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La Côte d’Ivoire est un pilier de l’impérialisme français en Afrique de l’Ouest, elle offre des ressources vitales pour de grands groupes capitalistes français, notamment agro-alimentaires, mais pas seulement. Citons comme bénéficiaires le groupe Bouygues, propriétaire de la compagnie ivoirienne d’électricité, accapareur quasi-systématique des marchés publics dans tous les pays d’Afrique francophone ; France-Télécom, propriétaire de Côte d’Ivoire Télécom ; le groupe Bolloré, spécialisé ici dans l’exportation de matières premières agricoles, contrôlant l’essentiel du fret portuaire et propriétaire des lignes de chemin de fer dans le pays ainsi qu’au Burkina Faso voisin, pour ne nommer que les plus importants.
Depuis le 19 septembre 2002, le pouvoir de Côte d’Ivoire et son président Laurent Gbagbo doivent affronter une mutinerie qui a rapidement conduit à la prise de contrôle de près de la moitié du territoire ivoirien par des troupes « rebelles ».
Une intervention prompte de l’armée française, la plus importante depuis les indépendances africaines, baptisée « Opération Licorne » a réussi à empêcher cette rébellion de prendre le contrôle du sud et de sa capitale portuaire Abidjan. Mais le pays se retrouve coupé en deux par une ligne de cessez-le feu garantie par l’armée française. Au Sud, la Côte d’Ivoire « utile » et son port Abidjan, ainsi que 90 % de l’outil de production. Au Nord et à l’Ouest, une zone contrôlée par les « rebelles » sur la moitié du territoire.
La domination française en Côte-d’Ivoire connaît aujourd’hui l’épisode le plus mouvementé de son histoire. Même l’octroi de son indépendance en 1960 n’avait pas posé le moindre problème à De Gaulle. C’est l’impérialisme français lui-même qui avait désigné l’exécutif ivoirien en la personne de Félix Houphouët-Boigny, « l’homme de la France en Afrique » selon le titre d’un livre de Pierre Nandgui (L’Harmattan, 1995).
De Gaulle et l’impérialisme français avaient tout intérêt à laisser à quelques Africains judicieusement choisis la gestion de leur pays tout en signant des « accords de coopération » économiques, financiers et militaires perpétuant les anciens rapports de domination. Houphouët-Boigny, en serviteur idéal, était contre l’indépendance : il aurait préféré l’hégémonie française qu’il jugeait plus rassurante pour sa propre situation de propriétaire foncier. Dès 1961, des accords de coopération sont signés. Ces accords reprennent l’essentiel des dispositions financières et militaires prévues par le projet colonial de « communauté francophone ».
Avec l’aide de l’impérialisme français, toute
résistance en Côte d’Ivoire a été découragée. Ensuite,
la richesse d’Houphouët ne va cesser d’enfler(…) Elle a été évaluée à 60 milliards de francs français : plus que le produit national brut ivoirien (…)Une voie d’accumulation parmi bien d’autres : Houphouët produisait plus de 30 000 tonnes d’ananas par an, un tiers de la production ivoirienne, avec des ouvriers payés sur le budget de l’Etat !
Au terme de cette présidence avisée, la riche Côte
d’Ivoire a réussi à battre le record mondial de l’endettement : 240 %
de sa production annuelle en 1993, dans un pays ravagé par la corruption. (François-Xavier Verschave, La Françafrique, Stock, 1998. p.131)
La « stabilité » apparente de la Côte d’Ivoire jusqu’en 1993 n’est que le résultat de la mainmise française reposant sur un pouvoir aux ordres, écrasant toute rébellion. Félix Houphouët-Boigny, planteur lui-même, s’appuyait sur une caste de planteurs rentiers vivant des exportations, notamment du cacao dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial.
A cause du pillage impérialiste de ses ressources (outre le cacao, le café, la palme et l’arachide, la canne à sucre, le coton, les ananas, la forêt), la population de Côte d’Ivoire vit et s’enfonce dans la misère.
En 1994, cette misère s’aggrave plus encore : l’impérialisme français décide la dévaluation du Franc CFA, ce qui touche toutes les populations des pays d’Afrique sous sa domination.
Entre 1970 et 2001, les prix des principales matières premières ont chuté. Le cacao est passé (en prix constants) de 2,40 euros le kilo à 1,10 euro le kilo (filière représentant 40 % des exportations ivoiriennes et 20 % des recettes de l’Etat), le café arabica de 4,09 euros à 1,42 euro le kilo, le café robusta de 3,30 euros à 0,63 euro, le coton de 2,25 euros à 0,1 euro le kilo en 2001.
