lutte contre l'impérialisme. Plus tard, le parti de Perón fut également compté parmi les petit-bourgeois. En le caractérisant de « petit-bourgeois », le secrétariat international laissait ouverte une porte pour pouvoir s'adapter à ces forces bourgeoises en cas de besoin.

A partir de 1954, il devint clair que la bourgeoisie s'efforçait de se débarrasser de Perón. Sous la direction de l'Eglise catholique, il y eut des manifestations de masse. Naturellement, nous défendons toutes les conquêtes  - même les plus petites – contre les attaques de la réaction bourgeoise et de l'impérialisme. Nous les défendons même si elles ont été obtenues sous une direction bourgeoise comme celle de Perón. Nous combattons contre un renversement de droite dont le véritable but est la destruction de ces conquêtes. Mais nous ne défendions pas la personne de Perón parce que nous savons qu'il était le principal obstacle et continuerait de l'être envers les avancées plus grandes et durables pour les exploités.

Au lieu d'adopter ce point de vue de classe prolétarien indépendant, c'est à dire de ne prendre parti ni pour Perón ni pour la réaction bourgeoise mais uniquement et seulement pour les intérêts des exploités, Moreno changea sa politique à 180 degrés dans ces conditions et devint le partisan le plus servile de Perón. Le POR moréniste se dissout et adhéra au PRSN (Parti socialiste de la révolution nationale) péroniste fondé peu de temps auparavant où il retrouva Jorge Abelados Ramos. Moreno contrôla bientôt l'organe du PSRN, le journal La Verdad. Le programme du PSRN était un programme par étapes selon la méthode des staliniens : d'abord arracher à l'impérialisme l'indépendance nationale, ensuite effectuer les premiers pas en direction de la révolution prolétarienne. Un programme qui repousse la révolution prolétarienne à la Saint Glinglin puisqu'à l'époque impérialiste, il est pratiquement impossible aux pays du soi-disant Tiers monde de secouer le joug impérialiste.

Perón fut déposé en 1955 et partit en exil en Espagne, le PSRN fut interdit. Les morénistes restèrent fidèles au péronisme. Comme Perón exilé ne put se porter candidat en 1958 aux élections présidentielles, son parti soutint l'oligarque de droite Frondizi. Moreno, en dépit de la résistance dans ses propres rangs, appela de même à son élection « pour maintenir l'unité du péronisme ». Beaucoup de travailleurs qui auraient soutenu Perón se refusèrent à voter Frondizi : il y eut un million d'abstention, 36 % votèrent blanc. Ceci montre que pour Moreno « l'unité du mouvement bourgeois péroniste » et ainsi la soumission des intérêts des exploités à ceux de la classe dominante – était plus importante que l'indépendance de classe et ainsi la représentation conséquente des intérêts des exploités. (Sozialistischen Perspektive, février 2006)

Les cadres de la tendance syndicale « lutte de classe, autonome et révolutionnaire unifiée » dans l'UNT (C-CURA) proviennent dans une large mesure du morénisme. Il était positif pour leur évolution qu'ils se s’engagent vers la construction d'un parti ouvrier indépendant du nationalisme, à savoir le « Partido Revolucion y Socialismo » (PRS, Parti révolution et socialisme). Cependant, le programme du PRS présentait des faiblesses considérables et des glissements opportunistes, avant tout sur le point central du rapport du PRS à l'appareil d'Etat bourgeois chaviste, ce qui témoignait d’une régression vis-à-vis des positions marxistes dans la question de l'Etat.

Lorsqu'en mai 2006, l’envoyé du PRS Stalin Perez Borgès prit la parole lors d’une réunion à Vienne, nous fumes les seuls (en tant que GRA à l’époque) qui mirent en garde par écrit et verbalement à ce sujet et dénoncèrent le soutien électoral du C-CURA à Chavez. Nous fumes les seuls dans la « gauche » autrichienne à soutenir que si le PRS aspirait à être l'avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière vénézuélienne, il devait présenter sa propre candidature propagandiste, lutte de classe et ouvrière. Nous mettions déjà en garde contre la tendance à l'adaptation au chavisme que montrait le soutien électoral à Chavez.

