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Réponse du Collectif au GRA

Le 28 juillet 2006

Chères camarades et chers camarades du Gruppe für revolutionäre arbeiterinnenpolitik,

Le 16 février, le GRA a adressé au Collectif révolution permanente une lettre détaillée qui porte en grande partie sur l’Appel d’août 2003 du Collectif à une conférence internationale. Vous nous aviez communiqué auparavant vos thèses sur la 4e Internationale. Veuillez excuser notre lenteur à vous répondre, qui tient à l’extrême faiblesse de l’appareil du Collectif et aussi à nos insuffisances linguistiques.

 

1.    Les 21 points de 2003 ne sont pas le dernier mot du Collectif

Comme vous le savez, notre regroupement international est issu d’un rapprochement, au feu de la crise révolutionnaire argentine, de fragments venant de trois traditions différentes : le Comité international de la 4e Internationale trotskyste de 1953 (GB France), le SIQI révisionniste pabliste de la même époque via sa branche moréniste (GOI-CI Chili, LOI-CI Argentine) et le courant cliffiste via la LICR proclamée en 1989 à partir du travail international d’un groupe britannique qui s’était dégagé du révisionnisme cliffiste (CWG Nouvelle-Zélande, LM Pérou). Le travail commun a abouti à une déclaration sur l’Irak (janvier 2003) et à un Appel aux trotskystes principiels et aux organisations ouvrières révolutionnaires (août 2003).

À peine le Collectif était-il apparu sur la scène politique que la direction Munzer-Novak de sa plus grosse composante, la LOI-CI, a entrepris de détruire le groupe du Pérou, traité de polpotiste, puis de liquider le Collectif lui-même. La LOI a entraîné ses satellites du Chili et de Bolivie, ainsi que le CWG, dans un « Comité de liaison » qui abandonnait les 21 points. Le CL, constitué sans programme avec des groupes du Brésil, d’Argentine et de France partisans du front uni anti-impérialiste (qui avait était explicitement répudié dans l’Appel), vient de disparaître sans gloire, comme nous l’avions prédit à sa constitution.

Face à la mise sur pied d’un « bureau de Buenos Aires » contre le Collectif, à l’adaptation au nationalisme pan-latino et aux calomnies morénistes, nous avons su tirer quelques leçons pour l’avant-garde : polémique de LM contre la LOI-CI sur la perspective de regroupements de type Zimmerwald délibérément centristes, thèses du GG sur la bureaucratie ouvrière et l’aristocratie ouvrière, réponse du GB au POR Argentine et à la FT Brésil sur le Comité de liaison sans programme.

Le Collectif a survécu à cette première crise. D’abord, il s’est délimité plus précisément (charte du bulletin Révolution Permanente), il a élaboré des documents sur plusieurs aspects de la lutte des classes mondiales : attentats de Londres, émergence de formes soviétiques en Bolivie, émeutes dans les quartiers pauvres de la France, multiplication des Etats en Europe et tentative de doter l’UE d’une constitution, défense de l’Iran contre les menaces d’intervention militaire… Ensuite, les groupes qui le composent sont tous intervenus, à la mesure de leurs moyens, dans la lutte des classes à l’échelle locale. Enfin, il a noué des liens avec des révolutionnaires grecs qui déboucheront, nous l’espérons, sur l’intervention du Collectif révolution permanente dans ce pays.

Nous laissons à l’histoire les instructifs débats entre le Groupe bolchevik et la LOI-CI qui ont débouché sur l’adoption des 21 points et de leur préambule. Le Grupo Germinal Etat espagnol, qui est issu comme le GB du CI de la 4e Internationale constitué par James Cannon, Marcel Bleibtreu, Gerry Healy and Peng Shuzhi (puis du combat de Stéphane Just), a adhéré ultérieurement au Collectif avec sa propre appréciation. Trois ans après son adoption, toutes les composantes du Collectif font une analyse critique de l’Appel. Par conséquent, le BP du Collectif considère l’Appel de 2003 et ses 21 points de délimitation comme partiellement dépassés. Cependant, nous acceptons volontiers d’en discuter avec le GRA, afin d’établir une base de principe qui nous permettra de combattre ensemble, dans la même organisation, révolutionnaire et démocratique.

Pour cela, nous répondrons au problème que vous placez en premier, comme le plus important, celui du programme (I), avant d’examiner les divergences que vous soulevez sur la période (II) et de traiter des questions de stratégie et de tactique que vous énumérez (III).

                                                                 I. Le programme du communisme et les programmes des communistes

Vous posez la question de savoir si le programme du Collectif est son Appel de 2003 ou le programme de 1938 :

Vous parlez sans cesse de « votre programme »… Si, par la mention « notre programme », devait être entendu le programme de transition de 1938, nous avons un problème dont nous devrions discuter sérieusement. Si on mentionnait par là vos 21 thèses, nous avons aussi un problème, mais probablement seulement de terminologie. Car ces « accords programmatiques »ne remplissent pas selon notre opinion les exigences d'un programme.

Nous ne savons pas ce que la direction de la LOI-CI entendait par « notre programme » ; en ce qui concerne le Collectif, quand nous parlons de « notre programme », nous désignons le programme historique du prolétariat, pas seulement les 21 points de 2003, pas seulement L’Agonie du capitalisme et les tâche de la 4e Internationale de 1938.

2.    Notre discussion sera facilitée si nous distinguons le programme historique et les documents programmatiques formels

La méthode de Marx, qui est dialectique, le conduit souvent à employer des concepts de manière souple et mobile. En effet, il travaille des rapports, passant d’une contradiction à l’autre en fonction de l’objet de son étude et de la progression de l’analyse. Il en est ainsi de la plupart des catégories qu’il emploie : mode de production, forces productives, classe, parti, programme… Par exemple, quand Marx parle de parti, tantôt il l’entend au sens historique, comme l’expression consciente des travailleurs, tantôt il s’agit d’une organisation concrète existant à un moment donné. De même, le programme peut désigner quelque chose de plus large qu’un programme.

La théorie communiste, communément appelée « marxisme », obéit elle-même aux lois de la dialectique. Elle n’est pas invariante, apparue d’emblée sous sa forme parfaite et définitive, telle la déesse Aphrodite. La théorie communiste est née avec la lutte des classes moderne, elle se développe avec le renforcement numérique du prolétariat et avec l’actualité de la révolution socialiste qui découle lui-même du déclin historique du capitalisme, elle disparaîtra avec l’extinction des classes. S’il y a bien une unité du programme communiste au fil du temps, le programme formel de la 3e Internationale était plus avancé que celui de la 2e Internationale ; celui de la 4e Internationale représente un progrès (développement des revendications transitoires, défense de l’Etat ouvrier et nécessité d’une révolution politique en URSS, refus de tout bloc politique avec la bourgeoisie, adoption de la stratégie de la révolution permanente…). Le marxisme s’affirme sur un mode contradictoire, incorporant tel ou tel élément scientifique produit par d’autres corpus, retrouvant un élément oublié ou mal compris, combattant sans cesse ceux qui veulent l’édulcorer, le réviser.

Tout en sentant le problème (quand vous relevez à juste titre qu’il est incomplet et qu’il faut aussi le mette à jour), vous avez tendance à réduire le programme au modèle du Programme de transition adopté à la conférence de fondation de la 4e Internationale. Il suffirait de garder la « méthode », c’est-à-dire la transition :

La logique transitoire élaborée dans le programme de transition est pour nous la méthode centrale pour la constitution d'un nouveau programme révolutionnaire.

Le Collectif ne nie pas l’avancée qu’a représentée l’élaboration d’un programme de revendications pour passer de la situation objective du prolétariat au sein du capitalisme en déclin à la nécessité pour lui de prendre le pouvoir. Il ne nie pas non plus la nécessité de l’actualiser, 70 ans après son adoption. Mais il faut insister : L’Agonie du capitalisme et les tâche de la 4e Internationale, dit Programme de transition, n’était pas le programme de la 4e Internationale, contrairement à une idée répandue dans le « mouvement trotskyste ».

