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Le 28 juillet 2006
Chères camarades et chers camarades du Gruppe für revolutionäre arbeiterinnenpolitik,
Le 16 février, le GRA a adressé au Collectif révolution permanente une lettre détaillée qui porte en grande partie sur l’Appel d’août 2003 du Collectif à une conférence internationale. Vous nous aviez communiqué auparavant vos thèses sur la 4e Internationale. Veuillez excuser notre lenteur à vous répondre, qui tient à l’extrême faiblesse de l’appareil du Collectif et aussi à nos insuffisances linguistiques.
Comme vous le savez, notre regroupement international est
issu d’un rapprochement, au feu de la crise révolutionnaire argentine, de fragments
venant de trois traditions différentes : le Comité international de la 4e
Internationale trotskyste de 1953 (GB France), le SIQI révisionniste pabliste
de la même époque via sa branche moréniste (GOI-CI Chili, LOI-CI Argentine) et
le courant cliffiste via
À peine le Collectif était-il apparu sur la scène politique
que la direction Munzer-Novak de sa plus grosse
composante,
Face à la mise sur pied d’un « bureau de Buenos
Aires » contre le Collectif, à l’adaptation au nationalisme pan-latino et aux
calomnies morénistes, nous avons su tirer quelques leçons pour l’avant-garde :
polémique de LM contre
Le Collectif a survécu à cette première crise.
D’abord, il s’est délimité plus précisément (charte du bulletin Révolution Permanente), il a élaboré des
documents sur plusieurs aspects de la lutte des classes mondiales :
attentats de Londres, émergence de formes soviétiques en Bolivie, émeutes dans
les quartiers pauvres de
Nous laissons à l’histoire les instructifs débats
entre le Groupe bolchevik et
Pour cela, nous répondrons au problème que vous placez en premier, comme le plus important, celui du programme (I), avant d’examiner les divergences que vous soulevez sur la période (II) et de traiter des questions de stratégie et de tactique que vous énumérez (III).
Vous posez la question de savoir si le programme du Collectif est son Appel de 2003 ou le programme de 1938 :
Vous parlez sans cesse de « votre programme »… Si, par la mention « notre programme », devait être entendu le programme de transition de 1938, nous avons un problème dont nous devrions discuter sérieusement. Si on mentionnait par là vos 21 thèses, nous avons aussi un problème, mais probablement seulement de terminologie. Car ces « accords programmatiques »ne remplissent pas selon notre opinion les exigences d'un programme.
Nous ne savons pas ce que la direction de
La méthode de Marx, qui est dialectique, le conduit souvent à employer des concepts de manière souple et mobile. En effet, il travaille des rapports, passant d’une contradiction à l’autre en fonction de l’objet de son étude et de la progression de l’analyse. Il en est ainsi de la plupart des catégories qu’il emploie : mode de production, forces productives, classe, parti, programme… Par exemple, quand Marx parle de parti, tantôt il l’entend au sens historique, comme l’expression consciente des travailleurs, tantôt il s’agit d’une organisation concrète existant à un moment donné. De même, le programme peut désigner quelque chose de plus large qu’un programme.
La théorie communiste, communément appelée « marxisme », obéit elle-même aux lois de la dialectique. Elle n’est pas invariante, apparue d’emblée sous sa forme parfaite et définitive, telle la déesse Aphrodite. La théorie communiste est née avec la lutte des classes moderne, elle se développe avec le renforcement numérique du prolétariat et avec l’actualité de la révolution socialiste qui découle lui-même du déclin historique du capitalisme, elle disparaîtra avec l’extinction des classes. S’il y a bien une unité du programme communiste au fil du temps, le programme formel de la 3e Internationale était plus avancé que celui de la 2e Internationale ; celui de la 4e Internationale représente un progrès (développement des revendications transitoires, défense de l’Etat ouvrier et nécessité d’une révolution politique en URSS, refus de tout bloc politique avec la bourgeoisie, adoption de la stratégie de la révolution permanente…). Le marxisme s’affirme sur un mode contradictoire, incorporant tel ou tel élément scientifique produit par d’autres corpus, retrouvant un élément oublié ou mal compris, combattant sans cesse ceux qui veulent l’édulcorer, le réviser.
Tout en sentant le problème (quand vous relevez à juste titre qu’il est incomplet et qu’il faut aussi le mette à jour), vous avez tendance à réduire le programme au modèle du Programme de transition adopté à la conférence de fondation de la 4e Internationale. Il suffirait de garder la « méthode », c’est-à-dire la transition :
La logique transitoire élaborée dans le programme de transition est pour nous la méthode centrale pour la constitution d'un nouveau programme révolutionnaire.
Le Collectif ne nie pas l’avancée qu’a représentée l’élaboration d’un programme de revendications pour passer de la situation objective du prolétariat au sein du capitalisme en déclin à la nécessité pour lui de prendre le pouvoir. Il ne nie pas non plus la nécessité de l’actualiser, 70 ans après son adoption. Mais il faut insister : L’Agonie du capitalisme et les tâche de la 4e Internationale, dit Programme de transition, n’était pas le programme de la 4e Internationale, contrairement à une idée répandue dans le « mouvement trotskyste ».
La 4e Internationale n’était pas dépourvue
de tout programme avant 1938. En 1935, une fraction du GBL lança, après
l’expulsion des bolcheviks-léninistes du PS-SFIO, des « groupes d’action
révolutionnaires » autour d’un prétendu « journal de masse » intitulé
Est-ce que nous nous sommes jamais préoccupés de la «
prépondérance » d'organisation ? Il s'agit pour nous d'un programme, qui
correspond à la situation objective. Si une autre organisation plus large que
la nôtre accepte ce programme (non en paroles, mais dans les actes), nous
sommes prêts à fusionner sans la moindre prétention de prépondérance. Voyez les
Etats-Unis et
Bien que Trotsky mentionne à plusieurs reprises dans
sa lettre « le programme »,
il ne s’agit pas du Programme de
transition, qui a été adopté trois ans plus tard ; quand il dit :
« le programme détermine tout », il fait allusion, à notre
avis, au programme au sens large, au programme historique, à la substance de
tous les documents formels adoptés par l’Opposition de gauche internationale
puis
Notre programme est formulé dans une série de
documents accessibles à tout un chacun. (
Cette « série de documents » comprend à
notre avis, outre le programme de transition, les autres résolutions issues de
la conférence de fondation de la 4e Internationale en 1938 (Manifeste aux travailleurs du monde entier,
Résolution sur la lutte des classes et la
guerre en Extrême-Orient, Appel pour
la classe ouvrière espagnole…), mais aussi les textes adoptés précédemment.