Nos opposants avançaient l'argument que les « masses » avaient des illusions en Chavez et dans la « révolution bolivarienne ». Ils se rapprochaient ainsi fatalement du vieil adage austro-marxiste : « Il vaut mieux se tromper avec les masses qu'avoir finalement raison contre les masses » (Victor Adler). Comme toujours, cela justifia chaque tournant opportuniste de la direction du PRS par la « conscience retardataire » des masses et se déchargeait ainsi de la responsabilité de la trahison sur la base.

 

Une nouvelle trahison du morénisme

 

La conséquence de la politique moréniste d'adaptation à la direction bourgeoise-nationaliste et au régime semi-bonapartiste se dévoila le 25 avril 2007, lorsque des dirigeants du PRS publièrent une déclaration au titre révélateur : « Nous nous joignons au PSUV avec nos opinions classistes et révolutionnaires ». Parmi les signataires on trouvait Stalin Perez Borges, Gonzalo Gomez, Vilma Vivas, Ruben Linares, José Melendez et Scarlet Di Yesi. Les capitulards devant le chavisme dirent :

Une grande partie des cadres ayant participé au comité préparatoire du PRS et ayant annoncé depuis des années vouloir construire une organisation révolutionnaire et socialiste désire aujourd'hui être dans le PSUV avec ces milliers et milliers de camarades [qui ont des illusions dans le PSUV]. Nous voulons combattre ensemble pour défendre l'idée d'un parti socialiste, révolutionnaire et profondément démocratique dans lequel les prévaricateurs, les privilégiés et les représentants de la nouvelle « bolibourgeoisie », tous autant qu'ils sont des dangers pour notre révolution, n'ont aucune place. (…) Nous entrons dans le nouveau parti pour devenir partie de cette puissante force anti-impérialiste et combattre ainsi comme avant-garde pour que tous développent une activité anticapitaliste conséquente. 

Le texte de la fraction chaviste du PRS et du C-CURA abonde en louanges du « présidente » qui serait le pionnier de « l'approfondissement de la révolution », il serait le barrage devant le stalinisme, etc. Stalin Perez Borges et compagnie se sont affiliés au « Movimiento Socialista de Trabajadores » moréniste d’Argentine (MST, Mouvement socialiste des travailleurs) et à son appendice international, le « Reagrupamiento Internacional de los Luchadores Revolucionarios », qui sont d’ardents avocats des alliances front-populistes.

Certes, tous les dirigeants du PRS ne s'agenouillent devant le nouveau bonaparte. Ainsi, Orlando Chirino, le coordinateur prestigieux national de l'UNT/C-CURA s’en tint au concept du parti ouvrier indépendant du chavisme. Mais la fraction moreniste internationale à laquelle appartiennent Chirino et son nouveau regroupement « Voz de los trabajadores » (Voix des travailleurs) est l’UIT (représentée en France par La Commune) qui soutient dans d'autres pays des gouvernements bourgeois (celui de Lula-Alencar au Brésil, par exemple).

En tout cas, l'adaptation ouverte de la fraction tout autour de Perez Borges et de Gomez à Chavez eut rapidement une conséquence favorable sur les moyens et les finances de ce courant moréniste : si la feuille de l’ex-PRS, Opcion Socialista, paraissait plutôt chichement et irrégulièrement, leur nouvelle revue Marea clasista y socialista, vocero de aspirantes al PSUV (MRS, Marée socialiste et lutte de classe, porte-parole des postulants à l'adhésion au PSUV) est publiée mensuellement et en couleur. Elle vise surtout les travailleurs organisés syndicalement pour les rallier au PSUV.

Que cela soit parfois difficile, on le remarque à chaque édition du journal : le cours bourgeois de la politique chaviste est trop évident, les concessions aux représentants haïs du capital privé local trop apparentes. Quand Sergio Garcia, dans le principal article de politique intérieure du 3e numéro de Marea prend position sur la discussion constitutionnelle, en août 2007, il doit drôlement se démener pour pouvoir prouver au président la loyauté des « postulants à l'adhésion au PSUV ». Car il ne peut pas nier que le nouveau projet de constitution ne touche jamais à la propriété privée des moyens de production. De même, que Garcia ne peut ignorer des propos de politiciens chavistes de haut niveau comme ceux de Giordani, le Ministre du pouvoir populaire pour la planification et le développement :

L’entreprise privée peut parfaitement vivre à l'intérieur d'un système socialiste tant que son but n'entre pas en conflit avec le bien-être de la société.