3.    Le programme de la 4e Internationale (1933-1953) ne se bornait pas au « Programme de transition »

La 4e Internationale n’était pas dépourvue de tout programme avant 1938. En 1935, une fraction du GBL lança, après l’expulsion des bolcheviks-léninistes du PS-SFIO, des « groupes d’action révolutionnaires » autour d’un prétendu « journal de masse » intitulé La Commune, sur une plateforme minimale, malgré la décision de la majorité de la section française et contre l’avis du Secrétariat international de la LCI (voir Nicolle Braun, L’Organe de masse, 1935, reproduit dans Les Cahiers du CERMTRI n° 53). Autrement dit, Raymond Molinier & Pierre Frank jetaient le programme par-dessus bord, ils refusaient de défendre l’entièreté du programme, dans l’espoir de gains rapides, une politique qui sera souvent imitée par les épigones de Trotsky. Dans une polémique avec les scissionnistes, Trotsky expliqua :

Est-ce que nous nous sommes jamais préoccupés de la « prépondérance » d'organisation ? Il s'agit pour nous d'un programme, qui correspond à la situation objective. Si une autre organisation plus large que la nôtre accepte ce programme (non en paroles, mais dans les actes), nous sommes prêts à fusionner sans la moindre prétention de prépondérance. Voyez les Etats-Unis et la Hollande. Mais dans la lettre de P. Frank, dans toute sa pensée (comme dans-le fameux appel de La Commune) il n'y a aucune mention du programme, et non sans raison : le programme, c'est un obstacle sérieux pour la fraternisation générale des petits-bourgeois, des intellectuels, des pessimistes, des sceptiques et des aventuriers, et nous autres croyons que le programme détermine tout. (Léon Trotsky, Lettre au comité central du Groupe bolchevik-léniniste, 1935, in Œuvres t. 7, EDI, p. 197)

Bien que Trotsky mentionne à plusieurs reprises dans sa lettre « le programme », il ne s’agit pas du Programme de transition, qui a été adopté trois ans plus tard ; quand il dit : « le programme détermine tout », il fait allusion, à notre avis, au programme au sens large, au programme historique, à la substance de tous les documents formels adoptés par l’Opposition de gauche internationale puis la LCI (BL). Par exemple, le manifeste de la conférence d’alarme de la 4e Internationale tenue en 1940 mentionne bien que le programme était constitué de plusieurs documents :

Notre programme est formulé dans une série de documents accessibles à tout un chacun. (La Guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale, 1940, GB, p. 33)

Cette « série de documents » comprend à notre avis, outre le programme de transition, les autres résolutions issues de la conférence de fondation de la 4e Internationale en 1938 (Manifeste aux travailleurs du monde entier, Résolution sur la lutte des classes et la guerre en Extrême-Orient, Appel pour la classe ouvrière espagnole…), mais aussi les textes adoptés précédemment. Sans parler de l’Opposition de gauche russe, ceux de la réunion internationale de l’OGI de 1930 ; la Déclaration des 4 (OGI, SAP, RSP et OSP) de 1933 et la Lettre ouverte de 1935 ; les documents adoptés par la conférence de 1936 ; ceux de la conférence internationale de la jeunesse de 1938 et ceux de la conférence d’alarme de 1940.

Enfin, L’Agonie du capitalisme et les tâche de la 4e Internationale, dit Programme de transition, n’est pas même pas un véritable programme… si on se réfère à d’autres propos du rédacteur du projet lui-même :

Il ne s’agit pas encore du programme de la 4e Internationale. Le texte ne contient ni la partie théorique, c’est-à-dire l’analyse de la société capitaliste et de son stade impérialiste, ni le programme la révolution socialiste proprement dite… Le vrai programme de la 4e Internationale devrait être élaboré par une commission spéciale créée par la conférence. (Léon Trotsky, Lettre à Rudolf Klement, 1938, Œuvres t. 17, ILT, p. 135)

Le manifeste de 1940 était plus adapté à la nouvelle situation car il traçait un programme pour la guerre mondiale, en lien avec le programme historique du prolétariat. Il présente un autre mérite, celui de résumer ce programme historique en quelques mots seulement :

Notre programme est formulé dans une série de documents accessibles à tout un chacun. On peut en résumer la substance en deux mots : dictature du prolétariat. (Léon Trotsky, La Guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale, 1940, GB, p. 33)

Les épigones ont souvent cité tel ou tel passage du programme de 1938 pour couvrir leur révision et leur opportunisme ; ils ne se réfèrent presque jamais au dernier texte programmatique adopté par la 4e Internationale du vivant de Trotsky.

4.    Aucune internationale communiste révolutionnaire ne peut émerger du mouvement antimondialisation

Nous nous accordons sur un point décisif, la 4e Internationale est morte. Mais vous évoquez deux problèmes dans votre lettre qui sont, croyons-nous, des malentendus. Un au sujet d’un passage de la charte de Révolution Permanente.

Il ne nous est pas très compréhensible ce que vous voulez exprimer par la phrase suivante de la charte: « Quel que soit son nom, ce sera la cinquième Internationale Ouvrière. »

Le Collectif estime, comme vous, que la meilleure formulation est actuellement « Internationale ouvrière révolutionnaire » et non « 5e Internationale » pour deux raisons au moins : le nom de « 4e Internationale » ne satisfaisait pas Trotsky (il préconisait « Parti mondial de la révolution socialiste ») ; le Collectif estime que la nature des forces qui constitueront l’IOR est une question ouverte.

La remarque de la Charte n’a pour fonction que d’affirmer l’héritage et la filiation du Collectif, une façon de nous délimiter de l’anarchisme, de la social-démocratie et du stalinisme. Le principal reproche que nous faisons à Workers power Grande-Bretagne et à l’ex-LICR n’est pas qu’ils affichent leur volonté de créer une « 5e Internationale », mais de régresser vers le cliffisme et d’entretenir la confusion et l’opportunisme quand ils prétendent fonder une nouvelle internationale ouvrière sur la base… du Forum social !

Des larges mobilisations contre les institutions financières internationales, les contre-sommets continentaux, les actions transfrontalières et les journées d’action simultanées appelés par les Forums sociaux, avec de dizaines de milliers de participants, ont changé les formes de la lutte des classes. (L5I, Forward to the Fifth International! 2003)

La L5I devient totalement ridicule quand elle explique que la solution à la question basque passe, non par  un parti révolutionnaire et des soviets, mais par le Forum social… présentée comme une nouvelle organisation ouvrière (sic) :

De nouvelles organisations de la classe ouvrière et de la jeunesse anticapitaliste sont nécessaires pour mener ensemble les luttes nationales, démocratiques et sociales. De telles organisations sont déjà construites dans toute l’Europe et en Espagne, ce sont les forums sociaux. (Fifth International n° 2, p. 70)

Malgré l’étiquette différente, la L5I converge avec la 4e Internationale pabliste version Mandel. Le trait commun est l’apologie d’uns sorte de front unique anti-impérialiste, le « Forum social mondial ». Le FSM est une coalition aussi bavarde qu’impuissante entre la bureaucratie castriste, les partis et les syndicats réformistes d’Amérique latine, d’Asie et d’Europe d’une part, les partis écologistes, l’Eglise catholique, des ONG financées par les Etats impérialistes d’autre part. Le but du FSM est l’aménagement du capitalisme et en particulier la réforme des institutions capitalistes internationales (OMC, FMI, BM). Cette orientation, identique à celle de sa maison-mère (le SWP), a conduit le groupe WP à signer avec le SWP Grande-Bretagne, la LCR France et le PRC Italie un appel… aux gouvernements impérialistes européens :

À tous les citoyens d’Europe et à leurs représentants… Les voix qui se solidarisent avec le peuple irakien n'ont aucune chance d'être entendues par la Maison-Blanche. Mais nous avons encore la possibilité d'influencer les gouvernements européens puisque beaucoup sont opposés à cette guerre. Nous lançons donc un appel en direction de nos chefs d'Etat européens pour qu'ils prennent publiquement position contre la guerre, que celle-ci ait reçu ou non l'aval de l'ONU. Nous leur demandons également d'exiger que George Bush mette fin à ses préparatifs de guerre. (Rouge, 19 septembre 2002)

Comme les réformistes, WP s’adresse aux« citoyens » et déclare que son ennemi principal n’est pas n’est pas dans leur propre pays. Voila ce qui sépare le Collectif révolution permanente de la Ligue pour la 5e Internationale.