Sans parler de l’Opposition de gauche russe, ceux de la réunion internationale
de l’OGI de 1930 ;
Enfin, L’Agonie du capitalisme et les tâche de la 4e Internationale, dit Programme de transition, n’est pas même pas un véritable programme… si on se réfère à d’autres propos du rédacteur du projet lui-même :
Il ne s’agit pas encore du programme de la 4e Internationale.
Le texte ne contient ni la partie théorique, c’est-à-dire l’analyse de la
société capitaliste et de son stade impérialiste, ni le programme la révolution
socialiste proprement dite… Le vrai programme de la 4e
Internationale devrait être élaboré par une commission spéciale créée par la
conférence. (Léon Trotsky, Lettre à
Rudolf Klement, 1938,
Œuvres t. 17, ILT, p. 135)
Le manifeste de 1940 était plus adapté à la nouvelle situation car il traçait un programme pour la guerre mondiale, en lien avec le programme historique du prolétariat. Il présente un autre mérite, celui de résumer ce programme historique en quelques mots seulement :
Notre programme est formulé dans une série de
documents accessibles à tout un chacun. On peut en résumer la substance en deux
mots : dictature du prolétariat. (Léon Trotsky,
Les épigones ont souvent cité tel ou tel passage du programme de 1938 pour couvrir leur révision et leur opportunisme ; ils ne se réfèrent presque jamais au dernier texte programmatique adopté par la 4e Internationale du vivant de Trotsky.
Nous nous accordons sur un point décisif, la 4e Internationale est morte. Mais vous évoquez deux problèmes dans votre lettre qui sont, croyons-nous, des malentendus. Un au sujet d’un passage de la charte de Révolution Permanente.
Il ne nous est pas très compréhensible ce que vous voulez exprimer par la phrase suivante de la charte: « Quel que soit son nom, ce sera la cinquième Internationale Ouvrière. »
Le Collectif estime, comme vous, que la meilleure formulation est actuellement « Internationale ouvrière révolutionnaire » et non « 5e Internationale » pour deux raisons au moins : le nom de « 4e Internationale » ne satisfaisait pas Trotsky (il préconisait « Parti mondial de la révolution socialiste ») ; le Collectif estime que la nature des forces qui constitueront l’IOR est une question ouverte.
La remarque de
Des larges mobilisations contre les institutions
financières internationales, les contre-sommets continentaux, les actions
transfrontalières et les journées d’action simultanées appelés par les Forums
sociaux, avec de dizaines de milliers de participants, ont changé les formes de
la lutte des classes. (L5I, Forward to the Fifth International! 2003)
De nouvelles organisations de la classe ouvrière et de
la jeunesse anticapitaliste sont nécessaires pour mener ensemble les luttes
nationales, démocratiques et sociales. De telles organisations sont déjà
construites dans toute l’Europe et en Espagne, ce sont les forums sociaux. (Fifth International
n° 2, p. 70)
Malgré l’étiquette différente,
À tous les citoyens d’Europe et à leurs représentants…
Les voix qui se solidarisent avec le peuple irakien n'ont aucune chance d'être
entendues par
Comme les réformistes, WP s’adresse aux« citoyens »
et déclare que son ennemi principal n’est pas n’est pas dans leur propre pays.
Voila ce qui sépare le Collectif révolution permanente de
La perspective d’une 5e Internationale basée sur les forums sociaux vient de s’achever sans gloire par l’explosion récente de WP Grande-Bretagne et de tout son courant international. Le Collectif s’est adressée à la fraction qui tente de s’extirper de cette impasse pour aider le maximum de militants en tirer les leçons et leur offrir une perspective bolchevik.
L’autre problème que vous soulevez concerne deux passages de l’Appel de 2003 :
Incompréhensible est pour nous la formulation dans
« l'appel » : « le regroupement des forces saines du mouvement
ouvrier et particulièrement de celles qui se revendiquent de la continuité du
trotskysme et de
La première phrase, qui figure dans le préambule (Révolution Socialiste, septembre 2003, p. 3) est en effet fausse sous un angle. Il n’y a pas, pour le Collectif, de continuité organisationnelle avec la 4e Internationale : elle est morte comme centre international et aucune section n’a survécu à l’adoption de positions révisionnistes par sa direction Pablo-Mandel en 1951 et à l’éclatement consécutif de 1952-1953.
Par contre, nous ne voyons rien à redire à la seconde
phrase, tirée du point 16 (Révolution
Socialiste, septembre 2003, p. 8). L’expression « l’école de la stratégie révolutionnaire » est une
appréciation –à notre avis pertinente- qui est reprise de Trotsky. Le
« léninisme » et « trotskysme » sont des termes approximatifs ;
d’ailleurs, le Collectif d’aujourd’hui se réclame précisément de
La tâche est d’élaborer, sur la base de la théorie communiste, une plateforme capable de rendre compte des événements et des tâches d’aujourd’hui.
Vous demandez un éclaircissement :
La crise du capitalisme est mentionnée dans les thèses très souvent et de façon très indifférenciée. De quelle sorte de crise s'agit-il ?
En lien avec cette question, vous vous souciez de savoir si le Collectif reconnaît le développement des forces productives.
Nous ne trouvons cependant en aucun endroit une indication que les forces productives aient pu continuer à se développer après 1945 -à l'encontre des attentes de Trotsky- dans les conditions impérialistes d'après-guerre. Il est par contre très souvent parlé de crise et dans votre représentation se laisse très bien suggérer une position : comme Trotsky l'estimait dans le programme de transition, le capitalisme se dirige continuellement vers sa crise finale depuis l'entre deux guerres et est absolument incapable de poursuivre le développement de ses forces productives. Nous ne voyons pas les choses ainsi, cette attente de Trotsky s'est révélée fausse.
À ce propos, vous vous référez à des textes en français :
Une polémique entre le Groupe Bolchevik et le groupe français CRI a éveillé l'intérêt de certains d'entre nous.