Mais le ministre que Garcia dénonce est incontestablement en harmonie avec le président tant acclamé par les morénistes endurcis. Lorsque Chavez présenta le 16 aout devant l'Assemblée nationale à Caracas ses 33 propositions pour la modification de la Constitution de 1999, il expliqua :

L'affirmation que l'on pourrait supprimer d'un seul coup les entreprises petites et moyennes a été une des raisons pour lesquelles la révolution sandiniste ou l'Union soviétique ont échoué… Ce que nous devons faire, compatriotes, est d'appeler ces producteurs petits et moyens à former une alliance de production pour stimuler l'économie du pays. (El Pais, 17 août 2007)

Les propositions de Chavez pour la réforme du § 112 de la constitution vénézuélienne ne se caractérisent pas par la clarté : dans le projet, l'existence « d’entreprises et d'unités économiques de la production et/ou de la distribution sociale est reconnue qui sont en propriété associée entre l'Etat, le secteur privé ou les administrations communales pour créer les conditions les plus favorables à la construction collective et coopérative d'une économie socialiste. » Ces « sociétés mixtes » sont celles que la PDVSA a créées en commun avec des sociétés pétrolières transnationales .

 

Trois questions : quel parti ? avec qui ? pourquoi ?

 

La Revista de America des inspirateurs argentins de MRS publie sous ce titre un article du professeur Ramon Moreno dans son numéro 14. On peut supposer que le MST n'imprimerait pas sans réserve et sans aucun commentaire des documents qui seraient opposés à son orientation politique.

Dès le deuxième paragraphe –se référant explicitement à Gramsci– Moreno écrit que le futur PARTI (il utilise vraiment des majuscules) doit être « l'intellectuel organique » du « bloc historique du processus bolivarien révolutionnaire ». Le « bloc historique » à la Gramsci comme alliance transcendant les classes est cher à tous les avocats des fronts populaires et fronts unis anti-impérialistes.

D’ailleurs, l’auteur renvoie sans cesse à l’autorité, au leadership (« liderazgo ») du président Chavez. Ses appels au « socialisme du 21e siècle » n'ont même pas la saveur rafraichissante de l'utopie pure, de l’illusion irréaliste ; ils ont plutôt le goût insipide de l'austro-marxisme professoral, avec son évocation éternelle d'un « homme nouveau »qui doit d'abord exister avant qu'il y ait la nouvelle société (le professeur Ramon Moreno n’hésite pas, naturellement, à se référer à Che Guevara). Cet article est un salmigondis de références à des théoriciens plus ou moins utilisables à la mode dans les discussions académiques progressistes ou dans les groupes de préparation de forums sociaux.

La majorité du PRS autour d'Orlando Chirino, Voz de los Trabajadores, est incapable de tracer une alternative. Celle-ci a certes expliqué dans une déclaration du 25 avril 2007 : « Le Parti Révolution et Socialisme ni ne se dissout, ni n'adhère au PSUV ». Entretemps, à notre connaissance, aucune démarche concrète n’a été effectuée pour construire un parti de classe du prolétariat vénézuélien indépendant de la bourgeoisie. Tout comme avant, Orlando Chirino donne des entretiens à la presse de « gauche » internationale sans exercer de critique envers ses anciens camarades de lutte autour de Stalin Pérez Borges. Chirino souligne sans cesse qu'il se conçoit comme un syndicaliste. Dans une entrevue avec Franck Gaudichaud, Chrino expliquait son parcours :