La Côte d’Ivoire tirant l’essentiel de son revenu de ces exportations, lorsque les prix se sont effondrés, les planteurs ont été gagnés par une paupérisation touchant déjà la majorité de la population et des milliers de salariés agricoles ont vu leur maigre revenu baisser ou leur travail disparaître.
Ainsi, les revenus des planteurs se sont effondrés tandis que la chute des cours a favorisé la concentration au niveau des firmes exportatrices (essentiellement françaises), les producteurs faisant face à des structures de plus en plus monopolistiques.
En 1999, le gouvernement ivoirien supprime la CAISTAB, caisse de stabilisation des prix des marchandises agricoles exportées, qui permettait aux planteurs de ne pas subir de plein fouet les variations des cours internationaux.
Cette année-là, les prix sont historiquement bas. Des mouvements de grève éclatent : planteurs de cacao, de palme, de même que les dockers du port d’Abidjan dont les salaires ont été baissés (c’est le tentaculaire groupe français Bolloré qui contrôle l’essentiel du fret) ,les autres étant licenciés sans indemnités (Afrique Contemporaine, janvier-mars 2000, p. 29).
Pour une ploutocratie, le pire survient quand les caisses sont vides. C’est pourquoi l’impérialisme français a « obtenu en 1997 l’éligibilité de la Côte d’Ivoire sur la liste des pays pauvres très endettés » auprès de la Banque Mondiale :
Une sorte d’exploit car la Côte d’Ivoire n’était pas
prioritaire : elle ne figure pas parmi les pays les plus pauvres. Paris a
plaidé l’impossibilité d’honorer un endettement colossal, le double de la
production annuelle du pays. En omettant d’en rappeler les responsables :
Houphouët-Boigny, son clan, leurs fortunes mobutuesques ; les grands
monopoles du « pré carré », Bouygues en particulier… » (François-Xavier Verschave, Noir Silence, 2001. p.269)
Le FMI décide en 1998 de fermer les vannes du crédit.
Pour les travailleurs des villes, pour une majorité de la population ivoirienne, travailleurs agricoles, petits propriétaires agricoles, travailleurs du secteur dit « informel » (30 % des Ivoiriens vivent de ces « petits boulots ») et même pour les planteurs, cette aggravation de la pauvreté a rendu plus insupportable la corruption régnant au sommet de l’Etat.
L’utilisation de la xénophobie, classique arme du capitalisme à son stade de sénilité, a alors été la réponse du pouvoir compradore de Côte d’ivoire pour faire face au sentiment de révolte de sa population et la détourner des légitimes destinataires de sa colère : le pouvoir bourgeois ivoirien et les firmes impérialistes françaises qui s’adonnent au pillage du pays. Or, la population de Côte d’Ivoire est composée pour un tiers d’« étrangers » : ce sont 4 millions de Burkinabés, de Maliens, de Ghanéens, de Sénégalais, installés parfois depuis les années 1930, venus à la demande du pouvoir colonial, qui font l’objet d’une campagne raciste.
Petits propriétaires fonciers ou salariés agricoles, ils sont accusés d’occuper les terres des « vrais Ivoiriens ». En fait, le problème de la concentration de la propriété foncière, combinée à la surproduction et à la baisse des prix des matières premières, a rendu le manque de terres explosif. Les « vrais Ivoiriens » ont été invités à reporter leur colère sur leurs frères et sœurs d’exploitation venus des pays voisins.
La xénophobie était l’arme du « favori » de l’impérialisme français après la mort d’Houphouët-Boigny, le milliardaire Henri Konan Bédié qui affirmait être le représentant des « vrais Ivoiriens ».
Elle est l’arme utilisée par le président Laurent Gbagbo aujourd’hui désignant comme fautifs les étrangers qui se trouvent également être majoritairement musulmans. Depuis le début de la guerre civile en Côte d’Ivoire, 750 000 personnes ont été obligées de fuir.
Mais l’arme du racisme s’est révélée à double tranchant. L’opposition à Gbagbo et à Bédié a reçu naturellement la sympathie des ces « étrangers ». Elle n’est évidemment pas du tout préoccupée par la pauvreté des masses ivoiriennes mais soucieuse d’ouvrir plus encore la Côte d’ivoire au pillage impérialiste.
Son principal représentant est Alassane Ouattara, « musulman du nord », mais aussi directeur général adjoint du FMI jusqu’en 1999, qui préconisait de profondes restructurations politiques et économiques de la Côte d’Ivoire, dans le sens d’une plus grande ouverture aux « marchés » ce qui effrayait le pouvoir et mécontentait les bénéficiaires français de la rente ivoirienne.
Exclu du scrutin présidentiel de 2000 pour non-ivoirité, il avait pourtant été premier ministre d’Houphouët-Boigny.