Les discussions politiques sérieuses, soit établissent une base programmatique pour le travail en commun et la fusion, soit démontrent à l’avant-garde que le refus de la part des centristes d’avancer avec les bolcheviks tient à leur dépendance à l’égard des courants nationalistes ou des bureaucraties ouvrières. Le GB France a tenté de travailler en commun pour fusionner avec le CRI France sur la base des 21 points. Celui-ci a refusé, non pour une question de « forces productives », mais à cause de ses petites affaires syndicales, de ses liens avec des staliniens et, en dernière analyse, avec l’Etat bourgeois.
Le CRI est un petit groupe prétentieux, malgré (ou à cause de) sa composition sociale totalement petite-bourgeoise. Quelques élèves en histoire et en philosophie d’une des « grandes écoles » françaises (l’ENS) ont adhéré à la fin des années 1990 à l’aile droite du prétendu « mouvement trotskyste » français, qui n’est pas réputée pour attirer beaucoup de jeunes qui cherchent la voie de la révolution. Au sein du CCI-PT, ces jeunes intellectuels n’ont nullement mené une bataille contre le réformisme et le social-patriotisme, contre l’adaptation à la bureaucratie syndicale de FO et contre les liens avec des partis bourgeois, à savoir les alliances avec le MRC (sans parler de relations plus douteuses encore : un fondateur du PT, Alexandre Hébert, a donné à cette époque une entrevue à un journal du Front national). Ils ont rompu avec le CCI et le PT sur la droite, à partir d’une discussion académique sur… les forces productives.
Quand il est apparu sur la scène politique, le CRI a
arboré des positions verbalement radicales, à
gauche de la maison-mère lambertiste. Pour ces raisons, le GB a manifesté
une grande souplesse à l’égard du CRI. En 2003, il a invité le CRI à sa 2e
conférence et a mis en contact ce groupe, qui menait une existence étroitement
nationale, avec les représentants de LM Pérou et de
Mais le CRI a refusé le travail en commun avec le Groupe bolchevik sur les mots d’ordre de front unique ouvrier lors du mouvement contre la diminution des pensions de retraite (comme en Autriche et en Allemagne au même moment) qui a éclaté aussitôt après la conférence, en mai et juin 2003. Il a refusé de cosigner l’Appel en 21 points, en recourant contre l’Appel à toute une série d’arguments puisés dans toute la gamme des révisionnismes, y compris la reprise des positions de la fraction Burnham-Shachtman de la section américaine (contre qui Trotsky avait mené son dernier combat politique). La polémique du GB, dont vous isolez un aspect, était une défense du programme contre ce courant centriste.
Au plan international, après avoir rallié le Comité de
liaison mis en place par
Trotsky a expliqué le centrisme de Sneevliet par le
versement de subventions de l’Etat néerlandais au syndicat « rouge »
qu’il dirigeait. Les erreurs du CRI ne sont pas seulement idéologiques, elles
ont des racines syndicales et financières que le GB n’a découvertes que progressivement.
Rétrospectivement, le refus du CRI de travailler avec le Collectif et le groupe
français vient qu’il lui aurait fallu rompre d’autres liens auxquels il était bien
plus attaché, avec une fraction du PCF et, au-delà, avec l’appareil d’Etat. Au
moment où le groupe français du Collectif lui ouvrait sa conférence, en avril
2003, le CRI préparait, sans rien en dire au Groupe bolchevik ni aux autres
constituants du Collectif, le lancement d’un syndicat étudiant supplémentaire. Ce
petit syndicat,
Voila pour le Groupe bolchevik l’explication de la campagne enthousiaste du groupe CRI pour le Non au référendum aux côtés du PCF en 2005 ; voilà pour le Collectif la source du fantasme du CRI d’un développement des forces productives « dans des proportions gigantesques » qu’il partage avec le PCF et qui débouche sur le mythe de l’éternelle jeunesse du capitalisme :
Il est indispensable, pour qui veut progresser dans la
construction du parti marxiste, de rompre définitivement avec les mythes et les
fantasmes sur la « décadence du capitalisme »… (CRI, Contribution, 2003, point 2.A.a)
La cellule centrale du GB avait fait disparaître du premier point du projet d’Appel l’antienne : « les forces productives ont cessé de croître » pour la remplacer par le passage que vous approuvez dans votre lettre. Le point 1 de l’Appel de 2003 dénonce les idéologues sociaux-démocrates, staliniens et centristes qui prêtaient la capacité à l’Etat capitaliste de réguler l’économie. Les prédécesseurs du CRI (Max Shachtman & Felix Morrow, Tony Cliff & Michael Kidron, Ernest Mandel & Henri Weber…) révisèrent ainsi le marxisme dans un de ses aspects essentiels.
Les contradictions des rapports de production
capitalistes : valeur d’usage et valeur d’échange, marchandise et argent,
achat et vente, production et consommation, capital et travail salarié, etc.
prennent des dimensions d’autant plu s grandes que se développe davantage la
force productive. (Karl Marx, Théories
sur la plus-value, 1861-1863, Editions sociales,
t. 3, p. 58)
Si les rapports de production désignent les relations des humains pour produire ce qui leur est nécessaire (ces rapports étant devenus, depuis la préhistoire, des rapports de classe) et si les forces productives décrivent le rapport de l’humanité à la nature (dont le niveau mesure la capacité de l’espèce à créer elle-même de quoi satisfaire ses besoins), ils sont eux-mêmes en relation, puisqu’ils sont deux formes du travail social. Les forces productives et les rapports de production d’une formation sociale ne sont pas séparées, ni arbitraires. Ils interagissent, tantôt en conjonction, en correspondance, tantôt en contradiction, en opposition.
Dans la production sociale de leur existence, les
hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur
volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement
déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de
production constitue la structure économique de la société, la base concrète
sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle
correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de
production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social,
politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui
détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur
conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives
matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de
production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les
rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De
formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en
deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. (Karl Marx, Contribution à la critique de
l'économie politique, 1859, Editions sociales,
préface, p. 4)
Avant la domination du capitalisme sur la planète, brisant les rapports sociaux traditionnels (correspondant à un faible niveau des forces productives), généralisant la grande industrie (qui permet la production en masse) et instaurant le marché mondial (qui met pour la première fois en relation toutes les parties de l’humanité), le communisme ne pouvait être qu’une utopie. Le communisme est possible grâce au développement et à l’internationalisation des forces productives qu’a permis le capitalisme.