Nous sommes des militants politiques depuis notre plus jeune âge. Moi, j’ai commencé à militer à 11 ans et à 16, j’ai entamé un militantisme conscient, révolutionnaire, après avoir quitté Action démocratique. Je suis devenu alors « trotskyste » et je le revendique clairement. Mais avant tout, j’ai été dirigeant syndical, j’ai défendu — depuis ce côté de la barrière — l’autonomie du mouvement, sa démocratie, tout comme la lutte pour le socialisme. A l’intérieur de ce processus de la révolution bolivarienne et surtout après la sortie de prison du président Chávez (mars 1994), nous avons beaucoup échangé avec lui, nous avons beaucoup conversé, nous avons commencé à construire la Force bolivarienne des travailleurs (FBT), nous avons été les fondateurs de la FBT comme front vers lequel devaient converger tous les dirigeants syndicaux qui s’identifient avec le président Chávez et avec le processus. (Inprecor, mars 2006)

Les militants morénistes du Venezuela étaient réunis dans la « Opcion izquierda revolucionaria » (OIR, Option gauche révolutionnaire) et avaient une influence importante dans le C-CURA. Cette union entre cadres « politiques » et « syndicaux »se consolida à partir de 2005 lorsque le C-CURA et l'OIR prirent l'initiative de la formation du PRS.

Nous avons exercé une critique, dans le cadre du GRA d’Autriche, en mai 2006 aux positions programmatiques du PRS. A posteriori, nous devons pratiquer une claire autocritique de notre attitude d'alors qui résultait de la composition hétérogène du « vieux » GRA dont nous avons exclus depuis.

Nous avons alors posé correctement le doigt sur les erreurs de la programmatique du PRS :

               la position fausse dans la question de l'Etat, qui attisait les illusions dans une possible réforme de l'appareil d'état, y compris des forces de répression,

               la confusion des conseils avec les soi-disant « instruments du pouvoir populaire »installés d'en haut,

               la renonciation à la propagation offensive du contrôle ouvrier sur la production,

               le soutien à Chavez et à sa « révolution bolivarienne » qui s'exprima finalement dans la consigne de vote du PRS lors des élections présidentielles.

Mais c'était une erreur de ne pas avoir combattu à l'époque dans le GRA pour tirer la seule conséquence de cette critique qui aurait dû résulter logiquement de notre analyse, à savoir démasquer la manœuvre centriste du PRS qui détournait, en dernière analyse, les ouvriers les plus avancés au Venezuela du combat pour la construction d'un parti bolcheviste-léniniste, pour les lier au chavisme bourgeois.

Que cette position n'ait pas été alors majoritaire dans le « vieux » GRA tenait aux illusions qu'une partie des membres attachait au rôle « plus progressiste » de la Fraction trotskyste-4e Internationale (FT-QI) dont le groupe vénézuélien, la « Juventud de Izquierda Revolucionaria » (JIR, Jeunesse de la gauche révolutionnaire) avait rejoint le PRS.

 

Le projet de réforme constitutionnelle de Chavez

 

C'est précisément au vu du projet de « réforme constitutionnelle » que la réponse aux trois questions posées dans la Revista de America est de la plus haute importance. Car avec la constitution modifiée, Chavez –comme toujours avec une rhétorique de « gauche »– aurait aggravé son cours bonapartiste et aurait dressé de nouveaux obstacles à l'auto-organisation des masses.

La question de la prolongation du mandat du président et de sa réélection illimitée n'est que le sommet visible de l'iceberg du culte de la personnalité et de la concentration du pouvoir dans les mains du comandante .En fait Chavez veut se faire accorder les pleins pouvoirs : l'investiture et la destitution du vice-président doivent selon ses conceptions lui revenir et à lui seul, de même le président doit disposer du contrôle unique sur les réserves de devises de la banque centrale. De plus le président doit avoir le droit de formation de « milices populaires bolivariennes » - sous le commandement d'officiers de l'armée !-.