Il n’est donc pas une menace pour la propriété capitaliste. F-X Verschave remarque : « sa rivalité avec Bédié (qui fut également ministre de Houphouët) est plus oedipienne que programmatique : tous deux guignaient la succession d’Houphouët » (Noir silence, p.267) .
L’impérialisme français n’aime pas cette situation instable, de même qu’il n’aime pas les accusations mettant en cause son protégé officiel, Gbagbo, dans sa collusion avec des escadrons de la mort. C’est pourquoi il l’a obligé à négocier. En même temps, aucun des clans se disputant le pouvoir n’offre à l’impérialisme français une assurance de parfaite fiabilité… Aussi a-t-il décidé de n’en lâcher aucun.
Mais la crise économique, politique, sociale est trop profonde pour qu’une des fractions en lutte puisse ramener l’ordre dans la débile bourgeoisie compradore de Côte d’Ivoire. Les factions passent des accords entre elles, signent des cessez-le feu qui sont d’ailleurs dénoncés et violés dès le lendemain de leur adoption.
Le clan Gbagbo, le MPCI des rebelles, le RDR d’Alassane Ouattara se situent tous dans la perspective de conserver des liens de domination avec les impérialistes. Mais chacun voudrait en tirer le plus de bénéfices. C’est pourquoi tous aussi utilisent les rivalités entre l’impérialisme français et son puissant concurrent américain, pour obtenir davantage de l’impérialisme français.
Après son éviction d’Irak, perdre la Côte d’Ivoire serait une catastrophe pour l’impérialisme français. Le port d’Abidjan en particulier, occupe une place stratégique pour le commerce du Mali et du Sénégal, autres prébendes françaises en Afrique sub-saharienne. Jouant un rôle central en Afrique de l’Ouest, les Anglophones sont aux portes du pays (Sierra Leone, Liberia, Ghana) et sont accusés aujourd’hui de soutenir la rébellion.
L’impérialisme français fera tout pour que la Côte d’Ivoire ne tombe pas entre les pattes de son rival le plus puissant et le plus immédiat : l’impérialisme américain. D’autant que pour la première fois, des forces spéciales américaines ont été dépêchées dans la région (Le Monde diplomatique, novembre 2002). Cela signifie que toutes les fractions qui s’affrontent sont en contact avec la diplomatie américaine, comme elles sont en contact avec la diplomatie française, les partisans de Gbagbo ayant même manifesté pour réclamer une intervention américaine contre la présence française (Jeune Afrique, 2 février 2003). En fait il s’agissait pour Gbagbo de faire pression pour que les troupes françaises interviennent résolument à ses côtés pour écraser la rébellion. L’impérialisme français, soucieux de ne pas miser sur le mauvais cheval, a préféré « laisser se développer d’abord un rapport de forces clair sur le terrain » (Jeune Afrique économie, 16 décembre 2002) pour finir par donner son soutien aux « autorités démocratiques et légitimement élues ».
Si l’intervention française immédiatement dépêchée n’a pas rétabli la situation, c’est qu’elle ne peut s’appuyer en toute quiétude sur aucune des fractions qui se disputent aujourd’hui le pouvoir. C’est pourquoi plutôt que de soutenir ouvertement le seul Gbagbo, l’impérialisme français a tenté de biaiser, de former des coalitions, de signer des accords.
C’est à ce « rétablissement de la stabilité », au moins à un statu quo permettant la remise en ordre de l’armée ivoirienne, que devaient servir les négociations de Marcoussis de janvier 2003, à l’initiative de Chirac et de Villepin. On remarquera d’abord que Marcoussis ne se trouve ni en Côte d’Ivoire ni même en Afrique… mais dans l’Essonne, près de Paris : c’est en France que l’impérialisme français entend régler les affaires ivoiriennes.
Aucune des factions rivales n’a boycotté cette réunion. Convoquées par Villepin et Chirac du 15 au 23 janvier 2003, elles s’y sont toutes rendues, manifestants une fois encore leur incapacité congénitale à rompre avec l’impérialisme. Chirac et Villepin les ont sommées de s’entendre et de former un gouvernement d’union nationale.
Dès son arrivée à Abidjan le lendemain de sa signature, Gbagbo a dénoncé l’accord. Ce dernier n’avait d’ailleurs réglé ni la partition du pays, ni la poursuite des violences contre les populations civiles.
Le 3 avril, le gouvernement d’union nationale voulu par l’impérialisme français se met en place. Cependant, malgré les pressions incessantes des maîtres de Paris, il continue encore aujourd’hui à compter des « ministres intérimaires », faute d’accord entre les factions.
Les accords de Marcoussis sont utilisés par l’impérialisme français pour maintenir ses forces armées en Côte d’Ivoire, en défense de ses intérêts, contre les visées de ses concurrents : dans l’ouest du pays, contre le Liberia terrain de manœuvre de l’impérialisme américain, l’ « Opération Licorne » intègre les forces de Gbagbo et les rebelles, rebaptisés « Forces nouvelles », sous commandement de l’armée française.