La perspective d’une 5e Internationale basée sur les forums sociaux vient de s’achever sans gloire par l’explosion récente de WP Grande-Bretagne et de tout son courant international. Le Collectif s’est adressée à la fraction qui tente de s’extirper de cette impasse pour aider le maximum de militants en tirer les leçons et leur offrir une perspective bolchevik.

L’autre problème que vous soulevez concerne deux passages de l’Appel de 2003 :

Incompréhensible est pour nous la formulation dans « l'appel » : « le regroupement des forces saines du mouvement ouvrier et particulièrement de celles qui se revendiquent de la continuité du trotskysme et de la IVe Internationale est indispensable ». Nous trouvons également dans les 21 thèses une formulation semblable: « Nous réaffirmons la pertinence du léninisme et du trotskysme, du programme de la 4e Internationale comme prolongement et actualisation de celui de la 3e Internationale de Lénine et de Trotsky, cette école de stratégie révolutionnaire. »

La première phrase, qui figure dans le préambule (Révolution Socialiste, septembre 2003, p. 3) est en effet fausse sous un angle. Il n’y a pas, pour le Collectif, de continuité organisationnelle avec la 4e Internationale : elle est morte comme centre international et aucune section n’a survécu à l’adoption de positions révisionnistes par sa direction Pablo-Mandel en 1951 et à l’éclatement consécutif de 1952-1953.

Par contre, nous ne voyons rien à redire à la seconde phrase, tirée du point 16 (Révolution Socialiste, septembre 2003, p. 8). L’expression « l’école de la stratégie révolutionnaire » est une appréciation –à notre avis pertinente- qui est reprise de Trotsky. Le « léninisme » et « trotskysme » sont des termes approximatifs ; d’ailleurs, le Collectif d’aujourd’hui se réclame précisément de la Ligue des communistes, du « parti Marx » de l’AIT, de l’aile gauche de l’Internationale ouvrière, des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, de l’OGI de l’IC et de la 4e Internationale de 1933 à 1940 (Charte de 2005). Le « programme » de la 4e Internationale inclut donc pour nous le Manifeste d’alarme, autant que le Programme de transition.

La tâche est d’élaborer, sur la base de la théorie communiste, une plateforme capable de rendre compte des événements et des tâches d’aujourd’hui.

 

                                                              II. Notre programme procède de la décadence du capitalisme

 

Vous demandez un éclaircissement :

La crise du capitalisme est mentionnée dans les thèses très souvent et de façon très indifférenciée. De quelle sorte de crise s'agit-il ?

En lien avec cette question, vous vous souciez de savoir si le Collectif reconnaît le développement des forces productives.

Nous ne trouvons cependant en aucun endroit une indication que les forces productives aient pu continuer à se développer après 1945 -à l'encontre des attentes de Trotsky- dans les conditions impérialistes d'après-guerre. Il est par contre très souvent parlé de crise et dans votre représentation se laisse très bien suggérer une position : comme Trotsky l'estimait dans le programme de transition, le capitalisme se dirige continuellement vers sa crise finale depuis l'entre deux guerres et est absolument incapable de poursuivre le développement de ses forces productives. Nous ne voyons pas les choses ainsi, cette attente de Trotsky s'est révélée fausse.

5.    Le CRI France dénonce « les mythes et les fantasmes sur la décadence du capitalisme »

À ce propos, vous vous référez à des textes en français :

Une polémique entre le Groupe Bolchevik et le groupe français CRI a éveillé l'intérêt de certains d'entre nous.

Les discussions politiques sérieuses, soit établissent une base programmatique pour le travail en commun et la fusion, soit démontrent à l’avant-garde que le refus de la part des centristes d’avancer avec les bolcheviks tient à leur dépendance à l’égard des courants nationalistes ou des bureaucraties ouvrières. Le GB France a tenté de travailler en commun pour fusionner avec le CRI France sur la base des 21 points. Celui-ci a refusé, non pour une question de « forces productives », mais à cause de ses petites affaires syndicales, de ses liens avec des staliniens et, en dernière analyse, avec l’Etat bourgeois.

Le CRI est un petit groupe prétentieux, malgré (ou à cause de) sa composition sociale totalement petite-bourgeoise. Quelques élèves en histoire et en philosophie d’une des « grandes écoles » françaises (l’ENS) ont adhéré à la fin des années 1990 à l’aile droite du prétendu « mouvement trotskyste » français, qui n’est pas réputée pour attirer beaucoup de jeunes qui cherchent la voie de la révolution. Au sein du CCI-PT, ces jeunes intellectuels n’ont nullement mené une bataille contre le réformisme et le social-patriotisme, contre l’adaptation à la bureaucratie syndicale de FO et contre les liens avec des partis bourgeois, à savoir les alliances avec le MRC (sans parler de relations plus douteuses encore : un fondateur du PT, Alexandre Hébert, a donné à cette époque une entrevue à un journal du Front national). Ils ont rompu avec le CCI et le PT sur la droite, à partir d’une discussion académique sur… les forces productives.

Quand il est apparu sur la scène politique, le CRI a arboré des positions verbalement radicales, à gauche de la maison-mère lambertiste. Pour ces raisons, le GB a manifesté une grande souplesse à l’égard du CRI. En 2003, il a invité le CRI à sa 2e conférence et a mis en contact ce groupe, qui menait une existence étroitement nationale, avec les représentants de LM Pérou et de la LOI Argentine qui participaient à la conférence.

Mais le CRI a refusé le travail en commun avec le Groupe bolchevik sur les mots d’ordre de front unique ouvrier lors du mouvement contre la diminution des pensions de retraite (comme en Autriche et en Allemagne au même moment) qui a éclaté aussitôt après la conférence, en mai et juin 2003. Il a refusé de cosigner l’Appel en 21 points, en recourant contre l’Appel à toute une série d’arguments puisés dans toute la gamme des révisionnismes, y compris la reprise des positions de la fraction Burnham-Shachtman de la section américaine (contre qui Trotsky avait mené son dernier combat politique). La polémique du GB, dont vous isolez un aspect, était une défense du programme contre ce courant centriste.

Au plan international, après avoir rallié le Comité de liaison mis en place par la LOI contre le Collectif, le CRI n’a en 2006 de relation qu’avec le POR Argentine, un groupe loriste qui, tout en ayant rompu avec le POR Bolivie, défend toujours le legs opportuniste de cette variante du pablisme (front uni anti-impérialiste, syndicalisme des policiers…).

Trotsky a expliqué le centrisme de Sneevliet par le versement de subventions de l’Etat néerlandais au syndicat « rouge » qu’il dirigeait. Les erreurs du CRI ne sont pas seulement idéologiques, elles ont des racines syndicales et financières que le GB n’a découvertes que progressivement. Rétrospectivement, le refus du CRI de travailler avec le Collectif et le groupe français vient qu’il lui aurait fallu rompre d’autres liens auxquels il était bien plus attaché, avec une fraction du PCF et, au-delà, avec l’appareil d’Etat. Au moment où le groupe français du Collectif lui ouvrait sa conférence, en avril 2003, le CRI préparait, sans rien en dire au Groupe bolchevik ni aux autres constituants du Collectif, le lancement d’un syndicat étudiant supplémentaire. Ce petit syndicat, la Fédération syndicale étudiante (FSE), proclamé en septembre 2003, résulte d’un bloc entre le CRI et la fraction de l’UEC et du PCF hostile à l’adhésion à l’UNEF, le syndicat traditionnel étudiant qui est contrôlée par le PS. La FSE est subventionnée par la 5e République, comme tous les autres syndicats étudiants (l’UNEF, SUD Etudiants, Confédération étudiante), grâce à sa participation aux organes de cogestion de l’université.