Le projet de changement constitutionnel prétendait que la souveraineté populaire s'enracine dans le « pouvoir populaire »qui résulte «  non du droit de vote ou d'élections quelconques mais de conditions de groupes d'hommes organisés comme base de la population. (...) Le pouvoir populaire s'exprime en ce qu'il organise des collectivités, des communes et l'auto-gouvernement des villes au moyen de conseils de commune, d'ouvriers, de paysans, d'étudiants et d'autres unités que prévoit la loi. »

Tandis que Chavez prétexte d'un côté « briser le « pouvoir de la bourgeoisie », il fragmente et morcèle conjointement derrière des phrases révolutionnaires le « pouvoir populaire » qui ne doit en dernier lieu être rien d'autre qu'une administration communale éclatée en secteurs sur laquelle ne doit trôner en fin de compte que le président Chavez pourvu des pleins pouvoirs spéciaux.

Qu'ils se nomment Alan Woods, Jorge Martin, Stalin Perez Borges ou Ramon Moreno, les hérauts du « socialisme du 21e siècle » ne trouvent pas gênant – pour ne rien dire de plus – que le président Chavez, pour eux le moteur de la « révolution bolivarienne » ne puisse absolument rien commencer avec certains concepts du mouvement ouvrier révolutionnaire comme le principe de rotation, le pouvoir des conseils, la centralisation du pouvoir ouvrier…? Alors même des récréations en l'honneur du révolutionnaire Léon Trotsky préparées par le ministère du travail qui cherche précisément à marcher sur les pieds de ses propres employés, n'y changeront rien.

 

La FTQI, pour une assemblée constituante et « plus de poids » pour la classe ouvrière

 

Consciemment ou inconsciemment, de nombreux critiques du chavisme sympathisent avec la JIR, l'organisation vénézuélienne de la « Fraccion TrotskistaCuarta International », ex-FTSI (Fraction trotskyste – quatrième internationale, FTQI). Son journal, En Clave Obrera est une source importante d'information sur les luttes ouvrières, sur la corruption dans l'appareil d'Etat chaveziste.

Mais l'empirisme n'est pas un substitut au programme révolutionnaire. La JIR qui pouvait s’appuyer sur le « prestige » du « Partido de Trabajadores por el Socialismo » d’Argentine (PTS, Parti des travailleurs pour le socialisme) et, par son appartenance à la FTQI, sur des positions programmatiques élaborées à l’échelle latino-américaine. Mais cet avantage peut facilement se retourner en son contraire quand l’orientation internationale est centriste et fausse.

Ce qui affaiblit la critique de la JIR vis-à-vis du chavisme fut d’abord sa référence à la conception du parti de la FTQI. Ceci a conduit la JIR à travailler dans le PRS moréniste au lieu de construire une organisation propre. Maintenant, après la rupture de la « structure de préparation pour la construction du PRS », la JIR tire des coulisses un autre décor essentiel de la politique de la FTQI : la lutte pour « l’assemblée constituante libre et souveraine ». Le «parti dirigeant de la FT, le PTS argentin, a mis à l'ordre du jour le mot d'ordre de constituante dans une des phases les plus critiques de la lutte de classe de son pays à la fin 2001, lorsque les masses par leurs mobilisations durant des semaines culminant par le siège du palais présidentiel à Buenos Aires, en chassèrent d'abord le président haï de la Rua puis ses deux successeurs. Tandis que surgissaient dans les villes industrielles du pays des « Asembleas populares » au caractère conseilliste, le PTS orientait ses membres et sympathisants sur le champ de bataille bourgeois de l'assemblée constituante.

C'est exactement la même erreur que reproduit la JIR aujourd'hui au Venezuela. Elle critiquait avec raison la farce constitutionnelle  par laquelle le lieutenant-colonel Hugo Chavez Frias voulait légitimer et assurer sa domination bonapartiste. Tandis que Chavez proclame le « pouvoir populaire », il pense à la domination de la bureaucratie de son PSUV ou de sa propre famille. Néanmoins, la JIR ne table pas sur l’émergence de formes d'auto-organisation prolétarienne et paysanne, mais sur la propagande pour une constituante transcendant les classes. Son orientation s’inscrit dans le cadre d'un document de la FTQI du 8 mars 2007, La tâche de la gauche en réponse au projet chaviste.