Dans le camp de l’impérialisme français, entonnant les rengaines ethnicistes et religieuses comme le firent les idéologues des milices rwandaises, les plus répugnants thuriféraires de la bourgeoisie exigent une politique plus agressive encore et stigmatisent les « réticences à assurer la défense de la Côte d’Ivoire menacée par une rébellion burkino-islamiste appuyée par la Libye etc… » (Alexandre del Valle, Le Figaro, 22 avril 2003)
Au Congo (RDC), sous couvert de l’ONU et en invoquant des motifs humanitaires, Chirac mène une intervention militaire qu’il espère favorable aux menées de l’impérialisme français. Il espère en particulier reprendre des positions perdues en 1994.
En 1994 au Rwanda, après qu’un compromis entre le président du Rwanda Juvénal Habyarimana qu’il soutenait et le Front Patriotique Rwandais (FPR, soutenu par l’impérialisme américain) eut échoué, l’impérialisme français a montré qu’il était prêt à tout laisser faire, même un génocide, plutôt que de perdre une portion de son « pré carré ».
Un million de Rwandais sont morts assassinés par des milices et par l’armée rwandaise, équipées, armées, préparées par l’armée française. Pendant tout le déroulement du génocide, au printemps 1994, les chefs de l’armée rwandaise et propagandistes du « Hutu Power » ont été officiellement reçus en France où ils recevaient une assistance logistique indéfectible.
Enfin, quand ces derniers ont été mis en déroute par le FPR, le gouvernement français (Balladur-Léotard) et le président d’alors de la Ve République, Mitterrand, ont lancé l’ « Opération Turquoise » destinée à aider les principaux responsables du génocide, accompagnés d’une marée humaine terrorisée par l’avancée du FPR, à fuir vers le Zaïre voisin.
A la veille de cette intervention au Congo (ex-Zaïre), le gouvernement rwandais
qualifiait l’initiative de « malvenue » (…) et expliquait le 15 mai que les
« génocidaires » réfugiés dans l’est du Congo risquaient de penser
que « les Français viennent à nouveau pour les protéger ». (Le Monde, 30
mai 2003)
L’Afrique est un continent écrasé sous la botte impérialiste, pas un des quarante pays qui le compose n’échappe à cette domination. Et dans cette appropriation, l’impérialisme français se taille la part du lion.
La solidarité du prolétariat français avec les masses de Côte d’Ivoire lui impose de dénoncer le rôle mortifère de son propre impérialisme qui pille les richesses et soutient un pouvoir assassin. Tant que les richesses de Côte d’Ivoire seront en possession de groupes capitalistes français ou américains ou allemands…, aucun des clans qui se disputent le pouvoir sans dénoncer cette domination ne le fera au compte des masses ivoiriennes.
Aucun de ceux qui se sont rendus à Marcoussis à l’invitation de Chirac et ont signé ces accords n’ont dénoncé la propriété impérialiste sur leur pays. Leur objectif est de trouver des expédients qui permettront à la Côte d’Ivoire de continuer à offrir aux « investisseurs étrangers », aux capitalistes de tous les pays, et pas seulement français, un lieu de réalisation de leurs profits.
Il est vital pour le prolétariat de Côte d’Ivoire qu’il s’organise en dehors des fractions issues de la décomposition de l’Etat ivoirien. Son objectif doit être la constitution d’un gouvernement d’alliance des ouvriers et des paysans de Côte d’Ivoire, expropriant les groupes étrangers qui possèdent toutes les ressources vitales du pays, expropriant les milliardaires ivoiriens, donnant la terre aux paysans.
Partout, l’impérialisme utilise les différences religieuses, ethniques –parfois crées de toutes pièces comme au Rwanda ou au Congo– pour décourager, épuiser et décimer des populations qui se révoltent contre l’ordre qu’il leur a choisi. La seule issue politique pour les populations d’Afrique de l’ouest pour dépasser les clivages entre Ivoiriens, Burkinabes, Maliens, Ghanéens, Sierra Leonnais, Liberiens… est au contraire la collaboration des gouvernements ouvriers et paysans, la constitution des Etats-Unis socialistes d’Afrique de l’ouest.
Seul le programme de la révolution socialiste sait répondre à l’immense attente de millions d’hommes et de femmes. Pour qu’ils puissent s’en saisir, s’en armer contre l’impérialisme, il faut construire à l’échelle mondiale, dans les métropoles impérialistes et dans les semi-colonies, des Partis ouvriers révolutionnaires, l’Internationale ouvrière révolutionnaire.
Le 10 juin 2003