Voila pour le Groupe bolchevik l’explication de la campagne enthousiaste du groupe CRI pour le Non au référendum aux côtés du PCF en 2005 ; voilà pour le Collectif la source du fantasme du CRI d’un développement des forces productives « dans des proportions gigantesques » qu’il partage avec le PCF et qui débouche sur le mythe de l’éternelle jeunesse du capitalisme :

Il est indispensable, pour qui veut progresser dans la construction du parti marxiste, de rompre définitivement avec les mythes et les fantasmes sur la « décadence du capitalisme »… (CRI, Contribution, 2003, point 2.A.a)

6.    Si la possibilité du socialisme réside dans le développement préalable des forces productives, sa nécessité découle de leur contradiction avec les rapports de production existants

La cellule centrale du GB avait fait disparaître du premier point du projet d’Appel l’antienne : « les forces productives ont cessé de croître » pour la remplacer par le passage que vous approuvez dans votre lettre. Le point 1 de l’Appel de 2003 dénonce les idéologues sociaux-démocrates, staliniens et centristes qui prêtaient la capacité à l’Etat capitaliste de réguler l’économie. Les prédécesseurs du CRI (Max Shachtman & Felix Morrow, Tony Cliff & Michael Kidron, Ernest Mandel & Henri Weber…) révisèrent ainsi le marxisme dans un de ses aspects essentiels.

Les contradictions des rapports de production capitalistes : valeur d’usage et valeur d’échange, marchandise et argent, achat et vente, production et consommation, capital et travail salarié, etc. prennent des dimensions d’autant plu s grandes que se développe davantage la force productive. (Karl Marx, Théories sur la plus-value, 1861-1863, Editions sociales, t. 3, p. 58)

Si les rapports de production désignent les relations des humains pour produire ce qui leur est nécessaire (ces rapports étant devenus, depuis la préhistoire, des rapports de classe) et si les forces productives décrivent le rapport de l’humanité à la nature (dont le niveau mesure la capacité de l’espèce à créer elle-même de quoi satisfaire ses besoins), ils sont eux-mêmes en relation, puisqu’ils sont deux formes du travail social. Les forces productives et les rapports de production d’une formation sociale ne sont pas séparées, ni arbitraires. Ils interagissent, tantôt en conjonction, en correspondance, tantôt en contradiction, en opposition.

Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. (Karl Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, 1859, Editions sociales, préface, p. 4)

Avant la domination du capitalisme sur la planète, brisant les rapports sociaux traditionnels (correspondant à un faible niveau des forces productives), généralisant la grande industrie (qui permet la production en masse) et instaurant le marché mondial (qui met pour la première fois en relation toutes les parties de l’humanité), le communisme ne pouvait être qu’une utopie. Le communisme est possible grâce au développement et à l’internationalisation des forces productives qu’a permis le capitalisme.

Mais pour les développer jusqu’au point de l’abondance, pour satisfaire les besoins sociaux, il faut en finir avec les rapports de production capitalistes qui les entravent, les réduisent et les détruisent périodiquement par le biais de crise économiques et de guerres.

Les forces productives engendrées par le mode de production moderne sont entrées en contradiction flagrante avec ce mode de production lui-même, à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du mode de production et de répartition éliminant toute différence de classe, si l’on ne veut pas voir toute la société moderne périr. (Friedrich Engels, Anti-Dühring, 1877, Editions sociales, 2e partie, ch. 1, p. 186)

La décadence objective du capitalisme annonce l’actualité du socialisme :

L'impérialisme a surgi comme le développement et la continuation directe des propriétés essentielles du capitalisme en général. Mais le capitalisme n'est devenu l'impérialisme capitaliste qu'à un degré défini, très élevé, de son développement, quand certaines des caractéristiques fondamentales du capitalisme ont commencé à se transformer en leurs contraires, quand se sont formés et pleinement révélés les traits d'une époque de transition du capitalisme à un régime économique et social supérieur. (Vladimir Lénine, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916, Editions en langues étrangères de Pékin, ch. 7, p. 104-105)

Et le marxisme est, n’en déplaise au CRI France et à tous ses prédécesseurs, une théorie de la décadence du capitalisme :

Si l'économie politique a pour tâche et pour objet d'expliquer les lois de la formation, du développement et de l'expansion du mode de production capitaliste, elle doit, par une conséquence inéluctable, dévoiler les lois du déclin du capitalisme, car tout comme les formes économiques antérieures, elle n'est pas éternelle, mais représente seulement une phase historique passagère, un degré dans l'échelle infinie de l'évolution sociale. La théorie de la montée du capitalisme se transforme logiquement en théorie de la décadence du capitalisme, la science du mode de production du capital en fondement scientifique du socialisme, le moyen théorique de domination de la bourgeoisie en arme de la lutte de classe révolutionnaire pour l'émancipation du prolétariat. (Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique, 1907-1917, Anthropos, ch. 1, point V, p. 65)

Il revient à un produit de la domination du mode de production capitaliste, la classe ouvrière, de mener à bien la révolution, d’abolir les frontières nationales et d’ouvrir la perspective du communisme.

7.     Un pronostic politique ne saurait prétendre à la même exactitude qu'un pronostic astronomique

Vous invoquez la responsabilité de Trotsky dans les erreurs de jugement de la 4e Internationale sur l’économie d’après la Seconde guerre mondiale.

Dans tous les domaines, il est commode de faire preuve de sagesse après les événements. En règle générale, il n’est pas surprenant que les révolutionnaires se montrent optimistes sur les échéances de la révolution et pessimistes sur l’avenir immédiat du capitalisme. Pour des raisons symétriques, les opportunistes sont tout autant optimistes sur l’avenir à moyen et à long terme du capitalisme. Marx et Engels ont attendu la crise économique toutes les années 1850. Lénine n’a enregistré le reflux de la révolution de 1905 qu’en décembre 1907.

Les pronostics d’Engels sont toujours optimistes. Il n’est pas rare qu’ils devancent la marche des événements. Peut-on concevoir, cependant, un pronostic historique qui, selon l’expression française, ne brûle pas quelques étapes intermédiaires ? (Léon Trotsky, Journal d’exil, 1934-1935, Gallimard, p. 47)

Les formules ont leur utilité, pour les communistes, comme résumé d’une ligne. Aucun slogan ne doit se substituer à la réflexion collective, à l’élaboration d’une orientation basée sur une vision lucide de la conjoncture économique et politique. Ainsi, une série d’organisations, comme le Club-SLL-WRP et le PCI-OCI-PCI, qui avaient résisté à la liquidation de la 4e Internationale et de ses sections par Pablo & Mandel, Moreno & Hansen, se sont arc-boutées dogmatiquement sur un passage du début du programme adopté en 1938 :

Les prémisses économiques de la révolution prolétarienne ont globalement atteint le point le plus élevé qui puisse être atteint sous le capitalisme. Les forces productives de l'humanité stagnent. (Léon Trotsky, L’Agonie du capitalisme et les tâche de la 4e Internationale, 1938, GB, p. 5, la version française répandue par le CCI-PT, LO et la LCR est fautive, pour ces deux phrases et quelques autres)

Le danger du dogmatisme est que la direction ne sache pas avancer quand vient le moment de l’offensive ni reculer quand vient le moment de la défensive, qu’elle peut transformer l’organisation en secte tout en étant tentée de recourir à des raccourcis, par impatience devant la marche trop lente des événements. À la moitié des années 1970, Gerry Healy s’est vendu littéralement à Kadhafi et à Hussein pour financer son quotidien prématuré, tandis que, à la moitié des années 1980, Pierre Lambert a mis l’organisation qu’il contrôlait au service de la bureaucratie syndicale de FO issue de la guerre froide. Les deux partis l’ont payé chèrement et ont, sous des formes différentes, disparu.