DNK et le Collectif Révolution Permanente rejettent la catégorie de « la gauche ». Ce terme a ses racines dans l'ordre de séance de l'assemblée nationale bourgeoise au début de la révolution bourgeoise en France en 1789. La « gauche » est un concept fourre-tout qui est compatible avec des formations bourgeoises et qui n'implique en aucune manière une rupture avec la domination bourgeoise, avec la logique du profit capitaliste. Il faut juger les partis sur la base de leur position dans la lutte de classe, sur la base de leurs rapports aux deux classes fondamentales dans la société bourgeoise, le prolétariat et la bourgeoisie.

L’« appel international » de la FTQI est destiné explicitement à la LIT, au Comité de coordination pour la refondation de la 4e Internationale impulsé par le PO argentin et au POR bolivien.

Lors de la 4e conférence de la FT-QI nous avons confirmé la nécessité impérieuse du combat pour la reconstruction de la 4e Internationale, aussi bien idéologiquement que politiquement. Dans le cadre de cette bataille, nous avons décidé d'adresser des propositions aux courants du mouvement trotskiste comme la LIT, le CRCI-PO ou le POR de Bolivie qui, par exemple, ont critiqué totalement ou partiellement la soumission au chavisme. Nous ferons tous les  efforts possibles, malgré les grandes divergences politiques, pour constiuer un pôle le plus fort possible qui avancera un programme de la lutte anti-impérialiste conséquente et pour la perspective d'un gouvernement ouvrier, alternative au pseudo-nationalisme bourgeois. (Debate estratégico en la izquierda, consecuencias políticas y lucha por la reconstrucción de la IVº, 28 février 2007)

La LIT revendique l'héritage de Nahuel Moreno- y compris sa capitulation devant Juan Perón dans les années 1950 et 60. Comment ce courant, dont les adhérents avaient appelé au Venezuela lors des élections présidentielles à un vote pour Chavez, pourrait devenir brusquement un partenaire privilégié d'une campagne anti-chaviste demeure une énigme.

Même le Comité de coordination pour la refondation de la 4e Internationale n'a pas critiqué la soumission au nationalisme bourgeois : si une partie du Comité de coordination a critiqué des partenaires vénézuéliens du « Partido Obrero » (PO, Parti ouvrier) d’Argentine pour leur soutien électoral à Chavez, le Comité dans sa totalité avait soutenu en 2005 de tout cœur la candidature du nationaliste bourgeois Evo Morales en Bolivie. Le PO et son comité de coordination avaient d'ailleurs eu des mots sévères à cette occasion pour la LOR-CI, la section bolivienne du FT-QI, qui refusait de soutenir Morales : « gauche parasitaire », « bureaucrates politiques », « charlatans », « idiots »…

Quant au POR de Lora, il présente, depuis la révolution bolivienne de 1952-53, une longue tradition de trahisons de la révolution prolétarienne au profit de la bourgeoisie nationale. C’est avec lui que la FTQI veut « reconstruire la 4e Internationale » qui a été détruite entre 1951 et 1953.

Bref, des courants internationaux (LIT, CCRQI) ou nationaux (POR) qui ont été critiqués par la même FT – à juste titre ! - les années passées pour leur adaptation au nationalisme bourgeois, doivent mener avec le FT une campagne propagandiste dont les axes contiennent certes des revendications empruntées au « programme de transition » mais qui, dans leur ensemble, n'indiquent aucune perspective socialiste.

En résumé, camarades, nous appelons à mener une campagne commune sur trois points fondamentaux : a)  contre les fausses nationalisations de Chavez lutter pour la nationalisation sans indemnité  de toutes les industries stratégiques sous contrôle er direction ouvriers ; b) combattre pour un parti ouvrier indépendant, afin que la classe ouvrière commence à peser plus de poids dans la vie politique nationale contre tous les courants du réformisme et du nationalisme bourgeois ; c) la perspective d'un gouvernement des ouvriers, paysans et du peuple pauvre comme seule voie réelle pour accomplir les revendications principales des ouvriers, paysans et du peuple pauvre et contre toute la tromperie du « socialisme du 21e siècle ». (La tarea de la izquierda ante el proyecto de Chávez, 8 mars 2007