Mais pour les développer jusqu’au point de l’abondance, pour satisfaire les besoins sociaux, il faut en finir avec les rapports de production capitalistes qui les entravent, les réduisent et les détruisent périodiquement par le biais de crise économiques et de guerres.
Les forces productives engendrées par le mode de
production moderne sont entrées en contradiction flagrante avec ce mode de
production lui-même, à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du
mode de production et de répartition éliminant toute différence de classe, si
l’on ne veut pas voir toute la société moderne périr. (Friedrich Engels, Anti-Dühring, 1877, Editions sociales, 2e
partie, ch. 1, p. 186)
La décadence objective du capitalisme annonce l’actualité du socialisme :
L'impérialisme a surgi comme le développement et la
continuation directe des propriétés essentielles du capitalisme en général.
Mais le capitalisme n'est devenu l'impérialisme capitaliste qu'à un degré
défini, très élevé, de son développement, quand certaines des caractéristiques
fondamentales du capitalisme ont commencé à se transformer en leurs contraires,
quand se sont formés et pleinement révélés les traits d'une époque de
transition du capitalisme à un régime économique et social supérieur. (Vladimir Lénine, L'impérialisme, stade
suprême du capitalisme, 1916, Editions en
langues étrangères de Pékin, ch. 7, p. 104-105)
Et le marxisme est, n’en déplaise au CRI France et à tous ses prédécesseurs, une théorie de la décadence du capitalisme :
Si l'économie politique a pour tâche et pour objet
d'expliquer les lois de la formation, du développement et de l'expansion du
mode de production capitaliste, elle doit, par une conséquence inéluctable,
dévoiler les lois du déclin du capitalisme, car tout comme les formes
économiques antérieures, elle n'est pas éternelle, mais représente seulement
une phase historique passagère, un degré dans l'échelle infinie de l'évolution
sociale. La théorie de la montée du capitalisme se transforme logiquement en
théorie de la décadence du capitalisme, la science du mode de production du
capital en fondement scientifique du socialisme, le moyen théorique de
domination de la bourgeoisie en arme de la lutte de classe révolutionnaire pour
l'émancipation du prolétariat. (Rosa Luxemburg,
Introduction à l’économie politique, 1907-1917,
Anthropos, ch. 1, point V, p. 65)
Il revient à un produit de la domination du mode de production capitaliste, la classe ouvrière, de mener à bien la révolution, d’abolir les frontières nationales et d’ouvrir la perspective du communisme.
Vous invoquez la responsabilité de Trotsky dans les
erreurs de jugement de la 4e Internationale sur l’économie d’après
Dans tous les domaines, il est commode de faire preuve de sagesse après les événements. En règle générale, il n’est pas surprenant que les révolutionnaires se montrent optimistes sur les échéances de la révolution et pessimistes sur l’avenir immédiat du capitalisme. Pour des raisons symétriques, les opportunistes sont tout autant optimistes sur l’avenir à moyen et à long terme du capitalisme. Marx et Engels ont attendu la crise économique toutes les années 1850. Lénine n’a enregistré le reflux de la révolution de 1905 qu’en décembre 1907.
Les pronostics d’Engels sont toujours optimistes. Il
n’est pas rare qu’ils devancent la marche des événements. Peut-on concevoir,
cependant, un pronostic historique qui, selon l’expression française, ne brûle
pas quelques étapes intermédiaires ? (Léon
Trotsky, Journal d’exil, 1934-1935,
Gallimard, p. 47)
Les formules ont leur utilité, pour les communistes, comme résumé d’une ligne. Aucun slogan ne doit se substituer à la réflexion collective, à l’élaboration d’une orientation basée sur une vision lucide de la conjoncture économique et politique. Ainsi, une série d’organisations, comme le Club-SLL-WRP et le PCI-OCI-PCI, qui avaient résisté à la liquidation de la 4e Internationale et de ses sections par Pablo & Mandel, Moreno & Hansen, se sont arc-boutées dogmatiquement sur un passage du début du programme adopté en 1938 :
Les prémisses économiques de la révolution
prolétarienne ont globalement atteint le point le plus élevé qui puisse être
atteint sous le capitalisme. Les forces productives de l'humanité stagnent. (Léon Trotsky, L’Agonie du capitalisme et les
tâche de la 4e Internationale, 1938,
GB, p. 5, la version française répandue par le CCI-PT, LO et
Le danger du dogmatisme est que la direction ne sache pas avancer quand vient le moment de l’offensive ni reculer quand vient le moment de la défensive, qu’elle peut transformer l’organisation en secte tout en étant tentée de recourir à des raccourcis, par impatience devant la marche trop lente des événements. À la moitié des années 1970, Gerry Healy s’est vendu littéralement à Kadhafi et à Hussein pour financer son quotidien prématuré, tandis que, à la moitié des années 1980, Pierre Lambert a mis l’organisation qu’il contrôlait au service de la bureaucratie syndicale de FO issue de la guerre froide. Les deux partis l’ont payé chèrement et ont, sous des formes différentes, disparu.
Personne ne peut savoir comment Trotsky aurait analysé la reprise économique et l’expansion prolongée qui a suivi. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’il n’avait pas besoin de camoufler ses combines par un radicalisme de façade, comme Lambert, Healy, Moreno, Grant et compagnie. D’une part, il convenait que ses formulations sur l’économie capitaliste étaient rudimentaires :
Le premier chapitre n’est qu’une suggestion et non une
formulation complète. (Léon Trotsky, Compléter
et appliquer le programme,
D’autre part, ni Lénine, ni Trotsky n’ont jamais pensé qu’il y avait des crises insurmontables pour le capitalisme, quitte à ce que les masses payent un lourd prix à sa survie.