Personne ne peut savoir comment Trotsky aurait analysé la reprise économique et l’expansion prolongée qui a suivi. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’il n’avait pas besoin de camoufler ses combines par un radicalisme de façade, comme Lambert, Healy, Moreno, Grant et compagnie. D’une part, il convenait que ses formulations sur l’économie capitaliste étaient rudimentaires :

Le premier chapitre n’est qu’une suggestion et non une formulation complète. (Léon Trotsky, Compléter et appliquer le programme, 1938, in Trotsky, Discussions sur le programme de transition, LC, p. 20, cette discussion du 7 juin 1938 avec des cadres du SWP ne figure pas dans le tome 18 des Œuvres)

D’autre part, ni Lénine, ni Trotsky n’ont jamais pensé qu’il y avait des crises insurmontables pour le capitalisme, quitte à ce que les masses payent un lourd prix à sa survie.

Abordons la crise révolutionnaire, base de notre action révolutionnaire. Ici, il faut avant tout noter deux erreurs très répandues. D’une part, les économistes bourgeois représentent cette crise comme un simple malaise… D’autre part, des révolutionnaires s’efforcent parfois de démontrer que cette crise est absolument sans issue. C’est une erreur. Il n’existe pas de situation absolument sans issue. (Vladimir Lénine, Rapport sur la situation mondiale et les tâches de l’IC, 1920, Œuvres t. 31, p. 233)

La bourgeoisie peut-elle s’assurer une nouvelle époque de croissance capitaliste ? Nier une telle possibilité, compter sur une « situation sans issue » du capitalisme serait simplement du verbalisme révolutionnaire. (Léon Trotsky, Critique du programme, 1928, L’Internationale communiste après Lénine, PUF, t. 1, p. 159)

De la même manière qu’il faut distinguer parti historique et organisation politique formelle, programme du communisme et documents programmatiques formels, il faut distinguer le déclin historique du capitalisme (la crise structurelle) de ses crises financières et économiques répétées (les crises conjoncturelles) même si les deux se rejoignent dans les grandes crises économiques (1929, 1973) et les guerres mondiales (1914, 1939).

8.    Les traits de putréfaction lors de précédente phase de croissance économique

Or, la période de relative prospérité capitaliste de la fin des années 1940 au début des années 1970 a eu pour condition une destruction colossale des forces productives lors de la crise économique puis la guerre inter-impérialiste.

La fin de tout rôle progressiste de la bourgeoisie a son pendant idéologique : le rationalisme des Lumières du 18e siècle et le scientisme du 19e siècle ont laissé de plus en plus place au pessimisme et à l’obscurantisme. Ses universitaires et ses politiciens tendent à se stériliser dans la philosophie post-moderniste et l’économie néo-classique, à ranimer le malthusianisme (sous forme d’écologisme) et à régresser dans les religions (et même l’astrologie dans le cas de Reagan et de Mitterrand).

Certes, le capitalisme a bénéficié d’un sursis historique, à cause des reculs et des massacres du prolétariat résultant du fascisme et de la guerre et, par-dessus tout, à cause des trahisons par la bureaucratie du Kremlin, son appareil internationale et la social-démocratie de la vague de la révolution mondiale qui a débuté en 1943. Il en a résulté une nouvelle phase d’accumulation du capital, incluant un certain développement des forces productives, dont l’extension numérique et géographique du prolétariat. Cependant, la contradiction entre forces productives et rapports de production n’est pas supprimée, mais portée à un niveau supérieur comme le montraient des trotskystes comme Gérard Bloch, Cliff Slaughter, Stéphane Just ou Tom Kemp.

En particulier, la production et l’amélioration des techniques ont recouvert de plus en plus de véritables forces destructives avec la recherche scientifique de plus en plus orientée vers des fins militaires et avec la production d’armements à grande échelle. Marx en avait l’intuition :

La grande industrie créa une masse de forces productives pour lesquelles la propriété privée devint tout autant une entrave que la corporation en avait été une pour la manufacture et la petite exploitation rurale une autre pour l'artisanat en voie de développement. Ces forces productives connaissent dans la propriété privée un développement qui n'est qu'unilatéral, elles deviennent pour la plupart des forces destructives et une foule d'entre elles ne peut pas trouver la moindre utilisation sous son régime. (Friedrich Engels & Karl Marx, L’Idéologie allemande, 1845, ES, p. 58-59)

Durant la période qui va de la seconde guerre mondiale jusqu’à 1973, que les économistes bourgeois ont nommé après coup « les 30 glorieuses », les traits de « putréfaction » (Lénine) du début de la phase impérialiste se sont accentués : sous-développement, dépenses d’armements, couches sociales improductives, publicité, séparation entre actionnaires et « managers », etc.

Conformément aux analyses prémonitoires de Gérard Bloch, Shane Mage, Paul Mattick et Geoff Pilling, les lois du mode de production capitaliste étaient toujours à l’œuvre et ont entraîné une nouvelle baisse du taux de profit dès les années 1960, puis une crise économique mondiale en 1973.

Taux de profit aux Etats-Unis
S
ource : Fred Moseley, Capital & Class n° 67, printemps 1999

9.    Faute d’avoir pris le pouvoir à l’occasion de la crise des années 1960 – 1970, le prolétariat a reculé et a permis à l’accumulation du capital de se poursuivre

La vague révolutionnaire internationale des années 1960-1970 fut l’expression sociale et politique des contradictions économiques mondiales qui minent le capitalisme décadent. Cette vague révolutionnaire a de nouveau été contenue par les vieux appareils du mouvement ouvrier, par le nationalisme bourgeois sous des formes classiques (ANC Afrique du Sud…) et de plus en plus réactionnaires (islamisme en Iran…), par le nationalisme petit-bourgeois (guérillas castristes, BPP, ETA, IRA…), par le nouveau centrisme (incluant les épigones du trotskysme…).

La nouvelle prolongation obtenue par la bourgeoisie ouvrait la voie à un réajustement de sa domination de classe dont les précurseurs furent Thatcher et Reagan, à une contre-offensive tant à l’intérieur (défaites de la grève des mineurs britanniques et des contrôleurs aériens américains, démantèlement de la sidérurgie européenne…) qu’ à l’extérieur (soutien aux islamistes en Afghanistan, aux contras au Nicaragua, intervention américaine directe à la Grenade, reconquête des Malouines par l’armée britannique, pression militaire accrue sur l’URSS…). À cause de son incapacité à prendre le pouvoir, le prolétariat a subi le laminage de ses conquêtes antérieures et un renforcement du taux d’exploitation. La classe capitaliste a démantelé les centres de résistance du prolétariat par des privatisations, des restructurations et des réductions de taille des sites de production (malgré l’accroissement des groupes par des processus de fusions et d’acquisitions), des délocalisations dans le pays (vers le Sud aux Etats-Unis) ou à l’étranger, des remodelages des processus de production (automatisation, flux tendus, etc.).

Source : Angus Maddison, L’Economie mondiale, OCDE, 2001

Malgré la crise de 1973, une nouvelle vague de révisionnistes promet un long et bel avenir au capitalisme tout en mélangeant des concepts empruntés au Capital avec Walras, Kondratiev ou/et Keynes : régulation (Aglietta, Boyer…), structure sociale d’accumulation (Weisskopff, Bowles…), « marxisme analytique » (Roemer, Wright, Elster…) et, depuis 15 ans, globalisation financière et néolibérale (Negri, Chesnais, Duménil, Harvey, Desai…). Les courants ancrés dans l’aristocratie ouvrière et liés aux bureaucraties ouvrières corrompues se bercent d’illusions sur une nouvelle expansion prolongée qui leur permettrait de mener les petites affaires auxquelles ils se sont habitués : campagnes électorales, manœuvres syndicales, soutien aux Forums sociaux, etc. Ils se leurrent. La crise mondiale de 1973 et les crises locales depuis, la multiplication des expéditions militaires de grande envergure et l’accroissement des rivalités impérialistes depuis les années 1990 annoncent que, si le prolétariat ne saisit pas ses prochaines chances, si les communistes contemporains se révèlent incapables de bâtir de véritables partis, les forces productives seront détruites à grande échelle dans une grande crise ou un nouveau conflit de grande ampleur.