La revendication générale de l'expropriation sans indemnité sous contrôle ouvrier peut être souscrite par beaucoup d’organisations ouvrières. Mais qu'en est-il du « parti ouvrier indépendant » que la FT réclame pour le Venezuela ? Le but de ce parti est très modeste : « dans la vie politique nationale », la classe ouvrière doit avoir « plus de poids ». L’organisation que la FT et la JIR veulent construire n'est donc apparemment pas le parti révolutionnaire, un parti bolchevik-léniniste de l'avant-garde prolétarienne. Car ce parti ne combattrait pas seulement pour plus de « poids » pour la classe ouvrière, mais pour la conquête de l'hégémonie du prolétariat dans le processus révolutionnaire dans le but d'exproprier la bourgeoisie et les grands propriétaires fonciers sans indemnisation, de détruire l'appareil d'Etat bourgeois et d'ouvrir la voie au socialisme. Ce que la FT décrit comme son « parti ouvrier indépendant » ressemble fort à la deuxième édition du PRS moréniste, donc à une variante du centrisme vénézuélien.

Du coup, même le gouvernement des ouvriers, des paysans et du peuple pauvre est une revendication insuffisante Elle soulève la question de savoir comment on doit fournir un tel gouvernement et de ce qu'est son caractère. Dans le programme de transition de 1938, Léon Trotsky écrit sur cette question :

La formule de gouvernement ouvrier et paysan apparut, pour la première fois, en 1917, dans l'agitation des bolcheviks et fut définitivement admise après l'insurrection d'Octobre. Elle ne représentait dans ce cas qu'une dénomination populaire de la dictature du prolétariat, déjà établie. L'importance de cette dénomination consistait surtout en ce qu'elle mettait au premier plan l'idée de l'alliance du prolétariat et de paysannerie, placée à la base du pouvoir soviétique.

Quant l'Internationale communiste des épigones tenta de faire revivre la formule de dictature démocratique des ouvriers et des paysans, enterrée par l'histoire, elle donna à la formule de gouvernement ouvrier et paysan un contenu complètement différent, purement « démocratique », c'est-à-dire bourgeois, en l'opposant à la dictature du prolétariat. Les bolcheviks-léninistes rejetèrent résolument le mot d'ordre de « gouvernement ouvrier et paysan » dans son interprétation démocratique-bourgeoise. Ils affirmèrent et ils affirment que, si le parti du prolétariat renonce à sortir des cadres de la démocratie bourgeoise, son alliance avec la paysannerie aboutira simplement à soutenir le capital, comme ce fut le cas des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires en 1917, comme ce fut le cas du Parti communiste chinois en 1925-1927, comme cela se passe maintenant avec les « Fronts populaires » d'Espagne, de France et d'autres pays. (L’Agonie du capitalisme et les tâches de la 4e Internationale, GB, p. 25)

Le fait que dans l'appel de la FTQI les conseils ou les formes d'organisation conseillistes ne jouent aucun rôle suggère le soupçon que leur compréhension du « gouvernement ouvrier » ressemble à la « compréhension des épigones » et non à celle des bolcheviks.

La politique du PTS, de la FT et de sa section vénézuélienne peut difficilement être envisagée comme alternative au centrisme moréniste. Ce fut la faute du GRA - et notre faute tant que nous fumes dans le GRA - de ne pas avoir persisté sur ce point central de critique.

 

Le prolétariat vénézuélien a besoin d'un parti ouvrier révolutionnaire !

 

La répression intensifiée contre la classe ouvrière vénézuélienne, la campagne de calomnie et de chasse aux sorcières contre les dirigeants du C-CURA dans l'UNT indique que le bonapartisme, c’est-à-dire la représentation politique de la bourgeoisie nationale vénézuélienne, recourra plus que dans les années passées à des mesures d'oppression et de contrainte contre les masses travailleuses de la ville et de la campagne. Au vu des tentatives massives du chavisme de construire un parti multi-classiste sous la forme du PSUV comme « parti d'unité de la révolution bolivarienne », les cadres révolutionnaires doivent encore une fois nager contre le courant dans une situation dangereuse et extrêmement difficile.