Abordons la crise révolutionnaire, base de notre
action révolutionnaire. Ici, il faut avant tout noter deux erreurs très
répandues. D’une part, les économistes bourgeois représentent cette crise comme
un simple malaise… D’autre part, des révolutionnaires s’efforcent parfois de
démontrer que cette crise est absolument sans issue. C’est une erreur. Il
n’existe pas de situation absolument sans issue. (Vladimir
Lénine, Rapport sur la situation mondiale et les tâches de l’IC, 1920, Œuvres t. 31, p. 233)
La bourgeoisie peut-elle s’assurer une nouvelle époque
de croissance capitaliste ? Nier une telle possibilité, compter sur une
« situation sans issue » du capitalisme serait simplement du
verbalisme révolutionnaire. (Léon Trotsky, Critique
du programme, 1928, L’Internationale
communiste après Lénine, PUF, t. 1,
p. 159)
De la même manière qu’il faut distinguer parti historique et organisation politique formelle, programme du communisme et documents programmatiques formels, il faut distinguer le déclin historique du capitalisme (la crise structurelle) de ses crises financières et économiques répétées (les crises conjoncturelles) même si les deux se rejoignent dans les grandes crises économiques (1929, 1973) et les guerres mondiales (1914, 1939).
Or, la période de relative prospérité capitaliste de
la fin des années 1940 au début des années
La fin de tout rôle progressiste de la bourgeoisie a son pendant idéologique : le rationalisme des Lumières du 18e siècle et le scientisme du 19e siècle ont laissé de plus en plus place au pessimisme et à l’obscurantisme. Ses universitaires et ses politiciens tendent à se stériliser dans la philosophie post-moderniste et l’économie néo-classique, à ranimer le malthusianisme (sous forme d’écologisme) et à régresser dans les religions (et même l’astrologie dans le cas de Reagan et de Mitterrand).
Certes, le capitalisme a bénéficié d’un sursis historique, à cause des reculs et des massacres du prolétariat résultant du fascisme et de la guerre et, par-dessus tout, à cause des trahisons par la bureaucratie du Kremlin, son appareil internationale et la social-démocratie de la vague de la révolution mondiale qui a débuté en 1943. Il en a résulté une nouvelle phase d’accumulation du capital, incluant un certain développement des forces productives, dont l’extension numérique et géographique du prolétariat. Cependant, la contradiction entre forces productives et rapports de production n’est pas supprimée, mais portée à un niveau supérieur comme le montraient des trotskystes comme Gérard Bloch, Cliff Slaughter, Stéphane Just ou Tom Kemp.
En particulier, la production et l’amélioration des techniques ont recouvert de plus en plus de véritables forces destructives avec la recherche scientifique de plus en plus orientée vers des fins militaires et avec la production d’armements à grande échelle. Marx en avait l’intuition :
La grande industrie créa une masse de forces
productives pour lesquelles la propriété privée devint tout autant une entrave
que la corporation en avait été une pour la manufacture et la petite
exploitation rurale une autre pour l'artisanat en voie de développement. Ces
forces productives connaissent dans la propriété privée un développement qui
n'est qu'unilatéral, elles deviennent pour la plupart des forces destructives
et une foule d'entre elles ne peut pas trouver la moindre utilisation sous son
régime. (Friedrich Engels & Karl Marx, L’Idéologie
allemande, 1845, ES, p. 58-59)
Durant la période qui va de la seconde guerre mondiale jusqu’à 1973, que les économistes bourgeois ont nommé après coup « les 30 glorieuses », les traits de « putréfaction » (Lénine) du début de la phase impérialiste se sont accentués : sous-développement, dépenses d’armements, couches sociales improductives, publicité, séparation entre actionnaires et « managers », etc.
Conformément aux analyses prémonitoires de Gérard Bloch, Shane Mage, Paul Mattick et Geoff Pilling, les lois du mode de production capitaliste étaient toujours à l’œuvre et ont entraîné une nouvelle baisse du taux de profit dès les années 1960, puis une crise économique mondiale en 1973.

Taux de profit aux Etats-Unis
Source : Fred Moseley, Capital
& Class n° 67, printemps 1999
La vague révolutionnaire internationale des années 1960-1970 fut l’expression sociale et politique des contradictions économiques mondiales qui minent le capitalisme décadent. Cette vague révolutionnaire a de nouveau été contenue par les vieux appareils du mouvement ouvrier, par le nationalisme bourgeois sous des formes classiques (ANC Afrique du Sud…) et de plus en plus réactionnaires (islamisme en Iran…), par le nationalisme petit-bourgeois (guérillas castristes, BPP, ETA, IRA…), par le nouveau centrisme (incluant les épigones du trotskysme…).
La nouvelle prolongation obtenue par la bourgeoisie ouvrait
la voie à un réajustement de sa domination de classe dont les précurseurs
furent Thatcher et Reagan, à une contre-offensive tant à l’intérieur (défaites
de la grève des mineurs britanniques et des contrôleurs aériens américains,
démantèlement de la sidérurgie européenne…) qu’ à l’extérieur (soutien aux
islamistes en Afghanistan, aux contras au Nicaragua, intervention américaine directe
à

Source : Angus Maddison, L’Economie mondiale, OCDE, 2001
Malgré la crise de 1973, une nouvelle vague de révisionnistes promet un long et bel avenir au capitalisme tout en mélangeant des concepts empruntés au Capital avec Walras, Kondratiev ou/et Keynes : régulation (Aglietta, Boyer…), structure sociale d’accumulation (Weisskopff, Bowles…), « marxisme analytique » (Roemer, Wright, Elster…) et, depuis 15 ans, globalisation financière et néolibérale (Negri, Chesnais, Duménil, Harvey, Desai…). Les courants ancrés dans l’aristocratie ouvrière et liés aux bureaucraties ouvrières corrompues se bercent d’illusions sur une nouvelle expansion prolongée qui leur permettrait de mener les petites affaires auxquelles ils se sont habitués : campagnes électorales, manœuvres syndicales, soutien aux Forums sociaux, etc. Ils se leurrent. La crise mondiale de 1973 et les crises locales depuis, la multiplication des expéditions militaires de grande envergure et l’accroissement des rivalités impérialistes depuis les années 1990 annoncent que, si le prolétariat ne saisit pas ses prochaines chances, si les communistes contemporains se révèlent incapables de bâtir de véritables partis, les forces productives seront détruites à grande échelle dans une grande crise ou un nouveau conflit de grande ampleur.