Certes, le taux de profit a remonté au cours des années 1980 et des pays entiers se sont ouverts au capital. Cependant, la diminution relative (et parfois absolue) de la valeur de la force de travail limite aussi les débouchés des marchandises capitalistes. L’informatisation généralisée et le développement des télécommunications  créent des vulnérabilités inédites des grands groupes capitalistes (et des armées). Les investissements en moyens de transport, machines-outils, robots, ordinateurs, réseaux, etc. entraînent une augmentation de la part du capital constant et contribuent à l’augmentation de la composition organique du capital. En outre, les palliatifs utilisés par les Etats-Unis, les autres puissances impérialistes et le FMI pour contenir et surmonter les crises économiques locales récurrentes (dont la crise boursière de 2001 au centre de l’impérialisme) alimentent à leur tour les déficits américains et la spéculation mondiale qui grossissent encore la masse de capital qui prétend à une partie de la plus-value ou survaleur sociale. Or, celle-ci n’augmente pas à la même échelle, car elle est basée sur une proportion déclinante de capital variable, c’est-à-dire de travail vivant qui crée toute nouvelle valeur. Le taux de profit rechutera inévitablement bientôt…

Sans prendre en compte le mouvement d’ensemble du capital, plus contradictoire que jamais, votre insistance unilatérale sur le développement des forces productives présente un risque apologétique. Dans votre combat pour l’indépendance de classe et la révolution permanente au Venezuela, que mettez vous en avant ? Les réalisations du populisme à la Chavez ou plutôt ses limites et ses traits réactionnaires ? Le Collectif traite ainsi du capitalisme contemporain, sans isoler les « forces productives », sans en faire une question séparée.

Croyez-vous que la tâche des marxistes soit de proclamer comme les staliniens que le capitalisme engendre une merveilleuse « révolution scientifique et technique » ou l’accroissement « dans des proportions gigantesques » (CRI) des forces productives ? Depuis 1973, la croissance économique a ralenti, sauf en Chine. La création de richesses sociales porte l’empreinte du caractère périmé et réactionnaire du capitalisme : la prédominance des loisirs passifs et la consommation massive de psychotropes, le maintien du chômage de masse et de la misère pour une grande partie de la population mondiale, la spéculation et l’hypertrophie financière, la multiplication des frontières et le regain des tensions entre puissances impérialistes, la résurgence du cléricalisme et de la xénophobie et l’extension de réseaux mafieux, les conflits interethniques et les intervention militaires impérialistes, la détérioration de l’environnement de l’espèce humaine et le gaspillage éhonté des ressources de la nature, etc.

10.                 La restauration du capitalisme dans les Etats ouvriers est une défaite pour le prolétariat mondial

Dans « l'accord programmatique », nous lisons que pour vous la Corée du nord, Cuba et la Chine sont toujours des Etats ouvriers bureaucratiques. Il nous intéresserait de connaitre la justification de cette position.

Si vous considérez que l’URSS, la Corée du nord, Cuba et la Chine ont été des Etats ouvriers, depuis quand ne le sont-ils les plus ?

Le CWG Nouvelle Zélande prétend que le pays où il intervient est un pays dominé. C’est contestable, mais nous n’avons pas eu le temps d’en discuter avec lui, car il a choisi de suivre la LOI-CI Argentine dans le CL puis la FLT, en avalant les calomnies sur ses camarades du CEMICOR du Pérou, en couvrant le nationalisme latino de Munzer et en mettant de côté sa propre hostilité à la perspective opportuniste de ranimer le cadavre de la 4e Internationale. La direction de la LOI considère que la Turquie est un pays impérialiste alors qu’elle clame que toute l’Amérique latine est dominée, mais elle n’a pas eu le temps de nous expliquer la différence entre la Turquie et le Brésil. Elle soutenait que le capitalisme a été restauré en Chine mais pas à Cuba, mais nous ignorons sa justification.

En Chine, le capital exploite de nouveau des millions de jeunes travailleuses et de jeunes travailleurs. La restauration du capitalisme est entamée depuis longtemps, depuis la mort de Mao, sous le slogan de « socialisme de marché » (sic) : zones spéciales, réintégration de Hongkong, remise de la terre aux agriculteurs, abandon du plan, fermetures d’entreprises étatiques, etc. Pour d’autres, il est douteux que la bureaucratie chinoise en finisse avec les survivances de l’Etat ouvrier (entreprises industrielles publiques, fixation du taux de change, système bancaire non guidé par le profit, etc.) sans exploser, d’autant que l’unité du pays, que seule la révolution de 1949 avait assurée, est menacée. Pour certains militants du Collectif, le processus est achevé, comme en témoigne l’adhésion de la Chine à l’OMC et les traits mentionnés précédemment ne sont que du capitalisme d’Etat. Pour tous, la Chine ne sera pas le moteur d’une vague d’expansion durable du capitalisme mondial, ni le  rival des Etats-Unis.

La bureaucratie cubaine, économiquement étranglée depuis la disparition de l’URSS, y vient progressivement, en misant sur les impérialismes de l’Union européenne (en particulier l’Espagne) pour desserrer l’étreinte étatsunienne qui ne s’est pas relâchée. Le Forum social cher à la plupart des pseudo-trotskystes est d’ailleurs un bloc entre bureaucratie de la Havane et secteurs de la bourgeoisie européenne qui correspond à la voie castriste de restauration du capitalisme. La Corée du Nord, exsangue, suit depuis peu la voie chinoise du « socialisme de marché », en autorisant des zones franches.

11.                 L’impérialisme américain tente de tirer les fruits de la destruction de l’URSS

La contre-offensive réactionnaire commencée contre le prolétariat britannique, victorieuse en RDA et en URSS, a aussi comporté une tentative de resserrement de la domination sur les pays dominés.

II nous intéresserait de savoir si vous pensez que l'impérialisme aspire de façon générale à une politique néocoloniale ou bien - comme nous le pensons - s'il envisage une politique d'occupation coloniale dans quelques Etats stratégiquement centraux, avant tout autour des gisements de pétrole au Moyen Orient, au Caucase et pour des positions militaro-stratégiques (Afghanistan, Caucase)

Nous pensons que « l’impérialisme » n’existe pas à proprement parler comme centre de décision. L’impérialisme est plutôt une phase de déclin du capitalisme dans laquelle les fractions les plus puissantes du capital, les bourgeoisies impérialistes, s’appuient sur leur Etat pour exploiter bien au-delà de leurs frontières nationales. Ces Etats sont, de façon générale, d’accord pour mettre au pas tout régime qui menace leur domination collective mais se trouvent aussi en rivalité -plus ou moins dissimulée- pour protéger leur bourgeoisie et ses groupes multinationaux contre la concurrence des autres firmes et les exigences des autres puissances. Le militarisme américain s’adresse, au-delà de ses cibles récentes (Afghanistan, Irak) à ses alliés. Sans oser le défier ouvertement, l’impérialisme français a préservé une certaine autonomie militaire, l’impérialisme japonais et l’impérialisme allemand réarment. La guerre dans l’ex-Yougoslavie est un témoignage des rivalités entre France et Allemagne ; la deuxième guerre contre l’Irak est une preuve des tensions entre Allemagne, France et Russie d’un côté et Etats-Unis, Espagne, Italie, Pologne… de l’autre.

Aucun Etat impérialiste n’a pour but d’occuper définitivement un grand pays lointain. L’impérialisme américain se contenterait de disposer de bases militaires et de régimes qui lui soient inféodés. Mais la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie à l’échelle mondiale, entre les bourgeoisies dominantes et les classes propriétaires des pays dominés, entre les fractions nationales de la bourgeoisie impérialiste ne sont maîtrisables par aucun Etat, même le plus puissant, ni aucun organisme international qui résulte forcément lui-même de compromis entre Etats bourgeois. Les Etats-Unis ont financé, armé et instruit Ben Laden et ses réseaux qui se sont retournés contre lui. Ils ont supporté l’essentiel de l’effort qui a abouti à la capitulation de la bureaucratie du Kremlin. Or, ils n’en profitent qu’en partie, pendant que leur rival allemand et, dans une moindre mesure, l’impérialisme français, rebâtissent leurs positions en Europe centrale à l’abri de l’Union européenne. Ils se sont embourbés en Irak et, sans doute, en Afghanistan de même que l’impérialisme français, toutes proportions gardées, se retrouve en difficulté en Côte d’Ivoire.