L'axe central de la politique révolutionnaire au Venezuela doit être la défense de l'indépendance organisationnelle et politique du prolétariat vis-à-vis de toutes les autres classes. Un parti ouvrier révolutionnaire doit conclure des alliances avec les couches les plus pauvres des villes (secteur informe…) et les paysans et ouvriers agricoles, prendre la direction idéologique dans ces alliances. Mais la condition pour cela est précisément une claire séparation de la bourgeoisie nationale, de l'oligarchie et des grands propriétaires terriens.

En partant de cet axe, le but des révolutionnaires ne peut pas être de construire un « parti ouvrier indépendant » spongieux selon le modèle de la FTQI. Le parti qui conduira à la victoire le prolétariat vénézuélien et les couches paysannes et pauvres alliées avec lui doit être un parti ouvrier révolutionnaire de caractère bolchevik-léniniste, un parti qui a inscrit sur son drapeau le renversement de la société bourgeoise et la lutte pour le socialisme. Par conséquent un parti qui ne fait aucune concession au chavisme, un parti qui s'oppose pédagogiquement mais de façon décidée aux illusions sur le chavisme présentes dans les masses vénézuéliennes, qui se range aux côtés des travailleurs lors de chaque attaque de l'appareil d'Etat bourgeois (police, garde nationale) ou de briseurs de grève paramilitaires, qui ne sème pas d’illusion dans la « démocratisation » de la police et de l'armée, mais lutte pour leur désarmement et leur dissolution et leur remplacement par la constitution de milices ouvrières pour la sécurisation de la société.

Font de même partie des points fondamentaux de la lutte révolutionnaire au Venezuela la revendication de l'expropriation sans indemnisation des industries clés, du commerce des aliments, des banques, du secteur financier et des télécommunications sous le contrôle des ouvriers et de leurs comités élus et responsables. L’avant-garde révolutionnaire revendique aussi naturellement la confiscation des grandes propriétés foncières, pas seulement des terres laissées en jachère. Conjointement, elle propose la formation de tribunaux ouvriers et paysans qui doivent enquêter sur les meurtres commis ces dernières années sur des militants du mouvement des paysans et des travailleurs agricoles pour demander des comptes aux grands propriétaires fonciers responsables et à leurs complices dans l'appareil d'Etat.

Le socialisme ne peut être construit en plaçant l'appareil d'Etat existant sous le contrôle du prolétariat. Cela signifie la proposition - et la généralisation quand ils apparaissent - d'instruments de double pouvoir qui mettent en question dès maintenant le monopole bourgeois du pouvoir et préparent les masses à exercer finalement tout le pouvoir dans un Etat révolutionnaire transitoire après que les classes dominantes aient été renversées et leur base économique détruite.

La lutte du prolétariat révolutionnaire est aux côtés de leurs frères et sœurs de classe. Au Venezuela, les cadres prolétariens travailleront donc dans les organisations de masse existantes et chercheront à y gagner leurs collègues de travail pour la révolution. Ils travailleront donc dans les syndicats existants et vraisemblablement dans les syndicats de l'UNT. Mais cela n'exclut aucunement le travail dans les autres syndicats tant que ceux-ci prennent vraiment position pour les intérêts des travailleurs. Car la politique syndicale du parti révolutionnaire ne signifie aucun soutien acritique des directions syndicales existantes même si celles-ci utilisent un langage encore si radical.

Nous avons  indiqué dans toute une série d'articles et de déclarations que la lutte de classes au Venezuela a une signification dépassant de loin les frontières nationales, voire même le continent. Chaque affaiblissement du système impérialiste est un renforcement du combat d'émancipation des classes laborieuses à l'échelle mondiale.

Le parti ouvrier révolutionnaire dont a besoin l'avant-garde vénézuélienne doit conduire son combat comme une partie d'un mouvement pour la création d'une internationale ouvrière révolutionnaire. La révolution socialiste est condamnée à l'échec si elle est limitée dans les frontières étroites d'un seul pays. La révolution vénézuélienne ne peut vaincre que comme partie constituante de la révolution dans toute l'Amérique latine et de la lutte de classe mondiale contre l'exploitation, l'oppression et la guerre.