Certes, le taux de profit a remonté au cours des années 1980 et des pays entiers se sont ouverts au capital. Cependant, la diminution relative (et parfois absolue) de la valeur de la force de travail limite aussi les débouchés des marchandises capitalistes. L’informatisation généralisée et le développement des télécommunications créent des vulnérabilités inédites des grands groupes capitalistes (et des armées). Les investissements en moyens de transport, machines-outils, robots, ordinateurs, réseaux, etc. entraînent une augmentation de la part du capital constant et contribuent à l’augmentation de la composition organique du capital. En outre, les palliatifs utilisés par les Etats-Unis, les autres puissances impérialistes et le FMI pour contenir et surmonter les crises économiques locales récurrentes (dont la crise boursière de 2001 au centre de l’impérialisme) alimentent à leur tour les déficits américains et la spéculation mondiale qui grossissent encore la masse de capital qui prétend à une partie de la plus-value ou survaleur sociale. Or, celle-ci n’augmente pas à la même échelle, car elle est basée sur une proportion déclinante de capital variable, c’est-à-dire de travail vivant qui crée toute nouvelle valeur. Le taux de profit rechutera inévitablement bientôt…
Sans prendre en compte le mouvement d’ensemble du
capital, plus contradictoire que jamais, votre insistance unilatérale sur le
développement des forces productives présente un risque apologétique. Dans
votre combat pour l’indépendance de classe et la révolution permanente au
Venezuela, que mettez vous en avant ? Les réalisations du populisme à
Croyez-vous que la tâche des marxistes soit de proclamer comme les staliniens que le capitalisme engendre une merveilleuse « révolution scientifique et technique » ou l’accroissement « dans des proportions gigantesques » (CRI) des forces productives ? Depuis 1973, la croissance économique a ralenti, sauf en Chine. La création de richesses sociales porte l’empreinte du caractère périmé et réactionnaire du capitalisme : la prédominance des loisirs passifs et la consommation massive de psychotropes, le maintien du chômage de masse et de la misère pour une grande partie de la population mondiale, la spéculation et l’hypertrophie financière, la multiplication des frontières et le regain des tensions entre puissances impérialistes, la résurgence du cléricalisme et de la xénophobie et l’extension de réseaux mafieux, les conflits interethniques et les intervention militaires impérialistes, la détérioration de l’environnement de l’espèce humaine et le gaspillage éhonté des ressources de la nature, etc.
Dans « l'accord programmatique », nous lisons que
pour vous
Si vous considérez que l’URSS,
Le CWG Nouvelle Zélande prétend que le pays où il
intervient est un pays dominé. C’est contestable, mais nous n’avons pas eu le
temps d’en discuter avec lui, car il a choisi de suivre
En Chine, le capital exploite de nouveau des millions
de jeunes travailleuses et de jeunes travailleurs. La restauration du
capitalisme est entamée depuis longtemps, depuis la mort de Mao, sous le slogan
de « socialisme de marché » (sic) : zones spéciales,
réintégration de Hongkong, remise de la terre aux agriculteurs, abandon du
plan, fermetures d’entreprises étatiques, etc. Pour d’autres, il est douteux
que la bureaucratie chinoise en finisse avec les survivances de l’Etat ouvrier
(entreprises industrielles publiques, fixation du taux de change, système bancaire
non guidé par le profit, etc.) sans exploser, d’autant que l’unité du pays, que
seule la révolution de 1949 avait assurée, est menacée. Pour certains militants
du Collectif, le processus est achevé, comme en témoigne l’adhésion de
La bureaucratie cubaine, économiquement étranglée
depuis la disparition de l’URSS, y vient progressivement, en misant sur les
impérialismes de l’Union européenne (en particulier l’Espagne) pour desserrer
l’étreinte étatsunienne qui ne s’est pas relâchée. Le Forum social cher à la
plupart des pseudo-trotskystes est d’ailleurs un bloc entre bureaucratie de
La contre-offensive réactionnaire commencée contre le prolétariat britannique, victorieuse en RDA et en URSS, a aussi comporté une tentative de resserrement de la domination sur les pays dominés.
II nous intéresserait de savoir si vous pensez que l'impérialisme aspire de façon générale à une politique néocoloniale ou bien - comme nous le pensons - s'il envisage une politique d'occupation coloniale dans quelques Etats stratégiquement centraux, avant tout autour des gisements de pétrole au Moyen Orient, au Caucase et pour des positions militaro-stratégiques (Afghanistan, Caucase)
Nous pensons que « l’impérialisme » n’existe pas à proprement parler comme centre de décision. L’impérialisme est plutôt une phase de déclin du capitalisme dans laquelle les fractions les plus puissantes du capital, les bourgeoisies impérialistes, s’appuient sur leur Etat pour exploiter bien au-delà de leurs frontières nationales. Ces Etats sont, de façon générale, d’accord pour mettre au pas tout régime qui menace leur domination collective mais se trouvent aussi en rivalité -plus ou moins dissimulée- pour protéger leur bourgeoisie et ses groupes multinationaux contre la concurrence des autres firmes et les exigences des autres puissances. Le militarisme américain s’adresse, au-delà de ses cibles récentes (Afghanistan, Irak) à ses alliés. Sans oser le défier ouvertement, l’impérialisme français a préservé une certaine autonomie militaire, l’impérialisme japonais et l’impérialisme allemand réarment. La guerre dans l’ex-Yougoslavie est un témoignage des rivalités entre France et Allemagne ; la deuxième guerre contre l’Irak est une preuve des tensions entre Allemagne, France et Russie d’un côté et Etats-Unis, Espagne, Italie, Pologne… de l’autre.
Aucun Etat impérialiste n’a pour but d’occuper définitivement un grand pays lointain. L’impérialisme américain se contenterait de disposer de bases militaires et de régimes qui lui soient inféodés. Mais la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie à l’échelle mondiale, entre les bourgeoisies dominantes et les classes propriétaires des pays dominés, entre les fractions nationales de la bourgeoisie impérialiste ne sont maîtrisables par aucun Etat, même le plus puissant, ni aucun organisme international qui résulte forcément lui-même de compromis entre Etats bourgeois. Les Etats-Unis ont financé, armé et instruit Ben Laden et ses réseaux qui se sont retournés contre lui. Ils ont supporté l’essentiel de l’effort qui a abouti à la capitulation de la bureaucratie du Kremlin. Or, ils n’en profitent qu’en partie, pendant que leur rival allemand et, dans une moindre mesure, l’impérialisme français, rebâtissent leurs positions en Europe centrale à l’abri de l’Union européenne. Ils se sont embourbés en Irak et, sans doute, en Afghanistan de même que l’impérialisme français, toutes proportions gardées, se retrouve en difficulté en Côte d’Ivoire.