Les bureaucraties réformistes, tant syndicales que politiques, soutiennent leur propre impérialisme qui est l’auge dans laquelle elles fourrent leur groin.

12.                 Le réformisme est-il un phénomène psychologique qui se déroule dans la tête des travailleurs ou est-il avant tout la pratique politique des bureaucraties ouvrières de l’époque impérialiste ?

Nous partons du fait que dans les pays impérialistes durant les années de l'essor économique s'est établie une conscience réformiste profondément enracinée dans les têtes de la classe ouvrière. Dans quelques pays comme par exemple l'Autriche, on peut à peine parler depuis des années d'un véritable mouvement ouvrier, il n'y a que des militants ouvriers passablement isolés. La masse des travailleurs s'est déshabituée du besoin d'informations, les réunions politiques ou syndicales sont -malheureusement- hors de leur horizon politique. A l'exception de l'année 2003, il y a eu chez nous peu de grèves dans les dernières décennies. Dans d'autres pays, particulièrement en France, il y a un mouvement ouvrier mais aussi une conscience réformiste profondément ancrée et des tendances réactionnaires (racisme, chauvinisme) dans la masse de la classe ouvrière. Ces faits, objectifs pour des révolutionnaires, ne sont pas pris en considération dans votre document.

La restauration du capitalisme dans le seul pays où le prolétariat avait le pouvoir a contribué à la désorientation du prolétariat mondial. Les partis réformistes, qui n’ont jamais eu pour but la dictature du prolétariat (les partis travaillistes ou socialistes) et ceux qui l’ont abandonnée depuis longtemps (les anciens partis staliniens) ont, pour la plupart, abandonné toute référence au socialisme. Nombre d’anciens courants guérilléros ont déposé les armes. Les organisations ostensiblement révolutionnaires des années 1960 et 1970 ont disparu ou ont évolué rapidement vers un centrisme de droite de plus en plus proche du réformisme, en particulier en Europe. Jamais la conscience de classe du prolétariat mondial n’a été aussi basse.

Vous nous mettez devant un « fait » qui serait une « conscience réformiste profondément enracinée ». Mais qu’entendez-vous par « conscience réformiste » ? Est-elle identique au racisme que vous mentionnez à la fin du même paragraphe ? Si l’explication de cette « conscience réformiste » réside dans « les années de l’essor économique », comment la « conscience réformiste » pourrait-elle rester « profondément enracinée » quand les travailleurs sont confrontés aux années du ralentissement économique et à ses conséquences : fin de la croissance du pouvoir d’achat, menace de licenciement, intensification du travail, déqualification de la jeunesse, précarité ?

Si vous voulez dire que, laissé à sa spontanéité, le prolétariat n’atteint pas, dans sa masse, la conscience de ses intérêts historiques, nous sommes d’accord. Le Collectif rejette vigoureusement « l’objectivisme » pabliste qui voudrait que la révolution puisse se dérouler victorieusement sans construction patiente d’un parti. Le  morénisme (incluant son aile gauche, la LOI Argentine) est exemplaire de ce crétinisme spontanéiste qui confère à tout mouvement de masse un caractère révolutionnaire et aux masses en mouvement, y compris petites-bourgeoises, une conscience révolutionnaire.

Le parti n’est pas identique à la classe. Les communistes prennent au sérieux la force de la classe capitaliste, dont les idées sont les idées dominantes, car elles sont inculquées par l’appareil d’Etat et les appareils religieux, elles sont diffusées par les grands moyens de communication qui sont eux-mêmes aux mains de grands groupes capitalistes.

Toute domination par une minorité est socialement organisée d’une manière qui concentre la classe dominante, la rend apte à une action unifiée et, par là-même, désorganise et émiette les classes opprimées. (Georg Lukács, Lénine, 1924, EDI, p. 98)

La désorganisation et l’émiettement de la conscience de classe repose, à l’époque de l’impérialisme, de plus en plus sur les agents de la bourgeoisie qui contrôlent les organisations constituées par la classe ouvrières dans la période précédente : mutuelles, coopératives, syndicats, partis… bref, le « réformisme » :

La solidarité des « socialistes » réformistes avec « leur » bourgeoisie nationale respective constitue la pierre angulaire du réformisme. (Thèses sur l’unité du front prolétarien, 1922, Quatre premiers congrès de l’IC, Maspero, p. 161)

Contrairement aux réformistes qui attribuent la responsabilité des défaites aux masses, les communistes dénoncent la trahison des appareils qui contrôlent actuellement les organisations ouvrières ; contrairement aux centristes qui ramènent le réformisme à des erreurs, les communistes le considèrent comme le résultat de la corruption des bureaucraties du mouvement ouvrier.

Vous citez à l’appui deux pays, l’Autriche et la France. Pour la France, vous mentionnez les « tendances réactionnaires dans la masse de la classe ouvrière ». Et alors ? N’y en avait-il pas en 1880 ? Pourtant, elles ne sont pas prises en considération dans le programme rédigé en commun par Marx, Engels et Guesde (Programme du Havre, in Georges Lefranc, Le Mouvement socialiste sous la 3e République, 1977, Payot, t. 2, p. 399-400). N’y en avait-il pas en 1934 ? Le programme rédigé sur proposition de Trotsky qui a servi à préparer le Programme de transition ne s’intéresse pas beaucoup aux éléments arriérés :

Le regroupement révolutionnaire du prolétariat s’effectuera par la délimitation d’une plateforme de classe conséquente, des fusions et des ruptures. Un tel développement du parti révolutionnaire du prolétariat dépend énormément de l’action propre de ses éléments les plus conscients… (Pierre Naville, Programme d’action de la Ligue communiste, 1934, in Les Cahiers du Cermtri n° 53, p. 25)

Certes, dans la France contemporaine, Le Pen, le candidat du Front national a récolté 16,8 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle auxquelles il faut ajouter plus de 2,3 % pour son rival fasciste Mégret, du MNR. Les partis démagogues et xénophobes, du type FN ou FPÖ, obtiennent leurs succès en cherchant des boucs émissaires des difficultés de l’économie nationale. Leur terrain est le découragement des classes petites-bourgeoises et, dans une moindre mesure, de couches d’ouvriers et d’employés devant l’incapacité des gouvernements mis en place par les partis réformistes à améliorer leur sort.

Oui, le racisme contamine des travailleurs. Cela n’a pas empêché, trois ans après, une mobilisation de nombreux élèves, enseignants et parents d’élèves pour défendre les élèves et les étudiants étrangers qui sont « sans papiers », c’est-à-dire sans autorisation de séjour. Par exemple, en juin 2006, dans un quartier populaire de l’agglomération de Nantes, une pétition a recueilli 215 signatures de parents d’élèves d’une une école maternelle de 4 classes pour le droit de rester en France d’une famille de Turquie qui a un enfant qui y est élève.

En Autriche, au tiers du 20e siècle, le prolétariat a été paralysé par sa direction social-démocrate, face à la menace fasciste. Après la victoire du fascisme en Allemagne, une contre-offensive du prolétariat autrichien pouvait encore inverser le cours de l’histoire.

En s'engageant tout de suite sur la voie de la défense active, le prolétariat autrichien, soutenu par celui de tous les pays d'Europe, pourrait, en développant son offensive de façon conséquente et courageuse, arracher le pouvoir des mains de ses ennemis : le rapport des forces à l'intérieur garantit sa victoire. L'Autriche rouge deviendrait tout de suite un point d'appui pour les ouvriers allemands. Toute la situation se modifierait brutalement au profit de la révolution. Le prolétariat d'Europe sentirait qu'il représente une force invincible. Et il ne lui manque que cette conscience pour écraser tous ses ennemis. (Léon Trotsky, Projet de déclaration des délégués appartenant à l'Opposition de Gauche pour le Congrès de lutte contre le fascisme, 1933, Œuvres t. 1, EDI, p. 97)

Or, après avoir retenu ses troupes en 1927 et en 1929, le SPÖ a continué à miser sur la démocratie bourgeoise, sur les politiciens bourgeois soi-disant démocrates. Etait-ce la faute de la conscience réformiste enracinée dans les têtes de la classe ouvrière ? Ou, malgré les aspirations des travailleuses et des travailleurs conscients, était-ce une politique criminelle de l’appareil du parti réformiste, une couche corrompue par le parlementarisme, l’Etat bourgeois, le capitalisme ?

Alors que le prolétariat italien et le prolétariat allemand avaient été vaincus sans combat, il a fallu l’artillerie pour vaincre la résistance spontanée des ouvriers de Linz et de Vienne qui s’étaient armés en février 1934 contre les Heimwehern fascistes appuyés par la police. Ceci prouve qu’il ne faut pas confondre masses et direction : les chefs du mouvement ouvrier autrichien ont manifesté leur impuissance et leur couardise ; quoique militairement défaits, les travailleurs autrichiens ont sauvé leur honneur et écrit une page glorieuse de l’histoire du prolétariat mondial.

Plus récemment, n’y a-t-il pas eu en Autriche des mouvements de grève contre la privatisation du transport ferroviaire et contre la réforme des pensions ? N’y a-t-il aucun rapport entre la création de votre jeune groupe fin 2003 et ce renouveau de l’activité ouvrière de masse dans votre pays dans les mois qui précédèrent ?

 

                                                            III. La révolution permanente aujourd’hui

 

Vous n’indiquez pas les conclusions pratiques que vous tirez de la théorie de « conscience réformiste profondément enracinée », tout en  soulevant un certain nombre d’interrogations sur l’application du programme au début du 21e siècle : sur le front uni anti-impérialiste, sur l’assemblée constituante en Bolivie, sur les forces sociales révolutionnaires en Palestine, le travail dans les syndicats.

13.                 Pas de politique révolutionnaire sans lutte à mort contre les bureaucraties conservatrices et leurs flancs-gardes centristes

À l'intérieur des syndicats nous luttons pour une fraction syndicale révolutionnaire pour donner aux syndicats aussi bien une direction révolutionnaire qu'un programme révolutionnaire. Ceci s'appuyant sur la méthode du Minority movement dans les syndicats britanniques du temps de Lénine. Voyez-vous cela ainsi ?

Nous sommes d’accord avec cette perspective. Nous l’avons pratiquée ces dernières années à la mesure de nos forces, partout où nous pouvions (SUTEP au Pérou, CGT, FO et FSU en France). Si nous condamnons les courants sectaires (comme les gauchistes de Révolution internationale, comme la « 4e Internationale » du WSWS, etc.) qui abandonnent la lutte dans les syndicats, nous sommes aussi opposés aux centristes qui créent leurs propres syndicats à côté des syndicats existants. Surtout si, comme la LCR France (avec les syndicats SUD et la confédération Solidaires) ou le CRI France (avec sa minuscule FSE), les syndicats de division participent et cogèrent de la même manière que les syndicats réformistes. Il faut aussi préciser que les  regroupements syndicaux ne peuvent être un substitut à la construction du parti révolutionnaire (et de noyaux communistes dans les syndicats), comme Lambert l’a pratiqué si souvent avec des alliés douteux. Par-dessus tout, nous nous délimitons des centristes qui refusent d’affronter les bureaucraties corrompues, voire qui s’y intègrent.

Les sections de la IV° Internationale doivent constamment s'efforcer, non seulement de renouveler l'appareil des syndicats, en proposant hardiment et résolument dans les moments critiques de nouveaux leaders prêts à la lutte à la place des fonctionnaires routiniers et des carriéristes, mais encore de créer, dans tous les cas où c'est possible, des organisations de combat autonomes qui répondent mieux aux tâches de la lutte des masses contre la société bourgeoise, sans même s'arrêter, si c'est nécessaire, devant une rupture ouverte avec l'appareil conservateur des syndicats. (Léon Trotsky, L’Agonie du capitalisme et les tâches de la 4e Internationale, 1938, GB, p. 12)

Vous-mêmes, quelles conclusions politiques et organisationnelles tirez-vous, pour le travail dans les syndicats et pour la construction du parti, de la « conscience réformiste profondément enracinée dans les têtes de la classe ouvrière » ? Comment faut-il « prendre en considération » ces « faits objectifs pour des révolutionnaires » ? Nous ne voyons que deux manières, qui ne conduisent ni l’une ni l’autre à une « politique ouvrière » :  soit on constitue un cercle qui se cantonne à l’étude et à la propagande en attendant des jours meilleurs, soit on s’oriente vers un parti « large » adapté à l’arriération des travailleurs, soit sous la forme d’un parti réformiste ou nationaliste existant, soit en participant à sa création.

D’une part, vous semblez en retard de toute une période, en insistant sur le développement des forces productives au moment où celui-ci ralentit et aussi en découvrant au début du 21e siècle une « conscience réformiste » qui découle de « l’essor économique » qui désigne probablement les années, révolues, d’après-guerre. D’autre part, vous vantez la « méthode » du Programme de transition, sans voir qu’il est justement fait pour répondre au problème que vous soulevez de manière séparée.

Des révolutionnaires misent sur l’opposition inévitable entre le prolétariat et la bourgeoisie et travaillent à l’édification du parti qui manque, dans les circonstances les plus difficiles. D’ailleurs, c’est ce que vous faites en pratique : si aucune travailleuse ni travailleur autrichien ne s’intéresse à la lutte des classes, à la révolution et au communisme, à quoi bon votre discussion avec les noyaux bolcheviks des autres pays, à quoi bon polémiquer avec les centristes de votre propre Etat à propos d’un pays lointain, à quoi bon publier un bulletin, à quoi bon constituer un « groupe pour une politique ouvrière révolutionnaire » en Autriche ?

Des dialecticiens doivent s’attendre à des contradictions, à des inversions brusques, des communistes savent que la conscience des travailleurs est différenciée et changeante.

La victoire n’est pas du tout le fruit mûr de la « maturité » du prolétariat. La victoire est une tâche stratégique. Il est nécessaire d’utiliser les conditions favorables d’une crise révolutionnaire afin de mobiliser les masses ; en prenant comme point de départ le niveau donné de leur « maturité », il est nécessaire de les pousser à aller de l’avant, de leur apprendre à se rendre compte que l’ennemi n’est absolument pas omnipotent, qu’il est déchiré de contradictions, que la panique règne derrière son imposante façade. Si le Parti bolchevik n’avait pas réussi à mener à bien ce travail, on ne pourrait même pas parler de révolution prolétarienne. Les soviets auraient été écrasés par la contre-révolution, et les petits sages de tous les pays auraient écrit des articles ou des livres dont le leitmotiv aurait été que seuls des visionnaires impénitents, pouvaient rêver en Russie de la dictature d’un prolétariat si faible numériquement et si peu mûr. (Léon Trotsky, Classe, parti et direction : pourquoi le prolétariat espagnol a-t-il été vaincu ? 1939, La Révolution espagnole, Minuit, p. 561-562)

Notre document de 2003 a bien des défauts. En tout cas, s’il ne « prend pas en considération » l’arriération des travailleurs, il est en bonne compagnie. Peu de documents programmatiques s’y attardent. Par exemple, le Manifeste du parti communiste ne s’en prend guère aux ouvriers qui vont aux cérémonies religieuses, qui font travailler leurs enfants ou qui boivent trop d’alcool. Vous faites grand cas du Programme de transition dans votre lettre, mais vous semblez négliger le mode d’emploi qu’a fourni son auteur à ses camarades de la section américaine, le SWP :

Le programme doit