Les bureaucraties réformistes, tant syndicales que politiques, soutiennent leur propre impérialisme qui est l’auge dans laquelle elles fourrent leur groin.
Nous partons du fait que dans les pays impérialistes durant les années de l'essor économique s'est établie une conscience réformiste profondément enracinée dans les têtes de la classe ouvrière. Dans quelques pays comme par exemple l'Autriche, on peut à peine parler depuis des années d'un véritable mouvement ouvrier, il n'y a que des militants ouvriers passablement isolés. La masse des travailleurs s'est déshabituée du besoin d'informations, les réunions politiques ou syndicales sont -malheureusement- hors de leur horizon politique. A l'exception de l'année 2003, il y a eu chez nous peu de grèves dans les dernières décennies. Dans d'autres pays, particulièrement en France, il y a un mouvement ouvrier mais aussi une conscience réformiste profondément ancrée et des tendances réactionnaires (racisme, chauvinisme) dans la masse de la classe ouvrière. Ces faits, objectifs pour des révolutionnaires, ne sont pas pris en considération dans votre document.
La restauration du capitalisme dans le seul pays où le prolétariat avait le pouvoir a contribué à la désorientation du prolétariat mondial. Les partis réformistes, qui n’ont jamais eu pour but la dictature du prolétariat (les partis travaillistes ou socialistes) et ceux qui l’ont abandonnée depuis longtemps (les anciens partis staliniens) ont, pour la plupart, abandonné toute référence au socialisme. Nombre d’anciens courants guérilléros ont déposé les armes. Les organisations ostensiblement révolutionnaires des années 1960 et 1970 ont disparu ou ont évolué rapidement vers un centrisme de droite de plus en plus proche du réformisme, en particulier en Europe. Jamais la conscience de classe du prolétariat mondial n’a été aussi basse.
Vous nous mettez devant un « fait » qui serait une « conscience réformiste profondément enracinée ». Mais qu’entendez-vous par « conscience réformiste » ? Est-elle identique au racisme que vous mentionnez à la fin du même paragraphe ? Si l’explication de cette « conscience réformiste » réside dans « les années de l’essor économique », comment la « conscience réformiste » pourrait-elle rester « profondément enracinée » quand les travailleurs sont confrontés aux années du ralentissement économique et à ses conséquences : fin de la croissance du pouvoir d’achat, menace de licenciement, intensification du travail, déqualification de la jeunesse, précarité ?
Si vous voulez dire que, laissé à sa spontanéité, le
prolétariat n’atteint pas, dans sa masse, la conscience de ses intérêts
historiques, nous sommes d’accord. Le Collectif rejette vigoureusement
« l’objectivisme » pabliste qui voudrait que la révolution puisse se
dérouler victorieusement sans construction patiente d’un parti. Le morénisme (incluant son aile gauche,
Le parti n’est pas identique à la classe. Les communistes prennent au sérieux la force de la classe capitaliste, dont les idées sont les idées dominantes, car elles sont inculquées par l’appareil d’Etat et les appareils religieux, elles sont diffusées par les grands moyens de communication qui sont eux-mêmes aux mains de grands groupes capitalistes.
Toute domination par une minorité est socialement
organisée d’une manière qui concentre la classe dominante, la rend apte à une
action unifiée et, par là-même, désorganise et émiette les classes opprimées. (Georg Lukács, Lénine, 1924, EDI, p. 98)
La désorganisation et l’émiettement de la conscience de classe repose, à l’époque de l’impérialisme, de plus en plus sur les agents de la bourgeoisie qui contrôlent les organisations constituées par la classe ouvrières dans la période précédente : mutuelles, coopératives, syndicats, partis… bref, le « réformisme » :
La solidarité des « socialistes » réformistes avec « leur » bourgeoisie nationale respective constitue la pierre angulaire du réformisme. (Thèses sur l’unité du front prolétarien, 1922, Quatre premiers congrès de l’IC, Maspero, p. 161)
Contrairement aux réformistes qui attribuent la responsabilité des défaites aux masses, les communistes dénoncent la trahison des appareils qui contrôlent actuellement les organisations ouvrières ; contrairement aux centristes qui ramènent le réformisme à des erreurs, les communistes le considèrent comme le résultat de la corruption des bureaucraties du mouvement ouvrier.
Vous citez à l’appui deux pays, l’Autriche et
Le regroupement révolutionnaire du prolétariat
s’effectuera par la délimitation d’une plateforme de classe conséquente, des
fusions et des ruptures. Un tel développement du parti révolutionnaire du
prolétariat dépend énormément de l’action propre de ses éléments les plus
conscients… (Pierre Naville, Programme
d’action de
Certes, dans
Oui, le racisme contamine des travailleurs. Cela n’a pas empêché, trois ans après, une mobilisation de nombreux élèves, enseignants et parents d’élèves pour défendre les élèves et les étudiants étrangers qui sont « sans papiers », c’est-à-dire sans autorisation de séjour. Par exemple, en juin 2006, dans un quartier populaire de l’agglomération de Nantes, une pétition a recueilli 215 signatures de parents d’élèves d’une une école maternelle de 4 classes pour le droit de rester en France d’une famille de Turquie qui a un enfant qui y est élève.
En Autriche, au tiers du 20e siècle, le prolétariat a été paralysé par sa direction social-démocrate, face à la menace fasciste. Après la victoire du fascisme en Allemagne, une contre-offensive du prolétariat autrichien pouvait encore inverser le cours de l’histoire.
En s'engageant tout de suite sur la voie de la défense
active, le prolétariat autrichien, soutenu par celui de tous les pays d'Europe,
pourrait, en développant son offensive de façon conséquente et courageuse,
arracher le pouvoir des mains de ses ennemis : le rapport des forces à
l'intérieur garantit sa victoire. L'Autriche rouge deviendrait tout de suite un
point d'appui pour les ouvriers allemands. Toute la situation se modifierait
brutalement au profit de la révolution. Le prolétariat d'Europe sentirait qu'il
représente une force invincible. Et il ne lui manque que cette conscience pour
écraser tous ses ennemis. (Léon Trotsky,
Projet de déclaration des délégués appartenant à l'Opposition de Gauche pour le
Congrès de lutte contre le fascisme, 1933,
Œuvres t. 1, EDI, p. 97)
Or, après avoir retenu ses troupes en 1927 et en 1929, le SPÖ a continué à miser sur la démocratie bourgeoise, sur les politiciens bourgeois soi-disant démocrates. Etait-ce la faute de la conscience réformiste enracinée dans les têtes de la classe ouvrière ? Ou, malgré les aspirations des travailleuses et des travailleurs conscients, était-ce une politique criminelle de l’appareil du parti réformiste, une couche corrompue par le parlementarisme, l’Etat bourgeois, le capitalisme ?
Alors que le prolétariat italien et le prolétariat allemand avaient été vaincus sans combat, il a fallu l’artillerie pour vaincre la résistance spontanée des ouvriers de Linz et de Vienne qui s’étaient armés en février 1934 contre les Heimwehern fascistes appuyés par la police. Ceci prouve qu’il ne faut pas confondre masses et direction : les chefs du mouvement ouvrier autrichien ont manifesté leur impuissance et leur couardise ; quoique militairement défaits, les travailleurs autrichiens ont sauvé leur honneur et écrit une page glorieuse de l’histoire du prolétariat mondial.
Plus récemment, n’y a-t-il pas eu en Autriche des mouvements de grève contre la privatisation du transport ferroviaire et contre la réforme des pensions ? N’y a-t-il aucun rapport entre la création de votre jeune groupe fin 2003 et ce renouveau de l’activité ouvrière de masse dans votre pays dans les mois qui précédèrent ?
Vous n’indiquez pas les conclusions pratiques que vous tirez de la théorie de « conscience réformiste profondément enracinée », tout en soulevant un certain nombre d’interrogations sur l’application du programme au début du 21e siècle : sur le front uni anti-impérialiste, sur l’assemblée constituante en Bolivie, sur les forces sociales révolutionnaires en Palestine, le travail dans les syndicats.
À l'intérieur des syndicats nous luttons pour une fraction syndicale révolutionnaire pour donner aux syndicats aussi bien une direction révolutionnaire qu'un programme révolutionnaire. Ceci s'appuyant sur la méthode du Minority movement dans les syndicats britanniques du temps de Lénine. Voyez-vous cela ainsi ?
Nous sommes d’accord avec cette perspective. Nous
l’avons pratiquée ces dernières années à la mesure de nos forces, partout où
nous pouvions (SUTEP au Pérou, CGT, FO et FSU en France). Si nous condamnons
les courants sectaires (comme les gauchistes de Révolution internationale, comme
la « 4e Internationale » du WSWS, etc.) qui abandonnent la
lutte dans les syndicats, nous sommes aussi opposés aux centristes qui créent
leurs propres syndicats à côté des syndicats existants. Surtout si, comme
Les sections de
Vous-mêmes, quelles conclusions politiques et organisationnelles tirez-vous, pour le travail dans les syndicats et pour la construction du parti, de la « conscience réformiste profondément enracinée dans les têtes de la classe ouvrière » ? Comment faut-il « prendre en considération » ces « faits objectifs pour des révolutionnaires » ? Nous ne voyons que deux manières, qui ne conduisent ni l’une ni l’autre à une « politique ouvrière » : soit on constitue un cercle qui se cantonne à l’étude et à la propagande en attendant des jours meilleurs, soit on s’oriente vers un parti « large » adapté à l’arriération des travailleurs, soit sous la forme d’un parti réformiste ou nationaliste existant, soit en participant à sa création.
D’une part, vous semblez en retard de toute une période, en insistant sur le développement des forces productives au moment où celui-ci ralentit et aussi en découvrant au début du 21e siècle une « conscience réformiste » qui découle de « l’essor économique » qui désigne probablement les années, révolues, d’après-guerre. D’autre part, vous vantez la « méthode » du Programme de transition, sans voir qu’il est justement fait pour répondre au problème que vous soulevez de manière séparée.
Des révolutionnaires misent sur l’opposition inévitable entre le prolétariat et la bourgeoisie et travaillent à l’édification du parti qui manque, dans les circonstances les plus difficiles. D’ailleurs, c’est ce que vous faites en pratique : si aucune travailleuse ni travailleur autrichien ne s’intéresse à la lutte des classes, à la révolution et au communisme, à quoi bon votre discussion avec les noyaux bolcheviks des autres pays, à quoi bon polémiquer avec les centristes de votre propre Etat à propos d’un pays lointain, à quoi bon publier un bulletin, à quoi bon constituer un « groupe pour une politique ouvrière révolutionnaire » en Autriche ?
Des dialecticiens doivent s’attendre à des contradictions, à des inversions brusques, des communistes savent que la conscience des travailleurs est différenciée et changeante.
La victoire n’est pas du tout le fruit mûr de la
« maturité » du prolétariat. La victoire est une tâche stratégique.
Il est nécessaire d’utiliser les conditions favorables d’une crise
révolutionnaire afin de mobiliser les masses ; en prenant comme point de départ
le niveau donné de leur « maturité », il est nécessaire de les
pousser à aller de l’avant, de leur apprendre à se rendre compte que l’ennemi
n’est absolument pas omnipotent, qu’il est déchiré de contradictions, que la
panique règne derrière son imposante façade. Si le Parti bolchevik n’avait pas
réussi à mener à bien ce travail, on ne pourrait même pas parler de révolution
prolétarienne. Les soviets auraient été écrasés par la contre-révolution, et
les petits sages de tous les pays auraient écrit des articles ou des livres
dont le leitmotiv aurait été que seuls des visionnaires impénitents, pouvaient
rêver en Russie de la dictature d’un prolétariat si faible numériquement et si
peu mûr. (Léon Trotsky, Classe, parti et
direction : pourquoi le prolétariat espagnol a-t-il été vaincu ? 1939,
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